Il ne change pas tout par magie

Il laisse son petit tas de saletés au milieu de la chaussée pour aller bavarder avec un autre ; l’autre fait des gestes ; le premier se remet à sa tâche ; mais, avant que son balai touche à nouveau le pavé, il retourne dire un mot au passant ; un promeneur de chien se joint à la conversation ; ils vont tous les trois au bistrot pour la poursuivre au comptoir. Ils s’occupent. Ils disposent sur la ligne du temps, l’une après l’autre, des actions minuscules. Si un événement infime peut être reporté parce qu’un autre se présente, ils ne laissent pas passer cette occasion : toute distraction est bonne à prendre, pourvu qu’elle meuble agréablement l’espace et le temps. Ils prennent du plaisir, ils croient qu’ils existent. Monsieur Hulot sort de chez lui : le balayeur l’aborde, ils échangent quelques mots. Le temps de les prononcer, et d’effectuer certains gestes, est du temps où ils ne font pas rien. Chacun accorde à l’autre de l’attention et de la considération. Il ne lui dit pas qu’il l’aime, mais il lui dit « Tu existes. » Car ce serait cela, exister : empiler des actions minuscules, prendre du plaisir pour s’anesthésier, ne pas mourir. D’habitude, pourtant, ces images me réjouissent. J’ai vu souvent Mon oncle. Je l’ai vu sur le grand écran de l’institut français de Varsovie en 2009. Je l’ai vu sur la télé de J. et J. en Californie, car il fallait qu’ils connaissent ce film que j’aime tant, qui m’émerveille, qui va chercher la gaieté en moi. Mais les images passent et je serre les dents pour ne pas pleurer. Je me lève pour préparer une infusion de n’importe quoi (j’ouvre une boîte au hasard), afin de cacher mon visage un instant. Je me rappelle la promenade à Saint-Maur-des-Fossés, la statue dérisoire de Tati : l’hommage d’une ville sinistre, aseptisée, standard. Depuis longtemps, j’ai pris l’habitude de passer plusieurs heures par jour seul : les moments de vide, j’essaie de les concentrer sur ces heures-là. Non pour les cacher, mais pour ne pas les faire subir. Ce soir J.-E. voulait voir un très beau film triste. Je lui ai dit : « plutôt quelque chose de gai », mais même Mon oncle me déprime. C’est faux : je suis triste et Mon oncle me fait du bien, mais il ne change pas tout par magie.

Au bord de ce chemin, en plein soleil, s’élevaient les murs blancs d’un petit cimetière, enserré comme un cloître. C’était le soleil qui blanchissait la pierre ainsi, brûlant toutes les autres couleurs, et brûlant mes yeux : j’entrais dans l’ombre balsamique de ces murs. Une fontaine : je faisais couler l’eau sur moi, elle s’évaporait aussitôt. Puis, je montais cet escalier, atteignant une sorte de chemin de ronde – c’est à ce point du récit que cessait le souvenir, et que je commençais d’inventer. Il y avait un paysage, il y avait une rencontre. Ç’avait été le préambule à ma nuit. Ce soir je n’ai pas repris le rêve où je l’avais laissé : j’ai pris un autre chemin, au long d’une voie ferrée, contournant ce lac un peu trop sage, suivant le chemin d’ombre au long du canal. J’avais décidé qu’après le pont, seulement, je commencerais d’inventer. J’irais en direction de ce parc qui descend en gradins vers la Seine jusqu’à tremper dans son eau ; ce parc où je ne me suis jamais promené, mais où je me souviens avoir planté un arbre étant écolier. Arrivant là-bas, j’aurais été forcé d’imaginer la suite. Ç’aurait pu être beau. Mais j’ai tardé au long du canal, et je me suis endormi avant le pont. De quoi j’ai rêvé ensuite, je ne sais pas.

Les mondes parallèles

L’idée qu’on a eue avec J.-E. : se promener en bord de Marne. Et puis, en sortant de la gare à Saint-Maur-des-Fossés, on voit des affiches pour le salon du livre : Saint-Maur en poche. On se dit : « Pourquoi pas ? », et on va voir, histoire de.

