Il sort avec le diplôme d’artiste vétérinaire

Je prends des douches de plus en plus longues. J’en parlais à C. qui m’a confié la même chose : le matin, il résout en pensée les problèmes du jour. Il défait des nœuds. Il compose ses phrases dans sa tête, il repasse celles de la veille. Il remplace un mot par un autre. C’est un travail minutieux. C’est long. Alors il m’a avoué, honteux, avoir une fois épuisé le ballon d’eau chaude — et sa fille, victime collatérale de l’écriture, a dû prendre son bain tiède. Ce matin, je suis resté longtemps sous l’eau parce que je devais compléter la première ligne de mon tableau (ce damier que j’appelle « mon plan de Batailles », car il synthétise et détermine l’ordre des chapitres de Rue des Batailles). Après la case 5 (« la pompe à feu »), j’ai placé un joker : « un rêve ». Je me demande s’il faut mettre Balzac en 7 : ce n’est pas parce qu’il a vécu (en coup de vent) dans la rue des Batailles que je suis obligé de l’utiliser comme figurant. Mais, puisque mes cases sont fixées avec du scotch repositionnable, je les arrache quand je veux, sans scrupule. La rencontre entre Pierre et François, à Paris ou à Cambrai (ou sur la route entre les deux villes), je la mets dans la case 8. La case 3, c’est l’école vétérinaire d’Alfort. C’est là-bas que je me trouvais en pensée lorsque mon corps, ce matin, était sous la douche.

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Le principal plaisir de ces fleurs

De l’autre côté du carrefour, depuis le banc où nous sommes assis, je remarque un arbre penché, comme un saule. À son pied, des fleurs blanches sont répandues, balayées par le vent. Je les montre à ma mère : « Regarde, ce sont les fleurs que tu aimes bien. » D’habitude, nous ne sommes pas spécialement branchés hanami : contempler les arbres en fleurs, bof. Mais ici, la chose devient très importante à mes yeux. Je profite d’un coup de vent plus fort pour saisir, en plein vol, une de ces fleurs. Elle est énorme. Je l’enlace de mes deux bras, pour qu’elle ne s’échappe pas. Je prends garde de la rabattre vers moi, afin d’éviter que le vent ne s’engouffre à l’intérieur (elle a la forme d’une cloche de muguet gigantesque) : si elle se gonfle d’air comme un parachute, elle s’envolera de nouveau, et je risque d’être entraîné par son mouvement. En la gardant bien serrée contre moi, je retourne m’assoir sur le banc, avec ma mère et ma sœur. Nous caressons les énormes pétales, très épais, très doux. Le toucher est si soyeux qu’il me semble être le principal plaisir de ces fleurs : il faut les caresser, plutôt que les observer. Imperceptiblement, cette masse molle et blanche se transforme : je porte désormais une énorme grappe de branches et de feuilles (les branches, très fines, ne me blessent pas, et les feuilles sont comme des aiguilles de pin, mais très douces). La chose semble toujours prête à s’échapper, si je ne la maintenais pas contre ma poitrine et sur mes genoux. Des petites baies violettes sont enfouies dans les feuillages ; je les propose à ma mère, à ma sœur. Ma sœur dit que ces fruits ne sont pas comestibles. Quelle déception ! Et moi qui étais persuadé qu’elle en raffolait… C’est pour ma mère que j’ai été chercher cette fleur, et c’est pour elle que je me suis donné tant de mal à cueillir ces baies… Tant pis. Je réalise alors qu’il y a un chien avec nous. Je tente de lui faire manger une baie : il n’en veut pas non plus. Bon ! Si c’est comme ça, je vais me séparer de cette masse végétale et encombrante : bon débarras ! Surtout qu’elle ne regorge pas que de fruits : elle est aussi habitée par des insectes noirs, ressemblant à des fourmis ailées. Ces bestioles viennent sur moi. Plusieurs se baladent déjà sur ma peau. Je suis en short et en t-shirt, donc très exposé : c’était agréable au moment des caresses (les pétales de fleur), mais beaucoup moins avec les fourmis. Je laisse donc le machin s’envoler pour de bon, et je vais me rincer à la fontaine. Je passe mes jambes, mes bras, puis ma tête sous l’eau froide. C’est une sensation vive, mais agréable. Un contraste total avec la douceur éprouvée au début du rêve. C’est un plaisir différent, mais un plaisir aussi.

