Puisque je suis aimable, qu’ils m’aiment donc

J’ai pris un café. Lui, un Perrier. Ça fait deux heures que nous sommes là : le fond de ma tasse est archi-sec ; sa petite bouteille est à moitié vide et son verre à moitié plein. Je demande : « Tu n’avais pas soif ? » Il répond : « Je n’aime pas l’eau gazeuse. » À cause de la tête que je fais, il ajoute : « C’était ça ou un thé, et avec cette chaleur, tu penses. » Je ne sais pas si c’est absurde ou logique. C’est un raisonnement.

Après, c’est moi qui raisonne. Il est question de voir des gens, et d’à quoi bon. Passer deux heures avec quelqu’un : pour quoi faire ? « Je ne suis pas de bonne compagnie », dit-il. « Pas un bon ami. » Ça m’intrigue quand il dit ça, parce que moi j’aime bien être avec lui. Est-ce que c’est cela, « manquer de confiance en soi » ? C’est à ce moment que je raisonne : « Peut-être qu’il faut faire confiance aux autres. » Je me rappelle mes journaux d’ado et ce sentiment que je connaissais par cœur : « Je ne vois pas pourquoi on aurait envie d’être avec moi. » Et puis, deux ou trois personnes qui persévéraient tout de même, qui m’invitaient. Et moi qui finissais par céder, décidant de leur faire confiance : « S’ils pensent que je vaux le coup, ils ont peut-être raison. » Je pensais : « Je ne peux rien leur apporter, alors ils n’ont pas d’intérêt à me flatter. Par ailleurs, j’ai de l’estime pour ces gens. Ils ont l’air sensés, sains d’esprit ; s’ils me sollicitent, ce n’est donc pas dans la perspective de s’ennuyer avec moi. Ils considèrent que je suis digne d’être fréquenté. À quoi bon les contredire ? Puisque je suis aimable, qu’ils m’aiment donc. »

La veille, j’étais avec L. dans un autre bistrot. J’ai pris un café, lui une menthe à l’eau. Avec L., c’est facile. Quand j’ai envie de le voir, je le dis. Quand il en a envie, il le dit. Parfois, on n’a pas envie. Ou bien, on ne peut pas. C’est comme ça.

Un peu plus tôt : je marchais avec S. sur la Petite Ceinture. Il m’avait rejoint à la buvette du jardin de Reuilly. J’avais pris un café. Lui, rien du tout. Peut-être parce qu’il n’aime pas l’eau gazeuse, lui non plus ? Et le thé, avec cette chaleur, tu penses. On a été évacués avec l’orage. La pluie nous a rafraîchis. Il m’a dit qu’il se laissait volontiers porter par le désir des autres : on vient vers lui et il se dit : « Pourquoi pas, essayons. » Il leur laisse une chance, il prend un café avec eux. Il leur fait confiance : s’ils pensent qu’il s’entendra bien avec eux, ils doivent avoir raison. De sa part, il y a de la curiosité. Je demande : « Et du désir ? » Il pourrait sûrement prendre un café avec quelqu’un d’autre, s’il refusait ces invitations ; une personne qu’il désire et qui le désire, mais qui reste discrète. Il reste discret aussi. Je demande : « Pourquoi ne dis-tu pas prenons un café à l’ami que tu espères, plutôt que d’attendre qu’un autre (même pas ami) prenne toute la place disponible ? » C’est moi qui avais proposé le rendez-vous au jardin de Reuilly. Puis c’est lui qui a dit, sous la pluie : « Marchons encore. » Est-ce que c’est ça, « avoir confiance en soi ? »

