Je vais donc ouvrir cette porte, tout simplement

Il y a un bruit dans ma chambre. Il ne me perturbe pas, il m’intrigue. Un tapotement. Je comprends qu’il s’agit d’une souris lorsque, brusquement, la lumière s’éteint : le fil de la lampe a été rongé. Je me débrouille pour trouver un autre moyen de m’éclairer, puisque je parviens à identifier l’intruse. C’est une souris minuscule, un souriceau tout juste né, tout rose. Il longe la plinthe (je vois le trou d’où il est sorti). Quand je le prends dans ma main, il est beaucoup plus gros : il emplit entièrement ma paume. Mais il est toujours rose, translucide. Je l’emmène à l’autre bout de l’appartement pour le montrer à quelqu’un ; probablement à ma mère, car c’est là que sa chambre était située. Revenant dans ma propre chambre, j’observe le chat, en train de choper une souris avec beaucoup d’habileté. Je vois aussi une colonie de souris : deux adultes suivis d’une grappe de souriceaux roses. Le trou dans le mur est drôlement grand, à présent. Je peux regarder dedans, grâce à la lampe de mon téléphone. C’est une grande pièce carrelée de blanc. En fait, la plinthe dans laquelle est découpé le trou des souris est surmontée d’une porte, et c’est seulement maintenant que je m’en aperçois. J’ouvre la porte. Je comprends que ma chambre communique avec cette pièce, meublée comme le sont les « salles de pause » dans les administrations ou les entreprises, avec un coin cuisine. « Ah, c’est ici qu’ils prennent leurs repas », dis-je, mais je ne sais pas qui sont ces « ils ». Un groupe auquel je ne me sens pas appartenir, manifestement. Ensuite, il sera question d’explorer la maison pour comprendre comment les pièces sont agencées, mais je ne m’en souviens pas. Je sais seulement que je reviendrai dans ma chambre. Le sol sera alors couvert de sable et, à la place des souris, ce sera un petit poisson qui se promènera par terre. Je lui verserai un filet d’eau dessus, tout doucement, et il tournera sur lui-même en me regardant avec son œil rond.

Plus tard, je me retrouve devant le cimetière. C’est censé être le Père-Lachaise (son nom est prononcé dans le rêve), mais la configuration des lieux est différente. Je suis adolescent ou, du moins, suffisamment jeune pour penser : « les adultes », en parlant des personnes qui encadrent cette sortie. Une sortie scolaire, en somme. J’observe, depuis l’entrée du cimetière, les autres s’affairer dans les allées. Ils sont nombreux, ils grouillent. On nous a fait venir ici pour dessiner, je suppose. Je ne veux pas y aller. Je me sens étranger à ce groupe. Je finis quand même par me décider : je pose mon sac à dos dans l’allée et je rejoins les autres. Cependant j’arrive trop tard : ils ont commencé à remballer. Je me débats avec une grande poubelle en plastique, j’ai du mal à la faire rouler dans les allées, je perds du temps. Les jeunes gens sont partis et les adultes ont emporté leur travail, comme on ramasse des copies : des dessins, des liasses énormes de papiers. Et mon sac à dos ? Disparu ! C’est là-dedans que j’ai mes affaires de classe, et puis mes clés pour rentrer chez moi. Je descends au parking souterrain pour interroger les adultes : ils essaient de faire entrer les cartons des élèves, débordant de papiers, dans une voiture minuscule type deux-chevaux. Mon sac à dos ? Ils ne savent pas où il est. Je remonte précipitamment. Il n’y a plus personne au cimetière à cette heure… J’aperçois une femme dans un ascenseur, je coince la porte avec mon pied avant qu’elle ne se ferme. La femme n’est pas contente. Elle aussi, elle est encombrée de dossiers, de papiers. Je lui dis : « J’étais dans le groupe de lycéens tout à l’heure », en hésitant sur le choix de mes mots. Je suis troublé de m’identifier à ce groupe, mais il n’y a pas d’autre façon plus exacte de décrire la situation. « Lycéen », dis-je ! Comme c’est étrange. Je dis que mon sac à dos a peut-être été trouvé dans une allée, puis rangé dans le bureau de la conservation… Elle me dit qu’elle ne sait pas. La porte se ferme, l’ascenseur s’en va. Je me retrouve seul dans ce couloir. À ma gauche, c’est la porte de la conservation. Je réalise à ce moment-là que je n’ai pas encore essayé de l’ouvrir. J’ai supposé qu’elle était fermée à clé… mais peut-être ne l’est-elle pas ? Voilà : je vais donc ouvrir cette porte, tout simplement, et vérifier par moi-même.