Ce n’est pas encore la photo parfaite

La fenêtre est grand ouverte. Je guette l’apparition de quelque chose. J’entends la voix de mon voisin, hors-champ (il habite l’étage du dessous) qui crie pour m’avertir : ça vient ! Soudain, dans l’encadrement de la fenêtre, surgit l’oiseau immense. C’est une mouette, mais énorme, vraiment énorme. Son image se fige devant mes yeux : la silhouette, ailes déployées, parfaitement composée au milieu du rectangle. Je ne prends pas de photo à ce moment-là. Pas encore. Mais quelques minutes passent, et la mouette entre dans l’appartement. Je suis en compagnie de J. qui reste silencieuse. Elle observe l’événement avec distance : je ne crois pas que l’irruption de cet oiseau démesuré la passionne. C’est là que je décide d’utiliser mon vieil appareil, ce Praktica qui pèse une tonne, que j’étais fier de trimballer partout il y a quelques années. La mouette évolue lentement (en marchant ? en volant ?) à travers l’appartement, dans lequel J. se déplace aussi. Je déclenche trois fois, sans réfléchir. Ce n’est pas encore la photo parfaite. J’attends l’alignement idéal, déjà composé dans ma tête : le visage de J. au premier plan, de profil ; derrière, la grosse tête de l’oiseau, dépassant largement celle de J., tant elle est grosse ; en arrière-plan, un gris neutre. Voilà : la mouette vient se placer où je l’espérais. Je suis sur le point d’appuyer sur le bouton… et J. s’en va. Elle proteste : « Je ne veux pas que tu me prennes en photo : tu as vu ma tête ? Je suis ne suis pas jolie, je suis toute grise. » C’est vrai qu’elle est un peu pâle. Elle n’a pas bonne mine. Mais je lui dis : « Ce n’est pas grave si tu n’est pas jolie, ça n’empêchera pas la photo d’être magnifique. » (Je dis ces mots précis). Je lui explique mon intention : son visage, certes pâle, sera comme auréolé par le blanc lumineux de la tête de la mouette, et je m’arrangerai pour laisser le mur du fond dans l’ombre, afin de ménager un arrière-plan gris foncé, bien contrasté. Elle refuse. Et l’énorme mouette est partie. J’en veux à J., car j’ai déclenché l’appareil trois fois « pour faire mes réglages », sans obtenir l’image désirée : j’ai gaspillé trois photos.

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Cette mode absurde a provoqué l’extinction de l’espèce, ni plus ni moins

P. me dit que je devrais organiser un événement en librairie pour Les présents, lorsque ce sera de nouveau autorisé ; je ne l’ai pas attendu pour avoir cette idée. Puis il parle des paniers de légumes qu’il reçoit chaque semaine, et il se désole : « Dans mon jardin, je n’ai que du sable : que veux-tu faire pousser là-dedans ? » Je lui conseille de planter des carottes : ça pourrait marcher. Il s’exclame : « Bien sûr ! Des carottes des sables ! » et il nous fausse compagnie précipitamment (pour s’occuper de ses carottes, justement). Je reste à table par politesse, en compagnie de deux ou trois personnes. Quelqu’un fait bifurquer la conversation en évoquant les varans de Komodo, ces lézards gigantesques qui peuvent mesurer jusqu’à cinquante mètres. Nous discutons de cette pratique qui consistait, autrefois, à utiliser ces animaux dans les fêtes foraines : leur carapace était évidée, des portes percées sur les côtés, pour les transformer en de grandes cavernes. On montait dedans par des escaliers, à la façon de Gavroche s’abritant dans son éléphant — sauf qu’il ne s’agissait pas de statues, mais d’animaux réels. Je vois l’image d’un varan de Komodo, sa grosse tête triste, ses pattes lourdes, et sa carapace de tortue transformée en chapiteau. Il y a des gens à l’intérieur. Cette mode absurde a provoqué l’extinction de l’espèce, ni plus ni moins. Une femme prend la parole à ce moment-là (en mode « maîtresse de maison »). Elle explique que le découvreur de cet animal exceptionnel avait cru, d’abord, identifier le yéti (en le décrivant comme une créature divine et bipède), puis il a compris qu’il s’agissait d’un reptile. Elle nous montre une photo en noir et blanc : la maison de ce zoologiste du XIXe siècle. C’est une demeure gothique et sophistiquée, avec force tourelles et ornements. Toute la modénature est composée d’ossements : les fenêtres encadrées de fémurs, surmontées de crânes d’animaux en guise de mascarons. Je reconnais la carapace du varan de Komodo au sommet d’une tour. Je montre la photo aux autres : « Il est ici, le pauvre. » Mais cette photo est en réalité une reconstitution en trois dimensions : une maison de poupée blanche et précieuse, entièrement fabriquée en os. Je saisis l’un des éléments mobiles de la maquette : une petite clé à molette, de même dimension que celle d’un jeu de Lego. Je dis à la maîtresse de maison : « Je suis toujours mal à l’aise avec ces objets sculptés dans l’os ou l’ivoire ; des objets fabriqués avec des cadavres, en somme ; c’est tout ce qui reste d’un corps qui, auparavant, était aussi vivant que nous ; ce sont des morceaux de mort. » Mon interlocutrice n’avait jamais envisagé la chose ainsi. Elle est sur le point de tourner de l’œil. Alors, je me tais ; il est inutile que je lui parle de la mise en scène des squelettes dans la crypte des Capucins, à Rome. Il est temps que je parte.

