Antonin Crenn

Un homme a disparu

Un homme a disparu en 1869. On ne sait même pas s’il a disparu en octobre ou en novembre de cette année. Comment est-ce possible, de ne pas savoir quand il a disparu ? Sait-on seulement, au fond, ce que veut dire disparaître et, donc, à quelle date se produit ce phénomène de disparition ? Doit-on prendre en compte la date de la dernière fois où cet homme a été vu ? (Mais alors, la personne qui a vu l’homme devrait pouvoir se rappeler s’il l’a vu en octobre ou en novembre, non ?) Ou bien a-t-on considéré comme plausible que cet homme ait vécu normalement en octobre ou novembre (sans qu’on l’ait vu vivre ainsi), puis qu’on a de bonnes raisons de penser qu’il a quitté la vie normale à ce moment-là, pour vivre désormais à la manière disparue ? Est-ce que cela signifierait, alors, que mener une vie normale (qu’est-ce que ça veut dire ?) sans voir personne, sans en informer personne, n’est pas une chose inquiétante ? mais que mener un autre genre de vie (lequel ? on n’en sait rien) dans un autre endroit, ce serait : disparaître. Ce doute, là, ce « octobre ou novembre », je ne le comprends pas.

Ces cinq lignes (plus les deux autres que j’ai masquées, parce que c’est pas la peine de donner, ici, son nom) sont les seules que j’ai lues au sujet de cet homme. La seule chose que je sais de lui, c’est qu’il a disparu et que, dix-sept ans plus tard, on ne sait toujours pas où il est – au point qu’on finit par le déclarer « absent » pour de bon, c’est-à-dire mort jusqu’à preuve du contraire (genre : le colonel Chabert, qui était absent puis qui ne l’était plus). Je ne l’ai pas vue, la preuve du contraire. Alors, la seule chose que je sais de lui, c’est qu’on ne sait rien.

Je me suis dit : je pourrais essayer d’en savoir plus. En lisant le jugement lui-même, peut-être trouverai-je quelques détails de plus. Je suis allé hier aux Archives de Paris avec cette intention.

J’arrive aux Archives. On m’explique comment ça marche. Pour savoir où chercher le jugement qui m’intéresse, il faut consulter les répertoires alphabétiques et les rôles, afin de savoir quelle chambre a jugé mon affaire. Les répertoires ? Ah, oui, mais pour 1886 ils n’existent pas, les répertoires. Le guide d’aide à la recherche précise même (je copie) : « Pour la période 1882-1896, il est impossible de retrouver la date d’un jugement puisque les répertoires sont en déficit de 1882 à 1896 et les rôles de 1881 à 1889 » (comprendre : les répertoires et les rôles en question ont, au choix : été chouravés par un fétichiste, péri dans un incendie, fini dans l’estomac d’un rongeur).

« Vous allez devoir consulter les jugements de toutes les chambres, alors (il y en a huit). Heureusement, la date, vous l’aviez déjà, vous. Sinon, c’était juste impossible, c’était l’aiguille dans la botte de foin. »

Je consulte donc les huit grimoires, calligraphiés par de soigneux greffiers. C’est long, mais ce n’est pas désagréable à faire (au contraire). En ouvrant le huitième, je me dis : ce sera dans celui-là. Eh bien, non. Chou blanc (marrant : plus haut, j’ai écrit : chourave). Bredouille. On m’explique que ces registres-là sont les jugements sur papier timbrés, mais que d’autres décisions étaient consignés dans un autre registre, celui des jugements avec assistance. Si ça se trouve, le décision que je cherche a été rendue dans ce cadre. Mais, pour l’année qui m’intéresse, le document est manquant. Comprendre : détruit par un incendie ou par les dents d’un rongeur, allez savoir. Disparu, quoi.

Cet homme a laissé des traces derrière lui, nécessairement, quand il a décidé de quitter la vie normale – car, oui, j’ai décidé qu’il l’avait décidé. En fait, non, je ne l’ai pas décidé encore, c’est plus compliqué que cela. Ce qui m’intéresserait sûrement, c’est de ne pas trancher cette question. De maintenir le flou. Non pas à la manière d’un mystère à élucider, mais comme une chose qui, tout en étant capitale, n’aurait finalement pas d’importance. Je voudrais me projeter dans l’imaginaire des autres (de ceux à qui cet homme manque) et tenter de rendre compte de ce qui se passe dans leur tête : il serait question de l’absence, évidemment, et à la fois de cette sorte d’indifférence face à cette question (est-il parti volontairement ? on ne sait pas). Il a disparu, c’est tout, et c’est déjà beaucoup. C’est assez.

