Il faut dire qu’il est costaud

Je lui propose une terrasse de café dans le Marais. Il répond : « Ouais. » Enthousiasme modéré. Alors, va pour Montmartre : je prends le métro jusqu’à Château-Rouge — non, jusqu’à Marcadet, car je rate ma station — et je croise la rue Ramey, alors, forcément, je pense aux « années Montmartre » de Rue des Batailles, car je suis de nouveau dedans. J’ai parlé dans les chapitres précédents de l’adolescence de Jules à Tours, puis de son arrivée à Paris ; et maintenant je parle d’Elmina ; il s’agira ensuite de faire se rencontrer ces deux-là. Elmina habitait au 8, rue Durantin avant de vivre avec Jules. Je pense à ça en marchant vers G., qui m’attend au café rue Caulaincourt. Plus tard, il me dit : « Marchons. » On grimpe, on se retrouve sur la butte. Et soudain, c’est la rue Durantin. Je ne le fais pas exprès. J’explique à G. que la façade du numéro 8 n’a pas changé, derrière laquelle vivait Elmina, la mère du père du père du père de ma mère, autour de 1860. C’est le décor des chapitres 61 et 62 que je prépare ces jours-ci. Un cap. Parce que ça signifie que je suis passé au-delà du chapitre 60 — ô le chapitre 60, rivet posé depuis le début — celui que j’ai écrit en tout premier, il y a quasi deux ans (oui, je viens de vérifier dans mon journal, c’était le 9 novembre : « Guillaume me sauve : il passe chez moi dans l’après-midi, à l’improviste. On se parle de […], mais aussi d’écrire quand même. Aussitôt après qu’il est parti, j’ai envie d’écrire Rue des Batailles. »), première pièce que j’osais dégrossir pour démarrer le chantier. J’ai relu le truc, enfin, deux ans plus tard. Avec crainte. Mais non, ça va, ça tient. Je le réécrirai un peu, je le corrigerai bien sûr, mais pas plus qu’un autre ; il s’insère sans heurt dans le canevas neuf. Deux ans pourtant. Deux ans, et un peu plus, c’est aussi le temps écoulé depuis la dernière fois que j’ai vu G. : la Lettre ouverte à Jules venait de paraître. On passe rue des Trois-Frères, je n’y peux rien ; puis, devant cet immeuble qui forme la tête de la rue Seveste, face à la halle Saint-Pierre, autre adresse de mon Maurice, le père du père du père de ma mère — peu importe si vous avez perdu le fil : moi, je sais de quoi je parle. Les choses qui n’ont pas changé aux alentours : les vendeurs de tissus ; j’explique à G. que mes copines modeuses de Duperré venaient ici il y a quinze ans, et que Gabrielle, la jeune modiste des années 1890, habitait au même endroit. Permanence d’un micro-quartier, un carrefour et cinquante mètres linéaires. Je comprends que G. se plaise ici, tandis que d’autres parts de la ville sont méconnaissables ; il m’explique qu’il est allé dans le Marais, hier, et qu’il ne voulait pas rejouer aujourd’hui cette triste expérience : un lieu de vie devenu lieu de mémoire, où presque tout à disparu ; lieux que l’on aimait tués par le capitalisme. Il cite les bars qu’il fréquentait dans les années 90 et qui résonnent, pour moi, comme des noms sur un monument commémoratif. Il parle aussi des regards qui suffisaient, dans la rue, pour engager une rencontre. Et moi, refrénant mon penchant nostalgique, exagérant le fragile optimisme qui m’habite quelquefois, je lui dis qu’il existe des survivances, et que les vieux bars ont de beaux restes. Je lui dis : « Après 22 heures, quand les touristes sont partis se coucher, je t’assure que le quartier est à nous. »

Continuer la lecture « Il faut dire qu’il est costaud »