C’est immense de connaître de cette façon-là

C’était un retour à la terre. Pour celles et ceux qui sont nés sur cette terre, et pour les autres, comme moi, qui ont choisi de se laisser adopter. Les liens qui comptent, ce sont ceux qu’on choisit de maintenir vivants, ou qu’on invente parce qu’ils n’existaient pas. J’ai parlé de ça avec M., qui n’est pas né ici : il a grandi dans une région toute plate (qu’il aime), très différente de celle-ci (qu’il aime aussi). Depuis tellement d’années, il vient passer du temps sur ce bout de terre un peu dur, plein de cailloux, pas sage du tout : depuis là-haut, on voit Loubressac d’un côté, et les tours de Saint-Laurent de l’autre. Entre ces promontoires et le nôtre, c’est escarpé comme tout. C’est farouche en apparence, mais ça se laisse apprivoiser, il faut juste un peu d’amour. Je disais : M. est comme moi, car il serait malheureux de ne plus revenir ici, si les liens familiaux se brisaient – si les gens déménageaient, ou s’ils mouraient. Alors, les liens, on peut continuer d’en créer des nouveaux. Il était question de ça, pendant ces deux jours.

C’était un retour à la terre, littéralement. Pour celle à qui l’on pensait, nous autres rassemblés ici ; qu’on l’ait connue toute une vie, ou qu’on l’ait rencontrée quelquefois. Moi, je la connaissais à travers des mots empreints d’amour (j’ai failli écrire : « je la connaissais seulement », mais c’est immense de connaître de cette façon-là), prononcés par ceux que je considère comme ma famille depuis que je les connais. C’est-à-dire : depuis qu’on me l’a présenté (le grand) et depuis qu’ils sont nés (les petits). C’était un retour à la terre pour leur mère, pour leur grand-mère. Moi, j’ai pensé au père de J.-E. que je n’ai pas connu, qui avait choisi de retourner à la même terre, sur le même causse : le plateau d’en face, si proche à vol d’oiseau (des chemins caillouteux et sinueux, à pied d’homme). J’ai pensé à ma mère, surtout.

C’étaient deux jours à la ferme avec des petits Parisiens plus dégourdis que moi : du haut de leurs cinq et dix ans, ils ont sûrement passé plus de temps à la campagne que moi en trente-deux ans. Ils m’ont emmené voir les vaches, les ânes. Ils m’ont parlé d’un cochon qui porte un prénom d’homme. On ne l’a pas vu, le fameux bestiau, car il était planqué : ici, c’est l’espace, et les animaux restent à l’abri des fourrés si ça leur chante. Et on n’était même pas déçus, car galoper sur le causse jusqu’à cet endroit, c’est déjà une joie. On n’est jamais bredouille, tellement c’est beau. Et puis, on a vu les brebis.

C’était un matin à la campagne : au réveil, buvant mon café, je dis à A. que j’ai entendu son coq chanter. « Je n’ai pas de coq », me répond-elle. Elle n’a pas de voisins non plus, alors il n’y a pas de coq dans les environs. Mais il y a une poule qui a pondu des œufs autrefois, comme les autres, puis qui a cessé de le faire ; une petite crête lui a poussé sur la tête et, désormais, elle chante. Je voudrais savoir où elle a appris à faire ça. Je demande : « Elle a fréquenté des coqs ? » On la laisse vivre à sa façon, elle ne dérange personne. Plus tard, dans la même journée, c’est une conversation tout à fait différente. Pourtant, quelqu’un de nous dit exactement ces mots : « On ne peut pas demander à tout le monde de vivre de la même façon, puisque nous sommes tous différents. » Le lendemain, c’est encore une autre personne qui dit, dans un autre contexte : « On nous demande de s’occuper de tout le monde identiquement, mais c’est impossible, car les gens ne sont pas les mêmes. » Il a été question de ça, aussi.