Il y a un peu de cette question dans Les présents, mais je ne veux pas la creuser plus profondément. C’est pour cela, sûrement, que je commence à penser à Rue des Batailles : penser maintenant à ce que je mettrai là-dedans, ça peut être un garde-fou contre la tentation de mettre ça, déjà, dans Les présents. J’ai assez à faire avec Les présents, inutile de charger la barque encore plus. Ce que j’écris ici, ce matin, c’est précisément ce que j’ai expliqué à T. hier après-midi en sortant des Archives. Je lui ai expliqué mes projets comme s’ils étaient déjà des projets, alors qu’en réalité je les formulais (je leur donnais forme) en même temps que je lui parlais – je donnais du sens à ces idées confuses, grâce à son écoute et à ses questions, et aux choses qu’il m’a dites sur lui, sur ses projets à lui, sur ses doutes. Je lui ai dit, vers la fin : « Je ne sais pas si je poursuivrai mon enquête parce que, au fond, l’histoire de cet homme m’intéresse peu ; j’ai déjà suffisamment de matière littéraire, et c’est cela seul qui compte ». Il m’a répondu : « Je suis sûr que si, tu vas continuer ».

Évidemment, je vais chercher encore un peu. Et tant pis si je ne trouve rien. Ou tant mieux. Un homme a disparu. Cet homme a laissé des traces derrière lui, nécessairement. Et si ces traces ont disparu aussi, alors, la seule chose qui restera de lui, c’est sa disparition.

Noms de lieux : les plans

On dit parfois (par exemple, quand on est parisien et qu’on est paumé au fin fond de la campagne) : « je suis dans le trou du cul du monde ». Certains le disent, en tout cas. Eh bien ils ont tort. Parce qu’en fait, le Trou du Cul n’est pas à la campagne, mais à quinze minutes de Paris par la ligne 13 : à Saint-Denis. Plus précisément : le lieu-dit Trou-du-Cul est à l’emplacement (approximatif) de l’IUT et du CROUS de Saint-Denis. Maintenant, vous savez. Je ne sais pas si je pourrai montrer ça aux élèves du collège Elsa-Triolet avec qui je travaillerai l’année prochaine – c’est intéressant, pourtant, l’histoire des noms de lieux. Ça leur plaira.

Ce n’est pas du tout ça que je cherchais, en fait, au centre de documentation du pavillon de l’Arsenal. J’ai digressé, je suis tombé sur Saint-Denis. Ce que j’aurais voulu, ils ne l’avaient pas : des photos de la rue des Batailles. Leur photothèque est géniale (moi, je m’y plais), mais on n’y trouve que des photos du vingtième siècle (c’est déjà pas mal).

J’ai de bonnes raisons de m’intéresser à la rue des Batailles – et en particulier à l’immeuble du numéro 1 – mais je ne vous les dis pas : ces raisons sont encore confuses et je ne crois pas que ça m’aiderait de vous en parler. Au pavillon de l’Arsenal, j’ai trouvé ce plan-là dans un bouquin (Petit Atlas pittoresque des 48 quartiers de la ville de Paris, par A.-M. Perrot, en 1834).

Ça peut paraître curieux que je m’intéresse à une rue du 16e arrondissement, qui a disparu à la fin du Second Empire quand on a tracé l’avenue d’Iéna en plein dedans, parce que c’est un quartier que je fréquente très peu et que je connais mal. Pour le connaître mieux, je me suis fait une collection de plans magnifiques, photographiés à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. C’est bien, mais ce n’est pas assez. Ce que je voudrais, maintenant, c’est tout savoir sur cette maison-là, au numéro 1 :

Alors, si par hasard (on peut rêver) vous savez quoi que ce soit sur cet immeuble (une photo, oh oui, une photo !) ou sur les gens qui l’ont habité avant qu’il soit démoli (en gros, vers 1865), dites-le-moi. Vous serez gentils.

Dans le monde dans lequel on vit

Avec J.-E., on voulait partir, se tenir « loin » de tout ça. On s’est pris au mot et, au prix d’un calembour idiot, on a choisi d’aller au bord du Loing. Revoir Moret-sur-Loing. Partir loin, pour garder le monde à distance. S’en échapper. C’était notre intention, oui. Comme si « le monde » c’était forcément la ville où nous vivons et que, la campagne, c’était loin du monde. Il faut nous excuser, c’est naïf. Mais, la naïveté ne fait pas de mal, dans le monde dans lequel on vit.

