Je me blottis dans son ombre, lui dans la mienne

Je sens ses doigts sur ma peau, à l’endroit où j’ai fait un pli à la manche de mon t-shirt (nous sommes en plein soleil, face à la mer). Une caresse brève, vite interrompue — car une vague plus forte que les précédentes roule à nos pieds, nous reculons, deux pas en arrière. L’eau se retire doucement et dépose, sur la plage, un petit crabe noir. Je dis : « Il repartira avec la prochaine vague. » Mais, non, il n’a pas l’air d’avoir envie de retourner à la mer : il court dans l’autre direction, sur le sable nu, à découvert, au chaud. Trop chaud sans doute. Nous sommes en plein soleil, je l’ai dit. Il ne nous fuit pas, il s’approche de nos pieds, à reculons, sans savoir qui nous sommes, attiré seulement par le volume de nos corps, le seul volume sur cette étendue déserte, c’est magnétique. Je connais cette aura, le désir d’entrer dans cette bulle : le corps à côté du mien, la force douce qui nous attire l’un vers l’autre. L’extrémité qui touchait ma peau, la minute d’avant ; à l’autre bout (à son pied), le crabe se blottit contre la chaussure. Il entre dans son ombre rassurante, par instinct, sans se poser de question. Je dis : « Il n’a pas compris que tu étais un animal, il se cache sous toi comme sous un rocher. » Il s’agit de lever le pied tout doucement, sans l’effrayer, sans le blesser. Je ramasse une pierre, je la pose près du crabe. Il la voit, il court vers elle, tac tac tac, il se blottit dans son ombre comme sous une chaussure.

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Comment il voit les autres et comment il se voit, lui

Il trouve que c’est fou de voir la ville d’en bas, depuis la mer. On est dans l’eau jusqu’au cou comme on est immergés dans la ville : la mer froide, vivifiante, et la ville trop chaude, bien vivante. Il dit qu’il adore cette ville, qu’il voudrait vivre ici. Je lui rappelle qu’il y a la mer aussi dans celle qu’il habite, et qu’il peut se baigner tous les jours s’il veut. Oui, mais c’est différent, car les plages sont à l’écart, du côté des villas et des résidences à balcons, alors qu’ici, c’est dans la ville-même. Je lui parle de ce souvenir vif, il y a dix ans peut-être (je fais ce calcul pendant que j’écris : j’avais son âge alors) : c’était une correspondance à Marseille, la chaleur écrasante, la joie enfantine de se mettre à l’eau comme ça, sans réfléchir, avec la ville tout près, tout autour. Pendant qu’il retourne sur la plage, je pense : « Ce sera mon deuxième grand souvenir de baignade en ville. » Et aussitôt, continuant de barboter : « En fait, ce sera mon deuxième grand souvenir de baignade en slip. » Car c’est de cela qu’il s’agit : une impulsion ; un goût de liberté — c’est un très grand mot que j’identifie à des détails pourtant minuscules : n’avoir pas prévu de se baigner, mais se sentir attiré par l’eau et céder au désir. Je lui ai dit : « Je ne peux pas t’accompagner parce que je n’ai pas mon maillot » et il a répondu : « Et alors ? je n’ai pas le mien non plus. » Je brûlais d’envie (et pas seulement de cela : le soleil tape dur, mine de rien), mais je n’aurais pas osé. « Tu aurais été gêné par rapport à moi, ou aux autres ? » En vrai, ça ne me dérange pas du tout d’être en caleçon devant les gens. Je disais ça sans le penser. C’est juste cool qu’il insiste pour que je l’accompagne, et qu’il me mette à l’aise alors que je le suis déjà. En vrai, ça marche comme ça depuis le début, je crois : on se comprend, chacun a pigé ce qui se passait pour l’autre, mais on s’exprime quand même avec des mots, et on reformule pour être sûr de soi, sûrs de nous. On se désape, on file à l’eau. Un type nous regarde, il est dedans jusqu’aux genoux ; on lit dans son sourire : « Tiens, je ne suis pas tout seul à me baigner en caleçon. »

carte postale (détail) éditée par le collectif Droit à la ville, Douarnenez
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J’avais envie de suivre un autre garçon (pourtant le même)

