Le désir qui cherche sa scène

Je n’avais pas remarqué tout de suite les pointillés : une rue brève, qu’il serait question de prolonger à travers les maisons, les jardins. Les lignes sont tracées par-dessus les blocs hachurés, des zones emplies de petits points irréguliers. Je vois ça sur les plans des années 1860. Je ne les avais pas remarqués car, ce qui m’intéressait d’abord, c’était l’adresse de Jules : Calle de San Cosme y San Damián, numéro 6. Je l’ai visitée sur Street View, je pense qu’elle n’a pas beaucoup changé, je n’y connais rien en architecture espagnole, j’ai vaguement lu deux-trois trucs sur l’urbanisme de Madrid, je me dis : « À vue d’œil, les murs dans lesquels Jules a vécu sont intacts. » Bon. J’ai le décor. Un truc doit se passer sur cette scène. Il faut écrire quelque chose avec ça. Je voudrais un chapitre bref, dense. J’observe le plan encore : alors je vois les lignes pointillées. Une rue qu’il s’agissait de prolonger, donc, en passant au travers des voisines. Comparant avec le plan d’aujourd’hui, je comprends que ça n’a pas eu lieu. Ils ont creusé un pâté de maisons, c’est tout. Laissé les autres tranquilles. N’empêche : les années où Jules a vécu dans cette rue, les immeubles alentours étaient en sursis, destinés à la démolition. Ça raconte quelque chose. C’est la seule chose qui m’intéresse, même.

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La ville avait l’air d’un gâteau doré dans ses remparts

Une lumière vive éblouit soudain, puis disparaît. Jour, nuit. La revoici aussitôt occultée. Et ainsi de suite : un lever du jour en dents de scie. À l’est, ce sont les montagnes. Je me trouve entre Valence et Orange, à vue de nez (je calcule par rapport à l’horaire de mon train). Je lis. J’ai hésité à emporter Contre l’oubli ; Henri Calet est certes un bon compagnon, mais peut-être ai-je tort de lire des chroniques parisiennes pendant mon voyage ? Un manque d’exotisme sans doute. J’arrive pourtant sur une page qui me dépayse : l’auteur retourne dans le village où il a passé les années d’occupation, il retrouve ses camarades blessés et se souvient des disparus. Il écrit : « La voie ferrée suit la RN 7 que j’ai parcourue bien souvent. » Et : « Aux approches de Montélimar, on a vu des maisons détruites. » J’ouvre l’appli Plans sur mon téléphone : le GPS me localise en pleine Drôme, sur la voie empruntée par le train de Calet. Une coïncidence. Pour lui, c’est un pèlerinage. Pour moi ce matin, il s’agit d’une première fois : je suis invité à Carpentras pour parler de « l’auteur et le territoire » : comment on rencontre un lieu et les gens qui l’habitent, et comment ça se transforme en écriture, ces expériences-là.

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À peine avait-on mentionné son nom qu’il s’évanouissait à nouveau

Je n’ai pas senti le feu, comment dire, la flamme, le truc magique. Chaque fois, je me dis que la séance qui commence pourrait être une de ces parenthèses, un de ces moments suspendus : une écoute, une curiosité, et soudain la réaction chimique se produit. Je sens des ailes me pousser. Alors j’ose tout. J’en parle à M. en sortant du collège : l’an passé, avec les Sixième de La Courneuve, on a lu Aragon, c’était trop bon. « Je me suis fait plaiz’ et eux aussi, ils ont kiffé » (oui, c’est moi qui parle comme ça quelquefois). À la même époque, je travaillais au lycée, et cette magie était impossible avec ma classe de Seconde. Ça n’aurait pas pris. Les Cinquième d’aujourd’hui, je les sens bien. Je n’ai certes pas éprouvé le frisson, mais c’était cool. Ils sont un peu chiants, mais mignons. Une poignée d’entre eux a participé au projet avec Béatrice l’année dernière : ils ont filmé leur collège avant démolition. Un môme résume ce travail en une phrase : « On a filmé des lieux, là où il y avait des souvenirs. » Les bâtiments seront détruits cette année. Il fallait documenter tout ça. « Faut que j’aille voir avant que tout ça ne disparaisse*. » On ne sort pas de là. Je passe ma vie dans cette entreprise, pourtant vouée à l’échec, je le sais. C’est une tentative : Tentative d’épuisement, etc. Quand j’étais gosse, moi aussi, mon collège a été démoli et rebâti : j’ai passé mon année de Sixième (et de Cinquième ?) dans des locaux d’attente, à l’emplacement de l’ancienne gare du Pecq. Voilà le point de départ de Terminus provisoirece manuscrit achevé désormais, qui deviendra un livre un jour (c’est mon désir et celui de l’éditeur), mais quand ? Les Cinquième que je rencontre aujourd’hui ne le liront pas. Mais il faudra que je leur en parle, quand même. Afin qu’ils sachent qu’on travaille sur le même sujet, eux et moi.