Avant de prendre le train, on est passé à la supérette parce que, dans le monde dans lequel on vit, elle est ouverte le dimanche matin. On a pris de quoi pique-niquer : du pain, du fromage, deux tomates. La caisse normale est fermée, le dimanche (vous ne le saviez pas ; nous non plus), il faut utiliser les machines. On ne sait pas comment ça marche, et un employé est là pour nous l’expliquer ; manque de chance, la balance est en rade et on ne peut pas peser les tomates. Alors, plutôt que d’utiliser la balance de la caisse normale, le monsieur insiste pour faire démarrer celle de la caisse soi-disant automatique : c’est-à-dire que, plutôt que d’assurer la fonction de caissier derrière la caisse-qui-marche, il épuise son énergie à faire fonctionner la caisse-qui-est-censée-fonctionner-sans-caissier. En vain. On part donc sans les tomates, et sans avoir compris la logique qui préside aux destinées de ce monde. Puis, pendant qu’on essaie de trouver du sens à notre pauvre aventure, en descendant la rue de Lyon vers la gare, un rugissement pénible déchire le ciel : ce sont les avions du 14-Juillet. Ils se succèdent au-dessus de nos têtes, par grappes de trois ou de cinq, ils volent si bas qu’on en distingue chaque détail. C’est absolument effrayant : en moi, ce bruit-là retentit comme une menace. De la même manière que ces soldats en armes au coin des rues et dans les gares, ces avions de chasse qui viennent frôler la ville sont, ni plus ni moins, qu’un aperçu minuscule de ce qu’on verrait, de ce qu’on entendrait quand ce serait la guerre. Une angoisse. Mais, pour la plupart des passants qui passent, passifs, impassibles, cette menace leur passe (littéralement) au-dessus de la tête. La tête, ils la lèvent le sourire aux lèvres, ils s’émerveillent, ils prennent des photos. Moi, j’avais la même tête en Vendée, quand je la levais pour observer le vol d’une cigogne, d’un héron. Et je prenais des photos, aussi. Émerveillé. Voilà le monde dans lequel on vit.

Moret, ce n’est pas si loin : une heure après Paris, on a déjà les pieds dans le Loing. C’est joli, Moret, et ça dépayse drôlement. C’est cela qu’on entend par « s’échapper de Paris ». Il fait beau, la rivière court tranquillement sur des cailloux ronds, ça clapote entre les arches du pont, au pied des murs de la ville. La dernière fois que nous sommes venus, j’avais été trop frustré de ne pas m’y tremper – les gosses pataugent et se baignent, et même des gens qui ne sont pas des gosses font la même chose – alors, cette fois, j’y vais. Le truc, c’est que je n’ai pas de maillot, évidemment. On est tout de même en ville : est-ce que ça se fait, de retirer bêtement son short et son t-shirt, et de se mettre à l’eau en caleçon ? Tout le monde verra que je ne suis pas un plagiste organisé, avec maillot et serviette (voire : avec chaussures en plastoc pour les cailloux), mais juste un mec en caleçon qui n’a pas résisté à la tentation de se tremper. Tout le monde le verra, oui, si le monde veut le voir – mais le monde s’en fout, évidemment. C’est aussi ça, le monde dans lequel on vit : c’est des gens qui sont bien contents de barboter dans le Loing et de se sécher au soleil, et qui se fichent pas mal de savoir si, en sortant de l’eau, je vais remettre mon short sec sur mon caleçon mouillé, ou si je vais procéder à un échange rapide en mode furtif.

Après ça, on suit le chemin de halage face à Saint-Mammès – où j’ai pris cette photo de la Seine juste après que le Loing s’y est mêlé – puis ce sentier dans la forêt, et on attrape de justesse le train de Paris. En sortant de la gare : il nous faut du pain pour demain matin. Et la boulangère de la rue de Charenton, que fait-elle ? Elle nous offre deux pains au lait, comme ça, cadeau, « pour le petit déjeuner ». « C’est ça ou je les jette », elle dit. Parce qu’il est tard. Il existe donc, le matin, des supérettes où on refuse de vendre des fruits parce que la machine-qui-remplace-les-caissiers est en rade ; mais il existe aussi, le soir, des boulangeries où on offre le petit déjeuner : il est comme ça, le monde dans lequel on vit.

Ils ne savent même pas que ça existe

À la terrasse de ce café rue Dupetit-Thouars, quasi en face de mon école (et ça ne me rajeunit pas), on a parlé de Saint-Denis. Je rencontrais M. et J.-E. : le duo avec qui je vais travailler là-bas. Non. Ça ne va pas. Je ne peux pas écrire « je rencontrais J.-E. », parce qu’on n’y comprendra rien : quand je nomme les gens par leur initiale, par exemple « R. », ça peut vouloir dire aussi bien R., qui a huit ans et qui habite Charenton, que R., qui en a quarante-et-quelques de plus et qui vit en Californie. Et ça n’a pas d’importance, pour vous : R. ou R., c’est kif-kif. Mais « J.-E. », ça ne peut vouloir dire que J.-E., et personne d’autre, parce qu’il n’existe qu’un seul J.-E. sur cette terre et que, depuis le temps que je partage sa vie, ça semblerait absurde de dire, comme je viens de le faire : « je l’ai rencontré hier ». Car le J.-E. d’hier, c’en est un autre. Il va donc falloir que je lui trouve d’autres initiales, si je veux reparler de lui plus tard. Sinon ça ne marchera pas. Il y a quelque chose en moi qui crie au scandale, si un autre que le mien s’appelle J.-E. aussi. Je réglerai cette question une autre fois.