Mon corps, ma voix, mon sourire ne suffisaient pas. J’étais incapable de me présenter à l’autre, équipé de ce seul attirail : une enveloppe physique médiocre (l’image que j’avais de moi-même oscillait entre « ordinaire moins » et « ordinaire plus » selon les jours), un manque criant de répartie et d’humour, et l’absence totale d’expérience. Il fallait que je me repose sur une béquille solide : un petit mot bien tourné, un dessin. Ça, je savais faire. Ce n’était plus moi (ce moi insuffisant) qui m’exprimais, mais mon personnage (un moi pas tellement meilleur, mais qui avait le droit de se tromper : c’est le privilège des personnages de fiction). Quand j’ai dessiné ce garçon à lunettes sur le papier, quand ce garçon à lunettes a dit au destinataire du billet : « J’aimerais te connaître », et quand le garçon à lunettes a laissé son numéro de téléphone sous sa signature, ce n’était pas dans la vraie vie que l’événement se produisait. Ce n’était pas moi qui osais aborder un garçon pour lui dire : « Tu me plais. » C’était un personnage de BD dans une histoire inventée. C’était une fiction. D’ailleurs, le garçon à lunettes était accompagné d’un ornithorynque domestique — et dans la vraie vie, moi, non.

Mon corps ne suffisait pas, mais le monde numérique non plus. J’aurais pu aborder ce garçon en ligne, car j’avais repéré son profil sur un site de rencontre. On n’avait pas encore les réseaux sociaux en 2006. Je crois que Facebook n’existait pas. En tout cas, je n’y étais pas. J’aurais donc pu le contacter sur ce fameux site, mais son profil ne déclenchait aucune curiosité chez moi. C’était sa présence physique qui m’intéressait. Je restais indifférent au garçon sur la photo, qui se présentait en quelques mots standardisés et une série d’items cochés dans un formulaire. Que dire à cet avatar désincarné ? J’avais envie de suivre un autre garçon (pourtant le même) : celui qui me souriait dans les couloirs de l’école (je crois qu’il souriait à tout le monde, car c’était sa façon d’être), celui qui avait un corps, celui qui se déplaçait dans l’espace ; celui qui avait aussi une voix — j’avais été très sensible à sa voix, les rares fois où nous nous étions parlés. Mais, si j’avais besoin de sa présence physique pour le désirer, mon propre corps était incapable du premier pas. J’ai donc envoyé un émissaire à ma place : un personnage de fiction.

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La joie et la fierté à l’état sauvage

Ça commence dans le métro : on est serrés, on a chaud. Ce n’est pas une rame bondée, ce n’est pas la promiscuité : c’est une foule joyeuse et solidaire, c’est le désir d’être ensemble. Une seule ligne de métro mène à Pantin, d’où partira la marche. Nous, on attend O. dans un café en haut de l’avenue Jean-Jaurès. Il arrive. Il est beau. Nous aussi. On sent les frémissements de la vague. La tête du cortège — la tête du grand corps vivant. On se met en mouvement. Les gens sont aussi beaux que nous. Cette année, les chars sont interdits parce qu’il ne fallait pas que ça ressemble à un événement festif, mais plutôt à une manifestation politique. C’est comme une Pride à l’ancienne : l’époque d’avant les marques, d’avant le pinkwashing. Alors, c’est politique. Est-ce que c’en est moins joyeux ? Au contraire : c’est la joie et la fierté à l’état sauvage, non domestiquée par les logos, non délimitée par les étiquettes. Les banderoles sont faites à la main. Les couleurs sont naturelles. Tous les corps sont naturels. Ils sont nés brillants, avec au-dedans la lumière qui manque au-dehors. Et les paillettes sont apparues avec la fierté, comme les taches de rousseur au soleil. C’est important que ça brille. Ça brille cent fois plus aujourd’hui qu’il y a deux ans, parce que nous sortons d’un long tunnel de tristesse, de frustration et de colère. Est-ce qu’on les perçoit, dans la rue, ces mauvaises ondes ? Pas moi. On se laisse porter par le plaisir. On marche dans le sens du courant. Parfois, on stationne, pour se laisser traverser par l’onde — l’onde de choc, celle qui rend vivant. On attend longtemps, rue La Fayette, que L. nous rejoigne : la bonne idée de se donner rendez-vous au cœur de la foule. Soudain, on le repère : c’est vrai que tout le monde est beau, mais lui, encore plus. Il est lumineux. On descend le boulevard Magenta. À République, ce serait fou de donner d’autres rendez-vous : alors on dit à E., à L. et à J. de nous retrouver dans le Marais lorsqu’on sera installés quelque part. Même le Marais est beau. Moi qui étais fâché avec lui, moi qui avais cessé de l’aimer. Oui, ce quartier est devenu inhabitable (et inhabité) : plus personne n’y vit et les lieux que nous aimions ont presque tous disparu. Mais ce soir, il redevient notre territoire : le refuge où nous nous sentons chez nous. On mange une pizza (le restaurant n’est pas gay), on achète des bières n’importe où (le bar n’est pas gay non plus) : on les boit dehors, on reste dans la rue au milieu des gens. Peu importent les commerces : les boutiques de luxe ont certes remplacé nos repaires, mais la rue est toujours à nous. La rue, les gens debout : des corps beaux dans un quartier à leur mesure. On dit à L. : « Tu devrais défaire un bouton. » Il porte toujours ses chemises boutonnées jusqu’en haut. Ce soir, il en ouvre un, puis deux (puis trois). Même L. (l’autre L.) desserre un peu son col. Moi, je porte une veste rouge. Plus tôt, j’ai reçu un message : quelqu’un qui me demandait si c’était moi, aperçu dans la foule, avec la veste rouge. J’ai répondu « oui » et j’ai complété : « la veste rouge qui brille ». C’est important que ça brille. Je l’ai achetée il y a plus de dix ans, je l’ai portée trois fois. Si je ne la sortais pas aujourd’hui, elle disparaissait à jamais. Tout ce qui arrive aujourd’hui est important.

