La répétition des mêmes manœuvres dilatoires

On les entend tôt le matin, on sait qu’ils sont là, puis on tire le rideau et ils s’envolent. Ils savent qu’il n’y a pas de place pour s’installer, car la jardinière est hérissée de bâtons. Ils viennent quand même. À chaque fois ils doivent être déçus, mais ils ne peuvent pas s’empêcher de revenir. Ils se font du mal pour rien. Ils doivent prendre une sorte de plaisir à ces visites, comme dans toutes les addictions : on ne reproduit pas compulsivement les mêmes gestes pour se faire du mal, et uniquement du mal. Il y a une compensation, même dérisoire. La répétition elle-même peut être une satisfaction — la force du rituel, qui donne du sens à ce qui n’en a pas ? — l’activité irrationnelle qui comble le vide : la certitude de se faire du mal, plutôt que la peur de l’inconnu — s’enfermer pour reporter la confrontation avec la liberté : aller voir ailleurs, mais où, et pourquoi ? — la répétition des mêmes manœuvres dilatoires.

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Le chronomètre jouera contre notre désir

Je participe à une réunion ou à une formation. Autrefois, lorsque je travaillais à la Ville de Paris, il m’arrivait ce genre de choses : des gens venus d’horizons différents regroupés dans une pièce impersonnelle. Je ne sais précisément de quel sujet nous parlons. La seule chose qui compte, c’est ma rencontre avec ce garçon. Il n’est pas d’ici ; il est venu à Paris exprès pour l’occasion. Nous nous rapprochons. Non, plutôt : nous sommes proches, immédiatement, sans avoir besoin de créer cette proximité. Il y a un avant et un après : avant, nous n’existions pas l’un pour l’autre ; après, nous sommes intimes comme si nous l’avions toujours été. Si je faisais l’effort de nous regarder de loin, comme si j’étais extérieur à notre duo, je suis certain que notre intimité serait flagrante. Les autres gens, s’ils nous observent, ne voient qu’elle. Ça saute aux yeux. Mais les autres gens, moi, je ne les vois pas.

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On n’est pas des monstres

Ils sont contents de revoir William. Je demande à Magali : « Pourquoi ils l’ont appelé William ? » Elle n’en a aucune idée. Magali est photographe, mais elle dessine aussi : la création artistique est souvent un entre-deux. On mêle les techniques, on entrelace le réel et l’imaginaire, on combine : on crée des hybrides. C’est le thème de l’atelier qu’elle a mené auprès des enfants : « les hybrides ». Et moi, j’arrive après que leurs petites têtes ont engendré des monstres, pour les aider à écrire l’histoire desdits monstres. Quant à William, qu’ils accueillent par des hourras et des caresses, c’est un pingouin empaillé. Il fait aussi modèle d’artiste, à ses heures. On le met au fond de la classe avec le renard.

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Il sort avec le diplôme d’artiste vétérinaire

Je prends des douches de plus en plus longues. J’en parlais à C. qui m’a confié la même chose : le matin, il résout en pensée les problèmes du jour. Il défait des nœuds. Il compose ses phrases dans sa tête, il repasse celles de la veille. Il remplace un mot par un autre. C’est un travail minutieux. C’est long. Alors il m’a avoué, honteux, avoir une fois épuisé le ballon d’eau chaude — et sa fille, victime collatérale de l’écriture, a dû prendre son bain tiède. Ce matin, je suis resté longtemps sous l’eau parce que je devais compléter la première ligne de mon tableau (ce damier que j’appelle « mon plan de Batailles », car il synthétise et détermine l’ordre des chapitres de Rue des Batailles). Après la case 5 (« la pompe à feu »), j’ai placé un joker : « un rêve ». Je me demande s’il faut mettre Balzac en 7 : ce n’est pas parce qu’il a vécu (en coup de vent) dans la rue des Batailles que je suis obligé de l’utiliser comme figurant. Mais, puisque mes cases sont fixées avec du scotch repositionnable, je les arrache quand je veux, sans scrupule. La rencontre entre Pierre et François, à Paris ou à Cambrai (ou sur la route entre les deux villes), je la mets dans la case 8. La case 3, c’est l’école vétérinaire d’Alfort. C’est là-bas que je me trouvais en pensée lorsque mon corps, ce matin, était sous la douche.

