Antonin Crenn

C’était hier soir aux Mots à la bouche

J’avais le trac, et puis j’ai vu arriver quelques têtes connues (les amis fidèles), moins connues (« les amis de mes amis… », n’est-ce pas ?), pas connues du tout (oh ! faire des rencontres !). D’un coup, ça allait mieux. Il faut dire que l’accueil des libraires est royal : Sébastien et Nicolas ont lu mes livres et les ont aimés (que demander de plus ?). Il y avait du monde un peu partout entre les tables et les bouquins, c’était dense comme doivent l’être les moments chaleureux. On a parlé de L’épaisseur du trait. Beaucoup de mots ont été prononcés : j’ai aimé quand on a dit « plaisir », et aussi « délicatesse ». Il y a des gens que j’ai à peine vus. Ça passe vite et pourtant il y a tellement d’émotions mélangées (comment fait-on entrer tout ça dans un moment si court et dans un espace si petit ?).

Les photos sont de Juline, de Vincent, de Guillaume. C’était hier soir aux Mots à la bouche, à Paris.

Envie (mais de quoi)

Je ne sais pas par quel bout prendre ce moment. Ce que je dois faire, ce que j’ai envie de faire. Évidemment, je suis excité ; bien entendu, je suis inquiet ; mais cela ne dit pas grand-chose. Pourquoi je n’arrive pas à me donner bêtement une tâche à accomplir, et à m’y mettre sans traîner les pieds ? Même un truc stupide, comme remplir un papier administratif ou faire du ménage — puisque le temps est perdu, autant le gagner sur autre chose. Il existe des expressions pour ça, mais je trouve qu’elles ne vont pas avec mon cas. Je ne dis pas « à quoi bon ? » ni « tout me dégoûte » — c’est plus simple et plus compliqué (c’est différent, quoi). Juste, je ne sais pas de quoi j’ai envie, et je suis triste, alors que je ne vois pas de raison de l’être. Je veux dire : il y a des millions de raisons d’être triste en général, mais je n’identifie pas de raison spécifique pour déclencher la tristesse à ce moment particulier.

Je suis excité et inquiet : ça, je pense que ça s’appelle le trac, à cause de la sortie du livre et de la soirée de demain. Le truc qui me chiffonne ces jours-ci, c’est que je n’arrive pas à savoir ce que j’attends de cette sortie et de cet événement. Alors, comment saurai-je, quand cela aura eu lieu, si je dois en être content ? Par exemple, je pourrais espérer, au choix : goûter au plaisir d’être entouré de mes amis, des gens qui m’aiment et qui me sont fidèles (oui, mais alors, pourquoi sortir un livre ? je pourrais aussi bien fêter mon anniversaire) ; ou bien, rencontrer une sorte de succès, grâce auquel des gens que je ne connais pas achèteraient mon livre (mais comment savoir, après, s’ils l’ont lu et aimé ? si cela a eu le moindre sens pour eux ?) ; ou encore, une sorte de reconnaissance critique (c’est bon pour épater la galerie, mais, au fond, cela me dira-t-il si ce que j’écris, c’est de la littérature ?)

Philippe Soupault. En joue !

J’écris un mail à D., qui avait lu L’épaisseur du trait à l’état de manuscrit et m’avait donné confiance en ce texte quand je finissais par croire qu’il ne deviendrait jamais un livre. Il me répond de suite, pour me renouveler la confiance qu’il a en moi, « en tant qu’écrivain ». J’avoue : je l’ai un peu cherché, cet encouragement : je suis heureux qu’il l’ait compris et qu’il l’ait formulé ce matin, parce que ses mots me touchent véritablement. Je sais que j’ai envie de cela, au moins : que quelques personnes dont j’aime l’écriture soient touchés par la mienne.

J’essaie d’avancer sur un truc, mais ça ne prend pas : de ce truc non plus je n’ai pas envie. Pourtant, hier ça marchait plutôt bien. Je me suis promené sur des cartes du Léon, j’ai trouvé le village qui sera « le village » dans Les présents : ah, oui, voilà une autre chose dont j’ai envie : écrire ce texte-là.