C’étaient deux jours en famille. Parmi tous les gens qui étaient là, toutefois, personne n’était mon frère ni ma sœur. Personne n’était mon oncle, ni ma tante. Mais j’aime dire que les amis de J.-E. sont ses frères. Ce n’est pas vrai, mais tant pis. Ou tant mieux : si on le décide, ça devient vrai. On peut faire « comme si », à la façon des enfants. Les enfants font ça tout le temps, depuis le début. Je dis à N. (qui n’est plus vraiment un enfant) que j’aime bien quand il me dit « tonton » : c’est drôle, c’est comme un mot d’avant qui revient par habitude. Alors, R. fait semblant de s’étonner : il fait comme si c’était nouveau, comme si lui aussi ne m’appelait pas déjà ainsi. Il me dit que cette idée lui plaît : m’appeler « tonton ». À quoi bon me dire ça aujourd’hui, puisque je le sais déjà, puisqu’il l’a déjà prouvé cent fois ? Il a raison, R. : les choses les plus douces sont faites pour recommencer. Il faut les répéter. Si ça nous plaît d’inventer ça, continuons de dire « ça nous plaît ». Et inventons donc. Voilà : il y a eu ça, pendant ces deux jours.

S’il y a un peu de rouge

Je dois déjà arroser les plantes à Gambetta. Si je dois aussi nourrir la bestiole à Charenton, ça va faire beaucoup. Quand il me dit « si tu peux rendre service à ton frère de sang, pendant nos vacances », je vois tout de suite où il veut en venir : ce chat et moi, l’été dernier, on a fait un pacte d’Indiens gravé dans la peau. À la vie, à la mort. Il faut le dire : ce chat n’est pas sympa. J’avais rempli sa gamelle. Je lui avais même parlé pour qu’il se sente moins seul (mais je ne sais pas quoi dire à un chat, moi). Et lui, en traître, m’a balafré le mollet. Je portais un short. J’ai taché le parquet : quelques gouttes pour marquer mon passage. Les chats marquent leur territoire d’un autre fluide.

Les plantes que j’arrose à Gambetta sont moins fourbes. Elles poussent. Les tomates sur le bord de la fenêtre ne sont pas encore rouges. S’il y a un peu de rouge, c’est seulement à l’endroit où j’en ai laissé, ce matin : sur le torchon dont j’enveloppe la bouteille faisant fonction d’arrosoir pour qu’elle ne dégoutte pas sur le parquet. Pas une goutte d’eau par terre, donc ; mais une goutte de sang sur le torchon blanc. Car, cette bouture, ne croyez pas qu’elle trempe dans un verre innocent : son récipient est aussi vache que la bête de Charenton. Il s’agit d’un cul de bouteille tronquée, aux bords tranchants. Et voilà : cette bouture est ma sœur de sang, à la vie, à la mort.

Je crois avoir laissé tomber une goutte dans la terre de sa voisine, abreuvant ses sillons d’un sang impur. Le patriotisme et moi, ça fait deux, mais je connais la chanson. Mon sang est-il impur ? Je me souviens, j’avais dix-huit ans, ça se passait dans une roulotte géante sur la place d’Italie : j’avais donné mon sang à une infirmière pour qu’elle le donne à quelqu’un d’autre. Avant moi, J. avait fait la même chose, à ses dix-huit ans tout juste révolus, parce qu’une transfusion venait de sauver notre mère. Elle et moi, on voulait recharger la banque pour les suivants. Je n’ai fait ça qu’une fois, pendant cette brève période après ma majorité où j’étais certes pédé, mais pas encore pratiquant – sur le formulaire, on vous demande avec qui vous couchez dans la vraie vie, pas dans vos rêves. Forcément, j’ai repensé à cette histoire de sang impur avec ironie quand, quelques mois plus tard, je me suis pointé de nouveau sous ce chapiteau et qu’on m’a dit : « Ce n’est plus possible. »