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Le principal plaisir de ces fleurs

De l’autre côté du carrefour, depuis le banc où nous sommes assis, je remarque un arbre penché, comme un saule. À son pied, des fleurs blanches sont répandues, balayées par le vent. Je les montre à ma mère : « Regarde, ce sont les fleurs que tu aimes bien. » D’habitude, nous ne sommes pas spécialement branchés hanami : contempler les arbres en fleurs, bof. Mais ici, la chose devient très importante à mes yeux. Je profite d’un coup de vent plus fort pour saisir, en plein vol, une de ces fleurs. Elle est énorme. Je l’enlace de mes deux bras, pour qu’elle ne s’échappe pas. Je prends garde de la rabattre vers moi, afin d’éviter que le vent ne s’engouffre à l’intérieur (elle a la forme d’une cloche de muguet gigantesque) : si elle se gonfle d’air comme un parachute, elle s’envolera de nouveau, et je risque d’être entraîné par son mouvement. En la gardant bien serrée contre moi, je retourne m’assoir sur le banc, avec ma mère et ma sœur. Nous caressons les énormes pétales, très épais, très doux. Le toucher est si soyeux qu’il me semble être le principal plaisir de ces fleurs : il faut les caresser, plutôt que les observer. Imperceptiblement, cette masse molle et blanche se transforme : je porte désormais une énorme grappe de branches et de feuilles (les branches, très fines, ne me blessent pas, et les feuilles sont comme des aiguilles de pin, mais très douces). La chose semble toujours prête à s’échapper, si je ne la maintenais pas contre ma poitrine et sur mes genoux. Des petites baies violettes sont enfouies dans les feuillages ; je les propose à ma mère, à ma sœur. Ma sœur dit que ces fruits ne sont pas comestibles. Quelle déception ! Et moi qui étais persuadé qu’elle en raffolait… C’est pour ma mère que j’ai été chercher cette fleur, et c’est pour elle que je me suis donné tant de mal à cueillir ces baies… Tant pis. Je réalise alors qu’il y a un chien avec nous. Je tente de lui faire manger une baie : il n’en veut pas non plus. Bon ! Si c’est comme ça, je vais me séparer de cette masse végétale et encombrante : bon débarras ! Surtout qu’elle ne regorge pas que de fruits : elle est aussi habitée par des insectes noirs, ressemblant à des fourmis ailées. Ces bestioles viennent sur moi. Plusieurs se baladent déjà sur ma peau. Je suis en short et en t-shirt, donc très exposé : c’était agréable au moment des caresses (les pétales de fleur), mais beaucoup moins avec les fourmis. Je laisse donc le machin s’envoler pour de bon, et je vais me rincer à la fontaine. Je passe mes jambes, mes bras, puis ma tête sous l’eau froide. C’est une sensation vive, mais agréable. Un contraste total avec la douceur éprouvée au début du rêve. C’est un plaisir différent, mais un plaisir aussi.

