Je n’ai décidément pas le temps

Je dois quitter cet endroit, bien que « ce ne soit pas terminé » et que « les autres » restent encore un peu. Je suis attendu ailleurs. Oh, ce n’est pas loin (une demi-heure à pied), mais il ne faut pas que je traîne. Alors je passe aussitôt à la salle de bains, sans attendre mon tour : tant pis s’il y a déjà quelqu’un dedans. Je me brosse les dents au lavabo. Je suis tout nu. À côté de moi, il y a un garçon que je ne connais pas. Il est tout nu également, puisqu’il prend sa douche. Il n’a pas tiré le rideau correctement, si bien que je le vois en entier. Cela ne me gêne pas. Je pense qu’il n’est pas gêné non plus. Il est même possible qu’il l’ait fait exprès. Mais, par correction, par pudeur peut-être, je prétends ne pas le voir. Je me concentre sur mon brossage de dents. De toute façon, il ne me plaît pas – bien qu’il soit joli garçon. Et puis, je n’ai pas de temps pour ça. Je le trouve jeune. Mes vêtements sont dans un coin de la pièce. Je dois faire quelques pas pour les atteindre. À ce moment, l’autre est sorti de la baignoire. Il se trouve sur mon chemin. Il me touche. Je ne sais pas à quel endroit précis. Ce n’est pas immédiatement sexuel, mais tout de même : c’est un garçon nu qui touche mon corps nu. Il faudrait être naïf. J’essaie de l’éviter, parce que je n’ai décidément pas le temps. Mais il insiste (avec douceur). En fait, je suis obligé de me rendre à l’évidence : c’est agréable. À mieux considérer la situation, je trouve même ce garçon charmant. Si j’avais le temps, je ne dirais pas non. On pourrait au moins s’embrasser. Mais je dois m’habiller. Et d’abord, me rincer la bouche (car j’ai encore le goût du dentifrice). Le lavabo, qui était large tout à l’heure, est devenu un tout petit lave-mains, engoncé dans un renfoncement de la pièce. Je glisse ma tête dans l’espace exigu, sous une tablette qui m’oblige à me contorsionner. Je prends l’eau du robinet dans ma bouche et, en même temps, je sens la langue du garçon s’emmêler avec la mienne. J’ai eu beau lui dire que je n’avais pas le temps, il s’est faufilé dans le même espace que moi, afin de profiter des rares minutes qui me restent. Alors, nos deux têtes se trouvent ensemble dans cet espace confiné : c’est un baiser bizarre, arrosé par l’eau du robinet. Après ça, je m’habille. Il le faut bien. Mais, puisque je dois me rendre à toute proximité (à une demi-heure de marche), peut-être pourrait-il m’accompagner ? À défaut de faire l’amour, nous pourrions marcher ensemble, et nous embrasser dans la rue ? J’aime bien les baisers dans la rue. J’aimerais ça, avec lui. Il me semble que je lui fais cette proposition, mais je n’en suis pas sûr. Je ne connais pas la suite. Il est certain que je m’en vais ; j’ignore s’il m’accompagne. Le rêve s’interrompt ici, ou alors il bifurque.

Comment les corps se parlent

Je dis à J.-E. : « Ce n’est quand même pas normal qu’il n’y ait que des hommes dans la salle. » Des couples, surtout. Et puis, quelques tout seuls. Je ne reproche pas au public d’être gay, évidemment : ce serait idiot, puisque je le suis aussi. Mais je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas un seul mec hétéro dans la salle, ni une seule fille. Est-ce qu’on ne va pas voir des films où il est question d’hétérosexualité, nous ? On va même voir des histoires d’amour lesbiennes, c’est pour dire. Et là, pour Benjamin – où le sujet n’est même pas l’homosexualité, d’ailleurs (le film n’aborde pas du tout la découverte de sa différence, par exemple, ni l’appartenance à une minorité, ni le regard social, ni l’homophobie), car c’est seulement un film d’amour (la naissance du sentiment, la redécouverte d’une innocence, la crainte de s’engager, tout ça) – eh bien, cette histoire-là, on dirait qu’elle n’intéresse que nous. Tant pis pour les autres. Oh ! au dernier moment, une fille entre, qui s’assoit au premier rang. La lumière s’éteint.

