J’aime les animaux vivants

Ils habitent dans les interstices entre le mur et le toit : ces trous donnent peut-être accès à une cavité plus grande (le grenier), ou bien il se suffisent à eux-mêmes, en tant que nids, étroits et douillets. Ces anfractuosités m’autorisent à faire cette déclaration : « Il existe un point commun entre les oiseaux nicheurs et moi. » Eux et moi, nous vivons mieux à notre aise dans une architecture de caractère, pleine de trous, que dans une construction lisse et standard. Eux, ce sont des choucas. Je les observe de ma fenêtre.

Au bord du Tarn, on a vu des merles. On a vu une mésange bleue trépassée, probablement estourbie par une branche lors de la tempête de vendredi soir : sa jolie tête intacte, les couleurs aussi. Mais je préfère les animaux vivants. On observe deux rapaces décrivant des cercles gracieux : l’un se pose sur une cime, l’autre s’abat sur quelque chose : quoi ? On s’assoit face à l’île de la Pissotte où vivent les hérons. C’est un tel boucan (des cris, des chants, des coassements) qu’on ne saurait pas dire lequel de ces sons est émis par les hérons. Je ne sais pas s’ils communiquent avec les autres espèces, ou si chacune braille de son côté. Je ne sais pas s’ils se parlent ; mais ils s’entendent, c’est sûr, à moins d’être sourds. J’ai envie d’un lieu où les êtres vivants s’entendent bien. C’est dit naïvement, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. La mission que nous confions à J. et S. ce dimanche participe de ce désir : voter à Paris en notre nom, en notre absence. Choisir la liste qui regroupe des gens différents, mais qui ont su s’entendre pour gagner, parce qu’ils veulent continuer de vivre dans une ville où l’on peut cohabiter. Même quand on est différent, même quand on n’est pas conforme (un compte en banque un peu maigre, des papiers pas très officiels, une façon de vivre en-dehors des clous). Je voudrais qu’il y ait de la place pour tout le monde. J’ai peur des gens qui n’aiment pas les gens. J’avais proposé à J.-E. de visiter Moissac cette semaine, parce qu’il paraît que c’est beau, mais franchement j’hésite. Certes : une ville, ce sont des pierres, et elles peuvent être jolies ; mais ce sont aussi des gens, et je me connais : je ne pourrai pas m’empêcher de penser que les gens de là-bas n’aiment pas les gens. Ou bien : qu’ils ont laissé, avec indifférence, les gens qui n’aiment pas les gens décider à leur place. Mais, peut-on être indifférent, et donc laisser ces gens-qui-n’aiment-pas-les-gens parler à notre place, quand on aime vraiment les gens ? Je ne crois pas. Je crains de ne pas me sentir à l’aise là-bas. Pas dans mon élément. Au niveau de la biodiversité, je veux dire.

J’ai publié sur Instagram la photo du blaireau empaillé, celui de la vitrine de la rue de la Résistance. Quelqu’un me dit : « Glauque. » Je réponds : « J’avoue, je préfère les animaux vivants. » Mais des blaireaux vivants, je n’en vois point, et je me contente de celui-ci. Au Muséum d’histoire naturelle, quelques heures plus tard : je suis épaté par les grosses bêtes, comme tout le monde. Les éléphants, les lions, les autruches. Mais il y a aussi le pangolin (qui se retrouve au cœur d’une sombre histoire depuis quelques mois), l’ornithorynque, des trucs comme ça. Je suis accueilli par A. qui me dit à peu près la même chose : si elle aime ces animaux morts, c’est parce qu’elle aime encore plus les animaux vivants. Les premiers nous aident à connaître les seconds. Et à les faire connaître. Je n’ai pas d’attirance particulière pour les animaux morts (je ne les mange même pas !), mais puisqu’ils sont morts (et c’est bien triste), conservons-les pour qu’ils contribuent à l’édification culturelle des masses. La Muséum accueillait la résidence de création de l’année dernière. Moi, c’est le Pôle Mémoire et ses archives qui m’accueillent. Je n’ai pas de fascination dans l’absolu pour les archives témoignant de la vie des personnes mortes. J’aime ces archives parce que j’aime la vie des gens et, à défaut de garder les gens en vie, j’aime les traces qu’ils ont laissées.