Ces derniers jours, quand j’ai annoncé la sortie de mon livre, plusieurs personnes (deux, trois) m’ont parlé de la fierté qu’aurait éprouvée ma mère (de la fierté qui était déjà la sienne, avec le premier livre) ; une autre personne (mon cousin) m’a même parlé de la fierté de mon père (tellement plus lointaine — dans le temps — mais tellement présente dans ce que j’entreprends). Oui, évidemment, je pense tout le temps à cet amour moi aussi ; cela ne me rend pas toujours triste, mais parfois si. Ce qui n’aide pas, aujourd’hui, c’est que je lis un bouquin dans lequel il est souvent question de mourir (et de cette question de savoir si cela à un sens et, si oui, lequel), ainsi qu’un film où l’on meurt à petit feu, où l’on met en scène sa propre fin. C’est d’une grande beauté.

Vient le moment où je ressens cette urgence qui me vient quelquefois : une grande nécessité d’accomplir quelque chose, d’aller vite ; le sentiment de n’avoir pas de temps à perdre. La frustration de ne pas faire ces choses, parce que je ne sais pas de quelles choses il s’agit. L’accablement de passer à côté d’elles, par fatalité. Puis, la conclusion que ces choses n’avaient pas de sens.

Quand je passe la journée à ne parler à personne, je suis brusque, le soir : il me faut m’accoutumer à prendre l’autre en compte — en l’occurrence, J.-E. — sans l’assommer d’un flot de parole — ce que je fais quand même. Je lui dis que je me sens bizarre et, le plus gentiment du monde, il essaie de me rassurer sur ce que sera la soirée de demain (un moment agréable, pour sûr), mais je n’ai aucunement besoin d’être rassuré sur ce point. Ce que j’ai besoin de savoir, c’est si tout cela a un sens. Et je sais d’avance que personne ne le sait : il y en a qui le croient, et c’est déjà bien.

Je n’aime pas quand il manque un mot. Je veux dire : ce que je sens à l’intérieur de la tête, juste derrière le masque, un centimètre à peine sous le nez et les yeux, c’est qu’un truc se ratatine à l’intérieur. Un pincement qui provoque, si je ne fais rien pour m’en empêcher, une envie de pleurer. C’est ce mot qui ne va pas : une envie. Non mais, sérieux, qui a vraiment envie de pleurer ? L’envie, c’est un peu comme le désir, ça signifie plus ou moins qu’on est animé par la croyance d’éprouver un plaisir. Or, je ne crois pas du tout en cette perspective. Je n’ai donc pas envie de pleurer. Je n’en ai pas non plus le besoin. Est-ce alors un réflexe ? une pulsion ? une impulsion ? La seule certitude, c’est que, si je laisse cette sensation me gagner, je pleure.

Ce soir, on voit un mauvais film au cinéma. L’événement est rare — on les choisit mieux, d’habitude. C’est plat et réaliste sans contenir aucune esthétique du plat ni du réalisme. Les dialogues sont convenus sans aucun regard porté sur cette convenance. Un film pour rien : il n’y a pas un gramme de cinéma là-dedans. Dans celui qu’on a vu dimanche, par contre, il y avait mille défauts qui n’existent certes pas dans celui de ce soir, mais, alors, qu’est-ce que c’était beau. J’étais ébloui. Voir des choses comme ça, ça me donne envie d’en faire d’aussi belles.

Ah, tiens, encore une envie, finalement.

C’est jeudi au 6, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie

Jeudi à 19 heures, on vous présente L’épaisseur du trait, on papote un peu de mes livres (et d’autre chose si vous voulez), on boit un verre ensemble : c’est la librairie Les Mots à la Bouche qui m’accueille (merci !).

Vous viendrez ?

La librairie est au 6, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie à Paris 4. C’est là (je vous montre sur le plan). À peu de chose près (genre, quatre millimètres), on tombait juste dans la pliure. Ouf ! On l’a échappé belle.

