Mon désir de connaître cette ville où j’habite

J’achète exactement la même chose que samedi dernier, aux mêmes producteurs et dans le même ordre. Je n’éprouve pas de plaisir particulier à dire à une dame que les prunes que je lui ai achetées étaient très bonnes. Le garçon qui vend les tomates, qui doit avoir seize ans, me vouvoie alors qu’il m’avait tutoyé la semaine dernière. Je pense que j’ai l’air plus jeune lorsque je porte le masque que lorsqu’on voit mon visage, à cause de la barbe. Je n’ai pas porté de masque aujourd’hui, même si c’est obligatoire, parce que les commerçants à qui j’avais affaire n’en portaient pas. J’ai vu un type très beau, le tablier merveilleusement serré à la taille, mais je n’ai pas eu affaire à lui car il était boucher. Je suis arrivé très tard au marché parce que je me suis levé très tard. Je n’avais pas vraiment mal à la tête, mais j’ai pris quand même du paracétamol, alors que la plupart du temps je ne prends rien même si j’ai un peu mal. Je ne marchais pas droit du tout en rentrant chez moi et je me suis cogné contre un meuble avant d’allumer la lumière, sans me faire mal. Hier, j’ai reçu un texto me proposant un « apéro pédé » et, dans la foulée, un autre texto me proposant un apéro tout court. J’ai dit oui au premier, puis j’ai dit oui au deuxième, puisqu’ils étaient compatibles : le deuxième commençait deux heures plus tôt que le premier. J’ai été présenté à quelqu’un qui passait par hasard. Je me suis aperçu qu’il travaillait avec des gens avec qui je travaille aussi et qu’il se rendrait bientôt au même endroit que moi, au même moment. Le bar où cette scène a eu lieu est le seul bar qui vaut le coup à Montauban, selon plusieurs sources concordantes. J’ai regardé longtemps le panorama depuis une autre terrasse, au-dessus des toits, et j’ai reconnu tous les reliefs du paysage, à l’exception de l’église de Montbeton. J’ai nommé les ponts, les monuments et les clochers de Montauban, j’ai localisé le panache de la centrale nucléaire de Golfech. J’ai entendu avec stupeur un Montalbanais dire « l’Aveyron » en parlant du Tarn, parce qu’il était distrait. Je me demande s’il serait possible, par inattention, que je dise un jour « la Marne » en montrant le fleuve qui passe à Paris, mais je crois que ça ne m’arrivera jamais. Je demande à quelqu’un où il habite : il me répond par les mots vagues qu’on utilise pour montrer une direction à un étranger qui ne connaît pas la ville, puis je lui demande si c’est du boulevard Blaise-Doumerc qu’il s’agit et il me répond, un peu étonné, que oui. Quand on me demande si j’ai visité tel ou tel village des environs, je réponds que mon désir de connaître cette ville où j’habite est supérieur au désir d’être touriste dans un autre endroit. Je suis passé vingt fois devant un mur publicitaire dont chaque lettre peinte à la main m’enchante. Les trois lettres qui m’intéressent le plus aujourd’hui sont celles du mot « ici ». Je me suis installé à la même terrasse que d’habitude, mais pour la première fois j’ai choisi une place à l’ombre. J’ai terminé la lecture d’Autoportrait d’Édouard Levé.

Elle existait, mais sans les contours

C’est dans un quartier perdu, c’est-à-dire : à deux pas des Objets-Trouvés. La rue des Morillons. Juste derrière, dans le passage de Dantzig, un immeuble standard a pris la place de cette cour que j’avais visitée il y a dix ans. Là, je suis avec F. : il habite ce coin où je n’ai jamais l’occasion d’aller. Près de chez lui, il existe une rue de Montauban : figurez-vous que je connais mieux Montauban dans le Tarn-et-Garonne que la rue de Montauban à Paris. Les mondes inconnus sont à notre porte, et nous les ignorons.

D’abord, elle ne s’appelle pas la rue de Montauban (comme on dirait la rue de Lille, la rue de Montreuil ou la rue de Saint-Pétersbourg), mais la rue Montauban (comme on dirait la rue Voltaire, la rue Descartes ou la rue Hippolyte-Maindron). Comme si Montauban était à ranger dans les noms de gens plutôt quand dans les noms de lieux. Il aurait fallu qu’on écrivît sur la plaque, alors, la qualité du grand homme (académicien, général, découvreur des îles Kerguelen, inventeur du vélocipède, compositeur de Au clair de la lune, que sais-je encore).

