La meilleure façon de les aider

Entre Caussade et Cahors, il est sept heures quelque-chose, je suis seul dans le wagon, je mors dans mes tartines. Ce garçon entre, il glisse dans l’allée, rapide. Il me fait comprendre qu’il aimerait avoir un petit déjeuner, lui aussi. Mais mes tartines, elles sont trop perso : c’est la confiture que m’a donnée M. et, de toute façon, j’en ai déjà boulotté la moitié. Je lui dis : « Attends. » Je fouille dans mon sac, je trouve le paquet de biscuits. Le garçon s’assoit trente secondes à côté de moi, il ouvre un sachet, il mange un peu. Il est un de ces garçons bruns à la peau mate, un de ceux qui viennent d’ailleurs, mais d’où ? Quand il se lève, je n’ai presque pas le temps de m’en apercevoir. Il est parti.

À la gare des Aubrais, vers midi. On s’arrête plus longtemps que prévu. Des gens commencent à remuer sur leur siège, à poser des questions. Le wagon est aux trois quarts plein. Bam bam bam bam bam : il y a des bruits sur le toit. Et sur le quai, des flics. Ils sont dix, douze, peut-être quinze. Dans le wagon, une voix dit : « Nous stationnons en raison d’une opération de police. » Bam bam bam bam bam : à nouveau les bruits sur le toit, dans l’autre sens. Je regarde par la fenêtre. Au premier plan, le quai où les flics s’agitent et, derrière eux, la gare et ses portes vitrées. J’aperçois dans la glace le reflet du train qui m’abrite. Sur le toit de mon train, il y a des garçons qui courent. Comme au cinéma. Oui, je les vois dans ces miroirs comme sur un écran, mais ce n’est pas du cinéma : ils existent. Soudain, l’un d’eux s’élance. D’un bond, il quitte le train pour atteindre un autre toit (cet auvent qui couvre toute la longueur du quai). J’ai vu ses jambes, j’ai vu tout son corps passer au-dessus de moi. Ce n’est pas du cinéma : ces garçons qui courent sur l’auvent du quai ne sont pas des reflets, ils sont vivants.

Un voyageur râle : il ne peut plus charger son téléphone. L’électricité a été coupée, pour éviter qu’un des garçons ne se tue. Car les câbles, là-haut, je n’y connais rien, mais leur présence m’effraie. Je suis sûr que les fugitifs en ont conscience : eux aussi, ils ont peur des lignes à haute tension. Mais leur fuite est un réflexe, une nécessité : la police leur fait peur, elle aussi. Entre deux peurs (entre deux risques), ils ont choisi la course d’obstacles. Mêmes s’ils sont agiles, qui sait ce qui peut leur arriver ? Un faux-pas, un dérapage. Pour fuir la police, ils risquent de toucher un caténaire, ou de chuter de cinq mètres. Quel genre de police est-ce donc ? Une police qui, dans la balance, pèse plus lourd encore que ces risques fous. Quel genre de fugitifs sont-ils ? Ces garçons sont bruns, ils ont la peau mate, ils viennent de quelque part, ils ne savent peut-être pas exactement où ils vont. Ils préfèrent le risque de l’accident à la certitude de l’arrestation. Si on les prend, on les retiendra, puis on les renverra. Vers où ? S’ils ont choisi de partir, s’ils sont prêts à courir sur le toit, à franchir d’un bond un espace de deux mètres, c’est parce qu’ils savent comment ça se passe, ailleurs, et qu’ils ne doivent pas y retourner.

Dans le wagon, la voix dit : « Ne tentez pas de sortir, restez à l’intérieur du train. » Les flics ont besoin de garder le champ libre. La meilleure façon de les aider à faire leur travail, c’est de ne rien faire. Ne pas gêner leur intervention. Même observer la scène, c’est déjà trop. Mais moi, je ne veux pas les aider, les flics. J’espère que ces garçons qui ont peur vont s’en sortir, j’espère qu’ils vont mettre les bouts : arrivés à l’extrémité du train, ils sauteront sur la voie, ils courront sur les traverses et gagneront la campagne. Comment les aider ? Moi, je ne peux rien faire. Je ne connais ni le plan de la gare, ni les astuces pour tomber sans se faire mal. Si je les observe avec insistance, je risque même de révéler leur position. Alors, la meilleure chose à faire pour les aider, c’est de ne rien faire. C’est-à-dire : précisément ce que je dois faire, aussi, pour aider la police. Dans tous les cas : ne rien faire. Alors, que faire ? Je suis là, enfermé dans le wagon. J’attends. J’entends les paroles des rares voyageurs qui s’impatientent ; les autres sont comme moi, silencieux. J’entends les pas sur le toit. Parmi les garçons qui courent, je me demande s’il y a celui à qui j’ai donné des biscuits ce matin. Aussi bien, il a pu descendre à Brive, à Limoges, n’importe où. Il n’a peut-être rien à voir avec les autres. Il est midi. C’est l’heure de mon second repas. Alors je déballe mes sandwichs. Je les mange sans y penser. Je ne me rappelle même pas ce que j’ai mis dedans.