J’ai donc rencontré, hier, les deux personnes avec qui je travaillerai à Saint-Denis, pour un projet avec les mômes d’une classe de sixième du collège Elsa-Triolet. On est sur la même longueur d’onde, on dirait, c’est-à-dire tout excités par ce projet. Moi, mon rôle : les faire écrire. Ils vont inventer une histoire, on va faire un bouquin ensemble, ça se passera à Saint-Denis. Quant à M. et au prof (pardon, mais je n’ai pas encore trouvé comment le nommer : ça viendra, promis), ils leur ont concocté un programme qui donnerait presque envie de retourner au collège (en vrai, non, parce que les années collège, c’est l’enfer). Des visites, des spectacles, une mobilisation de tout le monde à chaque instant : ils ont une chance de ouf, ces mômes. Ils ne le savent pas encore. C’est ça qui est drôle : on a parlé d’eux, hier, alors qu’ils ne nous connaissent pas ; ils n’ont même encore jamais mis les pieds dans ce collège, si ça se trouve. Et ils ne savent même pas que j’existe.

Alors, pour la peine, j’ai choisi ça pour illustrer ce billet. Un bout de ce plan – un de mes plans à moi, qui ne sait même pas qu’ils vont exister un jour, ces mômes, parce qu’il date de 1961. Vous voyez, Paul Éluard était déjà là, mais Elsa Triolet – qui fait le coin de Paul Éluard (plutôt : dont la rue-qui-porte-son-nom fait le coin de la rue-qui-porte-celui-de-Paul-Éluard, vous aviez compris) – n’existait pas. Alors, le collège Elsa-Triolet, encore moins. Mais, sur ce plan, il y a encore le Croult. Oui, le Croult. Maintenant, c’est la rue Maurice-Thorez, et la rivière passe en dessous. Faut connaître, quoi, on ne peut pas le deviner. Savent-ils seulement que ça existe, le Croult, les mômes de Saint-Denis ? Je suis sûr que non. Voilà sur quelles bases on part, alors : je ne les connais pas, ils ne me connaissent pas. Ils connaissent Saint-Denis mieux que moi, à leur manière, évidemment, mais je sais des trucs qu’ils ne savent pas. Ils ont un prof super, mais ça non plus ils ne le savent pas encore. Et on a parlé d’eux, hier. Voilà, c’est tout – et c’est déjà un bon départ.

La beauté du geste

Pourquoi j’ai aimé lire City of Glass. Parce qu’on me l’avait recommandé, évidemment, et parce qu’il y a des thèmes qui me plaisent là-dedans (la ville, les fantômes). Mais surtout parce que j’ai aimé la fin : le roman (qui ressemble à s’y méprendre à une enquête) se termine sans que l’enquête soit terminée. Des pistes ont été esquissées, voire carrément explorées, et n’ont abouti nulle part. Pourquoi le personnage principal a-t-il été confondu avec un certain Paul Auster, détective privé, alors que le Paul Auster en question est écrivain et n’a jamais entendu parler de l’autre ? On ne le saura pas. Où Peter et Virginia sont-ils partis ? et ont-ils disparu volontairement ? On ne le saura pas. Qui s’est occupé de ravitailler Quinn dans l’appartement après qu’il s’y est retranché comme Robinson ? On ne le saura pas. Et surtout, surtout, surtout : le dessin formé virtuellement sur le plan du quartier (et dans l’espace de la ville) par les parcours effectués par le vieux (le tracé de ces parcours dans les rues orthogonales, formant le contour des lettres de l’alphabet) : est-il intentionnel ? est-ce réel, ou est-ce une illusion ? est-ce le fantasme du personnage, ou celui de l’auteur ? (J’ai pensé, à mesure que les lettres apparaissaient, que l’une d’elles « aurait la forme, depuis longtemps prévisible dans son ironie même, d’un W », à cause de la dernière phrase de La vie, mode d’emploi, mais ça, c’est une manie à moi). On ne le saura pas.

Cela me rassure. Que ce bouquin s’autorise à faire ça. Parce que moi non plus, je n’ai pas envie de régler les problèmes, de faire aboutir toutes les pistes, de découvrir la vérité, de dévoiler les secrets. Ces épisodes, je les lis avec plaisir (ou avec intérêt) pour ce qu’ils sont, et non comme des moyens de parvenir à un résultat. Je me fiche pas mal de leur fonction utilitaire. Ça ne veut pas dire pour autant qu’ils soient gratuits, qu’ils ne signifient rien. Au contraire : ils sont signifiants pour eux-mêmes, d’une part, et pour la place qu’ils occupent dans l’esthétique du récit, d’autre part. Ils ne font pas avancer le schmilblick, comme le feraient des étapes strictement fonctionnelles qu’on pourrait oublier au fur et à mesure qu’on atteint l’étape suivante. Ils participent de la construction d’une pièce plus grande qu’eux, dont chaque brique est aussi intéressante en soi. Et le puzzle complet, quand il est achevé, eh bien, il ne sert à rien. Il est là, c’est tout. Pour la beauté du geste.