Je serais pour une littérature à bout portant

C’est de plus en plus évident, ça saute aux yeux, et je ne m’en cache pas : Jules, c’est moi — j’avais dit, plus tôt : « Maurice, c’est moi », mais ce n’est pas incompatible : je suis tous les personnages à la fois, je ne parle que de moi. Comment inventer la vie de gens qui ne sont pas moi ? Je prétends en être incapable ; peut-être aussi (surtout) que je n’ai pas envie de le faire. Je viens de lire Peau d’ours, les notes d’Henri Calet pour un roman futur. On ne sait pas ce que ce roman aurait été, s’il avait existé ; mais, vu la teneur des notes préparatoires, on peut supposer qu’il n’aurait pas été un roman au sens strict. Je veux dire : ses notes, cette matière première que Calet doit transformer en récit, c’était un journal, un relevé de faits, de sentiments, de personnes qui composaient sa vie. Un agenda, des dates, la copie de lettres envoyées. La vie comme matériau. Il y consigne le discours qu’il prononce à Cerisy, lors d’un colloque sur la forme romanesque, où il s’excuse de n’être pas le plus compétent pour en parler. Il déclare :

— Je serais pour une littérature à bout portant.
— Le « je » me devient toujours plus nécessaire.

Abolir la distance. J’ai écrit mon chapitre 51 à la première personne, car il se situe au bas du tableau, c’est-à-dire dans les années postérieures à la disparition de Jules, en l’occurrence pendant mon époque à moi : j’en suis le personnage, le narrateur et l’auteur. C’est une scène difficile, au cœur de mon sujet : la mort ; puis, la vie, dans l’absence de ceux qui manquent. Je n’y ai pas tout dit. Il me reste une pudeur. Et maintenant, j’en suis au chapitre 57 qui, lui, se trouve dans les lignes du haut du tableau, dans les années où Jules est adolescent. Ce qui lui arrive, à cet âge, c’est la mort de sa mère : je connais la date, le lieu, car les archives en ont conservé la trace ; mais les circonstances précises, je les ignore. Alors, c’est la même scène que j’écris à nouveau : ce que j’ai déjà écrit plus tôt — mais protégé par la troisième personne. Je dis « Jules » et ça se passe en 1854 : ce n’est donc pas de moi que je parle ; ce n’est pas d’elle non plus — mais de qui d’autre pourrais-je parler, si ce n’est pas de moi, ni d’elle ?

Continuer la lecture « Je serais pour une littérature à bout portant »

