Un peu plus que lui-même

« Est-ce que vous aimez les films d’action ? et les films d’horreur ?
— Je n’en ai presque jamais vu, et je crois que je n’aime pas ça.
— J’en étais sûre. »

Elle me dit que dans Le héros et les autres, il ne se passe pas grand-chose. Je ne lui donne pas tort. Mais d’autres élèves pensent, eux, qu’il s’y passe des choses fortes, importantes : ce n’est pas rien, les idées et les émotions qui habitent la tête et le cœur d’un adolescent. C’est une aventure.

Sa question en contient une autre, au fond : elle me demande si j’aime des films qu’elle considère comme très différents du livre que j’ai écrit. Elle se demande si on aime lire (ou voir) des œuvres qui ressemblent à ce qu’on écrit. Elle suppose que l’artiste ne crée pas à partir de rien, mais dans un environnement peuplé des œuvres d’autres artistes. Elle a raison. Et, pour réponse à la question contenue dans sa question : parfois, mon plaisir de lecteur vient de cette impression que le livre a été écrit pour moi, et que j’aurais voulu l’écrire. Mais, pas toujours. Parfois, j’aime des trucs qui n’ont rien à voir avec ce que je fais, ni avec ce que je voudrais faire. « Heureusement », me dis-je.

Je commence par expliquer aux élèves que je n’ai rien à leur dire de plus que ce qui est déjà dans le livre, mais que je serai ravi de répondre à leurs questions. Que j’aimerais surtout qu’ils parlent, eux, même s’ils n’ont pas de questions à poser. Qu’ils disent ce qu’ils ont pensé, ressenti. J’ai bien conscience de la difficulté de l’entreprise : lire, c’est aussi intime qu’écrire… et, moi, j’ai certes fait le choix de m’exposer – de partager mes émotions avec les autres – mais, eux, ils ne sont pas forcément prêts à le faire. Soit ! Ils n’y sont pas forcés. Ce n’est pas une punition, c’est une « rencontre avec un écrivain ».

« Pourquoi vous avez fait partir Luca aussi vite, alors qu’il était le seul ami de Martin ? »

On dirait que plusieurs lecteurs et lectrices me trouvent vache de l’avoir éliminé si vite, ce personnage.

« Est-ce que Martin est une sorte d’ange de la mort ? parce que toutes les personnes qu’il touche, soit elles disparaissent, soit il les fait mourir. »

Ce garçon attribue un grand pouvoir à Martin. Il pense que Martin est capable d’avoir une influence sur le monde qui l’entoure ; moi, je croyais qu’il était plutôt du genre contemplatif.

« Moi aussi, comme Martin, j’aime me promener dehors, je vais au parc, je marche dans les rues. J’aime bien. »

Cette question de l’identification : les cloisons, théoriquement étanches, qui fuient. Et si le personnage ressemblait au lecteur ? Et à l’auteur ? Mais le narrateur, alors, de quel côté est-il ? Évidemment, ils ont voulu savoir si Martin était amoureux de Félix. Et si le personnage, c’était moi. J’attends ces questions avec curiosité : je serais frustré qu’ils ne me les posent pas. Les lecteurs, les lectrices – les élèves d’O., dans son collège du Val-de-Marne – : ils ont douze, treize, quatorze ans. On a parlé de sentiments, de désir, de mal-être, d’envie de mourir. Il y a ceux qui pensent que Félix est tombé à l’eau, et ceux qui pensent qu’il s’y est jeté.

« Au début, quand j’ai lu le livre, j’ai pas trop aimé. Après, on en a parlé en classe et, finalement, je l’ai bien aimé. »

Moi aussi, j’aime ça : parler d’un livre que j’ai lu. Mon livre n’est pas grand-chose : tout seul, il ne pèse pas lourd. Mais, comme je l’ai écrit avec toute ma sincérité, on peut décider qu’il deviendra autre chose si on le lit avec la même sincérité. On en parle. On fait connaissance, on partage nos idées, nos impressions. On découvre, peu à peu, qu’on aime la conversation que le livre a fait naître, mieux que le livre en soi. Alors le livre devient un peu plus que lui-même. Il grandit. Et c’est surtout moi qui grandis, dans des moments comme ça.