Quand j’avais dix-sept ans, j’étais obnubilé par un seul garçon : j’étais amoureux de B. qui n’était pas amoureux de moi, mais je voulais qu’il connaisse chaque nuance de mes sentiments. J’étais incapable de voir le monde alentour : existait-il quelqu’un d’autre sur cette planète, qui me désirait comme je le désirais lui ? Je ne le saurai jamais. Un jour, plus tard, j’ai revu A. par hasard : un camarade de ma classe que j’estimais beaucoup sans le connaître. Il m’a confié son secret : cette année-là, il avait voulu être mon ami, mais il n’avait pas osé me le dire. J’étais bouleversé. Je comprenais, effaré, qu’il est possible d’avoir envie et de n’en rien laisser savoir. C’était une véritable découverte, pour moi qui m’étais mis à nu devant le garçon que j’aimais. Je ne soupçonnais pas que d’autres personnes, au contraire, gardent leurs sentiments cachés. Suis-je passé à côté d’autres amitiés ? Je ne le saurai pas.

J’ai raconté cette histoire à G. en lui expliquant : « Aujourd’hui, quand j’ai envie de voir quelqu’un, je le dis. »

Je n’ai décidément pas le temps

Je dois quitter cet endroit, bien que « ce ne soit pas terminé » et que « les autres » restent encore un peu. Je suis attendu ailleurs. Oh, ce n’est pas loin (une demi-heure à pied), mais il ne faut pas que je traîne. Alors je passe aussitôt à la salle de bains, sans attendre mon tour : tant pis s’il y a déjà quelqu’un dedans. Je me brosse les dents au lavabo. Je suis tout nu. À côté de moi, il y a un garçon que je ne connais pas. Il est tout nu également, puisqu’il prend sa douche. Il n’a pas tiré le rideau correctement, si bien que je le vois en entier. Cela ne me gêne pas. Je pense qu’il n’est pas gêné non plus. Il est même possible qu’il l’ait fait exprès. Mais, par correction, par pudeur peut-être, je prétends ne pas le voir. Je me concentre sur mon brossage de dents. De toute façon, il ne me plaît pas – bien qu’il soit joli garçon. Et puis, je n’ai pas de temps pour ça. Je le trouve jeune. Mes vêtements sont dans un coin de la pièce. Je dois faire quelques pas pour les atteindre. À ce moment, l’autre est sorti de la baignoire. Il se trouve sur mon chemin. Il me touche. Je ne sais pas à quel endroit précis. Ce n’est pas immédiatement sexuel, mais tout de même : c’est un garçon nu qui touche mon corps nu. Il faudrait être naïf. J’essaie de l’éviter, parce que je n’ai décidément pas le temps. Mais il insiste (avec douceur). En fait, je suis obligé de me rendre à l’évidence : c’est agréable. À mieux considérer la situation, je trouve même ce garçon charmant. Si j’avais le temps, je ne dirais pas non. On pourrait au moins s’embrasser. Mais je dois m’habiller. Et d’abord, me rincer la bouche (car j’ai encore le goût du dentifrice). Le lavabo, qui était large tout à l’heure, est devenu un tout petit lave-mains, engoncé dans un renfoncement de la pièce. Je glisse ma tête dans l’espace exigu, sous une tablette qui m’oblige à me contorsionner. Je prends l’eau du robinet dans ma bouche et, en même temps, je sens la langue du garçon s’emmêler avec la mienne. J’ai eu beau lui dire que je n’avais pas le temps, il s’est faufilé dans le même espace que moi, afin de profiter des rares minutes qui me restent. Alors, nos deux têtes se trouvent ensemble dans cet espace confiné : c’est un baiser bizarre, arrosé par l’eau du robinet. Après ça, je m’habille. Il le faut bien. Mais, puisque je dois me rendre à toute proximité (à une demi-heure de marche), peut-être pourrait-il m’accompagner ? À défaut de faire l’amour, nous pourrions marcher ensemble, et nous embrasser dans la rue ? J’aime bien les baisers dans la rue. J’aimerais ça, avec lui. Il me semble que je lui fais cette proposition, mais je n’en suis pas sûr. Je ne connais pas la suite. Il est certain que je m’en vais ; j’ignore s’il m’accompagne. Le rêve s’interrompt ici, ou alors il bifurque.

