Il faut que tout change

C’est d’abord cette joie : l’arrivée à Montauban, reconnaître les lieux où j’ai vécu. Je n’y ai vécu que deux mois, certes ; et peu de temps s’est écoulé depuis. Mais c’est quoi, peu de temps ? Quelqu’un sait-il encore ce que ça veut dire, le temps long ? Moi, depuis six mois, je ne comprends plus rien à ces questions de durée. Et même avant : je n’étais pas très au clair là-dessus.

Joie de traverser le Tarn à pied, puis d’atteindre la place Nationale. Une familiarité. Plus tard, en rencontrant A., je lui dis :
« Je suis content de retrouver Montauban.
— Rien n’a changé », elle me répond.

C’est vrai : depuis trois cent ans, les briques n’ont pas bougé d’un iota. La ville est la même. Mais nous, entre les murs ?

Juste après, c’est V. qui me dit :
« Tes cheveux ont poussé. »

C’est vrai : depuis mon dernier séjour à Montauban, j’ai demandé à J.-E. de me raccourcir les côtés, mais pas le dessus. Mes cheveux n’ont pas changé, donc : ce sont les mêmes qu’au mois de juin. Eh bien, alors, justement ! Ils ont changé, puisqu’ils ont poussé. Leur longueur me fait une coupe différente : ma tête a changé. Oui, mais si je les avais coupés afin que ma tête ne change pas, alors ce sont mes cheveux que j’aurais changé : ceux de juin à la poubelle, et des nouveaux sur le crâne. Alors, « ne pas changer de tête » : au prix de quels changements ? Je pense au Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Joie de revoir les gens, les lieux. Voilà une chose qu’on espérait voir changer : les occasions de se rencontrer. Si je reviens à Montauban aujourd’hui, c’est parce que nos n’avions pas pu, au printemps, organiser la clôture de ma résidence. C’était interdit. Nous sommes en septembre : les règles ont un peu changé, mais pas tant que ça. Nous avons désormais le droit de nous réunir, mais dans quelles conditions ?

Ce soir, à la librairie, je m’adresse à des visages masqués, à des corps espacés. La situation est effarante. Mais le plus fou, c’est que je prends du plaisir tout de même. Moi qui voudrais pourtant refuser d’entrer dans le rang. J’ai trop besoin de ces moments-là, alors je ne réfléchis même pas : si on m’invite, je fonce. Je vais chercher le plaisir où il se cache. Je suis effrayé par notre capacité à nous habituer à tout, parce que notre désir d’être ensemble l’emporte : pour partager une idée, une émotion à travers ces barrières. Est-ce que le monde a changé ? Je ne crois pas au monde d’après. « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Nous avons changé, c’est sûr. Et cette rencontre était belle. Un cadeau. Malgré tout ça, j’ai juste envie de dire : « merci ».

Mon appartement de la place Nationale, au deuxième étage. La vue, c’est celle qu’on connaît par cœur : une carte postale. La fenêtre de ma chambre est sur ce pan de mur biseauté, dans le coin de la place. Alors, si je pivote à quatre-vingt-dix degrés, je vois la rue Bessières. C’est dans cette rue que j’habitais au printemps. Mais je ne voyais d’elle qu’une façade, qui fermait mon horizon. Désormais, je la vois dans toute sa longueur, en enfilade. La rue Bessières n’a pas changé. Mais mon point de vue sur elle, si.

Ça ne fait pas avancer le schmilblick

On ne va pas se mentir : la rue où j’habite, au mois d’août, c’est une majorité de magasins fermés et d’habitants partis en vacances. Mais elle est considérée comme une rue commerçante, alors, depuis hier, il faut porter un masque dehors. Même quand on sort de chez soi pour aller au bout de cette rue, dans la mansarde où on travaille, sans croiser personne. J’ai regardé la carte de Paris : tous les lieux que j’aime et que je fréquente sont concernés par cette mesure. La blague, c’est que les Champs-Élysées ne le sont pas (j’avais cru pourtant que c’était une rue commerçante, mais j’ai dû me tromper), ni aucune rue du 15e ou du 16e : autrement dit, les quartiers où je ne vais jamais.