Toucher le squelette, ce serait tout changer

Vu son ascendance (le père, militaire à quatorze ans, s’instruit sur le tard et devient vétérinaire dans sa vingtaine) et le parcours de ses aînés (le frère Camille est professeur de chimie au lycée de Nancy ; la sœur Caroline sort de la Maison d’éducation de la Légion d’Honneur, elle deviendra institutrice, son témoin de mariage est professeur d’allemand au lycée de Tours et connaît Alfred de Falloux, le ministre de l’Instruction publique : c’est Wikipédia qui me l’apprend), autrement dit, vu que sa famille appartient à la minorité lettrée et diplômée, il me semble évident que Jules a fréquenté l’école aussi. En 1848, il a huit ans, il vit à Tours, alors je me plonge dans les plans, les listes. Il y a plusieurs écoles. Religieuse ou laïque. Je n’ai pas envie de l’inscrire chez les Frères. Je découvre une alternative : l’école « mutuelle ». Je comprends que cette pédagogie était réputée progressiste, car elle reposait sur la capacité des élèves à transmettre eux-mêmes leurs savoirs en s’instruisant mutuellement, les plus dégourdis servant de modèles aux plus lents. Ça a disparu, supplanté par l’enseignement dit simultané. L’école mutuelle de Tours était adossée au musée, derrière l’église Saint-Julien, en bord de Loire, au débouché du pont de pierre, sur le quai de la Révolution (anciennement : quai de Foire-le-Roi), avec vue sur le fleuve : ça me botte. Topez là, c’est ici que Jules étudiera. L’importance du fleuve : la Seine sous les fenêtres de l’appartement de la rue des Batailles ; l’immeuble du Pecq où j’ai grandi, son jardin jusqu’à la Seine, puis le quai de Béthune à Paris ; Jules habitera ensuite rue Banchereau, toujours à Tours, dans le quadrilatère symétrique à celui de son école, de l’autre côté de la rue Nationale, en bord de Loire donc, les deux îlots bombardés en 1940, reconstruits au cordeau, le tracé des rues modifié. L’école de Jules est loin de sa maison, mais, de toute façon, il n’y en a pas dans son quartier : en 1848, cette zone hors-les-murs vient d’être annexée par la commune de Tours. L’avenue de Grammont n’est pas encore urbaine, j’imagine une route de faubourg. En fait, c’est une section de l’axe principal nord-sud, dans le prolongement de la rue Nationale, du pont de pierre et de la Tranchée : c’est la route nationale no10 qui traverse Tours, autrement dit : la route de Paris à l’Espagne. Mais alors… ! L’Espagne ! Encore l’Espagne. La dernière adresse du père (celle où il va mourir), ce 75 avenue de Grammont, est donc placée entre Paris et l’Espagne : les deux pôles d’attraction de Rue des Batailles… Plus précisément : au kilomètre 230 de celle-ci (en partant de Paris). Je calcule : le trajet total (jusqu’à la frontière) compte 762 kilomètres. Cette maison est donc située aux deux tiers, quand on monte depuis l’Espagne, et même un peu plus : aux 70 % précisément. Or, je reviens d’Espagne, moi aussi, en voilà une coïncidence ! car mon chapitre précédent, le 55, se situait en plein dedans, et je me rends justement à Paris à la fin de ce chapitre tourangeau — ce chapitre que je suis en train d’écrire est donc le cinquante-sixième, sur les quatre-vingts prévus. Je divise 56 par 80, et devinez quoi, je tombe pile sur ce chiffre : 70 %. Ça pour une borne kilométrique ! Jules et moi, au même point exactement, sur nos routes respectives.

Continuer la lecture « Toucher le squelette, ce serait tout changer »

Écrire à la première personne m’est à la fois agréable et étrange

La proviseure a enseigné quinze ans en Seine-Saint-Denis. Elle sait que j’y travaille souvent. Elle me prévient : « Ici vous verrez, c’est différent » — puis je dis que j’ai fait mon lycée au Vésinet — et elle répond : « Alors vous ne serez pas dépaysé » — parce que Saint-Maur-des-Fossés est une banlieue résidentielle comme celle où j’ai grandi, à l’autre bout de la ligne de RER, et que La Varenne-Saint-Hilaire est son quartier le plus chic. Ces élèves de seconde ressemblent sans doute à ceux de mon lycée, c’est-à-dire : des figures familières, certes, mais autant d’énigmes. La plupart de mes camarades de classe, je n’avais aucune idée de qui ils étaient, au-dedans. Un prénom, un visage, à peine. Ils étaient : « les autres ». Avec les élèves que je fréquente d’habitude, je me frotte certes à une altérité plus visible, parce que plus sociologique : entre les gosses qui vivent en cité à Saint-Denis et le petit intello blanc parisien (moi), la différence saute aux yeux. Ça n’empêche pas le contact de s’établir, et parfois à toute vitesse. Mais eux, les ados de La Varenne, on dirait qu’ils me ressemblent : ça reste à voir. Quand je faisais partie de la troupe, il y a vingt ans, au Vésinet, je sentais un gouffre entre eux et moi. Et aujourd’hui ? Une chose certaine : ils ont des petites gueules bien sympathiques. La prof m’avait dit : « C’est des chatons. » Un chaton se reconnaît-il dans un miroir ? Moi face au groupe de trente, au CDI ce matin, je leur demande s’ils aiment, dans un livre ou dans un film, s’identifier au personnage. Je propose de jouer à l’autoportrait avec Édouard Levé : j’ai déjà fait ça dans d’autres groupes, mais c’est toujours différent, puisque la matière est mouvante, c’est les gens mêmes. Ils écrivent ; je guide ; plaisir de retrouver ce rôle que je n’avais plus incarné depuis des mois. J’avais hâte : preuve que ce boulot et moi, nous coïncidons à merveille. Je lis à voix haute des phrases piochées chez les volontaires. Les cadeaux qu’ils me font. À la fin de la séance, quand je collecte les textes, j’entends : « J’hésite à vous le donner, c’est trop intime. » Je réponds : « Je ne le ferai lire à personne, ça reste entre toi et moi. » Je découvre ses mots plus tard, dans le RER. Confidences jetées, intimité diluée dans des vérités plus prosaïques. D’autres textes. Il y en a trente. Je souris. Ça vient de loin, ça remue profond. Ou bien, ça glisse tout seul, c’est doux, c’est un œil qui pétille. Banalités enchaînées avec malice. Quelqu’un a écrit : « J’aime bien les poteaux électriques. » Depuis le quai de la gare, on voit le lycée, j’ai pris la photo, il y a un poteau en plein devant, justement.