Aujourd’hui, on me l’a réclamé, mon sang. Mais juste un peu. L’équivalent de ce que j’ai laissé, l’été dernier, sur le parquet à Charenton : cinq gouttes. J’ai reçu ce truc par la poste parce que je fais partie d’une « cohorte » (et là, je ne pense plus à « Formez vos bataillons, marchons, marchons », mais aux Romains d’Astérix : « 1re légion, 3e cohorte, 2e manipule, 1re centurie »). Sur un formulaire, je leur dis régulièrement si j’ai des douleurs quelque part, si je mange équilibré (c’est bien), si je bois (c’est mal). Ils font des statistiques avec. Cette fois, ils veulent savoir si j’ai eu le fameux virus. Dans quelques jours, ils me diront si j’ai été contaminé à mon insu. Ils m’ajouteront à leurs statistiques. Moi, j’ajouterai un mot de cinq syllabes à ma liste d’épithètes : asymptomatique. Il faut se piquer le doigt, puis remplir les cinq cercles en entier, sur le buvard. Moi, ça ne coule pas assez : j’ai fait seulement la moitié d’un cercle. Mais ils ont pensé à mettre un deuxième appareil piqueur dans l’enveloppe, si le premier n’a pas suffi. Cette fois, c’est bon : ça coule. Mais je m’arrête à quatre et demi. Après, je suis à sec. Il m’aurait fallu la bestiole de Charenton : elle sait s’y prendre. Du premier coup.

J’aime les animaux vivants

Ils habitent dans les interstices entre le mur et le toit : ces trous donnent peut-être accès à une cavité plus grande (le grenier), ou bien il se suffisent à eux-mêmes, en tant que nids, étroits et douillets. Ces anfractuosités m’autorisent à faire cette déclaration : « Il existe un point commun entre les oiseaux nicheurs et moi. » Eux et moi, nous vivons mieux à notre aise dans une architecture de caractère, pleine de trous, que dans une construction lisse et standard. Eux, ce sont des choucas. Je les observe de ma fenêtre.

Au bord du Tarn, on a vu des merles. On a vu une mésange bleue trépassée, probablement estourbie par une branche lors de la tempête de vendredi soir : sa jolie tête intacte, les couleurs aussi. Mais je préfère les animaux vivants. On observe deux rapaces décrivant des cercles gracieux : l’un se pose sur une cime, l’autre s’abat sur quelque chose : quoi ? On s’assoit face à l’île de la Pissotte où vivent les hérons. C’est un tel boucan (des cris, des chants, des coassements) qu’on ne saurait pas dire lequel de ces sons est émis par les hérons. Je ne sais pas s’ils communiquent avec les autres espèces, ou si chacune braille de son côté. Je ne sais pas s’ils se parlent ; mais ils s’entendent, c’est sûr, à moins d’être sourds. J’ai envie d’un lieu où les êtres vivants s’entendent bien. C’est dit naïvement, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. La mission que nous confions à J. et S. ce dimanche participe de ce désir : voter à Paris en notre nom, en notre absence. Choisir la liste qui regroupe des gens différents, mais qui ont su s’entendre pour gagner, parce qu’ils veulent continuer de vivre dans une ville où l’on peut cohabiter. Même quand on est différent, même quand on n’est pas conforme (un compte en banque un peu maigre, des papiers pas très officiels, une façon de vivre en-dehors des clous). Je voudrais qu’il y ait de la place pour tout le monde. J’ai peur des gens qui n’aiment pas les gens. J’avais proposé à J.-E. de visiter Moissac cette semaine, parce qu’il paraît que c’est beau, mais franchement j’hésite. Certes : une ville, ce sont des pierres, et elles peuvent être jolies ; mais ce sont aussi des gens, et je me connais : je ne pourrai pas m’empêcher de penser que les gens de là-bas n’aiment pas les gens. Ou bien : qu’ils ont laissé, avec indifférence, les gens qui n’aiment pas les gens décider à leur place. Mais, peut-on être indifférent, et donc laisser ces gens-qui-n’aiment-pas-les-gens parler à notre place, quand on aime vraiment les gens ? Je ne crois pas. Je crains de ne pas me sentir à l’aise là-bas. Pas dans mon élément. Au niveau de la biodiversité, je veux dire.