Ensuite, la rue Montauban n’est pas une rue. C’est plutôt : deux impasses abouchées. D’un côté de la rue Robert-Lindet : une impasse bordée de maisons. De l’autre côté : un renfoncement bref, donnant accès à un groupe d’immeubles, se prolongeant à travers eux jusqu’à la rue suivante. C’est de ce côté qu’on trouve les numéros 1 et 2 : le début.

« Mais alors ! nous écrions-nous. Est-ce à dire que la numérotation de la rue commence en son milieu ? Par quel prodige… »

Non, car l’allée centrale de la cité n’a pas de nom. Elle n’est donc pas la rue Montauban. La rue Montauban n’est que ce petit renfoncement (son début), puis l’impasse de l’autre côté (la suite et la fin). La cité, traversée par l’allée sans nom, date des années 90. J’ai donc supposé que l’allée était une création récente et que, pour cette raison, on n’avait pas étendu jusqu’à elle le nom de rue Montauban, afin de ne pas décaler les numéros.

Paris et ses environs (les Guides bleus Hachette, 1924)

Eh bien, je me trompe, car cette allée existait déjà il y a cent ans. La preuve sur ce plan. Elle existait, mais sans les contours. Le nom, suspendu dans le vide. Dans le vide… ?

Les mondes inconnus, vous dis-je.

Cette évolution était prévisible

Je visite un lieu. Il s’agit bien d’une visite, pas d’une promenade, car je suis venu avec l’intention précise de découvrir et de comprendre. Je veux savoir comment était cet endroit avant d’être aménagé en ville. Je suis accompagné par une femme, qui ne connait cette ville que par les descriptions que j’en ai faites, et qui me suit et m’écoute avec curiosité.

C’est un trou de verdure où chante une rivière. On peut la traverser facilement, presque l’enjamber : elle a la largeur d’une rue. J’explique à ma compagne de voyage que, justement, le cours de cette rivière a été transformé ainsi : elle a été recouverte pour devenir la rue de la République. « D’ailleurs, après la place, la rivière reparaît à l’air libre », lui dis-je en parlant de la place de la République de Saint-Céré. Plus loin, une portion de la rivière est bordée, sur une seule de ses rives, d’une berge haute, abrupte. Un peu comme la boucle de la Seine, bordée d’une falaise d’un côté, d’une plaine de l’autre (mais dans le cas de mon rêve, les proportions sont très réduites). Je comprends que nous nous trouvons à l’emplacement du quartier de Saint-Céré où la rivière est bordée, d’un côté, par ces maisons dont les murs tombent directement dans l’eau et, de l’autre côté, par le quai des Récollets où l’on peut se promener. Cette évolution me semble extrêmement logique (ce sentiment de trouver que ce phénomène est logique est très fort). Plus loin, l’eau déborde de son lit : son tracé devient incertain, les berges s’évasent. C’est un marécage. Rien de plus logique, me semble-t-il encore. Car cette zone est devenue le faubourg plat de Saint-Céré, où subsistent encore des parcelles maraîchères et où, de plus en plus, poussent les pavillons préfabriqués. Cette évolution était prévisible, il suffit de connaître le paysage.


J’enregistre quelques uns de mes rêves et les diffuse sur YouTube, ici.


Dans ma vie éveillée, le paysage s’est étréci. Tout à l’heure, je dois rencontrer J. en vrai, après deux mois de messages et d’appels : j’ai hâte. Elle a repris le boulot ce matin, et calculé que le cercle d’un kilomètre autour de mon domicile s’arrêtait à la rue de la Folie-Régnault, un numéro après celui où elle travaille. Je pourrai donc voir ma sœur légalement : c’est une joie. Mais le plus souvent, mon paysage se limite aux dimensions de ma cour. Et celle-ci est redevenue bruyante, mettant en évidence sa qualité de caisse de résonance : sa forme est celle d’un couloir, large de six mètres environ, bordé d’immeubles de quatre et cinq étages. Dans une telle configuration, la vie en communauté demande de la discrétion, du tact. Or, depuis des mois, régulièrement, un camion se fraie un passage tout au fond de la cour, puis s’en extrait avec la délicatesse d’un diplodocus dans un jardin zen. Il véhicule des gravats, par tonnes. Je ne sais pas comment il est possible de contenir autant de matière dans un appartement. Celui-ci doit être grand et cher. Et ce voisin s’y connaît, en argent, car il a dirigé une institution financière internationale de sinistre réputation. Voilà : dans un temps que les moins de trente-deux ans n’ont pas connu, cette carte postale de faubourg parisien était une cour artisanale, et aujourd’hui c’est : cela. Est-ce que c’était prévisible ?