Le titre ne va pas du tout : quand le film porte le nom du personnage, c’est qu’on n’a pas trouvé de meilleure idée. Mais, à part ça, rien à redire : tout est plus intelligent qu’on le croyait d’abord, c’est juste, c’est drôle, on a envie de s’y reconnaître. J’ai vachement aimé. Tout est parfait, alors. Ou presque. C’est-à-dire qu’il aurait pu être un tout petit peu meilleur (et un tout petit peu plus réaliste) s’il n’avait pas le même défaut que tous les films : il est inutilement prude. Je veux dire : il s’agit d’une histoire d’amour, et on ne voit pas les personnages faire l’amour. Tomber amoureux, c’est aussi cela : désirer le corps de l’autre. Et ensuite, aimer longtemps, c’est aussi : continuer de désirer l’autre alors qu’on le connaît déjà. Cela me semble fou, de décrire ce sentiment, et la relation dans laquelle le sentiment se matérialise, sans montrer cette magie fragile des corps. Et, puisque le ton de ce film n’est jamais provoquant, ni vulgaire, ni violent, il n’y a aucune raison que la mise en scène de l’amour physique prenne l’un de ces caractères : on pourrait le montrer de façon tendre, drôle, poétique – c’est-à-dire : dans le ton du film. C’est ce que j’ai essayé de faire dans La lande d’Airou, que Guillaume et moi publierons bientôt : écrire les gestes sexuels comme j’écris le reste, parce que le sexe n’est pas une chose séparée du reste. Alors, évidemment, ma nouvelle ne pourra être lue par des enfants, mais il n’y a aucune raison qu’ils l’aient entre les mains. Et, de toute façon, ils ne s’intéresseraient pas non plus aux autres choses qui sont dans le texte. Pareil pour ce film : nous étions tous adultes dans la salle, alors nous aurions bien supporté de voir un peu plus de peau nue, sans nous en offusquer. Le soir de leur rencontre, les deux garçons s’embrassent au salon devant la projection du film que l’un d’eux vient de réaliser (le Benjamin du titre). À l’écran, pour nous, cinq secondes de baiser (cinq secondes d’écran, seulement ? pour cet événement tellement capital ?). Puis, l’autre retire son t-shirt. Et là : ellipse. On les retrouve le lendemain matin, au lit, s’éveillant. Je comprends l’utilité de l’ellipse : qu’on ne nous montre pas tous les détails, certes, puisque le ton du film n’est pas à cette crudité. Mais, combien ç’aurait été riche, si on avait coupé la scène seulement quelques minutes plus tard ! pour sentir ce que sentent ces personnages, pour comprendre leur histoire. Par exemple : ce Benjamin, qui raisonne trop, qui parle tout le temps, parle-t-il aussi pendant l’amour ? ou bien, est-ce le seul moment où il se tait ? Lui qui est si peu sûr de lui, continue-t-il de se laisser guider par l’autre, ou bien prend-il confiance au moment de se sentir désiré ? Ose-t-il s’abandonner complètement ? Sont-ils pressés, les deux amants ? éprouvent-ils l’urgence de leur plaisir ? ou prennent-ils le temps de se connaître, de s’explorer l’un l’autre ? Sont-ils maladroits ? ou sont-ils surpris, au contraire, par le parfait accord de leurs gestes ? Je ne crois pas qu’on puisse être fondamentalement différent, en faisant l’amour, de ce qu’on est dans les autres circonstances (c’est pourquoi j’ai cette envie que le sexe soit montré avec la même intention esthétique que le reste), mais, tout de même : on est capables avec le corps de dire et d’éprouver des choses qu’on n’exprime pas autrement. Alors, prétendre partager avec le spectateur les sentiments de ces personnages, et l’intimité de leur relation, sans montrer comment les corps se parlent, ça me semble un peu court. Le réalisateur s’est-il empêché de le faire, anticipant les réactions des spectateurs ? Car son film est suffisamment mainstream pour plaire à tout le monde : le genre comédie romantique, en plus intelligent peut-être… Alors, a-t-il craint de faire fuir le public hétéro en lui montrant un petit bout de sexe ? Il serait idiot, le public. Et de toute façon, si le réalisateur a cru cela, eh bien, il s’est planté. Puisqu’il n’est pas venu, ce public-là.