Je pense à ça, là, parce que j’ai besoin de trouver du sens à chaque chose que je fais, sous peine d’être frappé aussitôt d’un ennui mortel. Et, à la fois, je n’aime pas trouver une fonction à ces mêmes choses. Je dois me débrouiller entre les deux, trouver une place.

Hier, J. et moi avons visité la librairie italienne de San Francisco, à North Beach. Je voulais lui faire connaître Mario Rigoni Stern, parce que ses livres auraient parlé à J. et à son amour de la montagne. Le libraire n’avait pas ces livres : on en a achetés d’autres. Puis, on a déjeuné à côté, tous les deux, et on s’est amusés à parler italien. Pourquoi on fait ça, J. et moi ? C’est curieux, ce plaisir qu’on a de baragouiner dans cette langue, alors qu’elle n’est ni la mienne, ni la sienne. Quand j’ai rencontré J., c’était déjà de ça qu’il était vachement question entre nous : R. m’avait présenté à J. parce que je serais une occasion pour lui de parler français — il avait appris la langue sans raison, pour le plaisir, comme il l’a fait ensuite pour l’italien. Je ne suis pas aussi passionné que lui, mais tout de même : je l’ai apprise, cette langue, alors que je n’ai pas besoin du tout de la comprendre, car les seuls amis que j’ai en Italie (A. et G.) parlent parfaitement la mienne. Je l’ai fait parce que c’était une manière de m’amuser et, surtout, d’éprouver des émotions différentes. De donner du sens à mes séjours dans ce pays. D’échapper à l’errance touristique, à la contemplation vaine et plate. D’énoncer des faits, des idées, dans une esthétique différente. C’était un projet esthétique, oui, je n’ai pas peur des mots. Hier, J. et moi nous sommes amusés à former des phrases en italien pour la beauté du geste.

Je quitte San Francisco ce soir. Pourquoi j’aime venir ici ? Parce que la ville est chouette, évidemment. Mais surtout, surtout, surtout, parce que cet endroit fait partie de ceux où j’ai l’impression que ma présence a du sens. Où j’échappe a l’ennui de la présence strictement touristique. Où je continue de fabriquer, chaque jour, des petites briques qui sont signifiantes en soi et qui, mises ensemble, participent à la construction d’une pièce plus grande qu’elles — parce que la présence dans la maison de J. et J., pour moi, ça n’est vraiment pas rien.

Ce voyage était beau (il l’est encore) et il a du sens (il en a eu chaque jour, il en aura longtemps). Maintenant qu’il est terminé, est-ce que je peux dire à quoi il a servi ? À quoi il a abouti ? Non. On ne le saura pas, et ça n’a pas d’importance. Je me fiche pas mal de le savoir. Il n’a servi à rien. C’est un moment qui a existé pour lui-même, c’est tout. Pour la beauté du geste.

Quatre chiffres, treize lettres

J’avais rendez-vous à Berkeley. Je savais qu’il vivait dans la région (in the Bay Area) depuis quelque temps. Peut-être même que je le savais déjà, la dernière fois que je suis venu ici ? Je suis certain que nous n’avions pas encore repris contact à ce moment-là, mais je ne me rappelle plus si j’avais déjà entendu parler de lui à nouveau, grâce à mon livre. Je ne me rappelle plus quand j’ai su qu’il l’avait commandé et que, grâce à sa commande et à une indiscrétion, j’ai appris qu’il habitait du côté de San Francisco. C’est seulement quand on s’est revus cet hiver, à Paris (après, quoi ? dix ans), qu’il m’a dit : « Berkeley ». Je lui ai probablement répondu, alors, que je n’avais jamais été de ce côté de la Baie, c’est-à-dire de « l’autre côté » par rapport à San Francisco. J’attendais certainement une bonne raison de m’y rendre. Une occasion qui justifie cette traversée. Qui élimine toute dimension touristique à l’expédition, en lui donnant un supplément de sens – voire même : un sens, tout-court.