Ce n’est pas encore la photo parfaite

La fenêtre est grand ouverte. Je guette l’apparition de quelque chose. J’entends la voix de mon voisin, hors-champ (il habite l’étage du dessous) qui crie pour m’avertir : ça vient ! Soudain, dans l’encadrement de la fenêtre, surgit l’oiseau immense. C’est une mouette, mais énorme, vraiment énorme. Son image se fige devant mes yeux : la silhouette, ailes déployées, parfaitement composée au milieu du rectangle. Je ne prends pas de photo à ce moment-là. Pas encore. Mais quelques minutes passent, et la mouette entre dans l’appartement. Je suis en compagnie de J. qui reste silencieuse. Elle observe l’événement avec distance : je ne crois pas que l’irruption de cet oiseau démesuré la passionne. C’est là que je décide d’utiliser mon vieil appareil, ce Praktica qui pèse une tonne, que j’étais fier de trimballer partout il y a quelques années. La mouette évolue lentement (en marchant ? en volant ?) à travers l’appartement, dans lequel J. se déplace aussi. Je déclenche trois fois, sans réfléchir. Ce n’est pas encore la photo parfaite. J’attends l’alignement idéal, déjà composé dans ma tête : le visage de J. au premier plan, de profil ; derrière, la grosse tête de l’oiseau, dépassant largement celle de J., tant elle est grosse ; en arrière-plan, un gris neutre. Voilà : la mouette vient se placer où je l’espérais. Je suis sur le point d’appuyer sur le bouton… et J. s’en va. Elle proteste : « Je ne veux pas que tu me prennes en photo : tu as vu ma tête ? Je suis ne suis pas jolie, je suis toute grise. » C’est vrai qu’elle est un peu pâle. Elle n’a pas bonne mine. Mais je lui dis : « Ce n’est pas grave si tu n’est pas jolie, ça n’empêchera pas la photo d’être magnifique. » (Je dis ces mots précis). Je lui explique mon intention : son visage, certes pâle, sera comme auréolé par le blanc lumineux de la tête de la mouette, et je m’arrangerai pour laisser le mur du fond dans l’ombre, afin de ménager un arrière-plan gris foncé, bien contrasté. Elle refuse. Et l’énorme mouette est partie. J’en veux à J., car j’ai déclenché l’appareil trois fois « pour faire mes réglages », sans obtenir l’image désirée : j’ai gaspillé trois photos.

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Cette mode absurde a provoqué l’extinction de l’espèce, ni plus ni moins

P. me dit que je devrais organiser un événement en librairie pour Les présents, lorsque ce sera de nouveau autorisé ; je ne l’ai pas attendu pour avoir cette idée. Puis il parle des paniers de légumes qu’il reçoit chaque semaine, et il se désole : « Dans mon jardin, je n’ai que du sable : que veux-tu faire pousser là-dedans ? » Je lui conseille de planter des carottes : ça pourrait marcher. Il s’exclame : « Bien sûr ! Des carottes des sables ! » et il nous fausse compagnie précipitamment (pour s’occuper de ses carottes, justement). Je reste à table par politesse, en compagnie de deux ou trois personnes. Quelqu’un fait bifurquer la conversation en évoquant les varans de Komodo, ces lézards gigantesques qui peuvent mesurer jusqu’à cinquante mètres. Nous discutons de cette pratique qui consistait, autrefois, à utiliser ces animaux dans les fêtes foraines : leur carapace était évidée, des portes percées sur les côtés, pour les transformer en de grandes cavernes. On montait dedans par des escaliers, à la façon de Gavroche s’abritant dans son éléphant — sauf qu’il ne s’agissait pas de statues, mais d’animaux réels. Je vois l’image d’un varan de Komodo, sa grosse tête triste, ses pattes lourdes, et sa carapace de tortue transformée en chapiteau. Il y a des gens à l’intérieur. Cette mode absurde a provoqué l’extinction de l’espèce, ni plus ni moins. Une femme prend la parole à ce moment-là (en mode « maîtresse de maison »). Elle explique que le découvreur de cet animal exceptionnel avait cru, d’abord, identifier le yéti (en le décrivant comme une créature divine et bipède), puis il a compris qu’il s’agissait d’un reptile. Elle nous montre une photo en noir et blanc : la maison de ce zoologiste du XIXe siècle. C’est une demeure gothique et sophistiquée, avec force tourelles et ornements. Toute la modénature est composée d’ossements : les fenêtres encadrées de fémurs, surmontées de crânes d’animaux en guise de mascarons. Je reconnais la carapace du varan de Komodo au sommet d’une tour. Je montre la photo aux autres : « Il est ici, le pauvre. » Mais cette photo est en réalité une reconstitution en trois dimensions : une maison de poupée blanche et précieuse, entièrement fabriquée en os. Je saisis l’un des éléments mobiles de la maquette : une petite clé à molette, de même dimension que celle d’un jeu de Lego. Je dis à la maîtresse de maison : « Je suis toujours mal à l’aise avec ces objets sculptés dans l’os ou l’ivoire ; des objets fabriqués avec des cadavres, en somme ; c’est tout ce qui reste d’un corps qui, auparavant, était aussi vivant que nous ; ce sont des morceaux de mort. » Mon interlocutrice n’avait jamais envisagé la chose ainsi. Elle est sur le point de tourner de l’œil. Alors, je me tais ; il est inutile que je lui parle de la mise en scène des squelettes dans la crypte des Capucins, à Rome. Il est temps que je parte.