Je n’ai rien vu

Ça ne s’est pas passé comme dans mon rêve. J’ai lu des passages de L’épaisseur du trait et J. et M., les interprètes, ont interprété. Je voulais que ce soit intéressant pour tout le monde, cette lecture, et surtout pour moi : alors je nous avais donné des petits défis. J’étais curieux de savoir comment serait interprété par le corps ces extraits de mon livre où il est question, très précisément, d’être un corps dans un espace. Le début, quand je décris le plan du quartier en deux dimensions : il paraît que ça n’a pas été facile de le traduire dans une langue qui, par définition, s’exprime en trois dimensions. Ensuite, cette rencontre silencieuse avec Ulisse, dans le noir : ces frôlements, ces tâtonnements, ces caresses, ce dialogue de deux corps : comment ça se dit, dans cette langue silencieuse, cette langue du corps ?

A.-L., de la bibliothèque Saint-Éloi, est bilingue : elle a apprécié l’interprétation en connaisseuse, et elle m’a dit que c’était très juste. Les amis, eux, n’ont rien compris, mais ils m’ont dit que c’était beau à voir et, même, fascinant. Ensuite, O. m’a dit : « une performance poétique ». Et moi, eh bien, je n’ai rien vu : je lisais.

photo Guillaume Vissac

T. m’a posé une question et, en lui répondant, j’ai « joliment botté en touche » (me dit-il). Il m’a demandé pourquoi Alexandre rentrait chez lui après son voyage, si cette fin était une évidence pour moi, ou si j’avais envisagé qu’Alexandre reste dans son « ailleurs ». Il ne sait pas, T., combien sa question est pertinente, parce que je me la pose maintenant, pour Les présents. Dans mes premières versions, j’avais cette envie de boucler la boucle : Théo rentre chez lui, et le lecteur reconnaît les lieux et les sensations liées à ce lieu. Mais, n’est-ce pas un peu facile ? Je veux dire : c’est la fin qui s’impose toute seule, celle que j’écris sans me poser de question. Et Guillaume me demande si, après son voyage (car il y a aussi un voyage initiatique dans Les présents), Théo ne pourrait pas prendre une autre décision que ce simple retour à la case départ. Il pose seulement la question, Guillaume, et il me laisse réfléchir là-dessus. Et si Théo faisait le choix de l’imaginaire ? Un autre choix que celui d’Alexandre dans L’épaisseur du trait – et là, c’est moi qui formule l’alternative ainsi.

Voilà ce que j’aime, quand je rencontre des amis, des lecteurs, quand on parle avec sincérité des choses qu’on a lues et écrites : ça m’ouvre des perspectives. Ce n’est pas un bête exercice promotionnel (ouf !), mais une expérience de création. Mes mots qui prennent de l’épaisseur, qui s’incarnent dans des gestes. Et qui résonnent dans les têtes des autres, et qui me reviennent un peu changés, un peu meilleurs.

Quand il se passera quelque chose

Ça se passait jeudi prochain, c’est-à-dire à cette soirée, à la bibliothèque Saint-Éloi. Il y avait du monde dans la salle : des gens assis sur des chaises. Je ne voyais pas les visages, ce n’était pas cela qui était important. Je m’intéressais plutôt à la femme devant moi, qui interprétait mes paroles en langue des signes (en vrai, jeudi prochain, elle sera à mon côté, et non face à moi). J’ai commencé à lire un extrait de mon livre – elle a fait quelques gestes brefs. J’ai poursuivi ma lecture – elle n’a rien fait en réponse. Bizarre. J’ai lu quand même, inquiet, et j’ai levé souvent les yeux de ma page pour la surveiller – elle est restée les bras ballants. Là, c’est devenu vraiment inquiétant. Alors j’ai cessé de lire, je l’ai regardée dans les yeux. Je me suis dit, intérieurement : « Elle se fout de moi ». Mais, malgré le regard-qui-tue que je lui ai lancé, elle n’a pas moufté. Bon. Je l’ai tirée hors de cette pièce, hors des yeux et des oreilles de l’assistance : il fallait qu’on règle ça en privé.