Il va et il vient (en douceur)

Il y a un gars sur le toit d’en face. Plus précisément, il n’est pas sur le premier toit face à moi, mais sur le second, si bien que je l’aperçois seulement de manière alternative : il passe le plus clair de son temps sur la moitié de son toit qui est cachée, à mes yeux, par cet autre toit situé entre lui et moi. Et, de temps en temps, il vient sur l’autre partie, celle que je vois distinctement. Il va et il vient. Je crois qu’il travaille surtout dans le coin qui m’est invisible. Il est sans doute couvreur. Ou bien : paysagiste, en train d’aménager un jardin en terrasse ? Quand il vient dans mon champ de vision, c’est pour prendre un outil, puis il repart. J’imagine ça. Mais je n’en sais pas plus, car je ne vois que la moitié supérieure de son corps : impossible de savoir ce qu’il fabrique, plus bas.

J’ai l’idée un peu bête de prendre une image de cette silhouette, la prochaine fois qu’elle passe. Marrant, non ? ce mec sur le toit. Une présence insolite à l’horizon. Tiens, le voilà. Je prends mon téléphone et, maintenant, c’est à travers l’écran que je regarde le gars. Et lui, que fait-il ? Il lève les bras, il fait passer son t-shirt au-dessus de sa tête : il se déshabille. Et voilà : il est nu. Non : à moitié nu, je suppose, mais c’est la seule moitié que j’ai sous les yeux. Je n’avais pas prévu ça. Je ne peux pas garder cette photo, quand même. Ce n’est pas du tout mon histoire.

Mon histoire, en voulant faire cette image, ç’aurait été : un gars se balade sur le toit. Et maintenant, elle devient : un beau gars (car il est beau : je le remarque à présent que le zoom de l’appareil photo pallie ma myopie), un beau gars est nu sur le toit d’en face. On quitte le champ de l’anecdote poético-urbaine pour un autre. Ça devient un fantasme à deux balles. Un scénario érotique cheap, mais efficace. Le fantasme de tout le monde, donc celui de personne : c’est-à-dire que ça marche à tous les coups, mais mollement, sans passion. Si je réfléchis à cette question, par rapport au fantasme, c’est parce que je suis en train d’écrire une nouvelle érotique (oui oui : c’est de la faute de G. qui m’encourage dans cette voie). Je fais ça, assis derrière mon bureau, pendant que ce bonhomme saugrenu va et vient sur le toit d’en face.

Ce que j’ai envie de décrire dans cette nouvelle, ce sont des garçons qui ne plairont pas forcément à tout le monde (je connais même des gens qui n’aiment pas les garçons), mais qui me plaisent à moi. Je voudrais qu’on puisse prendre du plaisir à la lire, pourtant, même si les corps que je décris ne sont pas ceux qu’on aime (ils seront beaux, mais ils ne seront pas stéréotypés comme celui de l’ouvrier viril et bronzé qui s’exhibe devant ma fenêtre). J’aimerais que le lecteur n’éprouve pas forcément de désir lui-même, mais qu’il me fasse assez confiance pour s’identifier au désir de mon narrateur. Ça, ça me ferait vraiment plaisir.