Je ne dis pas que ces mesures ne sont pas un peu motivées par un but sanitaire, mais on ne me fera pas croire qu’elles sont motivées seulement par ça. Il y a eu plus de contaminations dans les entrepôts Amazon que pendant les lectures publiques de poésie ; pourtant, on a toujours le droit de commander n’importe quelle merde chez eux et de se la faire livrer en urgence par un prolétaire. Pourquoi doit-on porter un masque sur le boulevard de Ménilmontant, mais pas dans la rue de Rennes ? Je ne ne sais pas si le port du masque est utile, je n’entrerai pas dans ce débat. Je suis désarmé et impuissant à comprendre, comme tout le monde. Je dis seulement que je n’aime pas ça. Est-ce que ça fait avancer le schmilblick de le dire ? Non. Mais je le dis quand même : j’ai du mal à supporter ça, car c’est mon mode de vie qu’on attaque – qu’on le fasse pour de bonnes ou de mauvaises raisons, à la limite peu importe, ce n’est pas mon propos aujourd’hui ; je peux juste exprimer ce que je ressens : la vie qu’on m’impose, c’est à peu près le contraire de celle que j’ai choisi. Celle pour laquelle je me suis donné du mal, depuis des années, pour arriver à cet équilibre fragile que j’avais atteint avant tout ça.

Je connais des gens qui, ces dernières semaines, ont visité Disneyland ou le Puy-du-Fou. Je connais des gens qui ont pris l’avion pour se promener en Grèce ou au Portugal. Je connais des gens qui ont fréquenté des centres commerciaux. Moi, je me fous complètement des parcs d’attraction, des voyages au bout de l’Europe, des temples de la consommation. C’est pas mon truc, j’ai choisi de vivre autrement. Ce que je voudrais, moi, c’est me retrouver avec douze péquins inconnus dans un lieu qui nous rassemble pour nos goûts communs, et parler avec eux de littérature ou de politique, dire des bêtises ou refaire le monde, sympathiser ou flirter, s’engueuler gentiment, avec un livre dans une main et, dans l’autre, du vin qui tiédit dans un gobelet en plastique réutilisable. J’ai des ambitions simples. Depuis la mi-mai, j’ai certes le droit de voir mes amis, mais je n’ai toujours pas le droit de rencontrer des inconnus : voir un visage, un sourire, et me dire : « J’ai envie de parler à cette personne. » Dans deux semaines, c’est la rentrée littéraire. Imaginons : dans une librairie, le soir, l’auteur est masqué devant douze péquins masqués. Tandis que ses paroles disent : « Je suis heureux de vous rencontrer, venez vers moi », son masque dit : « Ne m’approchez pas. » On sait que les névroses naissent des injonctions contradictoires. Alors, on fait quoi ?

Je ne suis ni pour, ni contre. Je n’ai pas d’opinion, et c’est affreux pour moi qui veux toujours donner mon avis sur tout. J’éprouve seulement le sentiment d’un grand gâchis : tout ce en quoi je crois est réduit au silence, mis sous cloche. Et pour longtemps encore. Je me souviens de Paris quand j’étais enfant : on n’avait pas le droit de s’asseoir sur les pelouses. Quand les gens voulaient se réunir, ils devaient (au choix) : avoir un grand appartement, ou aller au café. Dans les deux cas, il fallait avoir les moyens. Depuis quelques années, alors que tout est devenu encore plus cher, on nous a appris à vivre autrement dans l’espace public. On nous a dit : « Paris, c’est chez vous. » Il y a des tas d’événements gratuits. Les jardins ferment plus tard, voire : ils ne ferment plus du tout. À la Bastille, à la Nation et à la République, on a remplacé les voitures par des bancs, des pelouses. Même quand on est fauché, on peut rester tard le soir sur les pavés ou sur l’herbe, à refaire le monde pour pas un rond. Cette vie qu’on nous a permise, elle m’a plu aussitôt. Je me suis dit : « D’accord pour vivre dans un appartement riquiqui, puisque je vis dans le quartier que j’aime. » Le soir avec J.-E., on se promène sur les quais. On pique-nique avec les copains sur le port de l’Arsenal. Tout le jour, je fais des allers-retours entre notre deux-pièces de la Bastille et ma mansarde à Voltaire.