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Cet espace immense et doux qui sépare les yeux du museau

C’est en pleine forêt, mais à la croisée d’un chemin : je ne suis pas perdu. Je sais où je me trouve et, si je suis seul, je ne suis pas abandonné : les autres membres de mon groupe (ma famille, mes amis, je ne sais pas) ont choisi de s’installer ailleurs, mais à toute proximité. Je vais donc passer la nuit ici, et j’y serai très bien. Il fait encore jour : la forêt est lumineuse malgré sa densité. Très verte (c’est le printemps ou l’été). Près du lieu où je m’apprête à dormir (couché à même le sol, sur un tapis moelleux d’herbe et de feuilles), il y a une sorte de lac, coupé en deux par le chemin. Le mot « tourbière » me vient aux lèvres : l’image est pourtant celle d’un étang ou d’un marécage. Un grand panneau est planté dedans, orienté dans le sens opposé au mien : j’arrive à le lire à l’envers, comme par transparence : ce marais est à vendre. Je me demande qui pourrait acheter ça (le coût de l’assèchement, pour bâtir par-dessus, me paraît absurde). Je m’endors.

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Je vais donc ouvrir cette porte, tout simplement

Il y a un bruit dans ma chambre. Il ne me perturbe pas, il m’intrigue. Un tapotement. Je comprends qu’il s’agit d’une souris lorsque, brusquement, la lumière s’éteint : le fil de la lampe a été rongé. Je me débrouille pour trouver un autre moyen de m’éclairer, puisque je parviens à identifier l’intruse. C’est une souris minuscule, un souriceau tout juste né, tout rose. Il longe la plinthe (je vois le trou d’où il est sorti). Quand je le prends dans ma main, il est beaucoup plus gros : il emplit entièrement ma paume. Mais il est toujours rose, translucide. Je l’emmène à l’autre bout de l’appartement pour le montrer à quelqu’un ; probablement à ma mère, car c’est là que sa chambre était située. Revenant dans ma propre chambre, j’observe le chat, en train de choper une souris avec beaucoup d’habileté. Je vois aussi une colonie de souris : deux adultes suivis d’une grappe de souriceaux roses. Le trou dans le mur est drôlement grand, à présent. Je peux regarder dedans, grâce à la lampe de mon téléphone. C’est une grande pièce carrelée de blanc. En fait, la plinthe dans laquelle est découpé le trou des souris est surmontée d’une porte, et c’est seulement maintenant que je m’en aperçois. J’ouvre la porte. Je comprends que ma chambre communique avec cette pièce, meublée comme le sont les « salles de pause » dans les administrations ou les entreprises, avec un coin cuisine. « Ah, c’est ici qu’ils prennent leurs repas », dis-je, mais je ne sais pas qui sont ces « ils ». Un groupe auquel je ne me sens pas appartenir, manifestement. Ensuite, il sera question d’explorer la maison pour comprendre comment les pièces sont agencées, mais je ne m’en souviens pas. Je sais seulement que je reviendrai dans ma chambre. Le sol sera alors couvert de sable et, à la place des souris, ce sera un petit poisson qui se promènera par terre. Je lui verserai un filet d’eau dessus, tout doucement, et il tournera sur lui-même en me regardant avec son œil rond.