Il y a des calaos qui, quand ils sont vivants, savent décoder les cris des singes cercopithèques. Ces singes craignent les panthères et les aigles : ils crient d’un arbre à l’autre pour avertir du danger. Les calaos craignent les aigles, mais se moquent des panthères. Alors, quand ils entendent « Gare à la panthère ! », ils ne bougent pas ; mais si c’est une alerte à l’aigle, ils détalent. Les singes ne crient pas à l’attention des calaos. Ils ne leur parlent pas. Mais les calaos les entendent, dans les deux sens du terme : ils sont ouverts (disponibles) aux signaux émis par l’autre ; ils savent les comprendre et les interpréter dans leur propre langage. Ils s’entendent pour se protéger de leur ennemi commun. Grâce à ça, ils restent vivants.

Il connaît le truc

La plupart des pièces de la maison, je ne les verrai pas. Mais je sais qu’elles sont nombreuses. J’ai cette intuition, même si je ne connais que ces deux espaces encombrés, que j’identifie comme une cuisine (où les gens se parlent) et un salon (qui sert aussi de bureau). Je sais avec la même certitude qu’il s’agit d’une maison plutôt que d’un appartement, quand bien même je n’en connais pas l’extérieur. Je pense que les fenêtres sont fermées. C’est le soir, seule une lumière électrique nous éclaire, mais étouffée. Nous sommes chez une femme qui aurait l’âge d’être la mère de garçons comme W. ou moi, mais je ne sais pas qui elle est. On vit ici très provisoirement, peut-être pour la journée. Il y a d’autres gens. On s’installe devant l’ordinateur, W. et moi : lui devant l’écran, et moi un peu à côté, pour échapper à la caméra. Je crois qu’il veut que je lui tienne compagnie pendant son entretien professionnel. À un autre moment, j’éprouve le sentiment contraire : que c’est moi qui lui ai demandé s’il voulait bien que j’y assiste, discrètement.

Sur l’écran, on assiste à la fin de la prestation du candidat précédent. Le son est mauvais, je ne perçois que des bribes. Je n’y prête pas beaucoup d’attention, de toute façon, car je bavarde avec W. en même temps. L’image n’est pas cadrée sur les personnes. Elle est filmée de loin, de façon à montrer la pièce dans son entier. Une sorte de salle de classe, mais vide de meubles, à l’exception du bureau où se déroule l’entretien. Tout le reste de l’espace est occupé par des canards énormes, très blancs avec des pattes jaunes, alignés en rangs réguliers. Ils ne bougent presque pas : ils tiennent leur place avec discipline. Ils me semblent irréels, à cause de leur taille anormale, et de leur couleur. Ils me font penser à la basse-cour Playmobil que j’avais, enfant. Le fait qu’ils se tiennent aussi sages m’inquiète (je pense à cette réplique de flic : « Voilà une classe qui se tient sage », mais seulement maintenant que je suis éveillé). Et, au-delà du malaise que j’éprouve, c’est une colère qui commence à poindre. Leur condition me scandalise. Je dis à W. : « Tu vois comme ils sont traités ! On les enferme… et ils obéissent… C’est horrible… » Et lui me répond que cela fait partie du test : « ils » mènent l’entretien ici, justement, pour voir comment les candidats réagissent. C’est pour les déstabiliser, les mettre à l’épreuve. Il connaît le truc, parce qu’il a déjà eu un rendez-vous similaire dans la matinée : il s’agit, ce soir, du deuxième tour. Il est rôdé. Canards ou pas, il ne se laissera pas intimider.

J’ai de la sympathie pour les rongeurs

Une oppression dans la poitrine, est-ce que c’est un symptôme de cette maladie ? Ça peut. Mais moi, c’est le discours du président qui me l’a causée. Et son sourire qui apparaissait à des moments étranges, que je n’arrivais pas à identifier comme plaisants, ni agréables, encore moins amusants. Alors j’ai pensé : « Il se fout de notre gueule. » Fatalement. Je suis resté en colère, jusqu’à faire ce truc : respirer à fond, lentement, pour dissiper le poids qui comprime ma cage thoracique.

Mon petit confort, ça va. Je peux tenir un mois de plus. Mais ce monde là, autour, dirigé de la façon que vous savez : est-ce que j’ai envie de vivre dedans ? Pas tellement. C’est ça qui me fait du mal.