On fait des projets quand même, pour ne pas rester paralysés, pour ne pas tomber foudroyés d’ennui mortel. J’ai prévu de fêter mon nouveau livre aux Mots à la bouche, puis d’aller à Montauban rencontrer les gens que je n’ai pas vus au printemps. Peut-être devra-t-on tout annuler, encore une fois. Alors, je dirai aux gens : « Achetez mon livre sans me voir, sans boire un verre, sans parler au libraire, sans lui sourire ; payez avec votre carte sans contact, puis dites-moi à distance si vous avez aimé ça. » Le principe de précaution, c’est juste le contraire de ce qui m’anime. S’il est sécurisé de consommer un livre, mais risqué d’en discuter avec des gens, j’aime mieux vous dire : ce n’est pas le monde que je voulais. Est-ce que ça fait avancer le schmilblick de dire ça ? Non, mais je le dis quand même.

Un peu plus que lui-même

« Est-ce que vous aimez les films d’action ? et les films d’horreur ?
— Je n’en ai presque jamais vu, et je crois que je n’aime pas ça.
— J’en étais sûre. »

Elle me dit que dans Le héros et les autres, il ne se passe pas grand-chose. Je ne lui donne pas tort. Mais d’autres élèves pensent, eux, qu’il s’y passe des choses fortes, importantes : ce n’est pas rien, les idées et les émotions qui habitent la tête et le cœur d’un adolescent. C’est une aventure.

Sa question en contient une autre, au fond : elle me demande si j’aime des films qu’elle considère comme très différents du livre que j’ai écrit. Elle se demande si on aime lire (ou voir) des œuvres qui ressemblent à ce qu’on écrit. Elle suppose que l’artiste ne crée pas à partir de rien, mais dans un environnement peuplé des œuvres d’autres artistes. Elle a raison. Et, pour réponse à la question contenue dans sa question : parfois, mon plaisir de lecteur vient de cette impression que le livre a été écrit pour moi, et que j’aurais voulu l’écrire. Mais, pas toujours. Parfois, j’aime des trucs qui n’ont rien à voir avec ce que je fais, ni avec ce que je voudrais faire. « Heureusement », me dis-je.

Je commence par expliquer aux élèves que je n’ai rien à leur dire de plus que ce qui est déjà dans le livre, mais que je serai ravi de répondre à leurs questions. Que j’aimerais surtout qu’ils parlent, eux, même s’ils n’ont pas de questions à poser. Qu’ils disent ce qu’ils ont pensé, ressenti. J’ai bien conscience de la difficulté de l’entreprise : lire, c’est aussi intime qu’écrire… et, moi, j’ai certes fait le choix de m’exposer – de partager mes émotions avec les autres – mais, eux, ils ne sont pas forcément prêts à le faire. Soit ! Ils n’y sont pas forcés. Ce n’est pas une punition, c’est une « rencontre avec un écrivain ».

« Pourquoi vous avez fait partir Luca aussi vite, alors qu’il était le seul ami de Martin ? »

On dirait que plusieurs lecteurs et lectrices me trouvent vache de l’avoir éliminé si vite, ce personnage.

« Est-ce que Martin est une sorte d’ange de la mort ? parce que toutes les personnes qu’il touche, soit elles disparaissent, soit il les fait mourir. »

Ce garçon attribue un grand pouvoir à Martin. Il pense que Martin est capable d’avoir une influence sur le monde qui l’entoure ; moi, je croyais qu’il était plutôt du genre contemplatif.

« Moi aussi, comme Martin, j’aime me promener dehors, je vais au parc, je marche dans les rues. J’aime bien. »

Cette question de l’identification : les cloisons, théoriquement étanches, qui fuient. Et si le personnage ressemblait au lecteur ? Et à l’auteur ? Mais le narrateur, alors, de quel côté est-il ? Évidemment, ils ont voulu savoir si Martin était amoureux de Félix. Et si le personnage, c’était moi. J’attends ces questions avec curiosité : je serais frustré qu’ils ne me les posent pas. Les lecteurs, les lectrices – les élèves d’O., dans son collège du Val-de-Marne – : ils ont douze, treize, quatorze ans. On a parlé de sentiments, de désir, de mal-être, d’envie de mourir. Il y a ceux qui pensent que Félix est tombé à l’eau, et ceux qui pensent qu’il s’y est jeté.