Une poésie minutieuse et affectueuse des choses, de la géographie et de l’architecture

Quand les rues sont agrandies sur les plans de Paris, ce sont les impasses qui en pâtissent. La cour Saint-Eloi qui donne sur le boulevard Diderot et où habitent Alexandre et ses parents a ainsi été réduite, les immeubles compressés, pour tenir dans l’épaisseur d’un trait. Ses parents partis furieux à la campagne, Alexandre se retrouve seul à vivre dans un espace étriqué, organisant et supprimant des meubles de manière à aménager son espace, jouant avec des tableaux et un miroir. «Il habitait un lieu minuscule qui s’annonçait minuscule : c’était la plus petite des promesses, celle qui était tellement peu ambitieuse qu’on était sûr de la tenir.» La famille de son ami Eugène souffre d’une pliure qui traverse leur logement. Quant à celui d’Ivan, un camarade du lycée Arago, l’entrée de son impasse disparaît parfois complètement. Le texte d’Antonin Crenn pratique une poésie minutieuse et affectueuse des choses, de la géographie et de l’architecture de ce quartier près de Nation. Et revisite le thème du passage à l’âge adulte, par la quête d’Alexandre, observateur puis acteur habitant de son trait.

Je suis heureux de cet article de Frédérique Roussel paru dans le Libération d’aujourd’hui.

Le petit frère

Le Passerage a un petit frère. C’est parce qu’il était épuisé. S’il est épuisé, qu’il prenne des vacances, direz-vous — eh bien, c’est ce qu’il a fait : il est parti à droite, à gauche, dans les bibliothèques des uns et des autres, à tel point qu’il n’y en avait plus un exemplaire dans le stock. C’est pourquoi il y a ce nouveau tirage. Et le format de la collection ayant changé entre-temps, le nouveau Passerage s’adapte.

Il n’était déjà pas bien grand, le grand frère ! et pourtant, voyez, il dépasse le petit d’une bonne tête. On le félicite.

Il est à nouveau disponible : on peut le commander partout (ici, , ailleurs).

Il est paru

Ça y est. L’épaisseur du trait. Il est disponible en librairie, il va être lu. Drôle de sentiment. Alors que je continue de me demander si ça valait le coup de me donner du mal pour que cette pauvre chose devienne un livre (en alternance avec des moments où, au contraire, je me demande si c’est bien moi qui ai écrit ces mots-là qui, je l’avoue, me plaisent quand je les lis), des lecteurs vont maintenant s’en emparer (je l’espère) et éprouver d’autres émotions encore (pourvu, oui, qu’ils éprouvent quelque chose plutôt que rien…). La première critique est parue jeudi sur le blog de La Viduité. Elle me laisse croire que ce que j’ai écrit vaut le coup. Ça fait du bien de le lire (ici). J’en cite trois passages :

« Au creux d’une langue limpide, d’une patine presque intemporelle, Antonin Crenn écrit un roman léger, profond comme les interstices ouverts par cette lente découverte d’un espace à soi qui nous est conté. […]

Un des charmes tenaces de ce bref roman est sa feinte et gracieuse naïveté. J’allais dire que l’auteur nous plonge dans la peau de cet Alexandre, lycéen de 19 ans, en rupture et enfermé dans son irréalité. Mais, et c’est-là sans doute que L’épaisseur du trait se révèle profondément contemporain, il faudrait mieux parler de l’étonnante aisance de Crenn à nous en faire miroiter les images constitutives. En premier lieu, le décor. Un quartier réellement habité. À l’arpenter, sur plan, avec l’auteur, il nous semble soudain intimement le connaître, en voir surtout chacun des reflets et autres transparences vitrées comme si en tout instant elles renvoyaient « une réflexion un peu voilée, assombrie, maladroitement altérée par le double vitrage qui mélangeait deux images identiques, légèrement décalées. » Une question de lumière, celle du mois d’avril urbain, celle d’un éblouissement léger, passager, derrière une vitre quand on ose, et pour cause, pas sortir. […]

Fuite impromptue aux allures de basculement, L’épaisseur du trait sait nous surprendre, se dépayser pour trouver sens et hauteur de cette appréhension spatiale. Au risque de paraître un peu idiot, il m’a fallut taper cette phrase pour comprendre le vrai vide exhibé par ce roman : le temps, humaine panique, s’en absente radicalement. »

Dans l’ordre, je reprends. D’abord, il y a moi tout seul. Puis, il y a moi qui essaie de comprendre ce que j’ai écrit (pour en parler, le faire sortir de moi). Puis, l’éditeur qui m’a aidé à y voir plus clair. Et maintenant, ce sont les lecteurs qui vont y voir autre chose encore. Tout sera un peu différent à chaque fois, et tout sera vrai à la fois.