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Le chronomètre jouera contre notre désir

Je participe à une réunion ou à une formation. Autrefois, lorsque je travaillais à la Ville de Paris, il m’arrivait ce genre de choses : des gens venus d’horizons différents regroupés dans une pièce impersonnelle. Je ne sais précisément de quel sujet nous parlons. La seule chose qui compte, c’est ma rencontre avec ce garçon. Il n’est pas d’ici ; il est venu à Paris exprès pour l’occasion. Nous nous rapprochons. Non, plutôt : nous sommes proches, immédiatement, sans avoir besoin de créer cette proximité. Il y a un avant et un après : avant, nous n’existions pas l’un pour l’autre ; après, nous sommes intimes comme si nous l’avions toujours été. Si je faisais l’effort de nous regarder de loin, comme si j’étais extérieur à notre duo, je suis certain que notre intimité serait flagrante. Les autres gens, s’ils nous observent, ne voient qu’elle. Ça saute aux yeux. Mais les autres gens, moi, je ne les vois pas.

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Ce n’était plus de la licence poétique, mais de la myopie

Avant de porter des lunettes, je ne voyais pas flou. Je voyais, c’est tout. Je veux dire : bien sûr que je voyais flou, mais je ne le savais pas. J’avais réussi à abuser les rares médecins scolaires qu’on avait placés sur ma route. Quand ils me demandaient de lire les lettres sur le panneau, je les énumérais sans me tromper (même les petites) : c’était facile, car je n’étais jamais le premier à passer, alors j’avais eu tout le loisir de mémoriser les réponses des autres en attendant mon tour. J’étais peut-être un peu idiot, ou bien retors. Ou encore : le médecin n’était pas clair dans ses consignes. Je ne comprenais pas « Arrives-tu à lire ces lettres ? » (car ma réponse aurait été négative), mais : « Sais-tu quelles lettres sont imprimées ici ? » — et là, évidemment que je le savais.

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Cette zone qu’on appelle : la zone grise

Avec ce garçon, j’appelais notre relation « amitié ». J’avais envie de le voir tout le temps. Je voulais tout lui raconter, tout savoir de lui. En plus, je le trouvais beau. Ça ne gâche rien. Mais bon ! Des amis beaux, j’en ai d’autres. Quand j’aime les gens, je les trouve toujours beaux. C’est ainsi. Avec lui, j’étais sûr qu’il n’y avait pas d’ambiguïté. Il y avait peut-être du trouble, mais c’était assumé : rien de louche entre nous. On se disait tout. On se plaisait, d’une certaine manière. Mais on n’avait pas besoin de coucher ensemble pour que notre relation soit complète. Bon, d’accord. Mais… si ça arrivait quand même ? Eh bien, ça n’aurait pas été grave. Mais la question ne se posait pas : ça n’arrivait pas. Tout était clair. J’ai cru que tout était clair.

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Vous vous rendez compte ?