Je voudrais toujours que ce soit chez moi

On pourrait croire qu’il suffit d’une valise pour contenir les maigres affaires que je range dans ma mansarde, mais, en fait, ça ne suffit pas du tout. Par exemple : les tonnes de livres que j’y entasse. Je ne peux pas les emporter tous. J’en choisis quelques uns seulement. On me dira : « Il y a des tas de livres à Montauban, tu trouveras ce que tu veux là-bas », mais ce sont les miens que je veux, pour me sentir un peu chez moi.

Je fais le tour de ma chambre (c’est rapide : elle n’est pas grande) afin de ne rien oublier. Je me sens bizarre, un peu flottant. Ce qui serait bizarre, c’est de na pas trouver bizarre d’aller habiter cinq semaines à Montauban, alors qu’en réalité j’habite ici.

Je reste encore un peu dans ma sous-pente : voilà, c’est bon, j’ai tout ce qu’il me faut. Je n’aime pas partir. Je serai heureux, là-bas, et excité par la nouveauté, je le sais – mais, avant d’éprouver cela, je pense d’abord : je n’aime pas partir. Je n’aime pas les choses qui se terminent, ni les choses provisoires. Quand j’habite dans un espace, je voudrais toujours que ce soit chez moi. Quand je rencontre quelqu’un, je voudrais que ce soit pour toujours.

Je regarde ce plan de Montauban. Il n’est pas tout récent. La ville a changé, depuis. C’est cela que j’aime, cette différence : cet interstice entre le dessin du plan et la réalité de la ville, dans lequel je me faufile. Je lis les noms : Pont Neuf, avenue Gambetta, rue du Bac, rue des Carmes, rue de l’Abbaye, rue de la Pompe. J’ai les mêmes à Paris. Rue Jean-Macé, rue de Chanzy : celles-là sont à deux pas de chez moi. Au loin, en limite de la ville, après le stade Jean-Bouin, je lis « Bagatelle ».

Noms de lieux : les villes sont toutes les mêmes. Montauban, pourtant, ce sera différent.

Quand c’est fini, c’est pas fini

Les livres ont été imprimés il y a quelques jours : dedans, le texte écrit par les enfants au cours de cette dernière semaine d’atelier, si dense. Le vendredi après-midi, une heure avant leurs vacances, ils avaient terminé de saisir sur l’ordinateur, chacun, le chapitre qu’ils avaient choisi d’écrire. Vingt-quatre élèves, vingt-quatre chapitres pour composer un roman. Logique.

À ce moment, je leur avais fait le coup de Paludes :

« Si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela. On dit toujours plus que CELA. »

J’ai trouvé que ça collait bien avec notre projet : les élèves avaient, certes, écrit l’histoire qu’ils avaient voulu écrire, mais, moi, premier lecteur de leur texte, je trouvais qu’ils avaient exprimé autre chose de plus. Et je leur ai expliqué mon idée de titre : Tout se transforme. Parce que, dans cette histoire, ils ont décrit une ville en mouvement : la leur ; et des personnages qui grandissent, comme eux. Et parce que « Rien de se perd, rien ne se crée », comme avec Lavoisier : pendant ces séances d’atelier, nous n’avons pas créé ex nihilo, mais en observant autour de nous, et en nous. Et les jeux des premières séances, ainsi que les sorties, n’étaient pas des moments perdus, mais une matière à transformer.

Ce matin, j’ai les livres dans mon sac à dos. Je les sors au début de l’atelier, comme je les sortirais de ma hotte si j’étais le père Noël (mais je ne le suis pas). Chacun feuillette son exemplaire et cherche le chapitre qu’il a écrit. Une rumeur se répand dans la classe, un frémissement de pages et de doigts, un brouhaha d’yeux silencieux qui parcourent la table des matières, et de voix qui s’étonnent.

Je leur dis : « Le livre est terminé. Mais, quand c’est fini, c’est pas fini. »

Je voudrais que les idées, les émotions, les intentions contenues dans le texte continuent d’exister autour du livre et au-delà de lui. Que le livre ne soit qu’une forme matérielle possible de ces fantômes insaisissables qui composent une histoire. Dans quelques semaines, ils seront invités à la librairie pour montrer leur livre à leurs familles, aux copains et aux copines : ce serait dommage qu’ils se comportent comme des auteurs blasés faisant la promo de leur nouvel opus : un bla-bla convenu, une photo, et basta. Il faut que chaque moment offert soit une occasion de création, une façon de faire progresser le texte. Je les encourage à préparer une lecture, à inventer des images pour accompagner leur voix. Je leur dis : « Étonnez-moi », car ce sera une surprise quand je les reverrai à la librairie. Leurs profs les accompagneront, d’ici là, sans moi : c’était ma dernière séance avec eux.