« Pourquoi tu ne traduis pas ce que je lis ?
— Mais si, je traduis. Au début, tu dis : C’est le square Saint-Éloi. Et j’ai traduit ça. Et puis, après, c’est seulement des descriptions : les arbres, les allées, la baleine. Les gens connaissent déjà. Puisque je leur ai dit que c’était le square Saint-Éloi, ça suffit, ils voient de quoi on parle. Je recommencerai à interpréter quand il se passera quelque chose. »

Elle m’a dit ça comme ça. « C’est abusé », j’ai pensé. J’ai essayé de lui expliquer que, si elle saute les descriptions, il ne reste plus rien de mon bouquin. Et que, si elle attend qu’il se passe quelque chose pour se remettre au boulot, elle peut rentrer chez elle dès maintenant. Je lui ai expliqué, pour la faire courte, le genre de littérature que c’est, dans ce livre. Poétique, si l’on veut, plus que narrative. Et je me suis senti vachement prétentieux, à dire des mots pareils.

Quand on est revenus devant les gens, ils étaient en train de partir. Ils enfilaient leurs gros manteaux. J’ai reconnu les visages : certains sont venus de loin, exprès pour moi. Il y avait même une personne qui est morte récemment, et qui est venue quand même : c’est pour dire. Et la déception, pour moi ! le mot est faible.

Je ne crois pas aux rêves prémonitoires. Au réveil, j’ai eu une pensée émue pour mes amis profs qui, sans doute, dans la nuit de dimanche à lundi, ont rêvé que toutes leurs copies disparaissaient dans un tremblement de terre. Ou bien, qu’ils arrivaient au collège en pyjama.

Je vous invite donc, ce jeudi, à m’écouter (ou à regarder l’interprète) lire des descriptions. Ça va être rasoir à souhait, promis. Il ne se passera rien, comme d’habitude dans ce que j’écris. Mais je serai content de vous voir.

En corps et en images

« Le son est bon : on garde les réglages comme ça, dit A.
— Mais il y a un bruit bizarre, pourtant, un truc qui grésille ! je dis.
— C’est le micro qui frotte sur ta barbe. »

Ce sont des astuces qu’on ne connaît pas, quand on débute. Forcément. C’est la première fois que je suis sur scène, avec un micro et des lumières, et c’est autre chose que les petits bouts de lecture que j’ai déjà eu l’occasion de faire ici ou là. Cette fois, c’est un spectacle.

« Le chapitre 5, ce serait un cercle, autour duquel se promènent Théo et sa mère. Les paysages défilent, puis, peu à peu, défilent les heures, le temps, inéluctablement. Et les cercles se rapprochent autour de la petite tête de Théo : c’est sa quête. » Voilà comment le dessin de Benjamin donne du sens à mon texte. Comment, avec lui, je le lis, je le regarde autrement : je cherche les détails qui se sont glissés au fil des phrases sans que je comprenne pourquoi, sur l’instant, ils sont venus ici plutôt qu’ailleurs. Ces choses intuitives, sur lesquelles on met le doigt ensemble. « Tu l’écris toi-même : le cadran solaire sur la placette, puis le tour de la place de la Nation, et ces idées obsessionnelles, à la fin du chapitre, que tu appelles cercles concentriques. »

Le chapitre 7 est l’histoire d’un appartement. Et pourtant, la plus grande partie du récit se passe au-dehors, dans d’autres lieux. Mais nous sentons, nous, qu’il faut que le dessin soit celui-ci : un décor fixe, sur lequel les personnages entrent et sortent. Une intuition. Pourquoi ? On ne le sait pas. Alors, il faut tenter le coup : « On le fait en direct, pour voir si on tient le temps ? – Oui, c’est parti. » Alors je lis, Benjamin dessine. Les personnages apparaissent, disparaissent, sont remplacés par d’autres. Je lis les dernières phrases : « … ce vieux décor qui en a vu d’autres ». Eh bien, voilà ! Le décor. Ce chapitre était du théâtre, je l’avais écrit ainsi sans le savoir. Un décor : Benjamin l’avait perçu. Et ensemble on l’a compris.

