Tu t’appelais Jules, Napoléon, Prosper, et le nom de ton père

Ce n’était pas à Montauban, mais aux Archives de Paris : j’avais cherché cet homme dont on avait perdu la trace. J’en parlais ici, puis . Je n’avais pas appris grand chose de plus.

En vérité, je sais seulement de toi ce que j’ai lu dans les papiers. Tu es né à Épinal. Tu as vécu à Paris, au numéro 1 de la rue des Batailles. Tu t’es marié. Ton témoin s’appelait Adrien, il vivait à la même adresse que toi. Un enfant est né : tu l’as appelé Maurice, Victor, et ton nom. Toi, tu t’appelais Jules, Napoléon, Prosper, et le nom de ton père. Et ce nom-là est aussi celui de ma mère, car c’est elle qui a réuni ces informations : elle a tracé des lignes entre les noms pour montrer qui a enfanté qui. Elle a écrit sous le tien : absent sans nouvelles. Ces mots ne me quittent pas. Mais elle n’est plus là, ma mère, pour me dire où elle a pêché ces mots ; alors j’ai remonté le cours de ses recherches. Tu étais plus jeune que je ne le suis aujourd’hui, quand tu as disparu, l’année où les derniers immeubles de la rue des Batailles sont tombés sous les pioches.

Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu, Le Réalgar

Ce que je n’ai pas trouvé, je l’ai inventé. J’ai écrit à cet homme une lettre, que vous pouvez lire (tant pis pour le secret de la correspondance) et que vous pouvez reprendre à votre compte, pour l’adresser à qui vous voudrez. Une « lettre ouverte », donc, que Daniel Damart publie dans sa collection du même nom aux éditions Le Réalgar. C’est une joie, c’est une fierté d’être accueilli dans cette maison.

C’est un joli objet, dans son habit gris. On peut le commander chez son libraire préféré ou auprès de l’éditeur, sur son site.

Changer la vie (ça parle d’amour)

J’ai deux mails de lui, dans ma boîte, qui datent d’il y a dix ans environ. Dans le premier, il donnait son avis sur une affiche que j’avais dessinée pour le vide-grenier du quartier. Dans le deuxième, il répondait à un message que j’avais envoyé un soir, alors que j’avais remarqué que la porte du local où il travaillait était ouverte : je lui avais signalé l’anomalie et il m’avait remercié. Est-ce que posséder deux mails d’une personne dans sa boîte, c’est connaître cette personne ? Il est mort ce weekend de cette maladie, chez lui (pas à l’hôpital). Si c’est cela, connaître quelqu’un, alors ce virus entre progressivement dans mon intimité. Il contribue un peu plus profondément à changer ma vie.

Peut-on se sentir bien dans un monde où l’appareil le plus efficace est toujours le même : la répression ? Alors que tous les secteurs de l’économie et de l’administration sont en pagaille, alors que nos vies intimes sont abîmées, à la fois séparées et confinées, il y a une seule chose qui se met en place sans obstacle ; alors qu’on ne sait pas encore comment les aides seront distribuées à ceux qui n’ont plus rien pour vivre en ce moment, on a déjà fichu 25 000 amendes, rien qu’à Paris, à ceux qui sont dehors sans attestation, ou parce qu’ils n’ont pas coché la case comme il faut. La circulation de l’argent fonctionne toujours mieux dans un sens que dans l’autre. On savait déjà que la planète serait plus difficilement habitable dans les prochaines années, à force de l’avoir saccagée, et l’on sait maintenant (si on ne l’avait pas encore compris) que les gens qui la peuplent ne la rendront pas plus accueillante.

Quel sens ça peut encore avoir, d’écrire mes histoires dans ce monde-là ? Mes sentiments, mes désirs ? Comment peut-on écrire quelque chose qui ne soit pas politique ? Je suis retombé dans cet abîme (« Tout est vain ») que je connais bien.

Hier soir chez Marie Richeux : Céline Sciamma qui nous dit combien parler d’amour de cette façon-là est un acte politique. Ce midi, dans Les pieds sur terre, j’ai cru reconnaître, derrière la voix, la musique de La poussière du temps. Peut-être me suis-je trompé, mais l’association d’idées a opéré : je l’avais vu à travers mes larmes, tant il était beau, ce film où il n’est question que de sentiments, et où tout est politique.