Continuer la lecture « Écrire à la première personne m’est à la fois agréable et étrange »

Notre intimité est politique

Accompagnant l’exposition « Dans les marges, trente ans du fonds Michel Chomarat » à la bibliothèque municipale de Lyon, un catalogue est publié aux éditions Mémoire active sous la direction d’Antoine Idier. Merci à vous, Michel, Antoine, pour votre invitation : je suis fier d’avoir contribué à ce livre (disponible à Lyon à la bibliothèque de la Part-Dieu, et à Paris à la librairie Les Mots à la bouche) par le texte reproduit ci-dessous.

C’est un garçon. Disons qu’il a seize ans. Comme tout le monde, il cherche à comprendre qui il est, mais il a quelque chose de spécial que tout le monde n’a pas : le désir qu’il éprouve pour ses semblables. Mais ça veut dire quoi, « ses semblables », quand on est seul au monde ? Il sait qu’il est homosexuel bien qu’il ne connaisse aucun autre individu de son espèce. Comment peut-il donc le savoir ? C’est une identité plus grande que soi : il a déjà compris que cette part de lui-même dépassait les contours de sa petite vie. Il existe des hommes ainsi faits, tout autour de la terre et à toutes les époques. Sur l’ordinateur familial, il épuise avec précaution l’abonnement à internet sans chercher à entrer en communication avec des vivants : il ne drague pas — il n’ose pas encore ; peut-être n’en a-t-il même pas envie ; il faudrait d’abord se sentir prêt — il visite plutôt des sites d’information. Il se documente sur la communauté dont il fait partie. Oui, il pense « communauté », bien qu’il soit seul dans le salon, devant un écran. Il cherche à s’identifier. Il trouve alors des prédécesseurs, à défaut de modèles. Même s’il n’a pas envie de leur ressembler (certains lui font même peur), il se sent concerné par leurs vies. Il s’effraie des destins de certains de ses devanciers : condamnés au placard pour l’éternité, si ce n’est au bûcher ; contraints de se satisfaire de rares caresses furtives et anonymes ; ou bien, au contraire, s’abîmant dans une débauche libératrice dont la punition sera le sida. Tu parles d’une réjouissance. A-t-il envie de se faire sucer dans les toilettes de la gare, ou de passer ses nuits dans les jardins publics ? Il ne connaît pas très bien Paris, il a visité le Louvre avec l’école, une fois, mais il sait déjà que l’on drague aux Tuileries. Drôle de connaissance qu’il est en train d’acquérir. C’est à moitié excitant, à moitié dégoûtant. Il faut dire que le garçon est romantique et qu’il espère le prince charmant : le décor des Tuileries s’y prêterait bien, mais alors en plein jour, sur un cheval blanc. Il ne trouve guère de ces histoires-là dans la littérature. Celles qu’il découvre sont bêtement réalistes — ou tissées de fantasmes qu’il ne reconnaît pas comme siens. Tant pis ! Il les accepte quand même. Il les assume. Mieux : il est prêt à les revendiquer sans les avoir vécues. Il en est déjà fier. Il adhère sans réserve à une identité collective, alors qu’il n’a parlé à personne de son homosexualité. Il sent qu’il fait partie de ce peuple sans avoir encore rencontré physiquement aucun de ses membres. Ce phénomène ne se produit pas par magie : il est l’œuvre des militants, des historiens et des témoins qui ont travaillé précisément dans ce but. Des récits, des archives, une volonté de tisser des liens. Un passage de relais. Il les remercie en pensée.