J’ai publié sur Instagram la photo du blaireau empaillé, celui de la vitrine de la rue de la Résistance. Quelqu’un me dit : « Glauque. » Je réponds : « J’avoue, je préfère les animaux vivants. » Mais des blaireaux vivants, je n’en vois point, et je me contente de celui-ci. Au Muséum d’histoire naturelle, quelques heures plus tard : je suis épaté par les grosses bêtes, comme tout le monde. Les éléphants, les lions, les autruches. Mais il y a aussi le pangolin (qui se retrouve au cœur d’une sombre histoire depuis quelques mois), l’ornithorynque, des trucs comme ça. Je suis accueilli par A. qui me dit à peu près la même chose : si elle aime ces animaux morts, c’est parce qu’elle aime encore plus les animaux vivants. Les premiers nous aident à connaître les seconds. Et à les faire connaître. Je n’ai pas d’attirance particulière pour les animaux morts (je ne les mange même pas !), mais puisqu’ils sont morts (et c’est bien triste), conservons-les pour qu’ils contribuent à l’édification culturelle des masses. La Muséum accueillait la résidence de création de l’année dernière. Moi, c’est le Pôle Mémoire et ses archives qui m’accueillent. Je n’ai pas de fascination dans l’absolu pour les archives témoignant de la vie des personnes mortes. J’aime ces archives parce que j’aime la vie des gens et, à défaut de garder les gens en vie, j’aime les traces qu’ils ont laissées.

Il y a des calaos qui, quand ils sont vivants, savent décoder les cris des singes cercopithèques. Ces singes craignent les panthères et les aigles : ils crient d’un arbre à l’autre pour avertir du danger. Les calaos craignent les aigles, mais se moquent des panthères. Alors, quand ils entendent « Gare à la panthère ! », ils ne bougent pas ; mais si c’est une alerte à l’aigle, ils détalent. Les singes ne crient pas à l’attention des calaos. Ils ne leur parlent pas. Mais les calaos les entendent, dans les deux sens du terme : ils sont ouverts (disponibles) aux signaux émis par l’autre ; ils savent les comprendre et les interpréter dans leur propre langage. Ils s’entendent pour se protéger de leur ennemi commun. Grâce à ça, ils restent vivants.

Il connaît le truc

La plupart des pièces de la maison, je ne les verrai pas. Mais je sais qu’elles sont nombreuses. J’ai cette intuition, même si je ne connais que ces deux espaces encombrés, que j’identifie comme une cuisine (où les gens se parlent) et un salon (qui sert aussi de bureau). Je sais avec la même certitude qu’il s’agit d’une maison plutôt que d’un appartement, quand bien même je n’en connais pas l’extérieur. Je pense que les fenêtres sont fermées. C’est le soir, seule une lumière électrique nous éclaire, mais étouffée. Nous sommes chez une femme qui aurait l’âge d’être la mère de garçons comme W. ou moi, mais je ne sais pas qui elle est. On vit ici très provisoirement, peut-être pour la journée. Il y a d’autres gens. On s’installe devant l’ordinateur, W. et moi : lui devant l’écran, et moi un peu à côté, pour échapper à la caméra. Je crois qu’il veut que je lui tienne compagnie pendant son entretien professionnel. À un autre moment, j’éprouve le sentiment contraire : que c’est moi qui lui ai demandé s’il voulait bien que j’y assiste, discrètement.

Sur l’écran, on assiste à la fin de la prestation du candidat précédent. Le son est mauvais, je ne perçois que des bribes. Je n’y prête pas beaucoup d’attention, de toute façon, car je bavarde avec W. en même temps. L’image n’est pas cadrée sur les personnes. Elle est filmée de loin, de façon à montrer la pièce dans son entier. Une sorte de salle de classe, mais vide de meubles, à l’exception du bureau où se déroule l’entretien. Tout le reste de l’espace est occupé par des canards énormes, très blancs avec des pattes jaunes, alignés en rangs réguliers. Ils ne bougent presque pas : ils tiennent leur place avec discipline. Ils me semblent irréels, à cause de leur taille anormale, et de leur couleur. Ils me font penser à la basse-cour Playmobil que j’avais, enfant. Le fait qu’ils se tiennent aussi sages m’inquiète (je pense à cette réplique de flic : « Voilà une classe qui se tient sage », mais seulement maintenant que je suis éveillé). Et, au-delà du malaise que j’éprouve, c’est une colère qui commence à poindre. Leur condition me scandalise. Je dis à W. : « Tu vois comme ils sont traités ! On les enferme… et ils obéissent… C’est horrible… » Et lui me répond que cela fait partie du test : « ils » mènent l’entretien ici, justement, pour voir comment les candidats réagissent. C’est pour les déstabiliser, les mettre à l’épreuve. Il connaît le truc, parce qu’il a déjà eu un rendez-vous similaire dans la matinée : il s’agit, ce soir, du deuxième tour. Il est rôdé. Canards ou pas, il ne se laissera pas intimider.