Lundi 18 avril 2005

Une journée plutôt satisfaisante, d’un point de vue social. Avant les cours, je suis passé à la poste pour affranchir ma lettre à R* et, en sortant, je suis tombé sur Pierre et Ruth, qui sont dans ma classe. J’ai fait le trajet avec eux. Ils sont tous les deux fort sympathiques, ma foi.

J’avais cours d’éco. J’avais prêté mes BD au prof, M. A*, pour qu’il sache ce que je fais. Il m’avait vu les prêter à Arthur et ça l’avait intéressé. Il a un cousin qui fait de la BD, qui s’appelle ***. J’ai vu une photo de lui dans un numéro de Bandes Dessinées Magazine. M. A* m’a rendu mes BD aujourd’hui et on a causé deux minutes. Avec deux minutes par-ci, deux minutes par-là, on arrive à un total de relations sociales, bout à bout.

Puis, une heure de perm : j’ai travaillé. Puis, déjeuner avec S*, Amandine, B*. B* est en forme en ce moment. Ça fait plaisir. On a discuté dehors, lui, S* et moi. S* a parlé de ses problèmes avec W*, de ses parents, etc. W* est toujours accro à elle, après des mois qu’ils ne sont plus ensemble. Le pauvre… et c’est dur pour elle aussi. Quant au problème avec ses parents, c’est qu’elle n’arrive pas à communiquer avec eux. Ça se limite à parler boulot. Les vraies discussions lui manquent. Moi, c’est un peu le contraire avec maman : je lui parle très peu de boulot, parce que je ne trouve pas ça intéressant. Par contre, j’arrive à parler de choses vachement personnelles. Il n’y a pas beaucoup d’adolescents qui ont des rapports aussi proches avec leurs parents. Le problème de S*, c’est qu’elle encaisse, elle encaisse. Elle prend sur elle, et ne se soulage pas en parlant. Alors, c’était bien qu’elle cause un peu, là, avec nous. Je lui ai dit : « Je peux tout entendre. » J’adore que les gens se confient à moi, parce que ça veut dire qu’ils me font confiance.

À un moment, elle dit : « Je ne fais que parler de mes problèmes, je vous ennuie. » Je réponds que, de toute façon, ce n’est pas B* qui animera la conversation. Et lui dit : « Moi, j’écoute… Il paraît que je suis un bon psy. » Oui, il a été un bon psy pour moi, mais maintenant je ne peux plus me confier à lui, puisque ce qui me tracasse désormais, c’est lui.

Encore une heure d’éco. Deuxième et dernière heure de cours de la journée, à cause d’absences de profs. Après, fini. Pour S* aussi. Mais elle a son oral d’espagnol à 15 heures, alors j’attends avec elle. J’ai dû insister et j’ai réussi : je ne voulais pas qu’elle reste seule. Soit elle aurait stressé pour son oral, soit elle aurait déprimé. Je me suis imposé ; à vrai dire, c’est aussi parce que je n’avais pas envie de rentrer chez moi. On a été chez elle.

Une fois chez moi, j’ai rédigé ma disserte de philo. Elle est plutôt bien.

J’ai dessiné la première planche de Ours du soir, espoir. Cette fois, c’est dessiné en A3. J’ai bouclé le découpage hier. Au dernier moment, j’ai inventé la planche 10 et je trouve que c’est la meilleure ! C’est celle où Anatole amène subtilement le sujet de son homosexualité. Je trouve que j’ai réussi à le faire intelligemment, dans la continuité du récit, avec des mots tout simples.

Ça me travaille de plus en plus, de faire un coming out général et définitif. Je dois avouer que, ce qui me plaît là-dedans, c’est de surprendre les gens. Finalement, les gens savent peu de choses sur moi. L’idée qu’on puisse parler de moi me plaît… Hum ! C’est bien prétentieux. Comme si j’allais devenir un sujet de conversation central… J’imagine plutôt ça :

Un type dit à un autre : « Tu sais quoi ? Antonin il est pédé. » L’autre répond : « Et alors, ça change quoi ? » Le premier : « Ben, rien. »

Les gens s’en foutent. Alors je ne veux pas annoncer ça comme ça, et que ça tombe comme un cheveu sur la soupe. Je veux que ça arrive naturellement, dès que j’ai une occasion. Comme ça s’est passé avec Adeline.

Et puis, je m’en fous, des homophobes. Toutes les personnes qui comptent pour moi sont déjà au courant. Si l’une d’elle avait mal réagi, j’aurais fait l’effort d’être patient, pour qu’elle comprenne et accepte. Mais les autres gens, s’ils réagissent mal, eh bien qu’ils aillent se faire voir (chez les Grecs, tiens, c’est le cas de la dire). C’est des cons, point.