Venez, jeudi 17 janvier, aux Mots à la bouche (6, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie à Paris 4e) à 19 heures. Je présenterai le livre avec Guillaume, on parlera un peu, on boira à la santé de tous.

Vous pouvez aussi commander le livre chez votre libraire ou sur le site de publie.net.

Comme chacun sait (le Héros Doudeauville)

Voilà des amis qui savent comment me faire plaisir. S. et M. m’ont offert ces deux cartes postales : vous le reconnaissez, c’est mon Héros.

La première photo est prise en hiver. Les arbres sont nus, sauf les pins qui, comme chacun sait, sont dotés d’un feuillage persistant.

Évidemment, à l’arrière-plan, toute ma sympathie va vers ce jeune homme — ce presque enfant — qui pourrait être, s’il avait quatre-vingts ans de moins, le Luca de mon récit. Le garçon farouche venu d’ailleurs.

La seconde photo est prise en été, le square est tout empli d’une ombre dense. Cette fois, je garde ma sympathie pour une certaine Mademoiselle Boutin, 2, rue Doudeauville, Paris 18, chez qui cette carte est arrivée un jour, accompagnée d’un affectueux souvenir.

Le cachet de la poste (qui fait foi) vante la grotte de Presque (la visite vaut le coup : je vous la conseille).

J’ai cherché dans mon annuaire, à tout hasard, le téléphone de Mademoiselle Boutin. Elle n’y est pas. On pourra, à défaut, appeler l’imprimerie du Progrès, en bas de chez elle : ils auront sans doute la bonté de lui passer un message de notre part : comme chacun sait, on ne l’arrête pas (le progrès), alors ce sera une fois de plus la magie de la communication moderne.

Combien de fantômes

J’étais encore dans mes plans, à me promener. Là, c’était dans le Guide commode de la banlieue de Paris dressé par André Lecomte (38, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, téléphone Turbigo 89-18). La ville où j’ai grandi a pas mal changé, depuis, en particulier sur les bords de Seine qui m’intéressent tout spécialement. J’aurais bien aimé faire ça, comme métier : être le gars qui dessine les lignes sur le fleuve pour signifier le mouvement lent du courant. Quand ils ont construit l’immeuble où j’ai vécu, dans les années 80, ils en ont profité pour changer le nom de l’impasse qui y mène : cité Zapon, ça faisait sans doute trop lotissement pavillonnaire, ça faisait ouvrier, un peu cheap ; ils ont mis hameau Sisley à la place, qui sonne plus distingué, plus villa des happy few, vous voyez ce que je veux dire ? Quand j’étais petit, il restait encore une occurrence de l’expression « cité Zapon » sur l’armoire électrique du parking, à l’entrée de la résidence.

Je n’ai pas souvent l’idée d’utiliser Google maps. Pourtant, je trouve ça fascinant, comme tout le monde – c’est-à-dire effrayant et excitant à la fois. Je viens de vérifier : ce que j’ai toujours appelé « l’impasse » (autrement dit : la cité ou le hameau) n’a toujours pas été visité par la voiture de Streetview. Vous ne pourrez donc pas vous y promener. Dans les autres rues du quartier, on peut. On n’y rencontre pas un chat : dans ces banlieues-là, on reste chez soi, on ne déambule pas. Ah, si : voilà quelqu’un. Comme c’est bizarre. Dans ma rue. Un garçon roux qui transporte une banane.

J’ai toujours eu un faible pour les garçons roux et je ne cherche pas à savoir pourquoi. « Ils » lui ont flouté sa petite gueule de fantôme. Quelques rues plus loin, je vais voir mon lycée. Par curiosité seulement ; en aucun cas par nostalgie. Un endroit sinistre (un parallélépipède rectangle posé sur une cour de béton : une architecture assez typique de prison scolaire). Devant la grille, ce garçon m’adresse un grand geste amical.