La salle est immense. J’ai le trac, oui, forcément. Mais, depuis quelques jours, mon état d’esprit est celui-ci : la partie la plus excitante, la plus importante pour ma création, ce sont les deux jours avec Benjamin. Ce qui se passera le soir sur la scène, finalement, je ne sais pas ce que j’en attends. Est-ce que ce sera aussi intense que ces répétitions ? Je n’y pense pas tellement. Je suis concentré sur notre travail.

La ponctuation, c’est un code graphique. Un repère visuel pour le lecteur qui déchiffre silencieusement. C’est de la syntaxe imprimée, mais ça n’est pas de la diction orale. Une virgule sur le papier ne veut pas dire que je marque une pause avec ma voix. Même le point, parfois, je m’en fous : j’enchaîne. Et puis, au milieu d’une phrase, je ralentis, je place un blanc entre deux mots, là où aucune virgule n’existait. Quand j’écris, habituellement, je me lis à haute voix, certes, mais dans le seul but de placer ma ponctuation écrite – là, je me lis à haute voix dans le but d’être écouté. C’est un rythme vraiment différent. Il faut réinventer. J’aime dire que le texte est une matière vivante : il mute, plusieurs fois par jour, pendant mes lectures successives. Si bien que le soir, sur la scène, j’ai suffisamment cohabité avec lui pour le connaître intimement. Alors, pendant cinquante minutes, je n’hésite pas, je ne bafouille pas. J’évolue au fil du texte de la même façon que je me promène dans un lieu déjà familier : je sais exactement ce que je vais trouver si je tourne à droite plutôt qu’à gauche : aucune surprise, mais un grand plaisir quand même. Le plaisir de goûter à nouveau, et donc de goûter mieux, les lieux déjà connus. « Et si, sur un coup de tête, je choisissais de descendre cette rue par le trottoir d’en face, pour changer ? » Cette improvisation minuscule ne me fait pas changer de direction : elle est seulement une inflexion légère, une prise de liberté. Et moi qui connais le quartier par cœur, je peux apprécier le sel de cette surprise, qui passera inaperçue aux yeux du premier venu. C’est cela que je fais, le soir, sur la scène.

Un passage du roman que je ne lis pas, ce soir, mais que j’aime beaucoup : les baisers échangés entre Théo et Édouard, qui sont l’occasion pour moi de décrire un plaisir très singulier. Ce plaisir qui n’a rien à voir avec l’excitation des premières fois (avec un inconnu, ou avec Édouard les premiers temps) : le plaisir d’explorer à nouveau un territoire déjà connu par cœur, d’anticiper les délices qu’on y trouvera, et d’être étonné par des inattendus minuscules, que seule cette intimité mille fois renouvelée permet de percevoir : les sens en alerte, attentifs à la moindre variation. La sensation de faire corps avec l’autre et, partant, le plaisir de se laisser surprendre par l’autre comme par son propre corps – donc, de se découvrir encore un peu soi-même. De grandir. Ce que j’ai éprouvé le soir, sur la scène, c’est cette griserie très particulière (la comparaison est étrange, sans doute, mais c’est la plus juste que j’ai trouvée). Une aisance inattendue, un grand plaisir. Par ma voix, par la position de mon corps dans l’espace, par la fréquentation intime de ce texte depuis longtemps, je faisais corps avec le texte. Lui et moi ne faisions qu’un et, pourtant, en même temps, il continuait de me surprendre, il me portait, j’avais confiance en lui.

Cette ivresse-là est très solitaire – devant moi, il y avait pourtant un public, mais il était dans le noir, j’ignorais tout de lui. À côté de moi, il y avait Benjamin, concentré sur son dessin – qui s’autorisait, lui aussi, des incartades, des surprises, par rapport au plan chronométré qu’il avait établi. Qui continuait, lui aussi, de prendre du plaisir. Mais je ne regardais pas Benjamin, et je ne voyais pas ses dessins se former, sur l’écran derrière moi. Je les découvrirai plus tard, sur les images qui auront été prises pendant la soirée.