J’avais rendez-vous à Berkeley. Je communique avec B. par mail uniquement : il n’utilise pas les réseaux sociaux. Il y a quatorze ans, quand nous en avions dix-sept, nous échangions parfois des messages par MSN (cela n’existe plus, j’imagine). Je n’avais même pas de téléphone portable. Mais, aujourd’hui, j’en ai un. Alors, dans mon dernier mail, répondant au sien qui me disait que, oui, on pouvait déjeuner ensemble vendredi, je lui ai demandé simplement son numéro de téléphone. Et l’heure à laquelle nous aurions rendez-vous. Il m’a répondu presque aussitôt, c’est-à-dire qu’il a répondu à mon message, mais sans répondre à mes questions : il ne m’a donné aucune heure, ni son numéro. Il m’a seulement écrit son adresse : 2872 College Avenue*. C’est tout.

2872 College Avenue. Quatre chiffres, treize lettres. C’est peu. Et pourtant, c’est beaucoup. Parce que c’est suffisant. C’est la quantité minimale, irréductible, indispensable de chiffres et de lettres. Ces quatre et ces treize, ces dix-sept signes, sont exactement les seuls dont j’ai véritablement besoin pour que notre rencontre ait lieu : tout le reste est superflu. Car, si un seul chiffre est modifié, ou si les lettres sont dans le désordre, je me présenterai à une autre maison que la sienne, qui sera peut-être juste en face – mais je ne le trouverai jamais, lui, car il me serait impossible d’épuiser toutes les combinaisons, de frapper à toutes les portes de la ville jusqu’à atteindre l’adresse véritable. Dans cette manière étrange de répondre à mon message, je reconnais B. : il ne dit pas ces choses que n’importe qui d’autre aurait trouvé naturel de dire ; il dit très peu, en fait ; il dit juste ce qu’il faut. Et je ne peux pas ne pas me rappeler les quelques mots (qui se comptaient sur les doigts des deux mains) qu’il m’a dits, une fois, il y a quatorze ans, à un moment où il n’y avait que lui qui pouvait me les dire. Ce n’étaient pas ceux que j’attendais. Ils n’étaient pas nombreux. Mais ils étaient suffisants et indispensables.

2872 College Avenue. Pas d’heure, pas de téléphone. C’est ainsi que les gens se rencontraient, il y a quelques décennies. Ils allaient sonner chez l’autre à l’horaire qui leur semblait convenable, sans prévenir, parce qu’ils ne pouvaient pas communiquer à distance. L’autre ouvrait la porte, et c’est tout. « 2872 College Avenue ». C’est concis, c’est dense, c’est compact. Ça a la force d’un « BALzac 00-01 » ou d’un « 120, rue de la Gare ». C’est cent ans de littérature et de cinéma qui reviennent par la fenêtre après qu’on les a chassés par la porte. C’est l’antidote à Facebook et à toutes ces messageries, aux téléphones soi-disant intelligents qui ne sont pourtant d’aucun secours quand leur batterie tombe en rade. « 2872 College Avenue », c’est efficace, et c’est tout simple : j’ai suivi l’avenue dans l’ordre, en observant le défilement des numéros sur les maisons. Puis, je suis tombé sur la sienne. J’ai monté les quelques marches et, devant la porte, j’ai vu quatre sonnettes.

2872 College Avenue : c’est bien ici. Je vérifie deux fois. Aucune des quatre sonnettes ne porte un nom. Il ne m’a pas dit laquelle serait la sienne. Derrière la porte vitrée, un gars : je lui fais signe. Il m’explique que B. vit en haut, à gauche. D’ailleurs, sa porte est ouverte quand j’arrive. Il est dans son salon, il me voit, il me dit « Salut », puis : « J’avais oublié que tu venais déjeuner aujourd’hui ». Et moi, je ne suis même pas vexé, ni étonné. Seulement amusé, je crois. Parce que là-dessus non plus il n’a pas changé, B. : je reconnais cette économie de moyens désarmante, qui m’avait troublée à l’époque. Cette manière d’accueillir ma présence avec passivité et bienveillance à la fois. Une presque indifférence qui voulait dire, je crois « bienvenue ». Une manière d’être là, c’est tout. C’est peu, mais c’est beaucoup à la fois : c’est la seule chose véritablement indispensable, la seule condition qui, si elle n’existe pas, rend la rencontre absolument impossible. Il est là, c’est tout, et si j’ai envie d’être là aussi, il reste avec moi, et, donc, on est ensemble. Je crois avoir compris ça, aujourd’hui, parce que les sentiments violents qui m’animaient à l’époque se sont dispersés depuis très longtemps – j’ai presque le double de l’âge que j’avais alors – et qu’une forme d’équilibre tranquille a pris la place de ces angoisses. Aujourd’hui, je pourrais lui dire exactement la même chose (mais lui, il le dit sans parler) : « je suis là : si tu as envie de me voir, tant mieux, sinon, tant pis ». C’est peu, mais c’est déjà beaucoup. Parce qu’ils ne sont pas nombreux, les gens à propos desquels on pense sincèrement « si tu as envie de me voir, tant mieux ». À tous les autres, on ne dirait même pas « 2872 College Avenue », car ces quatre chiffres et treize lettres, par leur économie, sont trop précieuses : elles seraient un cadeau qu’on ne leur offrirait pas, à eux. On leur donnerait, à la place, beaucoup trop de mots : des mots nombreux et sans valeur. On leur expliquerait qu’on est très occupé ; on leur dirait qu’on aurait bien aimé, mais que ce ne sera pas possible.