Nous avançons sans flamme

Souvent, il vaut mieux être un peu vêtu que pas du tout. Par exemple, sur la plage : certaines personnes ne sont pas très désirables, toutes nues ou presque, alors qu’elles pourraient nous plaire, habillées. L’inverse est même plutôt rare. C’est cette histoire de dévoilement, de suggestion : la curiosité de glisser un œil dans un col ouvert, dans une manche courte. Deviner la forme cachée. Le désir. On connaît ça par cœur.

Est-ce que ça me console, de savoir ça ? Je veux dire : est-ce que je suis prêt à déplacer le curseur, à accepter que d’autres parties du corps peuvent jouer, désormais, à être « voilées et dévoilées » ? Un torse nu, c’est très beau. Mais je n’ai pas envie de le voir immédiatement : rien de plus normal, alors, que de le cacher, de le garder pour plus tard. Un bras nu, c’est très beau : parfois on les cache (en hiver), d’autres fois on les montre (et c’est chouette). On surveille le déplacement de la frontière, la manche qui raccourcit. Un visage, c’est très beau : on ne le cache jamais. Lui, on ne joue pas à le faire deviner.

Est-ce que ça me console, d’imaginer que je pourrais prendre plaisir à deviner ce que le masque dissimule ? à faire ce que nous faisons tous, depuis toujours, quand nous devinons une épaule, une poitrine, des fesses… Regardez ces gens dans la rue, ces jours-ci : on ne sait même pas s’ils sont beaux. Ah, on peut soupçonner que certains le sont (il y a des indices)… mais je n’ai pas envie de jouer à ça. Un visage, c’est un sourire : pas de sourire, pas de visage.

J’ai vu des gens porter des visières étranges : sortes de masques de soudeur, en plastique souple. C’est un peu flippant. Mais on voit à travers : on voit le sourire. Derrière la vitre, un visage. Parfois : un visage qui fait la gueule.

Le Paris où nous marchons
N’est pas celui où nous marchâmes
Et nous avançons sans flamme
Vers celui que nous laisserons.

Jacques Roubaud, La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains

J’ai hâte. J’espère les beaux jours qui viendront. J’attends le retour des visages, des sourires. Des balades sans but : aller tout au bout de Paris, et revenir.

Il y a quelques jours, G. me demandait : « Quand reboira-t-on un verre au Reflet, sortant de Gibert avec un livre à la main, croisant des gens et buvant un peu trop ? » Il ne sait pas que sa question m’a rendu affreusement nostalgique. En fait, si : il le sait, parce qu’il a dû ressentir la même chose.

J’espère le retour des promenades au Jardin des Plantes, insouciants, guidés par l’autruche au regard perçant (vous avez vu son œil ?). J’espère l’autruche qui ne fera pas l’autruche, qui ne cachera plus son visage, qui nous emmènera on-ne-saura-où. On sourira, ce sera bien.

En référence à une autre œuvre

Je suis accompagné d’un homme que je ne connais pas très bien, mais qui connaît, lui, le musée où nous sommes. Il commente quelques œuvres seulement parmi la multitude, car nous visitons l’exposition au pas de charge, en attendant le début du spectacle. Il me semble que le musée n’est pas ouvert. Ou, en tout cas, pas dans des conditions normales – à cause de la situation que l’on sait. Le parcours s’échelonne sur les murs d’un très long et très haut colimaçon : nous gravissons un plan incliné, enroulé sur lui-même, un peu comme au Quai-Branly, mais en beaucoup plus serré. Plutôt comme dans l’escalier du métro à la station Abbesses, presque interminable. L’accrochage est scrupuleusement chronologique, de bas en haut. À mesure que nous montons (les murs sont rouges), nous croisons quelquefois un pallier, un couloir, un débouché : ce sont les seules occasions où j’aperçois des gens, qui ne sont cependant pas des visiteurs. Ils sont assis autour de tables, sur des chaises tubulaires en aluminium. Le principe de l’exposition consiste à montrer le plus possible d’œuvres en hommage à, ou se moquant gentiment de – comme les pièces contemporaines du musée Ingres à Montauban, détournant les tartes à la crème les plus rebattues du maître – mais la référence commune de ces choses exposées dans mon rêve m’échappe. Arrivés presque en haut de la tour, c’est-à-dire à la fin de la chronologie, une affiche de film est encadrée. Mon guide me demande si je l’ai vu à sa sortie. Je lui réponds qu’il n’était pas de mon âge.