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Demain ce sera rose

C’est fou le nombre de jeunes qui attendent sur ce quai avec un bouquet de fleurs : c’est dimanche, il est midi, ils sont attendus chez leur mère. Des tas de Parisiens ont leurs parents sur cette ligne. On avait déjà remarqué ça, à l’époque où nous faisions comme eux, prenant le train pour Marly-le-Roi. Cette fois, nous nous arrêtons à Suresnes. Autour du Mont-Valérien il n’y a pas un chat : qui pourrait se trouver dehors à cette heure ? Ils sont en train de manger le gigot. Quand nous arrivons au parc, la grille est fermée, je dis à J.-E. : « Ça n’ouvrira qu’à 15 heures pour la promenade digestive, car les gens qui voudraient se promener avant sont forcément suspects : des sans-famille, des asociaux. » En fait, la grille d’à-côté est ouverte. On entre. C’est calme. Ensuite, ce sont des rues désertes. Ah, un chat ! J’étais mauvaise langue tout à l’heure. Cette virée au soleil nous fait un bien fou. Vers la Cité-Jardin, il y a même des cafés ouverts. Plusieurs. C’est inespéré : allez trouver une place en terrasse à Paris aujourd’hui ! C’est dimanche, c’est doux. La Cité-Jardin nous intéresse, c’est exactement le genre d’architecture que nous aimons. À taille humaine. Dans les allées, un garçon blond décoloré (il porte une marinière et des Converse à semelles compensées) donne le bras à sa mamie en lui racontant ses histoires de lycée ou de fac. Ils sont beaux. Ils valent tellement mieux (nous valons tellement mieux) que les affiches que le gouvernement nous inflige en ce moment : « Oui, mon petit-fils est gay », « Oui, ma coloc est lesbienne », « Oui, ma fille est trans. » Ces messages trop-gentils-pour-être-honnêtes me dégoûtent : la bienveillance est l’arme qui cache la forêt du mépris. Dans chacun de ces messages, c’est une personne hétérosexuelle et cisgenre qui parle car, évidemment, les homos et les trans sont toujours « les autres ». Et devinez quoi, le slogan sur ces affiches célèbre la tolérance. La tolérance ! Il faudrait donc qu’on nous tolère comme on tolère un parasite, une maladie, un fléau dont on serait fier, plus tard, d’avoir su se rétablir (car la résilience est le jumeau maléfique de la bienveillance). Ne parle-t-on pas de « tolérance à la douleur » ? Il s’agirait donc de récompenser les héros qui, par grandeur d’âme, tolèrent notre existence : oh oui, offrons une médaille aux parents qui ne foutent pas leur gosse à la rue, élevons des monuments aux voisins qui ne nous crachent pas à la gueule. Célébrons leur courage et disons-leur merci. Dans leur grande miséricorde, ils ont bien voulu nous pardonner. Mais qui donc finance cette campagne, me demandé-je ? Santé Publique France : vous savez, ceux qui vous parlent tous les jours du covid. L’homosexualité est une autre sorte d’épidémie, mais rassurez-vous, elle est bénigne : vous la tolérerez bien. Restez vigilants, toussez dans votre coude et ne persécutez pas les homosexuels, merci.