Continuer la lecture « Notre intimité est politique »

Grâce au temps que nous passerons ensemble

Le premier à qui je parle, c’est un gars qui m’aborde derrière la cathédrale, je suis assis sur le parapet de la zone archéologique (du fond de ce trou vingt siècles vous contemplent), j’ai marché depuis la Part-Dieu et avalé un casse-croûte en chemin ; il s’approche, il me dit « vous » une fois ou deux, puis : « Tu pourrais m’aider, j’ai reçu un message, je suis pas sûr de comprendre. » Étrange texto sur l’écran gris d’un téléphone à touches. Je ne suis pas sûr qu’il sache lire. Je pense qu’il déchiffre, tout au plus. Dans le doute, je lis à voix haute, et c’est une phrase ambiguë. Il demande : « Je devrais lui répondre quoi ? » Drôle de responsabilité qu’il me confie. Je dis : « Il faut d’abord que je comprenne le contexte. » Il y a toujours un contexte. Le message est envoyé par une fille qu’il doit rencontrer le lendemain. Elle allume ce mec, clairement, et avec les gros sabots. À moins que… ? Je n’arrive pas à savoir si elle le chauffe, ou si elle le teste. A-t-elle vraiment envie de ça ? Peut-être, au contraire, que si le gars mord à l’hameçon et répond du tac au tac, il passera pour un prédateur, et sera éliminé. Elle est maline. Elle a raison de se méfier. Je ne veux pas faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre : « Ne t’engage pas avant de la rencontrer pour de vrai. » Il me demande de taper le message. J’écris : « On va d’abord se rencontrer, et après, si on a envie tous les deux… » J’insiste sur les mots « tous les deux ». Ça lui plaît. Il est plus jeune que moi, il n’a pas l’air bien dans son corps, paumé, la situation lui échappe. Il dit : « Les filles, on ne sait pas ce qu’elles veulent. » Je dis : « Même si elle a envie maintenant, ça ne veut pas dire que c’est open bar pour la suite, elle peut changer d’avis. » Mon opinion l’intéresse. Je dis : « On n’est pas des sauvages. » Ça l’amuse, et ça le flatte peut-être : il s’imagine en mec classe. Il parle beaucoup. Il est en boucle. Il va passer vingt-quatre heures à préparer son rencard. Je prétends qu’on m’attend quelque part. Je le quitte en disant : « Montre-lui que les mecs ne sont pas tous des bourrins. » Je me sauve. Quel enfer. Loi de la jungle de l’hétérosexualité. Il est gentil, ce gars, mais les mécanismes dans sa tête, oh, je suis heureux de n’être pas une fille. Et la fille, en face : un autre mystère. Le soir, dans un bar sur cette même rive, quelqu’un me dira : « J’ai de plus en plus de mal avec les hétéros. » Là, c’est midi et je longe le quai de la Saône. Juste avant le pont, la statue dorée, bel homme taillé à la grecque, portant un corps identique dans ses bras, pietà du jumeau, ou rapt de l’alter ego : le Poids de soi-même. Dans mon rapport à l’autre, à mes doubles dans le miroir, j’aspire à lever ce poids, j’aspire à la légèreté : je n’y suis pas encore, je tends vers ça ; quête d’une vie peut-être. Aussitôt la photo publiée, un commentaire sur Instagram : « J’ai fait des bisous à un garçon sur ce pont » (c’est un garçon qui parle, naturellement). À Lyon, pendant ces deux jours, je n’embrasse personne. J’apprends à connaître.