De retour dans la salle où le spectacle doit avoir lieu : vaste et nue, sorte de gymnase très lumineux. La scène est plutôt un genre de tapis, comme pour la gymnastique ou les arts martiaux. Les spectateurs sont assis autour, sur les mêmes chaises en alu que tout à l’heure. J’attends avec J.-E. que ça commence. Nous avons bien conscience que la prestation ne sera pas ce qu’elle aurait dû être, à cause des circonstances. « Il n’a pas pu les préparer dans de bonnes conditions », dis-je, mais je ne me souviens pas qui étaient ce « il » et ces « les ». Puis je fais une comparaison avec mes ateliers d’écriture, où mon but n’est pas de préparer les gens à produire un chef-d’œuvre, mais de leur donner envie et confiance (je l’ai écrit mot pour mot, hier, dans un message à quelqu’un). On s’impatiente. Une femme du public s’avance et demande si elle peut faire des trucs sur la scène « en attendant ». Le commentateur (une voix off) accepte. Elle enchaîne alors des figures sur le tapis, genre hip-hop. Je dis à J.-E. pour rire : « Elle s’occupe », mais en vrai je suis impressionné. Puis c’est au tour d’un garçon que je connais d’occuper cet espace : il s’étend sur le dos. Pour moi, ce garçon n’est pas seulement lui-même : il est surtout le mec de, ainsi que les œuvres du musée sélectionnées pour leur référence à une autre œuvre. Je le trouve très charmant, dans la vraie vie. Deux filles le rejoignent pour exécuter une figure : elles se placent sur lui de façon à créer un déséquilibre et le garçon glisse sur le dos, sans effort, mû par l’attraction provoquée par les poses complexes des deux autres. Le mouvement s’accélère, le trio s’échappe à travers le public, très loin, sans décrire aucun mouvement, comme un bateau lors de sa mise à l’eau qui glisse à toute vitesse entraîné par son inertie. Lorsqu’ils reviennent sur la scène, c’est-à-dire sur le tapis, il reste seul un petit moment étendu sur le dos. Son torse est désormais nu, j’observe les poils sur sa poitrine et sur son ventre, qui sont sans surprise, exactement comme je les imaginais, extrapolant à partir des quelques-uns qui dépassent habituellement de son col. Le commentateur (toujours en off) ironise : « Maintenant on saura comment défaire une chemise d’homme. » Je trouve sa remarque un peu nulle : moi, je le savais déjà.

Nous sommes en manque

Il faudrait faire descendre sa « pile à lire » (je crois n’avoir jamais utilisé cette expression), il faudrait trépigner d’impatience de retrouver son libraire, il faudrait télécharger tout ce que le web compte de livres à découvrir – vous savez : pour profiter de cette parenthèse enchantée. Jouir de cet instant précieux. Les versions numériques des « Histoires pédées » se vendent bien : cinquante ventes ces derniers jours. Ça me semble énorme. C’est grâce à l’article dans Têtu. Ou bien : c’est grâce à cet état de grâce appelé « confinement » : il faut occuper ces longues journées de paresse par la lecture. Il faut se faire du bien. Pour ça, des histoires érotiques, c’est le top. Car nous sommes en manque – à dire sur le ton de : « Nous sommes en guerre ». En manque de livres, en manque de sexe. En manque de quoi ?

J’ironise, mais si ces petites choses font plaisir à des lecteurs, j’en suis ravi. À moi, elles font plaisir. Est-ce que je suis heureux ? Je ne me pose jamais la question ainsi.