Cela fait vingt ans que J.-E. travaille, et un mois qu’il apprend le télétravail. Cela fait plus de treize ans que je connais J.-E., et depuis ce matin je découvre J.-E. au travail. Je ne comprends rien à ce qui est sur son écran, ni aux choses dont il parle au téléphone avec ses collègues. Ce matin, il me dit : « Viens voir, ça va te plaire. » Sur le site de Dalloz (une maison d’édition que je ne fréquente pas), les dernières actualités sont illustrées par des photos de lapins, à cause de Pâques. Il a raison : ça me plaît.

J.-E., lui, n’aime pas les rongeurs1. Quand nous allions au cinéma de l’autre côté du boulevard Richard-Lenoir, le soir, nous contournions le terre-plein peuplé de souris, pour éviter de les voir courir entre nos pieds. Il explique ça à notre voisine qui vient frapper à la porte, restée dans le couloir pour respecter la distance de sécurité. Elle est venue nous dire qu’elle a une souris chez elle. Elle voudrait savoir si nous en avons aussi. Je dis à J.-E. : « Si on en a une, je l’attrape, et je la garde pour jouer avec. »

Nous n’avons pas de souris, nous, mais peut-être l’appartement du dessous est-il colonisé. Personne ne le sait, car il est vide : le propriétaire ne le loue qu’à des touristes. Il était encore habité par de vrais gens, il y a moins d’un an. Ça me rend fou. En ce moment, pour une fois, ces capitalistes de court-terme font une mauvaise affaire : est-ce que cela me fait plaisir pour autant ? Non. Car l’épidémie n’a aucun bon côté. Tout ce qui peut arriver de bon en ce moment, à cause de l’épidémie, serait meilleur si ça arrivait pour de bonnes raisons.

On entend courir au-dessus de nos têtes. Mais ce ne sont pas les souris, ce sont les petits voisins. Ils se dégourdissent les jambes et ils ont bien raison. Ils sont comme des lions en cage. Je me rappelle le rongeur que je chérissais quand j’étais môme, qui courait dans sa roue toute la nuit : il était devenu accro à la dopamine, ça me faisait de la peine.

Quand je suis sorti, hier, j’ai vu les emballages Amazon qui débordaient des boîtes aux lettres. Quels voisins se rendent donc complices de ça ? L’autre voisine (pas celle avec la souris), va reprendre le boulot parce qu’elle est une travailleuse indispensable. Elle est obligée d’y retourner, n’étant plus malade. Ayant déjà chopé le virus, elle est censée être immunisée. Il a donc fallu qu’elle en bave, puis, à peine reposée, qu’elle retourne à sa place « en seconde ligne », comme dit l’autre.

Moi, je suis derrière la dernière ligne, sagement planqué, enfermé. Ma cage à moi, c’est une prison dorée : elle est petite, mais elle est douillette, et je sais qu’on m’aime. J’aimais aussi le petit rongeur de mon enfance. Il était bien nourri. Il était une petite bête impuissante, il n’était pas libre, mais il pouvait se droguer toute la nuit à la dopamine pour oublier.


1. Sur Twitter, Guillaume et Guillaume me signalent que les lapins ne sont pas des rongeurs, mais des lagomorphes. Ce n’est pas grave, je les aime quand même.

Le droit d’un arbre

La nature reprend ses droits. Il paraît que des gens sont tentés de dire cela, à cause des canards qui se promènent dans les rues de Paris, des dauphins qui nagent à Venise et des coyotes qui ont pris possession de San Francisco. Est-ce que le droit de ces animaux serait donc de jouir en toute liberté des abribus de la RATP, des avenues qui se croisent à angle droit, et d’un canal bordé de palazzi baroques ? Et moi qui croyais que les villes étaient faites pour que les hommes et les femmes y habitent.

La nature ne reprend pas ses droits, et nous perdons les nôtres. On avait cru possible d’inventer sa propre façon de vivre avec ceux qu’on aimait : se libérer du mariage et de la famille, vivre chez l’un ou chez l’autre, se voir dans les moments où l’on croyait bon de le faire. Mais soudain, il faut choisir son camp : se séparer ou rester enfermés ensemble. Retour du domicile conjugal. Hors de la famille, plus de salut.