C’est marrant à écrire, en tout cas. Je pense que G. trouvera ça marrant aussi. Je me pose des questions de vocabulaire que je ne me pose pas d’habitude : je voudrais n’être pas ridicule (ridicule, ça rime avec tentacule, n’est-ce pas, G. ?). Si mon fantasme à moi, ce n’est pas le couvreur-paysagiste nu, mais le gars que je décris dans ma nouvelle, alors par quel miracle ça pourrait intéresser quelqu’un d’autre ? J’en sais rien et, au fond, je m’en fous. Un fantasme érotique n’est pas plus risible qu’un autre genre de fantasme. L’épaisseur du trait, ça n’est que du fantasme : soit le lecteur n’y adhère pas et passe son chemin, soit il accepte que je le prenne par la main et on y va ensemble. Quand je démarre mon roman par quatre pages de descriptions maniaques, et que j’explique ensuite qu’on n’évolue pas dans un quartier de Paris, mais sur le plan de ce quartier, c’est un fantasme à moi, et il est autrement plus tordu que mes innocents fantasmes romantiques. Romantiques, oui, parce qu’ils sont ainsi, les fantasmes à l’œuvre dans ma nouvelle : tant pis ou tant mieux, mais je ne sais pas faire autrement. Je voudrais décrire les gestes d’une façon qui ne soit jamais technique, mais plutôt avec les mots qui témoignent de la perception que mon narrateur aura de ces gestes. De ses sensations. Et de son regard qui est, je crois, poétique. Emprunt de douceur. Il ne s’agira pas que de la seule mécanique, non – même si elle a son charme aussi, la mécanique.

C’est toujours comme ça : alors que l’intérieur de ma tête est occupé par un sujet, le monde extérieur se mobilise pour me parler de ce sujet. Alors que pour la première fois, je m’efforce d’enrichir mon vocabulaire pour écrire un récit un peu excitant, soudain, pour la première fois (je passe pourtant des heures chaque jour devant cette fenêtre), un beau corps nu va et vient sous le soleil. Pour vous donner un autre exemple, il m’est également arrivé ceci, le même jour : j’étais en train de faire usage de cet ustensile insolite appelé brossette interdentaire que m’a conseillé ma dentiste, et j’ai eu l’idée, pour la première fois, d’en lire le mode d’emploi. A priori, cela n’a rien à voir avec la recherche esthétique qui occupe mon esprit, n’est-ce pas ? La quête du vocabulaire, d’un côté, et l’hygiène bucco-dentaire, de l’autre. Eh bien, si on croit ça, on se trompe. Parce que, voici ce que j’ai lu :

Tout est là, je crois. Le mouvement mécanique, certes, mais la douceur. Surtout, la douceur ! Et ne pas forcer. Jamais. Cette notice, ce n’est pas rien. C’est presque une philosophie de vie.

Hic et nunc (Mario, Napoléon et moi)

Pourquoi les gens sont-ils tous tatoués ? Une personne sur deux. Voire, trois sur quatre, pour les moins de quarante ans. J’observe ça, ici, depuis qu’on est arrivés. Peut-être les Parisiens sont-ils aussi tatoués que les Elbans, mais que je ne l’ai jamais remarqué, parce que cela reste invisible à cause des manches longues et des pantalons ? (moi-même, depuis une semaine que je réside sur cette île, je vis à demi nu sur les plages, sur les sentiers de montagne). Ici, en tout cas, ça me frappe. Et cet après-midi, sur la place de Capoliveri, je lis ce tatouage au bras d’un joli garçon (en version originale : un bel ragazzo) : HIC ET NUNC. C’est donc la devise de ce garçon (appelons-le Mario) : « ici et maintenant ». Cela signifie que Mario vit intensément le moment et le lieu qui sont les siens — ou, du moins, qu’il tend vers ce but. C’est pourquoi il l’a inscrit de façon indélébile sur la face intérieure de son avant-bras gauche, sur la peau claire et tendre. Tendre, oui, j’en suis sûr, même si je n’ai pas pu la toucher pour le vérifier.