Arrivant sur la place des Marronniers : des tentes. Ça a un air de Marché de la poésie : un air familier. Ils se ressemblent tous, ces salons, je me dis. J’ai tort de le penser.

J’ai tort parce que, à peine on se faufile dans les allées, on tombe sur une file d’attente. Il n’y a pas ça, au Marché de la poésie. Les gens font la queue, ici ! Pour qui ? On est curieux, on veut savoir. On remonte la file, essayant de ne pas passer pour des resquilleurs. Et là, on voit qui ? Je ne sais plus. C’est-à-dire que, voyant le gars qui dédicaçait, et lisant son nom sur l’affiche au-dessus de sa tête, je n’ai rien reconnu : ni son visage, ni sa signature. Un inconnu. Étrange, n’est-ce pas ?

On poursuit notre balade. Il y a un monde, c’est fou. Les auteurs sont installés coude-à-coude, ils signent à tour de bras. Mais, nous, on ne sait pas qui ils sont. On est bien les seuls à ne pas le savoir.

Au Marché de la poésie, ou bien au salon de l’Autre Livre, il y a toujours au moins une personne ou deux, dans chaque allée, à qui je peux aller faire la causette. Une bise par ici, une bise par là. Pas que je sois spécialement mondain, mais, à force de les fréquenter, ces salons, on finit par se connaître. Le monde est petit.

Ce monde-là en revanche, celui de Saint-Maur, je ne sais pas s’il est petit ou grand, mais il est dans une autre galaxie que le mien, on dirait. On s’amuse bien, avec J.-E., à arpenter les allées – croisant les fans qui se pressent pour ne pas rater leurs idoles qui sont, pour nous, des inconnus.

Là, il faut carrément un ticket pour attendre sa dédicace : ça m’intrigue, je veux savoir pourquoi. Quel écrivain suscite un tel engouement ? Ah, c’est François Hollande ! celui-là, je le connais. Ce n’est pas un écrivain, mais au moins je sais qui c’est.

Je dis à J.-E. : « Allons dans le fond, ils ont sûrement caché un rayon un peu « indé », on se sentira plus dans notre élément ». À nouveau, j’ai eu tort.

Dans l’allée du fond, il y a certes des auteurs que je connais, mais ils sont moins « indé » que jamais : c’est Michel Drucker, c’est Katherine Pancol, c’est Guillaume Musso. Oh ! Guillaume Musso ! Il existe donc en vrai ! Ça me fait quelque chose, quand même, de le constater. Je finissais par croire qu’il n’était qu’un archétype, une légende urbaine, un épouvantail (« oui, tu sais, vendre des bouquins par palettes, par camion, comme Musso… ») Une femme se fait prendre en photo avec lui par sa copine. Moi qui suis derrière eux, entre les deux, je fais un sourire : ce n’est pas tous les jours qu’on se fait tirer le portrait avec une légende.

Il me semble que si je prononçais, devant eux, le nom de mes éditeurs, ils n’auraient aucune idée de quoi je leur parle. Aucun d’entre eux n’a sûrement lu de livre publiés par ces maisons que j’admire, auxquelles je suis fier d’appartenir. (Le petit con prétentieux qui est en moi pense aussi, peut-être : « aucun des livres présentés ici ne s’est retrouvé dans le feuilleton de Claro », mais je le fais taire, ce petit con, parce que je n’aime pas les prétentieux). Et moi, eh bien, je ne sais pas ce qu’ils écrivent. Tant pis pour moi, ou tant mieux. Pourtant, nous sommes censés faire la même chose, être du même monde : écrire des bouquins et les présenter à nos lecteurs, en plein air, sous une tente. Mais, dans mon monde (au Marché de la poésie, place Saint-Sulpice), il pleut. Alors que sur la place des Marronniers à Saint-Maur, il fait beau. Et puisqu’il fait beau, on a pris un café dans le quartier, J.-E. et moi, puis on a rejoint le bord de la Marne et on a marché au long, à travers Saint-Maur, Joinville et Saint-Maurice.