Je relis la nouvelle de A. qui rejoindra sans doute la collection. Elle est romantique et lyrique, un brin sophistiquée et, à la fois, joyeusement naïve. Elle sera une belle « Histoire pédée ». Et j’ai relu ma Lande d’Airou pour en isoler l’extrait le plus chaud et l’enregistrer à voix haute. C’était excitant : le récit est écrit à la première personne, alors, le disant moi-même, j’ai vu les images en prononçant les mots. J’ai désiré ce personnage.

Sa tête, c’est seulement une peau claire tendue sur le squelette et, dessous, un million de vaisseaux pleins de vie qui illuminent chaque battement de paupière, chaque frémissement des lèvres. Il est éblouissant, Charles. Et sur un visage si mince, sa bouche semble immense, et ses yeux le sont véritablement. Je n’ai pas assez des deux miens pour fixer les siens tandis qu’il me parle. Et moi, je ne peux pas maintenir mon regard dans l’axe du sien, craignant les étincelles : je baisse les yeux quelquefois vers son cou, la pomme d’Adam qui gigote quand les mots sortent de sa gorge, et la pâleur de la peau (que seul le blanc vif du vêtement met en relief), mouchetée d’un ocre délicat déposé par le soleil ; d’autres fois, je lève les yeux vers son front, vers sa tignasse en feu, un grand panache d’écureuil.

Dans la dernière version de sa nouvelle, A. a ajouté un garçon roux. Mais je crois qu’il est différent du mien. Plus costaud. Le mien est tout maigre. Tout sec, et tendre à la fois. J’ai écrit à A. que, quand j’avais quatorze ans, j’étais tombé amoureux de Malik Zidi à la télévision. Peut-être que ça a conditionné un truc. Quand, le soir, je revois avec J.-E. ce film découvert plus tard (j’avais vingt ans), Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, je suis troublé de voir combien ce personnage ressemble au mien.

Les personnages de ce roman étant réels, toute ressemblance avec des individus imaginaires serait fortuite.

Exergue du Dimanche de la vie de Queneau

J’avais seulement oublié qu’il mourait à la fin du film. Mais je ne suis pas surpris : on meurt toujours à la fin.

Je n’ai rien fait de la journée et je m’en veux. Le soir, dans l’obscurité, pour chasser la tristesse, rien ne marche mieux que de me dire : Ça ne durera pas. Fais ce que tu peux, le temps que tu pourras. Et la pression se relâche.

J’ai joué à un jeu lancé par D. : un cadavre exquis avec des auteurs et autrices que je ne connais pas. Mon tour arrivait en deuxième. Le premier avait sauté à pieds joints dans la consigne : un cadavre, aussi exquis soit-il, est un cadavre. À cette mort, il ajouté un soupçon d’amour. En prenant la suite, je me suis engouffré dans les deux directions à la fois : on pense à la mort, et on fait l’amour.

Si on ne parle pas de la mort et de l’amour, je ne sais pas de quoi on pourrait bien parler.

D’abord il y a le désir

J’ai lu cet article de Guillaume Vissac sur remue.net qui m’a complètement, c’est le cas de le dire, remué.

Ce qui intéresse la littérature, c’est non seulement le désir, mais le désir contrarié, le désir impossible, non-réciproque, une attraction amoureuse mais bancale, déplacée, décentrée, inégale, impossible à accomplir pleinement. S’il y a symétrie, on ne se rejoint jamais vraiment. […] Si le désir est un lieu, il est un lieu mouvant, qui se déplace au gré de la machine littéraire […], mais au gré également de l’écriture elle-même.

Ce matin, j’étais prêt à parcourir à nouveau mes archives pour alimenter la machine en route depuis quelques jours : écrire l’histoire de vies minuscules prises dans cette histoire qui les dépasse. Ce serait politique, car comment pourrait-on écrire quelque chose qui ne serait pas politique ? Tout est politique.

Mais, d’un coup : perplexité. Je n’ai plus envie de mes registres, de mes petites histoires. J’ai envie d’écrire le corps, les émotions. Le désir. C’est cela que j’ai toujours voulu écrire, et que je vais écrire encore. Comment peut-on écrire sur autre chose ? En fait, je ne sais plus ce que je dois écrire. Je ne sais plus rien du tout.