C’est trop tard, mec, c’était il y a quinze ans qu’il fallait me faire coucou, pendant ces trois années de lycée où je n’ai jamais été aussi seul de ma vie. Gros malin. Il arrive après la bataille, celui-là. Et puis, d’abord, ce n’est même pas à moi qu’il fait coucou : c’est à la Google car. Les fantômes parlent aux fantômes.

Un coup de fil de J.-E. : il m’appelle de la gare de Bretenoux, son train est en retard et sa correspondance a sauté. « Ils » vont lui trouver un hôtel à Brive. Tu parles d’une tuile. Je suis triste pour lui – et pour moi, parce que j’aurais voulu dormir avec lui. Mais je me rappelle comme, il y a quelques années, j’étais juste paniqué à l’idée de dormir seul : un coup comme celui-ci devait se prévoir, s’organiser, de manière à me laisser le temps de trouver un copain pour sortir avec moi, pour que je rentre tard à la maison sans avoir vu la nuit tomber, et que je me couche seul, certes, mais fatigué. Ce soir, non, je n’éprouve pas cette angoisse. Je ne suis même pas inquiet. Je suis seulement, disons : chiffonné, parce que j’aurais été mieux avec lui que sans lui.

En rentrant à la maison, en préparant mon dîner, j’ai l’idée d’appeler ma mère. Avant, ç’aurait été typiquement le moment idéal pour se téléphoner : la bonne heure (un début de soirée) et la certitude d’avoir du temps devant nous pour parler. Mais ça, c’était avant. J’ai déjà eu la même pensée cet après-midi : ç’aurait été, aussi, un moment idéal et j’ai quasi fait le geste de prendre mon téléphone. Et je me suis arrêté. Il y a donc eu une époque où des circonstances absolument identiques à celles que je vis en ce moment auraient été idéales pour lui téléphoner, et, depuis, tout a changé. Cette époque, je n’arrive pas à comprendre si elle est tellement loin d’aujourd’hui : en distance ou en temps (je crois que c’est un peu la même chose), elle est tout près de moi. Mais, si c’est une distance qui ne se parcourt plus, est-ce que ça a encore du sens de la mesurer ? Il y a un grand mur au milieu, qui arrête mon geste quand je voudrais prendre mon téléphone. Et c’est cela qui a changé.

Liste : lectures de décembre

Julien Green. Le visionnaire.
René Crevel. Mon corps et moi.
Bernard Lamarche-Vadel. Vétérinaires.
Charles Ferdinand Ramuz. Une main.
François Bon. Paysage fer.
Gilles Marchand. Des mirages plein les poches.
Lou Sarabadzic. La vie verticale.
Patrick Modiano. L’herbe des nuits.
Pierre Lacroix. Bleus.
François Bon. L’enterrement.

Dans la vie

J’ai rencontré quelqu’un qui porte le même prénom que le personnage avec lequel je vis en ce moment. Je ne savais pas qu’il portait ce prénom-là, avant qu’il me le dise, parce que je l’ai connu sous un pseudo. C’est au bout d’une heure que nous parlions, au café, qu’il m’a expliqué que son vrai prénom (celui que lui donnent ses amis, sa famille), c’en est un autre. Et moi, bêtement, je lui ai posé la question qui est systématiquement posée à mon personnage au sujet de son prénom (et qu’on lui pose, à lui aussi, à chaque fois : il me l’a fait remarquer). J’ai réalisé alors deux choses : 1. que l’idée que j’ai eue de cette réplique (dans mon récit) n’est pas originale ; 2. qu’elle est crédible, puisqu’elle existe dans la vie.

Le samedi précédent, c’était R. qui me scotchait avec une réflexion qui lui était venue, à propos des personnes qui ont disparu et qui, tant qu’on pense à elles, sont tout de même présentes et font partie de la vie. Ça ressemble drôlement au sujet sur lequel j’écris. Là aussi, je me suis dit : 1. que l’idée n’était pas neuve (je m’en doutais, évidemment) ; 2. que la manière dont R. la formulait, c’était exactement la manière dont je voulais qu’on l’éprouve en me lisant. Et le truc qui m’a scotché, c’est que R. est un enfant. Comme moi, finalement (c’est-à-dire, comme le personnage qui n’est pas moi, mais dont ceux qui me connaissent penseront que c’est moi quand ils me liront ; je me comprends).