D’autres choses que je n’ai pas pu toucher (les panneaux nous l’interdisaient) : c’était ce matin au musée Napoléon de Portoferraio. Les meubles qui ont appartenu à celui qui, pendant trois cents jours, a vécu dans cette maison, puis qui l’a quittée pour reconquérir son empire. Il ne s’y est pas plu, dans cette élégante demeure, alors qu’à nous elle a semblé très agréable. Mais c’est parce que, lui, il avait été empereur de la moitié de l’Europe… et qu’on l’a exilé ici, en punition : « Maintenant, vous serez empereur de l’île d’Elbe et puis c’est tout ». Pour moi, ce serait un séjour enviable : tu parles d’une mutation disciplinaire ! Par exemple, lorsque ma disponibilité aura pris fin et que je devrai réintégrer la fonction publique, c’est-à-dire accepter un nouveau poste dans mon administration, si l’on me disait : « Vous n’avez pas le choix, vous devez prendre le dernier poste vacant : empereur de l’île d’Elbe », eh bien je ne protesterai pas. Je m’installerais sur mon île et je ne moufterais pas. Je n’irais pas affréter un bateau pour envahir le monde. Je profiterais pleinement de ma situation présente, doublement présente : présente dans l’espace (présent sur l’île d’Elbe), présente dans le temps (ancrée dans le temps présent plutôt que de faire des plans sur la comète, des plans d’avenir).

« Je devrais le dire à Mario, que c’est précisément le sujet du roman que j’écris : être présent dans le temps et dans l’espace, hic et nunc. Ça l’intéresserait de le savoir ». Je dis ça à J.-E. en passant sur la place de Capoliveri. Devant l’établissement où travaille le fameux Mario (le garçon au tatouage), il y a deux tables et quatre chaises. Je dis : « On pourrait s’installer là pour le café ». Et je dis « Ciao » à Mario en regardant son bras. Et je lui demande s’il est possible de s’asseoir, juste pour un café. Et il me répond que non, car ils ne servent pas de café, parce que ce n’est pas un café, ici, mais une pizzeria. « Mais oui ! », je dis à J.-E., et lui me fait remarquer que cette terrasse minuscule est la seule à n’être manifestement pas un café, que ça saute aux yeux, alors que tout autour de la place il n’y a rien d’autre que cela, des cafés. Je regarde alentour : il a raison. Mais Mario m’a fait un beau sourire, je suis content.

Alors, nous prenons un café ailleurs. Ça fait du bien à ma tête, qui commençait à taper (à cause de la chaleur). Ensuite, nous prendrons ce chemin qui descend jusqu’à la mer et qui nous fera passer (à en croire la carte topographique) par deux petites églises, ou bien des chapelles, et nous longerons des oliveraies. Nous parcourrons encore un peu ce territoire. Une manière pour nous, maintenant, d’être pleinement ici.

On est spectateur (et ça ne me plaît pas)

La première chose que j’ai remarquée : les barrières séparant le trottoir de la chaussée. Le public, d’une part, et les chars, d’autre part. J’ai dit naïvement à J. et J. : « mais comment fait-on pour rejoindre la marche ? ». Je n’avais pas compris qu’ici, ce n’est pas une marche, comme la Marche des fiertés à Paris (une fête et une manifestation à la fois), mais une parade, dont on est spectateur. Ah, bon.

Voilà ce que j’ai vu, alors, depuis ma position de spectateur, à la Pride Parade. J’ai vu à l’œuvre cette remarquable machine à broyer le sens des mots qu’est le capitalisme : ces mots (égalité, amour, fierté), elle les observe d’abord de loin, avec méfiance, puis elle leur fait les yeux doux pour les amadouer. Et là, c’est déjà trop tard : elle les confisque, elle les vide de leur moelle ; et quand ils ne sont plus que d’inoffensives coquilles vides, elle les exhibe comme des bibelots décoratifs, consensuels, voire : folkloriques.

Pour le dire concrètement : chaque char est celui d’une marque, et les employés paradent en compagnie de leur famille ou de leurs amis, affublés de logos. Regardez un peu cet autocollant, sur ma chemise : un gentil garçon me l’a donné depuis l’autre côté de la barrière. Le « S » est le logo de Safeway – un supermarché. N’est-ce pas déprimant ?