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Cet espace immense et doux qui sépare les yeux du museau

C’est en pleine forêt, mais à la croisée d’un chemin : je ne suis pas perdu. Je sais où je me trouve et, si je suis seul, je ne suis pas abandonné : les autres membres de mon groupe (ma famille, mes amis, je ne sais pas) ont choisi de s’installer ailleurs, mais à toute proximité. Je vais donc passer la nuit ici, et j’y serai très bien. Il fait encore jour : la forêt est lumineuse malgré sa densité. Très verte (c’est le printemps ou l’été). Près du lieu où je m’apprête à dormir (couché à même le sol, sur un tapis moelleux d’herbe et de feuilles), il y a une sorte de lac, coupé en deux par le chemin. Le mot « tourbière » me vient aux lèvres : l’image est pourtant celle d’un étang ou d’un marécage. Un grand panneau est planté dedans, orienté dans le sens opposé au mien : j’arrive à le lire à l’envers, comme par transparence : ce marais est à vendre. Je me demande qui pourrait acheter ça (le coût de l’assèchement, pour bâtir par-dessus, me paraît absurde). Je m’endors.

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Je vais donc ouvrir cette porte, tout simplement

Il y a un bruit dans ma chambre. Il ne me perturbe pas, il m’intrigue. Un tapotement. Je comprends qu’il s’agit d’une souris lorsque, brusquement, la lumière s’éteint : le fil de la lampe a été rongé. Je me débrouille pour trouver un autre moyen de m’éclairer, puisque je parviens à identifier l’intruse. C’est une souris minuscule, un souriceau tout juste né, tout rose. Il longe la plinthe (je vois le trou d’où il est sorti). Quand je le prends dans ma main, il est beaucoup plus gros : il emplit entièrement ma paume. Mais il est toujours rose, translucide. Je l’emmène à l’autre bout de l’appartement pour le montrer à quelqu’un ; probablement à ma mère, car c’est là que sa chambre était située. Revenant dans ma propre chambre, j’observe le chat, en train de choper une souris avec beaucoup d’habileté. Je vois aussi une colonie de souris : deux adultes suivis d’une grappe de souriceaux roses. Le trou dans le mur est drôlement grand, à présent. Je peux regarder dedans, grâce à la lampe de mon téléphone. C’est une grande pièce carrelée de blanc. En fait, la plinthe dans laquelle est découpé le trou des souris est surmontée d’une porte, et c’est seulement maintenant que je m’en aperçois. J’ouvre la porte. Je comprends que ma chambre communique avec cette pièce, meublée comme le sont les « salles de pause » dans les administrations ou les entreprises, avec un coin cuisine. « Ah, c’est ici qu’ils prennent leurs repas », dis-je, mais je ne sais pas qui sont ces « ils ». Un groupe auquel je ne me sens pas appartenir, manifestement. Ensuite, il sera question d’explorer la maison pour comprendre comment les pièces sont agencées, mais je ne m’en souviens pas. Je sais seulement que je reviendrai dans ma chambre. Le sol sera alors couvert de sable et, à la place des souris, ce sera un petit poisson qui se promènera par terre. Je lui verserai un filet d’eau dessus, tout doucement, et il tournera sur lui-même en me regardant avec son œil rond.

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C’est immense de connaître de cette façon-là

C’était un retour à la terre. Pour celles et ceux qui sont nés sur cette terre, et pour les autres, comme moi, qui ont choisi de se laisser adopter. Les liens qui comptent, ce sont ceux qu’on choisit de maintenir vivants, ou qu’on invente parce qu’ils n’existaient pas. J’ai parlé de ça avec M., qui n’est pas né ici : il a grandi dans une région toute plate (qu’il aime), très différente de celle-ci (qu’il aime aussi). Depuis tellement d’années, il vient passer du temps sur ce bout de terre un peu dur, plein de cailloux, pas sage du tout : depuis là-haut, on voit Loubressac d’un côté, et les tours de Saint-Laurent de l’autre. Entre ces promontoires et le nôtre, c’est escarpé comme tout. C’est farouche en apparence, mais ça se laisse apprivoiser, il faut juste un peu d’amour. Je disais : M. est comme moi, car il serait malheureux de ne plus revenir ici, si les liens familiaux se brisaient – si les gens déménageaient, ou s’ils mouraient. Alors, les liens, on peut continuer d’en créer des nouveaux. Il était question de ça, pendant ces deux jours.