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Sans que j’aie besoin de l’effrayer

Je quitte un lieu connu (peut-être l’école où j’étudie, ou un autre établissement que je fréquente quotidiennement) pour explorer un nouvel espace. Bien que celui-ci communique avec le premier, personne ne passe jamais de l’un à l’autre, car personne n’a de raison de le faire. Moi, je suis curieux. Il s’agit d’un immense hangar. Je pense « hangar » car je ne sais pas comment désigner autrement un espace intérieur si grand (il y a un toit au-dessus : on n’est donc pas dehors). En fait, dans ce grand parallélépipède sombre (la lumière artificielle est faible), on est en train d’aménager un quartier neuf. Je me promène entre des bâtiments constitués d’armatures ou de tiges, comme de grands squelettes de baleine : leur forme générale est achevée, mais la peau est absente et les étages sont vides. Je m’intéresse à un immeuble ventru, dont le premier étage gonfle exagérément au-dessus de la ruelle étroite où j’essaie de circuler, jusqu’à gêner mon passage : cette boursouflure est une forme de balcon — un encorbellement bizarre. Je dois me pencher pour ne pas me cogner la tête (j’essaie d’épouser la courbe du bâti). Plus loin, je dois carrément me baisser jusqu’au sol, et ramper pour passer dessous. C’est à ce moment-là que je m’aperçois que je ne suis pas seul : des ouvriers travaillent sur le chantier et me regardent. Ils se demandent pourquoi je me contorsionne ainsi. À mesure que j’avance, le balcon diminue, le mur se dégonfle, je me redresse, mais c’est le mur d’en face qui commence à enfler. Les encorbellements se succèdent : côté pair, puis côté impair, pour ne jamais se rejoindre — une alternance serrée mais habile, pour ne jamais obstruer complètement la rue. Ils sont toutefois si proches qu’ils se touchent presque par leurs extrémités. La chose n’est pas facile à exprimer par les mots : au réveil, je ferai un dessin.

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Le mot « jeune » était inutile

Le robinet de la baignoire est resté ouvert : l’eau a coulé toute la nuit. C’est J.-E. qui me signale l’anomalie et moi, resté au lit (le lit étroit de mon enfance, dans ma chambre du Pecq), je culpabilise. Je cours à la salle de bains pour réparer mon erreur. C’était ma mission, de fermer le robinet ! Je pense avec effroi aux hectolitres d’eau gaspillée. J’ai du mal à respirer. Mon souffle est saccadé, bruyant et rapide ; une sorte de halètement, comme lors d’une crise d’angoisse ; en fait, si j’expire si fort, c’est parce que je voudrais parler, mais les mots ne sortent pas ; seul l’air de mes poumons passe la barrière de mes lèvres. Soudain, quelque chose se débloque dans mon oreille : j’entends une voix enjouée et ironique (j’ai envie de dire goguenarde) qui fait résonner le mot « Gibert ». C’est comme un mot de passe : c’est le signal que j’aurais dû entendre beaucoup plus tôt, pour m’alerter sur le robinet ouvert ; resté coincé dans ma tête jusqu’au matin, je ne l’entends que beaucoup trop tard. Je m’éveille dans les bras de J.-E. qui me dit : « Tu respires fort, tu as fait un cauchemar. » Il a raison. Je ne fais jamais de cauchemars.