Je relis ma conversation récente avec J. à qui je prétendais m’intéresser au corps. Il me répondait que l’important, pour lui, « plus que le corps, c’est le désir. Désir au sens : ce qui nous meut, nous rend vivant. »

J. dit : « Le désir, c’est la vie » et Guillaume dit : « L’écriture, c’est le désir. » Tout à l’heure, j’écrivais : « Tout est politique ». Tous les jours, j’affirme : « L’écriture et la vie, c’est la même chose ». Cette équation dissout ma perplexité : quoi que j’écrive, ce sera politique si je le veux, et il y sera question du désir – du mien. Tant mieux ! Mais ça ne dit pas pour autant ce que je vais faire aujourd’hui.

J’erre dans les rues de Montauban, mais sur Street View. Je vais voir le lycée Michelet dont J. me parlait dans la même conversation. Devant la grande grille du faubourg Lacapelle : personne. Je comprends que l’entrée des élèves se fait par la petite rue Calvet : je m’y faufile.

Il fait très beau sur Street View. On doit être à la fin de l’année scolaire. Il n’y a presque pas d’ombre : il est presque 14 heures, c’est la fin de la pause, les élèves traînent devant le lycée. C’est une fraction de seconde suspendue, figée par la caméra implacable. Un petit bout de temps qu’on aurait dû oublier, mais qui reste bloqué dans cette rue Calvet modélisée par la Google Car. Un moment extrêmement fugitif, qui durera beaucoup plus longtemps que le croyaient alors ces jeunes gens – à moins que ce ne soit l’inverse ? Une distorsion. Bref et interminable : l’adolescence. Dans ces images, quelles émotions inoubliables se jouent ? Quelles complicités, quelles solitudes, quel ennui et quelles angoisses ? Quels désirs ?

Finalement, je sors de chez moi. Je vais voir la boulangère de ce même faubourg, qui sait déjà quel pain je veux (« Ce n’est pas la peine de le trancher, n’est-ce pas ? ») et je lui prends aussi une chocolatine. Je n’en ai pourtant pas envie, mais j’ai l’impression que, puisque je suis sorti, il faut que je me fasse plaisir. Plaisir sans désir ? est-ce que ça peut marcher ? Avec la chocolatine, non. C’était bon, mais pas indispensable.

Dans la vraie rue Calvet, il y a le même soleil que sur Street View, mais pas d’adolescents. Et des graffitis sur les murs.

Celui-ci me plaît et, à la fois, me dérange. Comment est-il possible d’avoir envie d’écrire, sans savoir quoi ? C’est dans l’autre sens que ça doit marcher : d’abord on éprouve quelque chose de fort (une émotion, une idée), et c’est cela qui déclenche le moteur, le besoin d’écrire. On se met à écrire pour écrire ça. On sait donc forcément quoi écrire. Voilà ce que je voudrais lui répondre, au petit gars qui a tracé ces lettres sur le mur.

Je parcours toute la rue, je lis des dizaines de graffitis. Je cogite. Et je me dis que j’ai été un peu con de lui répondre ça, au petit gars (même si je ne lui ai parlé qu’en pensée). C’était péremptoire et snob de ma part. « L’écriture et la vie, c’est la même chose », disais-je, et lui il a « envie d’écrire » : il a donc envie de vivre, il a envie d’éprouver des émotions, du désir. Le désir d’écrire, c’est du désir tout court. « D’abord, il y a le désir » : alors l’écriture est déjà là. La preuve, c’est qu’il a écrit son désir : « j’ai envie d’écrire ».

Il m’a fallu le temps de parcourir la rue pour piger ça et pour le formuler. Et pour le partager (toujours en pensée) avec ce petit gars qui désire, qui vit, et qui écrit. Arrivé au bout de la rue, je lis cet autre graffiti et je me dis : voilà, lui aussi, il a compris.