Autrefois, les hommes et les femmes sortaient de leur appartement ou de leur maison : ils allaient au café. Ils y donnaient rendez-vous aux personnes qu’ils avaient envie de voir, mais qu’ils n’aimaient pas suffisamment pour les inviter dans leur intimité. D’autres habitaient ensemble, et sortaient ensemble : ils préféraient aller au café, pour changer, ou parce que chez eux c’était petit. D’autres encore n’avaient rendez-vous avec personne, mais ils venaient quand même : ils assistaient à la vie des autres. Depuis que les cafés n’existent plus, des arbres ont poussé dedans, leurs branches ont crevé le toit. La nature a repris ses droits. Est-ce que le droit d’un arbre, c’est de pousser entre quatre murs ?

Dans la nature sauvage, autrefois, un homme ou une femme seule marchait dans les herbes hautes ou sur les cailloux, et contemplait l’horizon, loin de la ville, loin des porteurs sains et des sujets à risque. Soudain, un hélicoptère se posa : quelqu’un en sortit et demanda à cet homme, à cette femme (très fort, pour couvrir le bruit du moteur) son attestation dérogatoire. Naturellement, il était sorti depuis plus d’une heure ; naturellement, elle habitait à plus d’un kilomètre. Naturellement. Cette personne ignorait que la montagne devait rester vierge, que les gens devaient rester chez eux, et que les abribus de la RATP étaient conçus pour les canards.

Montauban, à l’heure des étourneaux

L’archer sans sa flèche, son arc tendu sans sa corde : le puissant Héraklès de Bourdelle perdu, comme moi, dans ce Hall 2 de la gare Montparnasse que je découvre à la faveur de mon premier voyage en Ouigo. Je pense : « Avant Montauban, c’est déjà un peu Montauban. » Dans quatre heures, ce sera Montauban pour de bon et Bourdelle à tous les coins de rue.

Je lis, mais pas tant que je le voulais. Je m’assoupis même : je suis pris de frissons, je sens une pression bizarre dans ma tête, alors je me dis que le mieux est de dormir. Je fais ça, une demi-heure. Quand je reprends ma lecture, j’entends la dame de la rangée d’à-côté s’adresser à quelqu’un au téléphone avec une voix bizarre : c’est à cause du masque hygiénique qu’elle porte sur la bouche. De quel virus a-t-elle peur ? Celui de son correspondant ? Ou le sien propre, qui traîne sur la surface du téléphone ? Je pense à cette inscription que je voyais quand j’étais petit au guichets de la RATP : Parlez devant l’hygiaphone.

À la gare de Montauban, V. et K. s’excusent pour le temps gris. « La dernière fois, c’était pire », dis-je : il avait plu des cordes pendant deux jours. Elles m’emmènent chez moi. Marrant, d’être guidé jusque chez soi par d’autres que soi, parce qu’on ne sait pas où est chez soi. Il y a A. et M. devant le grand portail bleu : elles me précèdent dans la cour. Le bâtiment est impressionnant. « Tout n’est pas pour toi », dit A. par précaution, prévenant ma déception quand je comprendrai que seul un appartement m’est réservé, et pas l’hôtel particulier en entier. En fait, je ne suis pas déçu du tout, ou alors « déçu en bien » (il paraît que ça se dit en Suisse : pourquoi pas à Montauban ?), car l’appartement est très beau. Même si je ne suis pas fan a priori des lustres de Murano, je reconnais que, sous quatre mètres de plafond, ça fait le job. Dans ma chambre, un petit bureau aux jambes galbées, qui en a vu passer des joueurs de plume, de stylo et de clavier. Et la vue : je ne lui rends pas justice sur cette photo, tant pis, mais c’est pour les besoins du parallélisme avec l’autre photo.

J’entends piailler, dehors. La lumière décline : c’est l’heure des étourneaux.

En 2015, à Rome. C’était ma première « résidence » : je l’avais inventée tout seul, personne ne m’attendait. En fait, j’étais parti seul à Rome, comme en vacances, mais pour écrire. L’après-midi finissait tôt, car c’était l’hiver : j’achevais ma promenade au moment où les milliers d’étourneaux formaient ces nuages rapides, ces voiles ondoyantes et noires dans le ciel, puis s’abattaient brusquement sur la ville en pépiements tapageurs. J’avais appris qu’on nommait storno cet oiseau et, à une lettre près, stormo la nuée qu’ils formaient. Je les observais se regrouper dans un arbre, bavarder encore un peu, puis c’était fini.