« Au début, quand j’ai lu le livre, j’ai pas trop aimé. Après, on en a parlé en classe et, finalement, je l’ai bien aimé. »

Moi aussi, j’aime ça : parler d’un livre que j’ai lu. Mon livre n’est pas grand-chose : tout seul, il ne pèse pas lourd. Mais, comme je l’ai écrit avec toute ma sincérité, on peut décider qu’il deviendra autre chose si on le lit avec la même sincérité. On en parle. On fait connaissance, on partage nos idées, nos impressions. On découvre, peu à peu, qu’on aime la conversation que le livre a fait naître, mieux que le livre en soi. Alors le livre devient un peu plus que lui-même. Il grandit. Et c’est surtout moi qui grandis, dans des moments comme ça.

Je n’ai rien vu

Ça ne s’est pas passé comme dans mon rêve. J’ai lu des passages de L’épaisseur du trait et J. et M., les interprètes, ont interprété. Je voulais que ce soit intéressant pour tout le monde, cette lecture, et surtout pour moi : alors je nous avais donné des petits défis. J’étais curieux de savoir comment serait interprété par le corps ces extraits de mon livre où il est question, très précisément, d’être un corps dans un espace. Le début, quand je décris le plan du quartier en deux dimensions : il paraît que ça n’a pas été facile de le traduire dans une langue qui, par définition, s’exprime en trois dimensions. Ensuite, cette rencontre silencieuse avec Ulisse, dans le noir : ces frôlements, ces tâtonnements, ces caresses, ce dialogue de deux corps : comment ça se dit, dans cette langue silencieuse, cette langue du corps ?

A.-L., de la bibliothèque Saint-Éloi, est bilingue : elle a apprécié l’interprétation en connaisseuse, et elle m’a dit que c’était très juste. Les amis, eux, n’ont rien compris, mais ils m’ont dit que c’était beau à voir et, même, fascinant. Ensuite, O. m’a dit : « une performance poétique ». Et moi, eh bien, je n’ai rien vu : je lisais.

photo Guillaume Vissac

T. m’a posé une question et, en lui répondant, j’ai « joliment botté en touche » (me dit-il). Il m’a demandé pourquoi Alexandre rentrait chez lui après son voyage, si cette fin était une évidence pour moi, ou si j’avais envisagé qu’Alexandre reste dans son « ailleurs ». Il ne sait pas, T., combien sa question est pertinente, parce que je me la pose maintenant, pour Les présents. Dans mes premières versions, j’avais cette envie de boucler la boucle : Théo rentre chez lui, et le lecteur reconnaît les lieux et les sensations liées à ce lieu. Mais, n’est-ce pas un peu facile ? Je veux dire : c’est la fin qui s’impose toute seule, celle que j’écris sans me poser de question. Et Guillaume me demande si, après son voyage (car il y a aussi un voyage initiatique dans Les présents), Théo ne pourrait pas prendre une autre décision que ce simple retour à la case départ. Il pose seulement la question, Guillaume, et il me laisse réfléchir là-dessus. Et si Théo faisait le choix de l’imaginaire ? Un autre choix que celui d’Alexandre dans L’épaisseur du trait – et là, c’est moi qui formule l’alternative ainsi.

Voilà ce que j’aime, quand je rencontre des amis, des lecteurs, quand on parle avec sincérité des choses qu’on a lues et écrites : ça m’ouvre des perspectives. Ce n’est pas un bête exercice promotionnel (ouf !), mais une expérience de création. Mes mots qui prennent de l’épaisseur, qui s’incarnent dans des gestes. Et qui résonnent dans les têtes des autres, et qui me reviennent un peu changés, un peu meilleurs.

Quand il se passera quelque chose

Ça se passait jeudi prochain, c’est-à-dire à cette soirée, à la bibliothèque Saint-Éloi. Il y avait du monde dans la salle : des gens assis sur des chaises. Je ne voyais pas les visages, ce n’était pas cela qui était important. Je m’intéressais plutôt à la femme devant moi, qui interprétait mes paroles en langue des signes (en vrai, jeudi prochain, elle sera à mon côté, et non face à moi). J’ai commencé à lire un extrait de mon livre – elle a fait quelques gestes brefs. J’ai poursuivi ma lecture – elle n’a rien fait en réponse. Bizarre. J’ai lu quand même, inquiet, et j’ai levé souvent les yeux de ma page pour la surveiller – elle est restée les bras ballants. Là, c’est devenu vraiment inquiétant. Alors j’ai cessé de lire, je l’ai regardée dans les yeux. Je me suis dit, intérieurement : « Elle se fout de moi ». Mais, malgré le regard-qui-tue que je lui ai lancé, elle n’a pas moufté. Bon. Je l’ai tirée hors de cette pièce, hors des yeux et des oreilles de l’assistance : il fallait qu’on règle ça en privé.