J’ai de la sympathie pour les rongeurs

Une oppression dans la poitrine, est-ce que c’est un symptôme de cette maladie ? Ça peut. Mais moi, c’est le discours du président qui me l’a causée. Et son sourire qui apparaissait à des moments étranges, que je n’arrivais pas à identifier comme plaisants, ni agréables, encore moins amusants. Alors j’ai pensé : « Il se fout de notre gueule. » Fatalement. Je suis resté en colère, jusqu’à faire ce truc : respirer à fond, lentement, pour dissiper le poids qui comprime ma cage thoracique.

Mon petit confort, ça va. Je peux tenir un mois de plus. Mais ce monde là, autour, dirigé de la façon que vous savez : est-ce que j’ai envie de vivre dedans ? Pas tellement. C’est ça qui me fait du mal.

Cela fait vingt ans que J.-E. travaille, et un mois qu’il apprend le télétravail. Cela fait plus de treize ans que je connais J.-E., et depuis ce matin je découvre J.-E. au travail. Je ne comprends rien à ce qui est sur son écran, ni aux choses dont il parle au téléphone avec ses collègues. Ce matin, il me dit : « Viens voir, ça va te plaire. » Sur le site de Dalloz (une maison d’édition que je ne fréquente pas), les dernières actualités sont illustrées par des photos de lapins, à cause de Pâques. Il a raison : ça me plaît.

J.-E., lui, n’aime pas les rongeurs1. Quand nous allions au cinéma de l’autre côté du boulevard Richard-Lenoir, le soir, nous contournions le terre-plein peuplé de souris, pour éviter de les voir courir entre nos pieds. Il explique ça à notre voisine qui vient frapper à la porte, restée dans le couloir pour respecter la distance de sécurité. Elle est venue nous dire qu’elle a une souris chez elle. Elle voudrait savoir si nous en avons aussi. Je dis à J.-E. : « Si on en a une, je l’attrape, et je la garde pour jouer avec. »

Nous n’avons pas de souris, nous, mais peut-être l’appartement du dessous est-il colonisé. Personne ne le sait, car il est vide : le propriétaire ne le loue qu’à des touristes. Il était encore habité par de vrais gens, il y a moins d’un an. Ça me rend fou. En ce moment, pour une fois, ces capitalistes de court-terme font une mauvaise affaire : est-ce que cela me fait plaisir pour autant ? Non. Car l’épidémie n’a aucun bon côté. Tout ce qui peut arriver de bon en ce moment, à cause de l’épidémie, serait meilleur si ça arrivait pour de bonnes raisons.

On entend courir au-dessus de nos têtes. Mais ce ne sont pas les souris, ce sont les petits voisins. Ils se dégourdissent les jambes et ils ont bien raison. Ils sont comme des lions en cage. Je me rappelle le rongeur que je chérissais quand j’étais môme, qui courait dans sa roue toute la nuit : il était devenu accro à la dopamine, ça me faisait de la peine.

Quand je suis sorti, hier, j’ai vu les emballages Amazon qui débordaient des boîtes aux lettres. Quels voisins se rendent donc complices de ça ? L’autre voisine (pas celle avec la souris), va reprendre le boulot parce qu’elle est une travailleuse indispensable. Elle est obligée d’y retourner, n’étant plus malade. Ayant déjà chopé le virus, elle est censée être immunisée. Il a donc fallu qu’elle en bave, puis, à peine reposée, qu’elle retourne à sa place « en seconde ligne », comme dit l’autre.

Moi, je suis derrière la dernière ligne, sagement planqué, enfermé. Ma cage à moi, c’est une prison dorée : elle est petite, mais elle est douillette, et je sais qu’on m’aime. J’aimais aussi le petit rongeur de mon enfance. Il était bien nourri. Il était une petite bête impuissante, il n’était pas libre, mais il pouvait se droguer toute la nuit à la dopamine pour oublier.


1. Sur Twitter, Guillaume et Guillaume me signalent que les lapins ne sont pas des rongeurs, mais des lagomorphes. Ce n’est pas grave, je les aime quand même.