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C’est immense de connaître de cette façon-là

C’était un retour à la terre. Pour celles et ceux qui sont nés sur cette terre, et pour les autres, comme moi, qui ont choisi de se laisser adopter. Les liens qui comptent, ce sont ceux qu’on choisit de maintenir vivants, ou qu’on invente parce qu’ils n’existaient pas. J’ai parlé de ça avec M., qui n’est pas né ici : il a grandi dans une région toute plate (qu’il aime), très différente de celle-ci (qu’il aime aussi). Depuis tellement d’années, il vient passer du temps sur ce bout de terre un peu dur, plein de cailloux, pas sage du tout : depuis là-haut, on voit Loubressac d’un côté, et les tours de Saint-Laurent de l’autre. Entre ces promontoires et le nôtre, c’est escarpé comme tout. C’est farouche en apparence, mais ça se laisse apprivoiser, il faut juste un peu d’amour. Je disais : M. est comme moi, car il serait malheureux de ne plus revenir ici, si les liens familiaux se brisaient – si les gens déménageaient, ou s’ils mouraient. Alors, les liens, on peut continuer d’en créer des nouveaux. Il était question de ça, pendant ces deux jours.

C’était un retour à la terre, littéralement. Pour celle à qui l’on pensait, nous autres rassemblés ici ; qu’on l’ait connue toute une vie, ou qu’on l’ait rencontrée quelquefois. Moi, je la connaissais à travers des mots empreints d’amour (j’ai failli écrire : « je la connaissais seulement », mais c’est immense de connaître de cette façon-là), prononcés par ceux que je considère comme ma famille depuis que je les connais. C’est-à-dire : depuis qu’on me l’a présenté (le grand) et depuis qu’ils sont nés (les petits). C’était un retour à la terre pour leur mère, pour leur grand-mère. Moi, j’ai pensé au père de J.-E. que je n’ai pas connu, qui avait choisi de retourner à la même terre, sur le même causse : le plateau d’en face, si proche à vol d’oiseau (des chemins caillouteux et sinueux, à pied d’homme). J’ai pensé à ma mère, surtout.

C’étaient deux jours à la ferme avec des petits Parisiens plus dégourdis que moi : du haut de leurs cinq et dix ans, ils ont sûrement passé plus de temps à la campagne que moi en trente-deux ans. Ils m’ont emmené voir les vaches, les ânes. Ils m’ont parlé d’un cochon qui porte un prénom d’homme. On ne l’a pas vu, le fameux bestiau, car il était planqué : ici, c’est l’espace, et les animaux restent à l’abri des fourrés si ça leur chante. Et on n’était même pas déçus, car galoper sur le causse jusqu’à cet endroit, c’est déjà une joie. On n’est jamais bredouille, tellement c’est beau. Et puis, on a vu les brebis.

C’était un matin à la campagne : au réveil, buvant mon café, je dis à A. que j’ai entendu son coq chanter. « Je n’ai pas de coq », me répond-elle. Elle n’a pas de voisins non plus, alors il n’y a pas de coq dans les environs. Mais il y a une poule qui a pondu des œufs autrefois, comme les autres, puis qui a cessé de le faire ; une petite crête lui a poussé sur la tête et, désormais, elle chante. Je voudrais savoir où elle a appris à faire ça. Je demande : « Elle a fréquenté des coqs ? » On la laisse vivre à sa façon, elle ne dérange personne. Plus tard, dans la même journée, c’est une conversation tout à fait différente. Pourtant, quelqu’un de nous dit exactement ces mots : « On ne peut pas demander à tout le monde de vivre de la même façon, puisque nous sommes tous différents. » Le lendemain, c’est encore une autre personne qui dit, dans un autre contexte : « On nous demande de s’occuper de tout le monde identiquement, mais c’est impossible, car les gens ne sont pas les mêmes. » Il a été question de ça, aussi.