« Pourquoi tu ne traduis pas ce que je lis ?
— Mais si, je traduis. Au début, tu dis : C’est le square Saint-Éloi. Et j’ai traduit ça. Et puis, après, c’est seulement des descriptions : les arbres, les allées, la baleine. Les gens connaissent déjà. Puisque je leur ai dit que c’était le square Saint-Éloi, ça suffit, ils voient de quoi on parle. Je recommencerai à interpréter quand il se passera quelque chose. »

Elle m’a dit ça comme ça. « C’est abusé », j’ai pensé. J’ai essayé de lui expliquer que, si elle saute les descriptions, il ne reste plus rien de mon bouquin. Et que, si elle attend qu’il se passe quelque chose pour se remettre au boulot, elle peut rentrer chez elle dès maintenant. Je lui ai expliqué, pour la faire courte, le genre de littérature que c’est, dans ce livre. Poétique, si l’on veut, plus que narrative. Et je me suis senti vachement prétentieux, à dire des mots pareils.

Quand on est revenus devant les gens, ils étaient en train de partir. Ils enfilaient leurs gros manteaux. J’ai reconnu les visages : certains sont venus de loin, exprès pour moi. Il y avait même une personne qui est morte récemment, et qui est venue quand même : c’est pour dire. Et la déception, pour moi ! le mot est faible.

Je ne crois pas aux rêves prémonitoires. Au réveil, j’ai eu une pensée émue pour mes amis profs qui, sans doute, dans la nuit de dimanche à lundi, ont rêvé que toutes leurs copies disparaissaient dans un tremblement de terre. Ou bien, qu’ils arrivaient au collège en pyjama.

Je vous invite donc, ce jeudi, à m’écouter (ou à regarder l’interprète) lire des descriptions. Ça va être rasoir à souhait, promis. Il ne se passera rien, comme d’habitude dans ce que j’écris. Mais je serai content de vous voir.

En corps et en images

« Le son est bon : on garde les réglages comme ça, dit A.
— Mais il y a un bruit bizarre, pourtant, un truc qui grésille ! je dis.
— C’est le micro qui frotte sur ta barbe. »

Ce sont des astuces qu’on ne connaît pas, quand on débute. Forcément. C’est la première fois que je suis sur scène, avec un micro et des lumières, et c’est autre chose que les petits bouts de lecture que j’ai déjà eu l’occasion de faire ici ou là. Cette fois, c’est un spectacle.

« Le chapitre 5, ce serait un cercle, autour duquel se promènent Théo et sa mère. Les paysages défilent, puis, peu à peu, défilent les heures, le temps, inéluctablement. Et les cercles se rapprochent autour de la petite tête de Théo : c’est sa quête. » Voilà comment le dessin de Benjamin donne du sens à mon texte. Comment, avec lui, je le lis, je le regarde autrement : je cherche les détails qui se sont glissés au fil des phrases sans que je comprenne pourquoi, sur l’instant, ils sont venus ici plutôt qu’ailleurs. Ces choses intuitives, sur lesquelles on met le doigt ensemble. « Tu l’écris toi-même : le cadran solaire sur la placette, puis le tour de la place de la Nation, et ces idées obsessionnelles, à la fin du chapitre, que tu appelles cercles concentriques. »

Le chapitre 7 est l’histoire d’un appartement. Et pourtant, la plus grande partie du récit se passe au-dehors, dans d’autres lieux. Mais nous sentons, nous, qu’il faut que le dessin soit celui-ci : un décor fixe, sur lequel les personnages entrent et sortent. Une intuition. Pourquoi ? On ne le sait pas. Alors, il faut tenter le coup : « On le fait en direct, pour voir si on tient le temps ? – Oui, c’est parti. » Alors je lis, Benjamin dessine. Les personnages apparaissent, disparaissent, sont remplacés par d’autres. Je lis les dernières phrases : « … ce vieux décor qui en a vu d’autres ». Eh bien, voilà ! Le décor. Ce chapitre était du théâtre, je l’avais écrit ainsi sans le savoir. Un décor : Benjamin l’avait perçu. Et ensemble on l’a compris.