Si je leur dis « Quand c’est fini, c’est pas fini », en réalité, ce n’est pas seulement pour énoncer un principe artistique. C’est parce que je n’aime pas quand quelque chose se passe pour la dernière fois. Je n’aime pas quitter les gens. Je n’aime pas dire « C’est fini ». J’ai donc trouvé cette formule : c’est une pirouette.

Il faut tout garder

Je leur ai donné rendez-vous aux Philosophes, puisqu’ils m’ont dit qu’ils seraient dans le Marais ce matin. Le Marais, j’ai beaucoup de choses à en dire, mais je les garderai pour moi. Je ne les assommerai pas, eux, avec mes tirades sur le grand capital, ni sur le fléau du tourisme, car je ne les connais pas très bien. Je ne sais pas quel genre de visiteurs ils sont ; je ne voudrais pas les froisser. En fait, nous nous connaissons peu. Lui, un peu plus qu’elle. Je les ai rencontrés en Vendée l’année dernière.

Je leur demande bêtement ce qu’ils ont vu, à Paris, et A. me raconte le Louvre, Montmartre, et le métro qu’il n’a pas payé parce qu’il est passé sous la barre du portique (A. est un enfant). Sa mère me dit qu’ils ont été aux galeries Lafayette. À ces mots, je ne réagis pas, par prudence, parce que je ne veux pas être désagréable. Mais c’est A. qui dit :

« C’était horrible, c’est un labyrinthe, la lumière fait mal aux yeux et les gens sont pas sympa.
— On a été là pour acheter un truc très précis pour les amis qui nous hébergent, puis on s’est sauvés aussitôt, a précisé sa mère.
— Je déteste les grands magasins », je dis à mon tour.

Voilà. Nous sommes sur la même longueur d’onde. Alors, je leur parle de ce que j’aime dans ma vie parisienne. Je ne peux pas m’empêcher de dire que ce quartier-là, je le connais bien, mais qu’il a changé à vue d’œil. Des lieux que j’aimais, il n’a pas gardé grand-chose. Et A. me coupe la parole :
« Tu écris un livre en ce moment ? »
Je lui montre la dernière version de la couverture des Présents que Roxane vient de m’envoyer. Il la trouve belle.
« Ça parle de quoi ? »

On quitte le café ensemble : je les accompagne jusqu’à République. Dans les rues du Marais, A. reconnaît une Porsche :
« J’en ai vu plein, des Cayenne et des normales. »
Il les a comptées, pendant son séjour parisien. Je dis :
« Tu en vois plus ici que dans ton village. »

À la fin de 209 rue Saint-Maur de Ruth Zylberman, de vieux habitants des années 40 et 50 revoient l’immeuble où ils ont grandi, qui était alors un immeuble pauvre : ils s’étonnent de la cour ravalée, proprette. Des logements refaits à neuf, lumineux. Ce 209 rue Saint-Maur ressemble à ma cour de la rue de la Roquette, aujourd’hui habitée, en majorité, par des petits bourgeois, par des baby-boomers aux retraites confortables, par des quadras de la startup nation. Je pense au choc qu’auraient les petits vieux de ce récit si c’était plutôt dans le Marais qu’ils avaient grandi, à la même époque, dans la même pauvreté que rue Saint-Maur : à la place de leurs logements riquiqui et des bouis-bouis de leur enfance, ils découvriraient, non pas des boutiques branchées, mais un showroom Chanel. Cette violence, je ne m’y fais pas.

Je raconte à A. et à sa mère que j’ai rencontré une personne, née dans leur village, qui habite mon quartier.
« Ah, mais nous, on a fait plus fort, sur le thème le monde est petit. Hier au Louvre, on attendait pour la Joconde, et on tombe sur qui ? Des gars du village ! On leur a demandé ce qu’ils faisaient là. La même chose que nous, sans doute. »
A. rebondit là-dessus pour me dire que la Joconde, c’est terrible : il faut faire la queue dans des barrières, c’est un labyrinthe (encore un labyrinthe) et, une fois qu’on est devant elle, on ne peut pas rester plus de vingt secondes.
« Et on ne sait même pas si c’est la vraie. »
Quand il dit ça, il a sa main dans la mienne. Ça m’étonne, mais j’aime bien.
« Ça fait des années que je ne suis pas passé par la Joconde, ça me déprimerait », je réponds.

Et je lui demande s’il écrit, lui. Oui : il a écrit une histoire dont il est content, mais il ne peut pas me la montrer, il ne sait pas où elle est. Je lui dis qu’il faut la retrouver et la ranger précieusement. Qu’il faut tout garder, que c’est important.