« Vous vous rendez compte », elle me dit. Un peu, que je me rends compte ! Elle me rapporte une anecdote survenue ces dernières semaines, après que j’ai demandé à chaque élève de trouver une histoire étrange, amusante ou effrayante qui leur est arrivée pendant leur stage. C’est le groupe de Première : ils viennent de passer six semaines en situation professionnelle. Et moi, pendant mon atelier, je leur demande d’écrire « quelque chose qu’on ne peut pas écrire dans le rapport de stage » — un épisode qui n’a pas de rapport avec le travail, ni avec le lycée, mais seulement avec les relations qu’on crée et qu’on tisse, nous autres les humains.

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Désir quand même (inventaire)

Envie de pas grand chose. Tristesse diffuse. Joie de trouver une écriture amie, sur une enveloppe, dans ma boîte aux lettres. Honte de ne pas répondre à d’autres messages, laissés en friche depuis trop longtemps, alors que j’avais aimé les recevoir quand ils sont arrivés. Joie de participer bientôt à un événement avec des vrais gens, si tout se passe bien, grâce aux camarades de Papier Machine. Déception, par anticipation, de voir tout annulé une fois de plus. Plaisir de voir que ma curiosité est contagieuse : à force de poser à tout le monde des questions sur Jean Vaudal, on me répond que mes recherches ont du sens, et que mon article vaut le coup d’être écrit. Vertige devant le grand vide qui me dit, à propos de tout, et surtout de n’importe quoi : « À quoi bon faire ça ? » Joie de parler avec N. de son texte magnifique, qui complètera la saison 3 de nos « Histoires pédées ». Frustration de mener cette conversation sur un écran, comme une réunion de travail, alors qu’elle aurait dû ressembler à une soirée au bistrot. Douceur des heures passées inaperçues, et des bières bues chez G. et E. sans penser à dehors. Frustration de devoir partir si vite, quand je comprends que le temps est passé quand même et que surgissent les mots : « couvre-feu ». Plaisir d’avoir été choyé, dans l’intimité et la chaleur, pour mon anniversaire discret. Tristesse de n’avoir pas soufflé mes bougies avec ma mère, comme nous en avions pris l’habitude au fil de mes vingt-neuf premiers anniversaires. Émotion d’entendre Juline commenter le dessin qu’elle a fait pour moi, en disant : « Ici, ce sont les parents. » Frustration de ne pas l’avoir célébré dans le bruit et la foule, alors que je n’ai jamais eu l’habitude de le faire : devant l’impasse, j’éprouve le désir urgent de ces fêtes impossibles. Effort agréable, mais effort tout de même, de composer un planning pour ma résidence : il faut se projeter pour ne pas moisir. Peur que mes idées d’atelier n’excitent que moi, et laissent les élèves froids. Joie de sentir encore une fois (dans l’œil de quelqu’un, puis dans celui de quelqu’une) la petite étincelle s’allumer. Tristesse d’entendre parler de ces élèves qui, bourrés de qualités (comme tous les êtres humains), se laissent partir à la dérive, par la faute de tout le monde à la fois et de personne en particulier. Désir de pas grand chose, désir quand même. Colère contre tout. Surprise de sentir que le corps marche encore quand la tête ne tourne pas rond : goûter un rayon de soleil, manger, faire l’amour. Dégoût de tout ce qui me dégoûtait déjà : rien ne change, rien ne s’arrange. Plaisir minuscule de porter mon chapeau sous la pluie, plutôt qu’un encombrant parapluie, depuis que j’ai fait couper mes cheveux : j’évite le chapeau lorsqu’ils sont trop longs, car il les aplatit et me fait une tête horrible (au lycée, merci). Agacement, tout de même, à cause de cette petite pluie qui s’immisce : nous avons si peu d’endroits où nous abriter, quand tout est fermé. Plaisir d’imaginer ce geste, qui serait partagé par plusieurs personnages de Rue des Batailles : ébouriffer ses cheveux pour relever un épi écrasé, c’est-à-dire : un tic qui s’efforce de rétablir le désordre, plutôt qu’un tic qui, au contraire, chercherait à lisser une mèche indomptable. Perplexité devant la complexité de mon propre plan de travail. Envie d’écrire quand même.

Puisque je suis aimable, qu’ils m’aiment donc

J’ai pris un café. Lui, un Perrier. Ça fait deux heures que nous sommes là : le fond de ma tasse est archi-sec ; sa petite bouteille est à moitié vide et son verre à moitié plein. Je demande : « Tu n’avais pas soif ? » Il répond : « Je n’aime pas l’eau gazeuse. » À cause de la tête que je fais, il ajoute : « C’était ça ou un thé, et avec cette chaleur, tu penses. » Je ne sais pas si c’est absurde ou logique. C’est un raisonnement.