Ça m’a sorti de l’abîme (où je retomberai demain, naturellement). Écrire Rue des Batailles, c’est politique. Mon personnage choisit certes de disparaître pour les raisons les plus intimes qui soient : il ne se sent pas appartenir au monde qui l’entoure ; ni à son environnement immédiat (les gens qui l’aiment), ni au-delà (la ville). Même si sa présence n’est pas désagréable, elle n’a aucun sens. Alors, quand ç’a assez duré, il s’en va. S’il ne se sent à sa place nulle part, c’est donc à cause de sa constitution spéciale, de son être intime ; certes ; mais c’est aussi parce que le monde est fait d’une telle façon que ce personnage ne peut pas l’habiter sereinement. Il y a une superstructure autour de ces enjeux intimes. Je n’oublie pas que la chose qui désespère le plus mon personnage, c’est d’avoir une postérité. D’avoir agi dans ce monde, d’avoir créé, d’avoir engendré une continuité. Je note dans mon cahier L’œil ébloui (c’est celui que je consacre à la rue des Batailles) : « Il est celui qui observe et qui s’exprime, mais qui ne laisse pas de trace. Il est traversé. Il n’est pas la fin de, mais une étape ; il est de passage. »

« Transformer le monde, a dit Marx. Changer la vie, a dit Rimbaud. Ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. »

André Breton
Librairie La femme renard, Montauban

La lecture des Bandits avec Mathieu est passée sur la web radio de la Cave Po’ cet après-midi. Et sur ma chaîne YouTube, j’ai publié cette lecture. C’est un garçon qui n’a nulle part où aller, et un autre qui lui dit « bienvenue ». Ça parle d’amour. C’est donc politique.

Si la photo est bonne

À nouveau, je choisis un livre presque au hasard (trouvé à la Petite Rockette, jamais entendu parler de lui ni de son autrice). Antonia, de Gabriella Zalapì. Je l’ouvre : il y a des photos en noir et blanc. C’est un journal (presque fictif) : la vie de cette Antonia, reconstituée à partir des traces qu’elle laisse pour elle-même (l’écriture intime). Antonia qui cherche à reconstituer la vie d’autres personnages (ses parents) en regardant des photos (les archives).

Je relis Les présents : « on y est presque ». Il ne s’agit plus que d’intégrer les dernières corrections discutées avec Guillaume, et de m’assurer que tout va bien. Alors je relis, mais tout ne va pas bien. Dans les premières pages : je veux changer plein de trucs. Des détails, mais nombreux. Des adverbes horribles (il y en a trop), des phrases ampoulées. Je simplifie. Et je m’inquiète : est-ce que je vais être le mec relou qui ne saura pas s’arrêter ? Qui voudra encore bouger une virgule la veille du BAT, alors que tout a été confirmé cent fois ? Je poursuis. Dans les chapitres suivants, je trouve moins à redire. Un peu, mais pas trop. Je crois que ça va. « On y est presque. » Il reste cette question en suspens : faut-il la mettre, cette photo ?

Dès le début, j’avais envie d’images. Mais c’était une mauvaise idée : je ne les ai donc pas mises dans le manuscrit. Puis on a parlé, très récemment, de cette possibilité d’insérer une photo ou deux à des moments clé du récit. J’ai dit pourquoi pas. Ça aurait du sens puisque, dans le roman, Théo est habité par des images que je commente à plusieurs reprises – et parce que moi aussi, pendant que j’écrivais, je les avais en tête. Alors, il faudrait en choisir une et la glisser au bon endroit. Seulement si ça raconte quelque chose de plus que le texte. Que ça ne redonde pas. J’en ai trouvé une qui irait bien. Mais, ce qui me chiffonne, c’est que le texte tient tout seul, sans elle. Elle n’est pas indispensable. Est-ce que cela veut dire qu’elle est superflue ? Ce serait presque dire qu’elle est inutile. Et, si elle est inutile, elle est gênante. Que faire ?