Continuer la lecture « Grâce au temps que nous passerons ensemble »

Mon goût d’archiver et celui de fabriquer des livres

Si je préfère le web ou les livres ? C’est comme me demander si je préfère boire ou manger, si je préfère mon père ou ma mère, si je préfère être amoureux ou en bonne santé, si je préfère lire ou écrire, enfin, vous avez compris. Je publie des trucs sur ce blog parce que je veux qu’ils soient publiés en ligne. Ce n’est pas un pis-aller à défaut de papier, une solution de secours, un ersatz de bouquin ou de revue. Le web — inutile de l’expliquer — a des qualités que le papier n’a pas. Une fois, j’ai donné forme livresque à des textes parus ici : Je connaîtrais Luçon. Ç’avait du sens, parce que c’était un segment du blog délimité dans le temps (deux mois de résidence) et dans l’espace (la Vendée) et parce que j’ai voulu faire apparaître des choses qui n’étaient pas visibles sur les billets tels qu’archivés sur le blog : le prolongement qu’ils avaient connus sur les réseaux, les conversations, surtout avec François qui m’a fait le cadeau d’un inédit. Si j’avais imprimé le blog tel quel, ç’aurait été nul : moins bien que le site, moins bien qu’un vrai livre. Et pourtant, souvent, je suis tenté. À cause de mon tropisme d’archiviste. Les textes présents sur ce site ont beau être conservés automatiquement par les robots de la BNF (je les salue au passage), je continue de craindre qu’ils disparaissent : si demain, on ne peut plus accéder au web ? Mon côté « ceinture et bretelles » : et si demain, tout le papier brûlait ? Mon journal privé, une fois par an, je l’imprime : un exemplaire unique, relié, rangé dans un placard, en miroir du fichier stocké dans mon disque dur, et de son doublon envoyé dans un nuage. Mais je digresse, mon introduction est trop longue, il faut en venir au fait, c’est un peu compliqué pour moi quand il s’agit de me vendre (oui, vendre mon journal, c’est me vendre moi, ou presque) : je vais fabriquer une version papier des textes déjà publiés ici, et j’aimerais vous les vendre. Voilà, c’est dit.

Continuer la lecture « Mon goût d’archiver et celui de fabriquer des livres »