C’étaient deux jours en famille. Parmi tous les gens qui étaient là, toutefois, personne n’était mon frère ni ma sœur. Personne n’était mon oncle, ni ma tante. Mais j’aime dire que les amis de J.-E. sont ses frères. Ce n’est pas vrai, mais tant pis. Ou tant mieux : si on le décide, ça devient vrai. On peut faire « comme si », à la façon des enfants. Les enfants font ça tout le temps, depuis le début. Je dis à N. (qui n’est plus vraiment un enfant) que j’aime bien quand il me dit « tonton » : c’est drôle, c’est comme un mot d’avant qui revient par habitude. Alors, R. fait semblant de s’étonner : il fait comme si c’était nouveau, comme si lui aussi ne m’appelait pas déjà ainsi. Il me dit que cette idée lui plaît : m’appeler « tonton ». À quoi bon me dire ça aujourd’hui, puisque je le sais déjà, puisqu’il l’a déjà prouvé cent fois ? Il a raison, R. : les choses les plus douces sont faites pour recommencer. Il faut les répéter. Si ça nous plaît d’inventer ça, continuons de dire « ça nous plaît ». Et inventons donc. Voilà : il y a eu ça, pendant ces deux jours.

S’il y a un peu de rouge

Je dois déjà arroser les plantes à Gambetta. Si je dois aussi nourrir la bestiole à Charenton, ça va faire beaucoup. Quand il me dit « si tu peux rendre service à ton frère de sang, pendant nos vacances », je vois tout de suite où il veut en venir : ce chat et moi, l’été dernier, on a fait un pacte d’Indiens gravé dans la peau. À la vie, à la mort. Il faut le dire : ce chat n’est pas sympa. J’avais rempli sa gamelle. Je lui avais même parlé pour qu’il se sente moins seul (mais je ne sais pas quoi dire à un chat, moi). Et lui, en traître, m’a balafré le mollet. Je portais un short. J’ai taché le parquet : quelques gouttes pour marquer mon passage. Les chats marquent leur territoire d’un autre fluide.

Les plantes que j’arrose à Gambetta sont moins fourbes. Elles poussent. Les tomates sur le bord de la fenêtre ne sont pas encore rouges. S’il y a un peu de rouge, c’est seulement à l’endroit où j’en ai laissé, ce matin : sur le torchon dont j’enveloppe la bouteille faisant fonction d’arrosoir pour qu’elle ne dégoutte pas sur le parquet. Pas une goutte d’eau par terre, donc ; mais une goutte de sang sur le torchon blanc. Car, cette bouture, ne croyez pas qu’elle trempe dans un verre innocent : son récipient est aussi vache que la bête de Charenton. Il s’agit d’un cul de bouteille tronquée, aux bords tranchants. Et voilà : cette bouture est ma sœur de sang, à la vie, à la mort.

Je crois avoir laissé tomber une goutte dans la terre de sa voisine, abreuvant ses sillons d’un sang impur. Le patriotisme et moi, ça fait deux, mais je connais la chanson. Mon sang est-il impur ? Je me souviens, j’avais dix-huit ans, ça se passait dans une roulotte géante sur la place d’Italie : j’avais donné mon sang à une infirmière pour qu’elle le donne à quelqu’un d’autre. Avant moi, J. avait fait la même chose, à ses dix-huit ans tout juste révolus, parce qu’une transfusion venait de sauver notre mère. Elle et moi, on voulait recharger la banque pour les suivants. Je n’ai fait ça qu’une fois, pendant cette brève période après ma majorité où j’étais certes pédé, mais pas encore pratiquant – sur le formulaire, on vous demande avec qui vous couchez dans la vraie vie, pas dans vos rêves. Forcément, j’ai repensé à cette histoire de sang impur avec ironie quand, quelques mois plus tard, je me suis pointé de nouveau sous ce chapiteau et qu’on m’a dit : « Ce n’est plus possible. »