Dans Sur la photo, de Marie-Hélène Lafon, le personnage de Rémi regarde des photos. Mais les photos ne sont pas montrées au lecteur. Il les classe, pour se souvenir. Pour écrire leur histoire. Cette activité est décrite à partir de la moitié du livre. À cette étape, le lecteur choisit de reconsidérer tous les fragments déjà lus (les flashbacks constituant ce récit, retraçant la vie de Rémi de manière non chronologique) comme des souvenirs recomposés par la mémoire même de Rémi. Toutefois, la narration reste à la troisième personne. Et le point de vue, distant. Les scènes de l’enfance sont racontées sans entrer décrire les émotions de Rémi. Il n’y a pas de psychologie. On ne sait pas quel rôle ces anecdotes joueront dans la vie de l’homme. Il pourrait se remémorer ces déceptions, ces frustrations, comme des épisodes anodins, cristallisés par les années. Comment savoir si, au contraire, elles ne sont pas restées gravées comme des blessures ouvertes ? À la fin, Rémi choisit de disparaître. On ne nous dit pas pourquoi : c’est à nous d’interpréter, maintenant, tous les épisodes de sa vie à l’aune de ce dénouement – ou pas.

Antonia, elle, écrit son journal. Alors le récit est linéaire, et nous sommes plongés dans son intimité. Aucune anecdote ne peut être perçue autrement que comme un événement grave, violemment émotionnel – qui nécessite d’être confié à ce journal. Les photos insérées dans le récit sont parfois décrites précisément ; d’autres fois, leur sens n’est pas explicité. Seules ces photos jouent ce rôle ambigu : elles seules se prêtent au jeu de l’interprétation du lecteur. Le texte, lui, est univoque. Antonia perçoit sa vie comme un enfermement, et il est certain que ça ne pourra pas durer ainsi. Quelque chose va devoir se passer. Moi, lecteur, j’éprouve cette nécessité. Une tension. Mourir, peut-être. Ou bien : partir. Disparaître. Antonia note dans son journal : « Comment fait-on pour quitter son fils, son mari décemment ? Dois-je écrire un mot à Arturo ? »

Dans un de mes projets pour Rue des Batailles, j’ai écrit : « Il s’agit pour Jules de quitter la vie que les autres lui connaissent, en laissant le moins de dégâts possible derrière lui. »

Gabriella Zalapì, Antonia

J’ai lu ce livre à cause des Présents. À cause de la photo. Et, comme l’autre fois, je me retrouve piégé par la fin, c’est-à-dire : jeté vers Rue des Batailles. À la fin, le personnage disparaît, laissant l’enfant. Tous les livres finissent donc ainsi ?

Non. Les présents ne finissent pas ainsi. J’ai terminé ma relecture, laissant un point d’interrogation à la fin du chapitre 17 : « Photo ? » L’idée d’une photo est une bonne idée. Et cette photo-là est bonne, j’en suis certain. Mais la question n’est pas seulement de savoir si l’idée est bonne, et si la photo est bonne. Mais si cette photo est la bonne.

On a voyagé dans le temps (alors on a fait des selfies)

Clovis débarque dans cette bonne ville de Saint-Denis pour visiter la basilique et la tour Pleyel. Tout à coup, une soucoupe volante se pose devant lui. Tellement il est choqué, il tombe dans les pommes. Il se réveille quelques siècles plus tard : la soucoupe a été reconvertie en amphithéâtre. Quel genre de spectacle y donne-t-on ? On ne sait pas : il s’évanouit de nouveau. Lorsqu’il retrouve ses esprits, en 1998, cette soucoupe a encore changé de fonction : l’équipe de France de foot y joue contre le Brésil et gagne la Coupe du monde. Clovis est heureux comme tout : il se réjouit pour son peuple.

Pendant notre visite guidée du mois dernier, on avait vu des lieux en reconversion, une ville en mouvement. Ce matin, on a donc écrit sur ce thème : la transformation.

À la table d’à côté, on se place un peu plus loin dans le futur. La mode du football est terminée (utopie ou dystopie ? les lecteurs décideront), alors le Stade de France est devenu un cirque.