C’était un retour à la terre, littéralement. Pour celle à qui l’on pensait, nous autres rassemblés ici ; qu’on l’ait connue toute une vie, ou qu’on l’ait rencontrée quelquefois. Moi, je la connaissais à travers des mots empreints d’amour (j’ai failli écrire : « je la connaissais seulement », mais c’est immense de connaître de cette façon-là), prononcés par ceux que je considère comme ma famille depuis que je les connais. C’est-à-dire : depuis qu’on me l’a présenté (le grand) et depuis qu’ils sont nés (les petits). C’était un retour à la terre pour leur mère, pour leur grand-mère. Moi, j’ai pensé au père de J.-E. que je n’ai pas connu, qui avait choisi de retourner à la même terre, sur le même causse : le plateau d’en face, si proche à vol d’oiseau (des chemins caillouteux et sinueux, à pied d’homme). J’ai pensé à ma mère, surtout.

C’étaient deux jours à la ferme avec des petits Parisiens plus dégourdis que moi : du haut de leurs cinq et dix ans, ils ont sûrement passé plus de temps à la campagne que moi en trente-deux ans. Ils m’ont emmené voir les vaches, les ânes. Ils m’ont parlé d’un cochon qui porte un prénom d’homme. On ne l’a pas vu, le fameux bestiau, car il était planqué : ici, c’est l’espace, et les animaux restent à l’abri des fourrés si ça leur chante. Et on n’était même pas déçus, car galoper sur le causse jusqu’à cet endroit, c’est déjà une joie. On n’est jamais bredouille, tellement c’est beau. Et puis, on a vu les brebis.

C’était un matin à la campagne : au réveil, buvant mon café, je dis à A. que j’ai entendu son coq chanter. « Je n’ai pas de coq », me répond-elle. Elle n’a pas de voisins non plus, alors il n’y a pas de coq dans les environs. Mais il y a une poule qui a pondu des œufs autrefois, comme les autres, puis qui a cessé de le faire ; une petite crête lui a poussé sur la tête et, désormais, elle chante. Je voudrais savoir où elle a appris à faire ça. Je demande : « Elle a fréquenté des coqs ? » On la laisse vivre à sa façon, elle ne dérange personne. Plus tard, dans la même journée, c’est une conversation tout à fait différente. Pourtant, quelqu’un de nous dit exactement ces mots : « On ne peut pas demander à tout le monde de vivre de la même façon, puisque nous sommes tous différents. » Le lendemain, c’est encore une autre personne qui dit, dans un autre contexte : « On nous demande de s’occuper de tout le monde identiquement, mais c’est impossible, car les gens ne sont pas les mêmes. » Il a été question de ça, aussi.

C’étaient deux jours en famille. Parmi tous les gens qui étaient là, toutefois, personne n’était mon frère ni ma sœur. Personne n’était mon oncle, ni ma tante. Mais j’aime dire que les amis de J.-E. sont ses frères. Ce n’est pas vrai, mais tant pis. Ou tant mieux : si on le décide, ça devient vrai. On peut faire « comme si », à la façon des enfants. Les enfants font ça tout le temps, depuis le début. Je dis à N. (qui n’est plus vraiment un enfant) que j’aime bien quand il me dit « tonton » : c’est drôle, c’est comme un mot d’avant qui revient par habitude. Alors, R. fait semblant de s’étonner : il fait comme si c’était nouveau, comme si lui aussi ne m’appelait pas déjà ainsi. Il me dit que cette idée lui plaît : m’appeler « tonton ». À quoi bon me dire ça aujourd’hui, puisque je le sais déjà, puisqu’il l’a déjà prouvé cent fois ? Il a raison, R. : les choses les plus douces sont faites pour recommencer. Il faut les répéter. Si ça nous plaît d’inventer ça, continuons de dire « ça nous plaît ». Et inventons donc. Voilà : il y a eu ça, pendant ces deux jours.