J’avais rendez-vous à Berkeley avec B. : on a déjeuné ensemble dans le quartier. On a mangé une glace au jardin, à l’ombre. J’ai fait un petit tour avant de reprendre le train. J’ai traversé la Baie à nouveau, et je suis rentré à San Francisco. On se reverra peut-être dans six mois, dans dix ans.

* En vrai, ce n’est pas ça, son adresse : je ne vais quand même pas vous donner la vraie. D’ailleurs, le numéro 2872 sur College Avenue n’existe pas, c’est pas la peine de le chercher.

C’était le 4-Juillet à Cloverdale

Cette fusée gonflable qui atterrit pile sur le toit du poulailler. La pagaïe qui se répand dans le poulailler. Les canards qui paniquent aussi. Les pintades qu’on appelle, en anglais, poules de Guinée. Les cochons d’Inde qu’on appelle aussi cochons de Guinée (mais il n’y en a pas, de cochon d’Inde, chez R. et O.) Cette famille qui débarque. Le père qui s’excuse pour la fusée gonflable. Le petit garçon qui a quatre ans aujourd’hui (« He turns four on the Fourth »), jour de la Fête nationale. Les deux petites filles qui sont manifestement jumelles et qu’on a fringuées à l’identique. Nous qui prenons le petit déjeuner dehors, avec cette vue de fou sur la vallée. Les chats qui sont censés ne pas aimer l’eau, n’est-ce pas ? Slate qui est un chat et qui aime bien ça, lui (à moins que ce ne soit pas par goût de l’eau qu’il est entré dans la douche pendant que j’y étais ? – mais alors ?) Les chats qui ne m’ont causé aucune allergie, contre toute attente. S. qui nous conduit à Yorty Creek avant que la chaleur soit insupportable. O. qui nous guide parce qu’il connaît la route, et C. à l’arrière avec moi. Toutes ces familles (combien ? je ne le sais pas, mais c’est énorme) qui ont monté leur barnum sur la plage et qui font griller leurs saucisses. Ce petit coin à l’écart qu’on appelle, oui, qu’on appelle the perfect spot. L’eau qui est tiède, mais quand je dis le mot « tiède » ça n’a pas l’air agréable, parce que « tiède » me fait penser à « fade » – or, cette eau est tiède et délicieuse, absolument délicieuse, je vous assure. Moi qui me trempe là-dedans, qui remonte me sécher en plein cagnard, puis qui me trempe à nouveau. Ce livre que je lis : City of Glass de Paul Auster, qu’on m’a recommandé plusieurs fois (et je comprends pourquoi maintenant que je le lis : à cause de ces parcours dans la ville, à cause du plan, à cause de l’identité ambiguë du personnage, à cause de ses manies). Ce personnage qui arpente sa ville sans fin et sans intention définie et qui, alors qu’il doit désormais la parcourir à la suite de quelqu’un d’autre, dessine l’itinéraire de cette personne sur la carte. Cette carte que j’observe à mesure qu’on me conduit ici et là, pour savoir où je suis. Healdsburg, que j’ai visité hier. Le lac, ce matin. Le coup de soleil que je ne prends pas, contre toute attente. Zadie qui est arrivée entre-temps, depuis San Francisco. Zadie qui a trop chaud, ici, elle n’a pas l’habitude. J. et J. qui l’accompagnent, évidemment. Le maïs juste bouilli, pas grillé, comme on l’aime dans l’Ohio. Les épis rognés par nous qu’on jette ensuite aux poules : la joie suscitée par ce geste dans la communauté à plumes.