J’avais pris plaisir à dessiner ces bâtiments : le stade, le théâtre, des barres d’immeubles, la gare de Saint-Denis, la tour Pleyel – afin qu’ils ajoutent dessus des détails de leur invention, qu’ils écrivent une histoire. Personne n’a choisi mon dessin du siège de L’Humanité : je m’étais pourtant embêté à représenter les courbes d’Oscar Niemeyer, c’était coton. Tant pis.

À la Cité de l’architecture, la guide a dit : « On va voyager dans le temps ». Elle a commencé par les cathédrales gothiques : c’est pas bête, comme idée, parce qu’ils sont calés en cathédrales gothiques, nos sixième de Saint-Denis. Ils les appellent toutes des basiliques, à cause de la leur, qui est cathédrale et basilique à la fois. Mais, la maquette qu’on observe ensemble, c’est celle de Laon.

« Elle a huit cents ans, dit la guide.
— Huit cents ans !
— La vraie cathédrale, je veux dire. La maquette est récente, elle est de 2007.
— On n’était pas nés en 2007. »

Un coup de vieux. Ce que nous appelons « tout neuf », nous les vieux, c’est plus ancien que la durée de leur vie à eux, les mômes. De l’histoire ancienne.

On a vu le Paris haussmannien. « Ça vient d’Haussmann–Saint-Lazare ? » On a vu l’appartement témoin de la cité Radieuse. « J’ai le même balcon chez moi. » On a parcouru des époques, des villes.

En sortant, j’avais la tête comme une citrouille. J’ai voulu me balader un peu. Je me suis dit : « Ce n’est pas tous les jours que je suis dans ce quartier ». J’ai voulu en profiter pour voir l’avenue d’Iéna, à cause de la rue des Batailles qui n’existe plus, mais qui se trouvait là autrefois. Un voyage documentaire, en somme. Mais aussitôt, je me suis rappelé que je n’aimais pas ce quartier : j’ai pris l’avenue d’Iéna, et je n’ai pas aimé ça. Et puis : quel décalage, après Saint-Denis ! Ces avenues hautaines, glaciales. Ce midi, au collège, monsieur P. et monsieur G. (continuons de les appeler ainsi) m’ont conseillé les bouis-bouis du coin. Eh bien, ce soir, après le musée, j’avais un petit creux. Mais, rue de Chaillot, point de boui-boui.

J’oubliais : ils ont vu la tour Eiffel, les sixième. C’est un événement ! que dis-je ? c’est une fête. Ils ont fait des photos. Je n’avais pas ce genre d’appareil, moi, à leur âge : les photos, c’était dans ma tête. Mais je me souviens, pendant une sortie scolaire, avoir acheté une tour Eiffel en porte-clé. Eux, ils en ont acheté plein. Ils ont discuté les prix. Il en existe de toutes les couleurs. Il y a même un garçon qui a dégoté une tour Eiffel bleu électrique, exactement le même bleu que son survêt’. C’est la classe ou c’est pas la classe ?

À tu et à toi

Le projet est dans ma tête, j’y pense, mais je n’ai pas commencé à l’écrire. Je me disais : il faut d’abord que je sache mieux où je veux aller. Quitte à m’apercevoir en cours de route (voire : quand tout sera fini) que je n’ai pas été dans la direction que je prétendais suivre. Cela n’a pas d’importance, de dévier sa trajectoire. Au contraire : ça justifie l’écriture. Si on n’apprend pas pendant qu’on écrit, si tout est déjà connu avant, à quoi bon écrire ? N’empêche, je ne me vois pas commencer Rue des Batailles maintenant. D’abord, en savoir plus sur mon personnage, mieux le comprendre. Mais, pour en savoir plus, il faut écrire : on n’en sort pas. On se mord la queue.