Pendant cinquante minutes, j’ai vécu avec Théo, Édouard, Erwan et les autres. C’est-à-dire que j’étais seul avec mon texte, avec le texte fait homme (mon corps à moi).

Je serai tout nu

Presque personne n’a lu Les présents. Quatre personnes, seulement. Le premier, c’est J.-E., parce que tout ce que je fais (et tout ce que je suis) le concerne : on s’aime, on partage tout, c’est comme ça. La deuxième, c’est J., parce que le personnage des Présents a une sorte d’air de famille avec moi-même, et qu’il a des parents qui ressemblent drôlement aux miens et, donc, aux siens : son regard est précieux (indispensable) sur ce texte-là. Le troisième, c’est ce garçon qui comprend mes intentions lorsque j’écris, et qui m’aide mettre de l’ordre dans mes idées, à aller plus loin, à faire mieux avec lui que tout seul – l’éditeur, quoi. Et le quatrième, eh bien, c’est Benjamin ! qui va inventer des images sur mes mots. Pour le redire en bref : il n’y a pas grand monde qui l’a lu, ce manuscrit. C’est une petite chose fragile, qui sort de l’œuf. Et il contient beaucoup de moi, comme tout ce que je fais. Je ne sais pas faire les choses avec détachement, je fonce toujours tête baissée. Alors, mardi soir, en lisant des extraits de ce travail, je serai tout nu.

Ça m’intimide un peu, mais ça m’excite aussi. J’aime bien ça, être tout nu. J’ai l’impression d’être comme ça tout le temps, en fait : incapable de dissimuler au monde les choses qui comptent pour moi – et ce qui compte, ce sont les sentiments, les émotions et les idées : ce que j’ai de plus intime. Des choses que tout le monde voit, donc, pour peu qu’on cherche à le voir. Ma coquille est transparente, on en perçoit distinctement l’intérieur qui bat, qui palpite. C’est comme ça que je me représente mon corps, en pensée. Autant dire que, comparée à cette exhibition permanente, l’idée de me retrouver nu sur scène mardi prochain, ça ne me paraît pas exceptionnel.

On a parlé de ça, hier, lors de cette après-midi avec des profs, à la salle des fêtes de Luçon. C’était une formation où l’on causait de « comment inviter un auteur dans sa classe ». Je rapportais certaines de mes expériences. Je disais que j’étais capable, au pire, de débarquer dans une classe qui n’avait pas été préparée, afin de répondre aux questions stéréotypées des élèves et de faire le job. Mais que c’était trop con de travailler ainsi. Que les vraies belles expériences, c’est quand les mômes sont aussi préparés que moi, et qu’on peut vraiment faire connaissance. J’ai parlé de cette fois magique de Thiais, qui avait été particulièrement intense : ils avaient lu Le héros et les autres et en avaient déjà longuement parlé entre eux. Autrement dit, ils connaissaient tout de moi : mes émotions, mes goûts, un certain rapport à l’espace, mon fantasme d’amitié totale et cette fameuse histoire de désir mimétique – tout, quoi. Je suis donc arrivé dans la classe déjà tout nu. Les barrières étaient abolies, on a pu s’épargner les échanges préalables de banalités. On a pu aborder tout de suite les sujets importants dans nos vies : la littérature, l’amour, la mort. C’était fou. Et j’ai compris que pendant cette séance, je n’étais pas le seul à m’exposer de façon si impudique. Les jeunes gens qui osaient dire devant les autres « voilà comment j’ai compris tel passage du livre » (ce qui signifie : « voilà mon interprétation, à l’aune de mes propres représentations et des sentiments que j’ai projetés dans ma lecture »), ces jeunes gens-là ont osé parler d’eux-mêmes, intimement.

Dans une autre classe, un autre établissement. Un garçon qui avait tenu à me dire qu’il avait été touché par mon livre. Et qui, porté par son enthousiasme, avait enregistré un petit reportage pour la radio scolaire, au sujet de mon livre et de ma venue – c’était beau comme tout. Et ce garçon-là, aussitôt après, demandant à son prof de supprimer le reportage déjà publié – ce garçon qui a eu le sentiment de s’être trop exposé en partageant son émotion, et qui n’osait plus l’afficher aussi ouvertement. Ce garçon, alors, qui a éprouve ceci : que la lecture, c’est aussi intime que l’écriture. C’était beau, de faire cette expérience, aussi.