Les pizzas qui cuisent au feu de bois, dans ce four que R. a fabriqué lui-même. Les poules, les canards et les pintades qui poussent des cris chelous, il faut bien le dire. Zadie qui aimerait bien avoir de la pizza, mais qui aimerait sûrement encore mieux choper un de ces volatiles. Le vin qu’on boit frais et qui ne vient pas d’ici, alors que la vallée est connue pour ses vignobles. Le vin qu’on a ouvert hier soir, « pour voir » : une canette métallique unidose (la contenance d’un verre, en gros) assortie d’une paille en plastique (ça ressemble à une blague ou à un cauchemar, mais c’est vrai, c’est l’Amérique). Ce vin pétillant qui s’appelait Sofia, comme Sofia Coppola, parce qu’il est produit par la famille. La famille Coppola qui a son domaine à côté d’ici. Ici – cet ici qui s’éloigne déjà, parce que je dis « au revoir » à S., et « au revoir et merci » (oui, merci) à R. et à O., merci pour tout. C. à qui je ne dis rien, parce qu’elle dort. J. et J. qui me ramènent à San Francisco. Zadie qui est chez elle, sur le siège arrière, mais qui accepte de me faire de la place (on s’entend bien, Zadie et moi). Le soleil qui décline et la lumière sublime qui lèche le paysage : les ombres qui s’allongent sur les collines sèches, dorées. La brume qui nous engloutit tout à coup alors qu’on approche de la Baie. La brume qui envahit tout notre champ de vision. La brume qui ne permet même pas de voir les haubans rouges du Golden Gate Bridge alors que nous roulons précisément dessus, traversant le détroit. La brume qui emplit tout l’espace disponible, s’insinuant entre les arbres, bouchant chaque ouverture sur l’océan. Les dix degrés qu’on a perdus, au moins. Le sentiment de « rentrer à la maison ». Zadie qui panique, ce soir, en entendant le bruit des feux d’artifice : son petit corps qui tremble, sa langue qui goutte sur le tapis. Sa peur qu’elle n’exprime pas du tout comme le faisaient les volailles, ce matin, quand le missile en plastoc leur est tombé dessus. Son ouïe qui est sûrement bien différente de la mienne : que perçoivent-elles au juste, ses oreilles de chienne, des bruits du dehors ? Ces bruits qui s’espacent, peu à peu, à mesure que les festivités s’effilochent dans la brume. Le 4-Juillet qui s’achève. La nuit qui est là, dense, mêlée aux millions de particules d’eau suspendues dans l’air. Moi qui note tout ça en vrac avant d’aller au lit.

Tequila (et ses croquettes)

Elle me dit que le bus arrive à moins cinq. Le chien aboie. Elle lui dit que ce n’est pas la peine d’aboyer, parce que je suis sympa. Il aboie quand même. Elle me dit : il voudrait que tu le caresses. En vrai, elle parle anglais, donc elle ne me tutoie pas, mais je crois que si, elle me tutoie quand même. Je le comprends comme ça. Mais il aboie, le chien, il continue, il est excité comme tout. Elle me dit : il ne mord pas. Je lui caresse la tête et il cesse d’aboyer. Ah, oui. Elle a donc raison. Elle lui dit : le bus arrive bientôt. Lui dire ça, au chien, ça suppose qu’il est impatient de prendre le bus. Elle soulève un coin de la couverture : en dessous, il y a ce truc rond en plastique avec les croquettes dedans. Il fourre sa truffe dedans, le chien, direct. Je dis : il sait où elles sont cachées. Elle dit : il a renversé les autres par terre. Je regarde par terre : il y a des croquettes partout. Il aboie à nouveau. Elle m’explique quelque chose de compliqué, genre : il n’a pas aboyé depuis quinze jours (pourquoi n’aurait-il pas aboyé depuis quinze jours ?), elle sort de l’hôpital (c’est peut-être pour ça qu’il n’a pas aboyé : ils sont restés séparés quinze jours ?). Il s’appelle Tequila, mais il n’est pas mexicain. Elle s’appelle Margarita, mais elle n’est pas mexicaine non plus. Là, je crois avoir compris un truc, mais si c’est vraiment ça que j’ai compris, oh, alors c’est bizarre comme histoire. Elle aurait dit quelque chose comme : son père (sa mère) ne parlant pas espagnol, bossant dans un bar, préparant des cocktails, des Margarita ? La Margarita est un cocktail. Elle porterait le nom d’un cocktail. Oh. À base de Tequila. Et Tequila, c’est le nom du chien. Je ne suis pas sûr d’avoir compris ça. Elle dit : le bus passe à moins cinq. Tequila s’empiffre de croquettes. La langue de Tequila est rose. Son collier aussi. Sa couverture aussi. Tous les vêtements de Margarita aussi. Margarita porte un serre-tête surmonté d’oreilles de chat en peluche. Elle fume un cigarillo. Elle dit : le bus passe à moins cinq. Je prends une photo de Tequila en douce, pendant que j’ai mon téléphone en main : je regarde si j’ai reçu un message de R.

Elle dit : le bus arrive. Je dis : je n’attends pas le bus, en fait, j’attends un ami qui vient me chercher pour aller à Cloverdale. J’attends R. qui est un peu en retard. C’est pas grave. Elle dit : ravie de te connaître. Elle demande au chauffeur du bus de baisser la rampe, pour y faire rouler le charriot sur lequel trône Tequila. Le bus part. R. arrive, je monte dans sa voiture. J’ai quitté San Francisco en bateau, j’ai traversé la baie vers le nord. J’ai pris un bus, puis un train, et j’ai causé avec Margarita au terminus de ce train. Je passe trois jours à Cloverdale, comté de Sonoma, Californie.