La salle est immense. J’ai le trac, oui, forcément. Mais, depuis quelques jours, mon état d’esprit est celui-ci : la partie la plus excitante, la plus importante pour ma création, ce sont les deux jours avec Benjamin. Ce qui se passera le soir sur la scène, finalement, je ne sais pas ce que j’en attends. Est-ce que ce sera aussi intense que ces répétitions ? Je n’y pense pas tellement. Je suis concentré sur notre travail.

La ponctuation, c’est un code graphique. Un repère visuel pour le lecteur qui déchiffre silencieusement. C’est de la syntaxe imprimée, mais ça n’est pas de la diction orale. Une virgule sur le papier ne veut pas dire que je marque une pause avec ma voix. Même le point, parfois, je m’en fous : j’enchaîne. Et puis, au milieu d’une phrase, je ralentis, je place un blanc entre deux mots, là où aucune virgule n’existait. Quand j’écris, habituellement, je me lis à haute voix, certes, mais dans le seul but de placer ma ponctuation écrite – là, je me lis à haute voix dans le but d’être écouté. C’est un rythme vraiment différent. Il faut réinventer. J’aime dire que le texte est une matière vivante : il mute, plusieurs fois par jour, pendant mes lectures successives. Si bien que le soir, sur la scène, j’ai suffisamment cohabité avec lui pour le connaître intimement. Alors, pendant cinquante minutes, je n’hésite pas, je ne bafouille pas. J’évolue au fil du texte de la même façon que je me promène dans un lieu déjà familier : je sais exactement ce que je vais trouver si je tourne à droite plutôt qu’à gauche : aucune surprise, mais un grand plaisir quand même. Le plaisir de goûter à nouveau, et donc de goûter mieux, les lieux déjà connus. « Et si, sur un coup de tête, je choisissais de descendre cette rue par le trottoir d’en face, pour changer ? » Cette improvisation minuscule ne me fait pas changer de direction : elle est seulement une inflexion légère, une prise de liberté. Et moi qui connais le quartier par cœur, je peux apprécier le sel de cette surprise, qui passera inaperçue aux yeux du premier venu. C’est cela que je fais, le soir, sur la scène.

Un passage du roman que je ne lis pas, ce soir, mais que j’aime beaucoup : les baisers échangés entre Théo et Édouard, qui sont l’occasion pour moi de décrire un plaisir très singulier. Ce plaisir qui n’a rien à voir avec l’excitation des premières fois (avec un inconnu, ou avec Édouard les premiers temps) : le plaisir d’explorer à nouveau un territoire déjà connu par cœur, d’anticiper les délices qu’on y trouvera, et d’être étonné par des inattendus minuscules, que seule cette intimité mille fois renouvelée permet de percevoir : les sens en alerte, attentifs à la moindre variation. La sensation de faire corps avec l’autre et, partant, le plaisir de se laisser surprendre par l’autre comme par son propre corps – donc, de se découvrir encore un peu soi-même. De grandir. Ce que j’ai éprouvé le soir, sur la scène, c’est cette griserie très particulière (la comparaison est étrange, sans doute, mais c’est la plus juste que j’ai trouvée). Une aisance inattendue, un grand plaisir. Par ma voix, par la position de mon corps dans l’espace, par la fréquentation intime de ce texte depuis longtemps, je faisais corps avec le texte. Lui et moi ne faisions qu’un et, pourtant, en même temps, il continuait de me surprendre, il me portait, j’avais confiance en lui.

Cette ivresse-là est très solitaire – devant moi, il y avait pourtant un public, mais il était dans le noir, j’ignorais tout de lui. À côté de moi, il y avait Benjamin, concentré sur son dessin – qui s’autorisait, lui aussi, des incartades, des surprises, par rapport au plan chronométré qu’il avait établi. Qui continuait, lui aussi, de prendre du plaisir. Mais je ne regardais pas Benjamin, et je ne voyais pas ses dessins se former, sur l’écran derrière moi. Je les découvrirai plus tard, sur les images qui auront été prises pendant la soirée.

Pendant cinquante minutes, j’ai vécu avec Théo, Édouard, Erwan et les autres. C’est-à-dire que j’étais seul avec mon texte, avec le texte fait homme (mon corps à moi).