Mais là, pourtant, ça va encore : le logo est super discret. Sinon je l’aurais pas pris, vous pensez. Les plus gros chars sont ceux des marques qu’on déteste le plus, évidemment : Amazon, Uber, et diverses banques. Oh, j’ai aussi vu quelques ONG, tout de même, hein, mais franchement pas beaucoup.

L’an passé, à Paris, quels autocollants avais-je choisi d’arborer ? Je ne sais plus. Mais, peut-être que j’avais eu envie de porter l’un des nombreux slogans présents ce jour-là, pour le reprendre à mon compte. Quelque chose qui avait du sens. Être gai, faire la fête, bien sûr ! mais, pour revendiquer une idée, un droit, quelque chose. Sinon, pour quoi descendre dans la rue ? Pour regarder les jolis garçons : oui, évidemment !… mais, quand on sait qu’ils ont quelque chose dans la tête (une énergie, un désir, des idées – pas seulement un logo et des éléments de langage corporate), ils n’en sont que plus sexy. Une jolie petite tête bien faite, quoi.

Mais, ici, à la « parade » de San Francisco, comment font-ils, quand ils voient un beau garçon défiler au côté de son char – je veux dire, pour lui parler ? pour le connaître ? (car, n’est-ce pas de ça qu’il devrait s’agir, avant tout, en un jour pareil : être ensemble ? se rencontrer ? être ouvert à l’autre, le grand Autre ?). Eh bien, ils n’y vont pas. Ils ne vont pas se frotter (se confronter) à cet inconnu. À cause de la barrière. Ils le regardent, de loin, et se consolent avec les goodies logotypés collectés çà et là. Ils les garderont (badges, drapeaux, bidules en plastique) en souvenir d’un beau spectacle.

Fier, quand même

« Marrant, tout de même, cette idée d’être fier de quelque chose qu’on n’a pas choisi d’être » : c’est une remarque idiote, évidemment, mais je l’entends parfois et, comme elle est idiote, elle mérite à chaque fois qu’on en cause, et plusieurs fois je l’ai fait (en causer). Et ces jours-ci, j’y réfléchis plus souvent que d’habitude, parce que c’est juin, c’est le « mois des fiertés » et qu’à chaque coin de rue s’affichent des drapeaux, des affiches, des injonctions : « sois fier ». En particulier ici.

Ce que je suis, ce n’est ni mieux ni moins bien que ce que sont les autres. Alors, fier de quoi ? Fier d’avoir choisi, non pas d’être ce que je suis, mais d’être fier de l’être. Une mise en abyme, donc. C’est simple : la fierté comme une arme de défense. Le rempart contre la honte. Quelle honte ? Honte de quoi ? On n’a pas honte d’être comme tout le monde, alors on n’a pas de raison d’en être fier non plus : c’est comme ça, c’est tout, et c’est ça qu’ils ne pigent pas, ceux qui ne pigent pas, parce qu’ils se sentent précisément comme tout le monde, légitimes, à leur place.