Après, c’est moi qui raisonne. Il est question de voir des gens, et d’à quoi bon. Passer deux heures avec quelqu’un : pour quoi faire ? « Je ne suis pas de bonne compagnie », dit-il. « Pas un bon ami. » Ça m’intrigue quand il dit ça, parce que moi j’aime bien être avec lui. Est-ce que c’est cela, « manquer de confiance en soi » ? C’est à ce moment que je raisonne : « Peut-être qu’il faut faire confiance aux autres. » Je me rappelle mes journaux d’ado et ce sentiment que je connaissais par cœur : « Je ne vois pas pourquoi on aurait envie d’être avec moi. » Et puis, deux ou trois personnes qui persévéraient tout de même, qui m’invitaient. Et moi qui finissais par céder, décidant de leur faire confiance : « S’ils pensent que je vaux le coup, ils ont peut-être raison. » Je pensais : « Je ne peux rien leur apporter, alors ils n’ont pas d’intérêt à me flatter. Par ailleurs, j’ai de l’estime pour ces gens. Ils ont l’air sensés, sains d’esprit ; s’ils me sollicitent, ce n’est donc pas dans la perspective de s’ennuyer avec moi. Ils considèrent que je suis digne d’être fréquenté. À quoi bon les contredire ? Puisque je suis aimable, qu’ils m’aiment donc. »

La veille, j’étais avec L. dans un autre bistrot. J’ai pris un café, lui une menthe à l’eau. Avec L., c’est facile. Quand j’ai envie de le voir, je le dis. Quand il en a envie, il le dit. Parfois, on n’a pas envie. Ou bien, on ne peut pas. C’est comme ça.

Un peu plus tôt : je marchais avec S. sur la Petite Ceinture. Il m’avait rejoint à la buvette du jardin de Reuilly. J’avais pris un café. Lui, rien du tout. Peut-être parce qu’il n’aime pas l’eau gazeuse, lui non plus ? Et le thé, avec cette chaleur, tu penses. On a été évacués avec l’orage. La pluie nous a rafraîchis. Il m’a dit qu’il se laissait volontiers porter par le désir des autres : on vient vers lui et il se dit : « Pourquoi pas, essayons. » Il leur laisse une chance, il prend un café avec eux. Il leur fait confiance : s’ils pensent qu’il s’entendra bien avec eux, ils doivent avoir raison. De sa part, il y a de la curiosité. Je demande : « Et du désir ? » Il pourrait sûrement prendre un café avec quelqu’un d’autre, s’il refusait ces invitations ; une personne qu’il désire et qui le désire, mais qui reste discrète. Il reste discret aussi. Je demande : « Pourquoi ne dis-tu pas prenons un café à l’ami que tu espères, plutôt que d’attendre qu’un autre (même pas ami) prenne toute la place disponible ? » C’est moi qui avais proposé le rendez-vous au jardin de Reuilly. Puis c’est lui qui a dit, sous la pluie : « Marchons encore. » Est-ce que c’est ça, « avoir confiance en soi ? »

Quand j’avais dix-sept ans, j’étais obnubilé par un seul garçon : j’étais amoureux de B. qui n’était pas amoureux de moi, mais je voulais qu’il connaisse chaque nuance de mes sentiments. J’étais incapable de voir le monde alentour : existait-il quelqu’un d’autre sur cette planète, qui me désirait comme je le désirais lui ? Je ne le saurai jamais. Un jour, plus tard, j’ai revu A. par hasard : un camarade de ma classe que j’estimais beaucoup sans le connaître. Il m’a confié son secret : cette année-là, il avait voulu être mon ami, mais il n’avait pas osé me le dire. J’étais bouleversé. Je comprenais, effaré, qu’il est possible d’avoir envie et de n’en rien laisser savoir. C’était une véritable découverte, pour moi qui m’étais mis à nu devant le garçon que j’aimais. Je ne soupçonnais pas que d’autres personnes, au contraire, gardent leurs sentiments cachés. Suis-je passé à côté d’autres amitiés ? Je ne le saurai pas.

J’ai raconté cette histoire à G. en lui expliquant : « Aujourd’hui, quand j’ai envie de voir quelqu’un, je le dis. »