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Le vide en-dedans est plus vaste que le plein autour

La supérette sombre où nous faisions nos courses est toujours à sa place, sur le côté droit, lorsqu’on monte la rue en sortant du métro. Nous ne nous approchons pas du magasin : nous restons au milieu de la chaussée. Nous longeons les façades, mais de loin. C’est moi qui mène. Je commente les évolutions du paysage urbain à l’attention de la personne qui m’accompagne, qui est probablement C., puisque c’est avec elle que j’ai habité cette rue il y a dix ans. Nous avons vécu trois mois dans cet appartement du 52, ulica Polna — littéralement : la « rue des Champs ». Nous la parcourons à nouveau. La boutique du photographe, en bas de chez nous, existe encore. C’est une surprise, car elle nous semblait déjà vieillotte à l’époque. Elle était la survivance d’une époque qui mourait à petit feu. Nous passons l’angle de la rue, toujours en glissant sur l’asphalte, à égale distance du trottoir. Je comprends soudain : nous sommes en train de visiter le quartier sur Street View. C’est pourquoi nos mouvements sont contraints. J’explique à C. que j’ai été voir notre ancien quartier de Varsovie sur Google, il y a quelques jours. Cette exploration récente m’a rafraîchi la mémoire et m’autorise à jouer ce rôle d’éclaireur — même si, dans la vie éveillée, je n’aurais pas besoin de cette justification : j’ai toujours aimé guider les visites urbaines. Je lui dis : « Le bar où on allait pour le wifi existe encore mais, à côté, ils ont fait un Subway. » Ces devantures sont toutefois cachées par des palissades de chantier. Il faut les imaginer derrière. Je dis : « C’est parce qu’ils font une ligne de tramway ici. » Je trouve que c’est une bonne idée. Nous rebroussons chemin, pour revenir devant notre adresse. Nous voulons accéder à la cour, afin de revoir les fenêtres de notre appartement qui donnaient sur l’arrière de l’immeuble. Ça, c’est impossible de le faire sur Street View. Mais nous sommes à présent de vraies personnes, dans une vraie ville, donc nous pouvons nous déplacer librement. Nous empruntons la ruelle.

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Avant que ça devienne laborieux

C’est laborieux, mais dans le bon sens du terme. Autrement dit : c’est du boulot. Et j’aime ce boulot. Pour écrire quelques lignes de fiction, j’ai besoin d’un temps infiniment plus long (et d’une concentration bien plus grande) que pour écrire un billet de ce journal, que je jette ici sans difficulté, sans trop y réfléchir. Dans la matinée, j’ai écrit deux ou trois mille signes de Rue des Batailles, et je crois que c’est pas mal. C’est peu, mais c’est dense. Ça pourrait être le début du premier chapitre (tandis que l’autre chapitre que j’ai écrit, ces dernières semaines, serait situé vers le milieu du récit). Ce début agirait comme un prologue. Il me semble que ce fragment contient tous les sujets de Rue des Batailles, mais sous une forme métaphorique. On n’y voit pas le personnage principal (Jules), mais son père (Pierre), qui n’a encore que treize ans ; ça ne se passe pas à Paris, mais à Cambrai. Ce n’est pas le Second Empire, mais le Premier. On est très loin de la rue des Batailles, mais on y perçoit, au loin, le bruit des batailles. À travers une anecdote animalière, le garçon se pose la question de la liberté, de l’abandon et de la disparition. Alors, a priori, en tant qu’incipit, ça colle. Mais je me demande si ça ne colle pas trop. Si ce ne serait pas, genre : une ouverture un peu programmatique. Le problème, par rapport à d’autres trucs que j’ai écrits très intuitivement, c’est que mon envie de Rue des Batailles est, au contraire, celle d’un grand roman foisonnant et complexe. C’est donc, nécessairement, un projet structuré. Je formule mon problème ainsi : Comment construire sans fabriquer ? Un roman fabriqué : au secours ! Si quelqu’un me surprend à fabriquer un roman, surtout, qu’il soit sans pitié : qu’on me ligote, qu’on me tape sur le crâne, qu’on me fasse n’importe quoi, mais surtout il faut m’empêcher de faire ça.