J’ai lu Lettre ouverte à celle qui viendra à son heure sans qu’il soit besoin de la sonner, par Raymond Penblanc. Puisque c’est une lettre, c’est écrit à la deuxième personne : c’est adressé. Le ton m’a plu. J’ai réalisé que je n’avais jamais écrit à la deuxième personne. L’un des livres que j’aime le plus (Un homme qui dort) s’adresse ainsi à son personnage, et c’est troublant, car son personnage, lui, ne parle à personne. C’est l’auteur, ou le narrateur, qui lui parle tout du long, à ce personnage qui ressemble drôlement à l’auteur. Et c’est moi, lecteur, qui recueille ces paroles adressées à un autre, moi qui les reçois comme si c’était à mon oreille qu’elles étaient prononcées. Le procédé serait facile, peut-être ; comme tous les procédés, il s’agit de l’employer bien. Cette histoire de Rue des Batailles me pose cette question : je suis tenté de m’identifier au personnage, comme je le fais presque à chaque fois. Mais avec lui, je dois m’abstenir, car il est censé être l’inverse de moi. Il m’est étranger : c’est ce que je prétends. Je me donne ce but d’apprendre à le connaître mieux, en l’écrivant. Et quand je dis l’inverse, ça ne veut pas dire le contrairel’inverse, comme le reflet dans le miroir : le même, mais différent.

Je commence une version courte de Rue des Batailles. Une nouvelle qui doit être très narrative, condensée. « Électrique », comme dit Guillaume dans la marge d’un chapitre des Présents. Et je dis « tu » à Jules. Je lui parle, je lui écris une lettre. Ça me plaît. Ça m’oblige à tenir ce Jules à distance : si je lui dis « tu », ça sous-entend qu’il existe un « je ». Nous sommes deux personnes distinctes. Face à face. Deux reflets, peut-être.

J’ai acheté Planètes, le livre de Mario Cyr qui a eu le même prix que moi l’autre soir. J’aime les quelques mots de lui que j’ai déjà lus : j’étais un peu intimidé de lire ce livre, alors, car je voulais l’aimer autant. Et je l’aime (plaisir plus grand encore quand il comble une attente). Et il est écrit à la deuxième personne. Est-ce un hasard ? Une coïncidence ? Un « alignement de planètes », comme j’aime le dire parfois (et ce serait à propos, vu le titre du livre) ? Le « tu » de ce livre-là est un homme dont on ne sait pas grand-chose. On le découvre par petites touches, petites pièces délicates d’un puzzle qui s’assemble sans se presser, mais qui s’assemble pourtant très vite. Étrange sensation du temps : suspendu et rapide à la fois. À la fin des quatre-vingts pages, on ne sait toujours pas grand-chose de lui, mais on sait tout. L’essentiel – les émotions, les sentiments. Les sensations.

J’écris ce texte bref en décidant qu’il serait bref. J’arrive bientôt à cette étape délicate : Jules quitte Paris. L’épisode est véridique (dans le sens où, dans la vraie vie du vrai Jules, déchiffrée dans les archives, il y a cette incursion en Espagne). Le truc, c’est que je ne sais pas ce que j’ai envie de lui faire faire, dans ce voyage. Je ne sais pas si c’est important. Je peux supprimer cette anecdote : faire comme s’il n’était jamais parti. Ou bien, je peux développer ce voyage pour en faire une épopée capitale dans l’évolution du personnage : une parenthèse initiatique. C’est tentant, puisque c’est suggéré par la biographie du gars. Mais, ai-je vraiment envie de ça, moi ? Dans L’épaisseur du trait, on part à Rome ; dans Les présents, on part dans ce village breton. Ça commence à bien faire, les voyages initiatiques. Je crois que, pour l’instant, l’Espagne, je m’en fous. Dans ce texte bref, je ne peux pas tout dire : l’Espagne passe à la trappe.

L’usine Cail-Derosne, rue des Batailles, après l’incendie (Anonyme, 1865)

« Le détail et le flou, le clamé et le tu ». C’est Mario qui m’écrit cela. Dans mon histoire, je m’efforce de choisir ce qui doit être détaillé (cinq minutes de vie qui occuperont toute une page), ce qui doit rester flou (ce voyage, dans une ellipse). Ce qui advient de Jules, ce sera encore moins visible que si c’était flou : ne rien en dire, le garder tu. Et lui dire « tu », à Jules.