Je sors à cette heure précise : je veux voir Montauban avant la nuit. Je traverse la cour, je les entends pailler plus fort encore. Ils sont perchés dans cet arbre, au coin de la rue du Collège, cet arbre dont A. et V. m’ont parlé plus tôt, me rapportant une lecture mémorable du Baron perché qui y fut donnée : le lecteur littéralement perché dans cet arbre, à la façon de Côme dans son yeuse. À propos des oiseaux, un homme me dit dit : « Ils sont toute une colonie ! » Je ne dis rien, je lui souris.

Ventre à terre

Il était « ventre à terre », mais littéralement. Au sens figuré, ça voudrait dire qu’il court comme un dératé, à perdre haleine, à toute vitesse. Mais là, c’était le contraire : il avait relevé ses petites pattes pour les passer en mode hors service : elles ne touchaient plus par terre. Seul le ventre glissait sur le sol, tout son petit corps potelé de bouledogue serré dans le harnais, tiré par la laisse. Il se laissait glisser, résigné, vers un destin funeste.

J’étais avec G. à la gare Montparnasse. On rigolait. On se moquait. Et puis, le maître a dit : « Mais non, puisque je te dis qu’on ne prend pas l’escalator. On ne prend pas l’escalator, je te dis. »

J’ai pensé à ce gosse, dans la cour de récré, qui refuse de sauter du haut de la quatrième marche de l’escalier, non pas parce qu’il est une chochotte, mais parce qu’il éprouve une peur véritable et, partant, respectable. Mais il n’en parlera pas, parce que ça ne regarde personne. J’ai pensé aussi à cet ado qui ne prend pas part aux plaisanteries salées des copains, non pas parce qu’il est prude, mais parce qu’il n’a pas les mêmes désirs qu’eux, qu’il ne veut pas faire semblant d’être comme eux, mais qu’il n’est pas prêt à dire qu’il est différent. J’ai pensé à celle qui ne boit pas d’alcool pendant les soirées, non pas parce qu’elle est coincée, mais parce qu’il lui est arrivé, un jour, une mésaventure qu’elle ne peut pas s’empêcher de relier à l’alcool, et que cet épisode est trop intime pour qu’elle en parle devant vous. J’ai pensé à celui qui s’assoit dans le métro bondé, non pas parce qu’il est égoïste, mais parce qu’il a des douleurs terribles dans une jambe et que, si vous ne le laissez pas s’asseoir, il restera debout en serrant les dents parce qu’il ne vous dira pas qu’il a mal. J’ai pensé à celui qui fait du vélo par tous les temps, à n’importe quelle heure, non pas par snobisme, mais à cause d’une peur panique des transports en commun dont il ne parle à personne. J’ai pensé à celle qui traverse Paris à pieds plutôt que de payer un ticket de métro, non pas parce qu’elle est radine, mais parce qu’elle est pauvre, même si ça ne se voit pas. J’ai appris ça, pendant ma petite vie : les gens ont des comportements bizarres. Parfois, c’est parce qu’ils sont mal lunés, ou bien pour emmerder leur monde. Mais, d’autres fois, c’est pour de bonnes raisons. Ou plutôt : c’est pour leur raison, bonne ou mauvaise, qu’ils n’expliqueront pas. Alors, je leur laisse le bénéfice du doute, je leur fais confiance.

On s’est moqué du petit chien, j’avoue. Et, à la fois, j’avais de la peine pour lui. Ou de l’empathie – je ne sais pas. Était-il un cabot capricieux ? Ou bien, était-il en proie à une panique sincère et puissante ? Il fallait le voir : terrassé. Glissant vers la mort, ventre à terre. C’était tragique. Puis, il fallait le voir, arrivant devant l’escalier : il a bondi sur ses pattes, rassuré. Et il a descendu les marches en trottant, guilleret. Et son maître de dire : « Tu vois, je t’avais dit qu’on ne prenait pas l’escalator. »