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Disons, pour simplifier : « quand nous étions jeunes »

Je ne l’avais pas remarqué, la dernière fois que je suis sorti à Pierre-et-Marie-Curie : il y a un très beau Bar du Métro. J’ai pourtant l’œil pour ces choses-là, d’habitude. Il y a dix ans, j’avais voulu n’en rater aucun : j’avais photographié trente-deux établissements nommés « Au Métro » situés à la sortie d’une station : la série est sur cette page. J’avais été jusqu’à Levallois, jusqu’à Asnières, même. Mais ce bar à Ivry m’avait échappé. Sur Street View, je remonte le temps : en mai 2008, la terrasse était installée ; depuis 2014, le rideau de fer est baissé. Quand j’ai entrepris cette collection en 2010, le bar était-il ouvert ou fermé ? Sur la porte de l’immeuble, du côté de la rue Celestino-Alfonso, sont affichés des permis de construire et, sans doute, de démolir. Je n’ai pas traversé l’avenue pour les lire en détail. Je pense à Queneau, Courir les rues : « Faut que j’aille voir avant que tout ça ne disparaisse. » Mais c’est trop difficile, ça va trop vite, on en rate forcément.

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Mon désir de connaître cette ville où j’habite

J’achète exactement la même chose que samedi dernier, aux mêmes producteurs et dans le même ordre. Je n’éprouve pas de plaisir particulier à dire à une dame que les prunes que je lui ai achetées étaient très bonnes. Le garçon qui vend les tomates, qui doit avoir seize ans, me vouvoie alors qu’il m’avait tutoyé la semaine dernière. Je pense que j’ai l’air plus jeune lorsque je porte le masque que lorsqu’on voit mon visage, à cause de la barbe. Je n’ai pas porté de masque aujourd’hui, même si c’est obligatoire, parce que les commerçants à qui j’avais affaire n’en portaient pas. J’ai vu un type très beau, le tablier merveilleusement serré à la taille, mais je n’ai pas eu affaire à lui car il était boucher. Je suis arrivé très tard au marché parce que je me suis levé très tard. Je n’avais pas vraiment mal à la tête, mais j’ai pris quand même du paracétamol, alors que la plupart du temps je ne prends rien même si j’ai un peu mal. Je ne marchais pas droit du tout en rentrant chez moi et je me suis cogné contre un meuble avant d’allumer la lumière, sans me faire mal. Hier, j’ai reçu un texto me proposant un « apéro pédé » et, dans la foulée, un autre texto me proposant un apéro tout court. J’ai dit oui au premier, puis j’ai dit oui au deuxième, puisqu’ils étaient compatibles : le deuxième commençait deux heures plus tôt que le premier. J’ai été présenté à quelqu’un qui passait par hasard. Je me suis aperçu qu’il travaillait avec des gens avec qui je travaille aussi et qu’il se rendrait bientôt au même endroit que moi, au même moment. Le bar où cette scène a eu lieu est le seul bar qui vaut le coup à Montauban, selon plusieurs sources concordantes. J’ai regardé longtemps le panorama depuis une autre terrasse, au-dessus des toits, et j’ai reconnu tous les reliefs du paysage, à l’exception de l’église de Montbeton. J’ai nommé les ponts, les monuments et les clochers de Montauban, j’ai localisé le panache de la centrale nucléaire de Golfech. J’ai entendu avec stupeur un Montalbanais dire « l’Aveyron » en parlant du Tarn, parce qu’il était distrait. Je me demande s’il serait possible, par inattention, que je dise un jour « la Marne » en montrant le fleuve qui passe à Paris, mais je crois que ça ne m’arrivera jamais. Je demande à quelqu’un où il habite : il me répond par les mots vagues qu’on utilise pour montrer une direction à un étranger qui ne connaît pas la ville, puis je lui demande si c’est du boulevard Blaise-Doumerc qu’il s’agit et il me répond, un peu étonné, que oui. Quand on me demande si j’ai visité tel ou tel village des environs, je réponds que mon désir de connaître cette ville où j’habite est supérieur au désir d’être touriste dans un autre endroit. Je suis passé vingt fois devant un mur publicitaire dont chaque lettre peinte à la main m’enchante. Les trois lettres qui m’intéressent le plus aujourd’hui sont celles du mot « ici ». Je me suis installé à la même terrasse que d’habitude, mais pour la première fois j’ai choisi une place à l’ombre. J’ai terminé la lecture d’Autoportrait d’Édouard Levé.