Façon d’être un homme

Le bruit, les gens. Ça semble gai sur la place, dans cette rue, quand on sort de la gare. On se dit : chouette, c’est Jour de fête. On s’imagine dans le village de Jacques Tati, mais en italien, et puisqu’on n’a rien planifié avant notre visite, eh bien, on suit le mouvement. Sur le premier stand, un marchand d’animaux vivants. Oh. Curiosité et méfiance. Ça froisse une partie de moi (celle qui préfèrerait que le commerce ne se mêle pas de l’amour des bêtes), mais ça flatte un autre instinct : celui qui me guide vers les êtres mignons. Je suis aimanté vers les porcellini (les cochons d’Inde) et les conigli (il faudrait être un monstre sans cœur pour ne pas fondre d’amour devant les lapins). Pauvres bêtes encagées, livrées aux cris des humains plus sauvages qu’elles. Déjà, J.-E. m’entraîne vers le stand suivant. Oh. Des vêtements. Mais ça manque de couleurs. Kaki, kaki, kaki. Et puis, un peu de noir. Des accessoires de chasse. Alors on comprend que, comme qui dirait, c’est un marché thématique. Des vieux mecs parlent entre eux, en tenue de camouflage, et ils ont l’air satisfaits. Ils peuvent l’être : tout est organisé pour leur plaisir. Et nous, on est dégoûtés de se trouver mêlés à ça. Oh, voici un autre stand d’animaux vivants. Encore des lapins. Mais différents : de grande taille, ceux-là. Et moins chers que les autres. Je comprends : ce sont des lapins à manger. Faut-il les tuer soi-même pour les cuisiner ? Il y a beaucoup d’enfants au marché, c’est un événement familial (la valeur famille est cardinale) : « Tu seras un homme, mon fils, tu auras un beau fusil. » La chasse, c’est un truc de mec. Alors, aux petites filles, que propose-t-on (que leur impose-t-on) ? Ces gens m’intriguent. La dissociation psychologique dont ils sont capables. Les compartiments étanches dans leur cerveau. J’ai des amis qui aiment les animaux, et qui en mangent quand même, mais ils se rassurent en invoquant des frontières entre les espèces : « Je caresse mon chat, je n’en mangerais pas, tandis que tout est bon dans le cochon. » Mais ces chasseurs qui accompagnent leurs gosses à l’animalerie pour câliner les bestiaux tout doux, comment ça se passe dans leur tête ? « Il existe deux sortes de lapins, mon chéri : les lapins à aimer, et les lapins à buter. » Pendant les festivités, les repas sont assurés par « le Giotto de la pancetta » (le slogan sur le camion du boucher-charcutier me réjouira longtemps). Et nous, en douce, on se dirige vers le centre-ville en quête d’un autre maître de la Renaissance, disons par exemple : le Botticelli de la pizza quatre-fromages, ou le Bronzino de la salade caprese. Je ne cite pas ces noms au hasard, car tout le monde sait que l’option végétarienne, c’est pour les pédés. Et pour les femmes aussi, naturellement. Souvenir de ce vendeur de fruits et légumes, à Bernay, alors que nous faisions les courses pour un réveillon qui s’annonçait copieux : j’avais réclamé qu’on fît un détour par la boutique du primeur et le mec avait dit, en souriant à notre amie : « Ah oui, je comprends, une petite salade pour madame » — et elle avait répondu en me désignant : « Non, c’est lui l’amateur de carottes. » N’empêche que, le soir, à l’apéro, ils se sont tous jetés sur mes carottes, et ils n’ont pas fini le cochon.

Continuer la lecture « Façon d’être un homme »

Peut-être sont-ils aussi sympas que moi 

Ce garçon, appelons-le Lorenzo, par exemple, il est dans l’eau à côté de moi, dix-huit ans, vingt au maximum, il est seul. Un rocher affleure : Lorenzo essaie de grimper dessus, il glisse à plat ventre comme un manchot, il monte à quatre pattes, il parvient à se mettre debout malgré les vagues. L’eau lui vient aux chevilles. On croirait qu’il marche sur l’eau comme Jésus. Il est content de lui. Je remarque alors que son jeu n’est pas adressé : il ne fait pas ça pour amuser une personne en particulier, il ne cherche pas à capter un regard dans une direction précise. Ses yeux décrivent un tour complet. Ils se posent sur moi, rencontrent les miens. Sourires. Lorenzo saute du rocher, pirouette arrière, plouf, c’est profond autour, puis il émerge, sourire immense, pour lui-même. Regards encore, il capte le mien, il retourne à son jeu. Sourire encore, identique. Son sourire partagé, c’est le même que le sourire pour lui-même. Il fait ça pour lui, pas pour la frime. Son propre plaisir. Et à la fois, il sait qu’il n’est pas seul : alors, puisque l’autre existe, s’il peut partager ça, son plaisir est augmenté. Et l’autre, c’était moi : « Regarde-moi si tu veux, c’est cadeau. » J’admire Lorenzo pour ça. Dans l’attitude d’autres baigneurs, on sent combien la présence d’autrui est négligeable, ils se croient seuls, la mer sans partage, les gestes brusques, le bruit, l’éclaboussement. Et, à l’autre bout du spectre : des gens, parfois, qui sont venus seulement pour se montrer, qui n’existent que dans le regard des autres. Ces deux mecs, par exemple, trop beaux pour être vrais, qui marchent de concert sur les galets, ils vérifient à chaque pas que leur démarche est cool, que le vent met en valeur leurs boucles, que le dessin régulier de leurs poils de torse n’est pas décoiffé. Je ne les envie pas : leur devoir de représentation est un esclavage, gala permanent, carcan protocolaire des héritiers de la couronne. Lorenzo, lui, a rompu le sortilège, il s’est libéré du miroir-prison. Peut-être n’y a-t-il jamais été enfermé. Il s’adonne à la pure jouissance du moment, au plaisir en soi. Gratuit et, à la fois, dépourvu d’égoïsme. Le spectacle offert. Lorenzo sûr de son corps et de ses sensations. J’ai envie de croire qu’il est comme ça, Lorenzo.