Moi, je n’ai jamais eu honte d’aimer les garçons, puisqu’on ne m’a jamais appris que c’était mal. J’ai eu cette chance – contrairement à A., par exemple, ou à cet autre A. aussi, qui ont mon âge et qui, eux, en ont bavé. Mais, j’avais plein d’autres raisons de pas me sentir « comme tout le monde » quand j’étais môme, plein de raisons qui ont pu se cristalliser plus ou moins dans celle-ci, qui les surpassait toutes. Voire : qui les résumait – dans mon esprit, du moins, et peut-être dans celui des autres. Et ce n’est pas évident, au début, de comprendre que « différent » ne veut pas dire « mieux » ou « moins bien » – les deux options contraires étant équivalentes, au fond, car elles aboutissent au même résultat : être en dehors du groupe. De la bande de chouettes copains. De la masse. De la foule. Des hordes d’animaux hostiles. De la majorité des moutons. C’était tentant, alors, de me sentir fier ou honteux de toute chose qui me distinguait de la masse. Fier d’être nul en foot, et de ne pas même avoir envie d’y être bon. Honteux d’être le premier de la classe. Fier de me faire punir quand même, exprès, malgré ça. Fier d’avoir, sur chaque chose, une opinion bien sentie. Honteux de me prendre le ballon dans la gueule quand on me l’envoyait. Fier de recueillir les confidences des amis. Honteux de n’avoir pas de choses aussi croustillantes à leur raconter. Fier d’avoir lu, à quinze ans, plus de livres que la plupart des autres en une vie. Honteux de me montrer nu, ou presque, à la piscine. Fier de connaître ce désir étrange d’écrire, d’être un artiste, plutôt que de vouloir entrer dans telle ou telle école pour laquelle les autres se battaient. Fier ou honteux de tout ça à la fois, et inversement. Ou indifféremment. Ah ! elle était floue, la frontière : il n’y avait pas loin, de « je vaux cent fois mieux que ces idiots » à « si seulement je pouvais leur ressembler »… Il n’y avait pas loin, non, entre le petit con prétentieux et l’insecte ridicule qui se terre dans son trou.

Il y avait ces autres choses dont je n’ai jamais été ni fier, ni honteux – parce qu’elles ne me différenciaient de personne, parce qu’elles allaient de soi : habiter là où j’habitais (dans un lieu qui me semblait le plus neutre du monde) ; avoir les amis que j’avais alors (qui me paraissaient des gens absolument normaux) ; être un garçon (car je n’en ai jamais douté et, surtout, ça n’a jamais été remis en cause par les autres, malgré le foot, malgré tout, par des attaques d’aucune sorte).

Puis, tout le reste, peu à peu, est venu s’ajouter à cette courte liste. Les choses dont j’avais été à la fois fier et honteux, une à une, sont passées de l’autre côté : du côté de ce qui ne pose pas problème. De ce qui est « comme ça », c’est tout.

D’aimer les garçons aussi, j’ai été fier, brièvement, c’est vrai : quand j’étais malheureux (et ça a été bref, oui) : fier comme d’un stigmate, comme d’une marque fatale offerte par une sorte de providence. Ça confirmait mon destin maudit, mon instinct tourmenté. C’était vachement romanesque. Et puis, très tôt, je n’ai plus eu de raison d’être malheureux et, franchement, j’ai renoncé sans regret à mon intention lointaine de mourir un jour en artiste, de désespoir. Je n’ai pas cessé pour autant d’être fier de ce goût-là qui me définissait, mais fier d’une autre manière, et pour d’autres raisons. Une sorte de devoir que je me suis attribué, un supplément de sens. Le sentiment que cela ne concerne pas que moi, mais tous les autres. Que ce que je suis – ce que les autres perçoivent de moi – engage plus que moi-même. Par exemple : quand je cause de ce sujet, précisément, avec ceux qui ne se sont jamais posé ces questions (ceux qui feignent la naïveté : « mais pourquoi être fier ? », demandent-ils) : je leur montre que je suis fier, quand bien même je ne le suis que très modérément, juste pour qu’ils sentent combien j’ai le droit de l’être, et combien ceux qui voudraient l’être le méritent plus encore. Ou encore : ces moments magiques où j’étais face aux élèves, dans leur classe, pour leur parler de Martin et de Félix, et qu’ils étaient assez malins pour lire entre les lignes et comprendre de quoi ce sentiment était fait : j’ai conscience que je représente, dans ce moment-là, plus que moi-même. Que je suis potentiellement une figure, un ambassadeur. Et alors, pour ces autres que je représente malgré eux, je suis fier.

J’ai eu de la chance, et j’en ai toujours. Je le sais bien. Mais je n’ai pas seulement de la chance. J’ai aussi fait des choses, souvent, pour que ma vie soit comme elle est. Et pour être capable de l’assumer à cent pour cent, aussi bien quand je me regarde dans la glace que quand je parle de moi aux autres, ces fameux autres – qui, eux non plus, ne sont pas « comme tout le monde ». De ça, je suis fier.