Pourquoi, dans mon amitié avec G., cette impression de se comprendre et de se connaître si bien, dès la première fois que nous nous sommes rencontrés ? Parce qu’il m’avait lu, et que je l’avais lu. On ne s’était certes pas rencontrés, mais on connaissait déjà la part la plus importante de l’autre. Un regard sur les êtres et les choses, des souvenirs, des fantasmes. On était tout nus.

Je me laisse faire

La pluie cesse : le ciel est encore bien sombre, mais les maisons commencent à s’illuminer de nouveau sur le fond gris. C’est joli : « typiquement un temps à arc-en-ciel », je me dis, et je me penche à la fenêtre pour voir s’il n’y en a pas un. Il n’y en a pas un, mais deux. L’un sur l’autre. Je prends la photo et la publie bêtement sur Facebook, sur Instagram. Content de moi. Puis, j’entends des pas sous ma fenêtre : je me penche à nouveau. C’est François : le gars qu’on voit dans les vidéos ! Le même que sur l’écran, tout pareil – mais vu du dessus (car je suis au premier étage). Les arcs-en-ciel ont filé et lui ne les a pas vus : il était concentré à faire son créneau devant la maison.

Le truc à la médiathèque, c’est dans deux heures : A. craignait que ça nous fasse « trop court » pour nous préparer, mais, en fait, on ne se prépare pas. Ce n’est pas la peine, vu le sujet de la soirée. Il s’agit de dire bonjour à ceux qui sont là, d’être content de les revoir (pour moi), de dire qui on est (pour François), de lire des choses qu’on a écrites en rapport avec le lieu (il y a mon journal de résidence, et François lit des bouts de son Autobiographie des objets), d’échanger avec les gens. Mais ils sont timides, les gens : nous, on est face à eux, qui sont assis, et il leur faudrait prendre la parole devant tout le monde, ils n’osent pas. On parle plus facilement après, avec un verre à la main. En grignotant des trucs. J’ai des complices parmi les organisateurs qui me mettent de côté, sur les plateaux de charcuterie, le fromage et les noisettes : je n’ai donc pas le ventre tout à fait vide pour accueillir les trois verres de vin que je sirote, mine de rien.

Là, c’est moi, vu du dessous (photo François Bon)

Voilà, je suis content. Je crois que tout le monde l’est aussi. Ça m’étonne à chaque fois, mais comment l’écrire sans paraître snob, ou affecté, genre faussement modeste ? Je détesterais qu’on croie ça. Mais c’est vrai, oui : ça m’étonne de voir que des gens sont venus, certes parce qu’ils sont curieux, mais aussi, simplement, parce qu’ils me trouvent sympathique. C’est comme ça. Je me laisse faire.

Quand nous sortons, il est 21 heures passées. Avec François, on est accompagnés de W. et de H. qui sont pleins d’espoir, ils imaginent qu’on va dîner dehors : à quatre, on se sent plus forts, nous partons en quête d’un restaurant. C’est naïf, évidemment : un mercredi à Luçon, à 21 heures passées, vous imaginez – mais je suis grisé, il faut m’excuser. C’est peine perdue, bien sûr. Alors nous errons. François filme, il redécouvre Luçon by night (ces images ne feront pas un film d’action, je suppose).

Là, je dis bêtement : « l’autre possibilité, c’est de manger des pâtes à la maison ». Ça aurait pu ressembler à un échec, ce repli, mais c’est tout le contraire qui se produit. Parce que W. a apporté des tomates de l’Amap de Fontenay-le-Comte (chaque spécimen, dans le sac, est d’une forme et d’une couleur différente de sa voisine) et que H. sait cuisiner. Et ce qui se passe autour de la table, c’est un de ces moments imprévus, où les choses arrivent naturellement. Et c’est bon de se laisser faire. Je me laisse faire.