Aujourd’hui, on me l’a réclamé, mon sang. Mais juste un peu. L’équivalent de ce que j’ai laissé, l’été dernier, sur le parquet à Charenton : cinq gouttes. J’ai reçu ce truc par la poste parce que je fais partie d’une « cohorte » (et là, je ne pense plus à « Formez vos bataillons, marchons, marchons », mais aux Romains d’Astérix : « 1re légion, 3e cohorte, 2e manipule, 1re centurie »). Sur un formulaire, je leur dis régulièrement si j’ai des douleurs quelque part, si je mange équilibré (c’est bien), si je bois (c’est mal). Ils font des statistiques avec. Cette fois, ils veulent savoir si j’ai eu le fameux virus. Dans quelques jours, ils me diront si j’ai été contaminé à mon insu. Ils m’ajouteront à leurs statistiques. Moi, j’ajouterai un mot de cinq syllabes à ma liste d’épithètes : asymptomatique. Il faut se piquer le doigt, puis remplir les cinq cercles en entier, sur le buvard. Moi, ça ne coule pas assez : j’ai fait seulement la moitié d’un cercle. Mais ils ont pensé à mettre un deuxième appareil piqueur dans l’enveloppe, si le premier n’a pas suffi. Cette fois, c’est bon : ça coule. Mais je m’arrête à quatre et demi. Après, je suis à sec. Il m’aurait fallu la bestiole de Charenton : elle sait s’y prendre. Du premier coup.

J’aime les animaux vivants

Ils habitent dans les interstices entre le mur et le toit : ces trous donnent peut-être accès à une cavité plus grande (le grenier), ou bien il se suffisent à eux-mêmes, en tant que nids, étroits et douillets. Ces anfractuosités m’autorisent à faire cette déclaration : « Il existe un point commun entre les oiseaux nicheurs et moi. » Eux et moi, nous vivons mieux à notre aise dans une architecture de caractère, pleine de trous, que dans une construction lisse et standard. Eux, ce sont des choucas. Je les observe de ma fenêtre.

Au bord du Tarn, on a vu des merles. On a vu une mésange bleue trépassée, probablement estourbie par une branche lors de la tempête de vendredi soir : sa jolie tête intacte, les couleurs aussi. Mais je préfère les animaux vivants. On observe deux rapaces décrivant des cercles gracieux : l’un se pose sur une cime, l’autre s’abat sur quelque chose : quoi ? On s’assoit face à l’île de la Pissotte où vivent les hérons. C’est un tel boucan (des cris, des chants, des coassements) qu’on ne saurait pas dire lequel de ces sons est émis par les hérons. Je ne sais pas s’ils communiquent avec les autres espèces, ou si chacune braille de son côté. Je ne sais pas s’ils se parlent ; mais ils s’entendent, c’est sûr, à moins d’être sourds. J’ai envie d’un lieu où les êtres vivants s’entendent bien. C’est dit naïvement, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. La mission que nous confions à J. et S. ce dimanche participe de ce désir : voter à Paris en notre nom, en notre absence. Choisir la liste qui regroupe des gens différents, mais qui ont su s’entendre pour gagner, parce qu’ils veulent continuer de vivre dans une ville où l’on peut cohabiter. Même quand on est différent, même quand on n’est pas conforme (un compte en banque un peu maigre, des papiers pas très officiels, une façon de vivre en-dehors des clous). Je voudrais qu’il y ait de la place pour tout le monde. J’ai peur des gens qui n’aiment pas les gens. J’avais proposé à J.-E. de visiter Moissac cette semaine, parce qu’il paraît que c’est beau, mais franchement j’hésite. Certes : une ville, ce sont des pierres, et elles peuvent être jolies ; mais ce sont aussi des gens, et je me connais : je ne pourrai pas m’empêcher de penser que les gens de là-bas n’aiment pas les gens. Ou bien : qu’ils ont laissé, avec indifférence, les gens qui n’aiment pas les gens décider à leur place. Mais, peut-on être indifférent, et donc laisser ces gens-qui-n’aiment-pas-les-gens parler à notre place, quand on aime vraiment les gens ? Je ne crois pas. Je crains de ne pas me sentir à l’aise là-bas. Pas dans mon élément. Au niveau de la biodiversité, je veux dire.