Continuer la lecture « Peut-être sont-ils aussi sympas que moi  »

Devant l’image d’une image

Depuis la table d’à côté, le gars me dit : « C’est beau d’assister à cette scène : toi qui parles avec la serveuse. » Il me dit ça en italien. Je le remercie et proteste pour la forme : « È molto facile ordinare un caffè! » Oui, mais il trouve que nos échanges étaient fluides, du tac au tac. Tandis que le père de la patrie lui-même, Camillo Cavour, qui avait le français pour langue maternelle : eh bien, son italien était moins bon que le mien, quand il est devenu président du conseil du nouveau royaume d’Italie. Le gars me dit ça. On prétend que « Tout flatteur », etc., mais tout bavard aussi vit aux dépens de celui qui l’écoute. Alors j’écoute et je parle peu : J.-E. dit qu’il est épaté de me voir en conversation avec le gars, mais celui-ci est plus volubile que moi, dans la proportion de dix pour un. Régulièrement, il me demande pardon pour le dérangement : mais quel dérangement ? L’exercice de compréhension, doublé de ce plaisir, celui d’être abordé par un inconnu, de partager des sourires. Pendant ce temps, J.-E. se plonge dans son livre. Il lit quelque chose de drôle, un truc de Jean Echenoz. Et moi, le soir, je poursuis à petits pas mon roman de Cesare Pavese, La Spiaggia, choisi parce qu’il se passe ici. Lecture in situ. Oui, l’histoire commence certes à Turin, mais impossible de reconnaître les lieux : à peine le décor est-il planté que, déjà, les personnages quittent la ville pour la colline, la campagne si proche, puis la mer, les plages de Ligurie où l’on s’abandonne à l’oisiveté (c’est notre projet pour la semaine prochaine). Lecture in situ, et dans le tempo : nous sommes en août et la ville est calme, les gens qui le peuvent se sont sauvés dans la colline, ou sur la plage. Notre dernière fois à Turin, c’était il y a trois ans, les magasins étaient ouverts et les restaurants bondés, mais c’était septembre. Le rythme de la ville : ça me plaît, ces respirations, ce creux de la vague, cette pause dans le rythme. Que les saisons, que les jours ne se ressemblent pas. Les cycles. J’aime Paris au mois d’août. Alors, pourquoi pas Turin ? Le gars du café, lui aussi, part à la mer la semaine prochaine, il ira camper à Vintimille, puis il se promènera sur la Riviera, côté français ou côté italien, alternativement. Il se débrouille en français, dit-il. Une démonstration s’ensuit. Ah oui, c’est pas mal. Mais vite, il reprend le fil, dans sa langue. Je lui dis que Turin me semble « a scala umana », je demande si l’expression existe, et il corrige : « a misura d’uomo ». À mesure d’homme.

Continuer la lecture « Devant l’image d’une image »