Je préférais la mettre en abyme

« Je suis venu, déjà, il y a quelques mois, pour chercher la case de Maurice. Maurice est mort en 1934, il est un de mes ancêtres, et aussi le fils de Jules. Jules, c’est celui qui habitait dans la rue des Batailles, qui a disparu sous le Second Empire. Jules, qui a disparu à son tour sans laisser d’adresse, et dont l’acte administratif qui fait état de sa disparition a disparu, lui aussi, des rayonnages des Archives. Une histoire de trou, de manque. Une mise en abyme : ça m’avait plu. Maurice, je suis tombé sur lui comme ça, sans vraiment chercher. Il est né à Madrid, et j’ai vu qu’on l’avait mis dans une case du columbarium en 1934. J’aime bien le columbarium du Père-Lachaise, ces vies rangées, bien quadrillées. J’aimerais bien, un jour, être rangé moi aussi – dans la case 381, à côté de Georges Perec. Ce serait chouette. Et puis non : car, en fait, ce qui est beau, c’est que Georges Perec soit là avec sa famille et que, à sa droite, il y ait un mur : une impossibilité ; et, à sa gauche, une case vide. Une absence. Une case vide dont le numéro même est effacé : on peut seulement le déduire, en observant la succession dans lequel il s’inscrit – et je pense à l’enseigne de coiffeur dans la rue Vilin, qui s’efface, puis réapparaît. Cette case vide, c’est une œuvre d’art, il ne faudrait pas l’occuper. »

« Je cherchais la case de Maurice. Maurice lui-même, je me doutais bien qu’il n’y serait plus : depuis 1934, il aura été remplacé plusieurs fois. Son numéro, c’est le 8253. Alors, j’ai suivi l’ordre, en partant de Georges Perec : mille, deux mille, trois mille… Arrivant au bout du quatrième côté du columbarium : la case numéro 7030. Ah, bon ! Alors je me suis dit : il est en dessous, Maurice. J’ai descendu le grand escalier pour accéder dans l’antre sombre. Là, dans les niveaux inférieurs, ça va jusqu’à vingt mille, si ce n’est pas trente mille. J’ai regardé les lettres désignant les allées, commençant par l’allée A. Et la première case de la série A portait le numéro 8441. Oui, le 8441. Alors que Maurice, lui, est le 8253. C’est-à-dire qu’il est situé après la dernière série du rez-de-chaussée, mais avant la première série souterraine. Il est dans la série manquante. Si ce n’est pas une mise en abyme, ça ! Maurice, le fils du disparu, traîne une malédiction derrière lui. La rue des Batailles : rayée de la carte. La série des 8200 au columbarium : rayée de la carte. Je m’abîmais dans ces pensées quand j’ai vu un gardien, faisant sa ronde sous la lumière blafarde du premier sous-sol. Un espoir ! Il va m’aider. Je m’approche, je lui expose ma quête. Il me regarde avec intérêt, avec bienveillance même, puis il exécute quelques signes pour me signifier qu’il n’entend pas, et ne parle pas non plus. Un sourd-muet. C’était trop – trop beau pour être vrai. »

Voilà ce que j’ai expliqué à B., ce matin. Il m’a écouté, il a souri, et il m’a répondu qu’il ne connaissait pas par cœur la numérotation du columbarium, mais qu’il était probable que les cases numérotées de 7031 à 8440 fussent celles de la crypte.

« La crypte ? me suis-je exclamé, pressentant déjà de nouveaux mystères.
— Oui, la crypte. On y descend par le coin de la 88e division, un escalier depuis l’extérieur du bâtiment. »

Et je suis reparti au fond du cimetière, et j’ai trouvé la porte creusée dans l’enceinte du columbarium, et je suis descendu. Dans la case de Maurice, il y avait quelqu’un d’autre, naturellement. J’étais content de la trouver enfin, cette case, mais un peu déçu aussi. Elle existe donc ! C’est pour cette raison, sans doute, que je ne suis pas scientifique : je n’avais pas tellement envie de résoudre mon énigme, je préférais m’inventer une histoire. Et : envie de la mettre en abyme, cette histoire, en même temps que je la mettais en case.