J’ai publié sur Instagram la photo du blaireau empaillé, celui de la vitrine de la rue de la Résistance. Quelqu’un me dit : « Glauque. » Je réponds : « J’avoue, je préfère les animaux vivants. » Mais des blaireaux vivants, je n’en vois point, et je me contente de celui-ci. Au Muséum d’histoire naturelle, quelques heures plus tard : je suis épaté par les grosses bêtes, comme tout le monde. Les éléphants, les lions, les autruches. Mais il y a aussi le pangolin (qui se retrouve au cœur d’une sombre histoire depuis quelques mois), l’ornithorynque, des trucs comme ça. Je suis accueilli par A. qui me dit à peu près la même chose : si elle aime ces animaux morts, c’est parce qu’elle aime encore plus les animaux vivants. Les premiers nous aident à connaître les seconds. Et à les faire connaître. Je n’ai pas d’attirance particulière pour les animaux morts (je ne les mange même pas !), mais puisqu’ils sont morts (et c’est bien triste), conservons-les pour qu’ils contribuent à l’édification culturelle des masses. La Muséum accueillait la résidence de création de l’année dernière. Moi, c’est le Pôle Mémoire et ses archives qui m’accueillent. Je n’ai pas de fascination dans l’absolu pour les archives témoignant de la vie des personnes mortes. J’aime ces archives parce que j’aime la vie des gens et, à défaut de garder les gens en vie, j’aime les traces qu’ils ont laissées.

Il y a des calaos qui, quand ils sont vivants, savent décoder les cris des singes cercopithèques. Ces singes craignent les panthères et les aigles : ils crient d’un arbre à l’autre pour avertir du danger. Les calaos craignent les aigles, mais se moquent des panthères. Alors, quand ils entendent « Gare à la panthère ! », ils ne bougent pas ; mais si c’est une alerte à l’aigle, ils détalent. Les singes ne crient pas à l’attention des calaos. Ils ne leur parlent pas. Mais les calaos les entendent, dans les deux sens du terme : ils sont ouverts (disponibles) aux signaux émis par l’autre ; ils savent les comprendre et les interpréter dans leur propre langage. Ils s’entendent pour se protéger de leur ennemi commun. Grâce à ça, ils restent vivants.

Il connaît le truc

La plupart des pièces de la maison, je ne les verrai pas. Mais je sais qu’elles sont nombreuses. J’ai cette intuition, même si je ne connais que ces deux espaces encombrés, que j’identifie comme une cuisine (où les gens se parlent) et un salon (qui sert aussi de bureau). Je sais avec la même certitude qu’il s’agit d’une maison plutôt que d’un appartement, quand bien même je n’en connais pas l’extérieur. Je pense que les fenêtres sont fermées. C’est le soir, seule une lumière électrique nous éclaire, mais étouffée. Nous sommes chez une femme qui aurait l’âge d’être la mère de garçons comme W. ou moi, mais je ne sais pas qui elle est. On vit ici très provisoirement, peut-être pour la journée. Il y a d’autres gens. On s’installe devant l’ordinateur, W. et moi : lui devant l’écran, et moi un peu à côté, pour échapper à la caméra. Je crois qu’il veut que je lui tienne compagnie pendant son entretien professionnel. À un autre moment, j’éprouve le sentiment contraire : que c’est moi qui lui ai demandé s’il voulait bien que j’y assiste, discrètement.

Sur l’écran, on assiste à la fin de la prestation du candidat précédent. Le son est mauvais, je ne perçois que des bribes. Je n’y prête pas beaucoup d’attention, de toute façon, car je bavarde avec W. en même temps. L’image n’est pas cadrée sur les personnes. Elle est filmée de loin, de façon à montrer la pièce dans son entier. Une sorte de salle de classe, mais vide de meubles, à l’exception du bureau où se déroule l’entretien. Tout le reste de l’espace est occupé par des canards énormes, très blancs avec des pattes jaunes, alignés en rangs réguliers. Ils ne bougent presque pas : ils tiennent leur place avec discipline. Ils me semblent irréels, à cause de leur taille anormale, et de leur couleur. Ils me font penser à la basse-cour Playmobil que j’avais, enfant. Le fait qu’ils se tiennent aussi sages m’inquiète (je pense à cette réplique de flic : « Voilà une classe qui se tient sage », mais seulement maintenant que je suis éveillé). Et, au-delà du malaise que j’éprouve, c’est une colère qui commence à poindre. Leur condition me scandalise. Je dis à W. : « Tu vois comme ils sont traités ! On les enferme… et ils obéissent… C’est horrible… » Et lui me répond que cela fait partie du test : « ils » mènent l’entretien ici, justement, pour voir comment les candidats réagissent. C’est pour les déstabiliser, les mettre à l’épreuve. Il connaît le truc, parce qu’il a déjà eu un rendez-vous similaire dans la matinée : il s’agit, ce soir, du deuxième tour. Il est rôdé. Canards ou pas, il ne se laissera pas intimider.