Au pire, si je ne trouve pas d’occasion, j’essaierai de la provoquer. Avec Ours du soir, espoir, je vois ça d’ici : si je la fais lire aux copains, ils seront surpris (d’autant plus que je leur ai dit que mon personnage me ressemblait de plus en plus). Ils me demanderont peut-être : « Mais pourquoi l’avoir fait homo, ton Anatole ? » Bien sûr, cette histoire d’Anatole restera plus confidentielle que les précédentes. Je ne l’enverrai pas à R*.

Juline n’a pas été à la fac aujourd’hui. Elle est fermée depuis jeudi dernier, jusqu’aux vacances (à la fin de cette semaine). Parce que, mercredi, des CRS ont évacué un amphi qui était occupé depuis un mois, par des étudiants en anthropologie qui protestent contre la fermeture de leur département. Ça a dû être un joyeux bordel. Enfin, pas si joyeux que ça : il paraît que ça a dégénéré et qu’il y a des dégâts.

La vie est plutôt agréable en ce moment. Il est 21 h 30, j’écris à mon bureau. J’ai ma chemise Levi’s blanche, douce et confortable, celle que je porte sur la photo de classe (mais je ne me suis pas encore vu dessus). Vivement qu’on nous les donne : j’aime les photos de classe. Je les ai toutes depuis la maternelle. Il faudra que je demande la sienne à S*, j’en ferai une copie : je veux garder cette photo aussi, car je fréquente des gens de sa classe : elle, Adeline, Amandine, Lisa. Et surtout B*. J’avoue : c’est sa photo à lui qui m’intéresse. Je vous rassure, je ne suis pas fétichiste, mais j’aimerais avoir sa photo. Je n’ai que celle de l’année dernière, ça ne me suffit pas.

Pour finir, je vais vous chanter une petite chanson : « Je me couche mais ne dors pas / Je pense à mes amours sans joie, si dérisoires / À ce garçon beau comme un dieu / Qui sans rien faire a mis le feu à ma mémoire / Ma bouche n’osera jamais / Lui avouer mon doux secret / Mon tendre drame / Car l’objet de tous mes tourments / Passe le plus clair de son temps au lit des femmes. » J’ai appris ce passage par cœur, après l’avoir entendu à la radio. Mon « tendre drame » à moi ne passe pas son temps au lit des femmes, mais le principe est le même. Et je ne pense pas à mes amours sans joie, puisque je n’ai jamais rien vécu. Mais je pense à « ce garçon beau comme un dieu », oui, alors ça marche quand même.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

Puis dire : « Maintenant c’est fini »

Je dis à B., en arrivant : « Enfin ! On ne pourra pas dire que je n’ai pas mis les pieds à la médiathèque pendant ma résidence. » Pourtant, c’est vrai. J’y suis entré une fois, en décembre dernier ; j’y retourne seulement ce soir, pour la clôture. Entre ces deux dates, il s’est passé tout ce que vous savez. Les tuiles qui nous sont tombées dessus, à tous. Et la chance qu’on a eu, quelques uns, de faire quand même des choses. C’est l’objet de cette soirée : partager ce qui s’est passé pendant la résidence, puis dire : « Maintenant c’est fini. » Et boire un coup ensemble, et repartir chacun chez soi.

Le film de Mathieu. Un cadeau. Dès qu’il sera en ligne, je le partagerai ici : je voudrais que tout le monde le voit. Je le découvre, dans sa version finale, sur ce grand écran de cinéma. Je suis très ému. Quand il est terminé, je monte sur la scène, je prends la parole. Je me demande : « Faut-il contenir mon émotion ? » Non, évidemment. Pourquoi le faudrait-il ? Nous sommes là pour ça : « partager ce qui s’est passé », disais-je. Le film de Mathieu rend hommage à ça, tellement bien : ce qui reste d’un atelier d’écriture, ce n’est pas seulement le texte écrit, terminé ; ce sont plutôt les doutes, les étincelles, les égarements et les enthousiasmes. C’est aussi : comment des corps habitent le même espace pendant quelques heures ; comment les regards jettent entre les gens des liens invisibles, mais puissants ; comment les mains touchent les mêmes objets, et décrivent dans l’espace des gestes plus bavards que les mots.

Au micro, j’ai lu une nouvelle extraite de ce recueil : Il manque le corps. J’ai dit au gens : « Ce sont les biographies de personnages rencontrés dans les archives de Montauban. D’eux, il est resté une trace, un document, un récit. Mais il manque le corps. Alors ce recueil, c’est aussi mon journal de résidence, car je ressens cela douloureusement depuis six mois : on est présents sur le web, on se parle dans la vraie vie en gardant nos distances. On communique, certes, mais il manque le corps. »

Les gens avec qui j’ai travaillé au printemps, ils étaient là, ce soir, dans la salle. Après, on a bu un verre, on a parlé. Ils sont venus avec leur corps. C’était beau. Mais, oh, ils n’étaient pas tous là… Je le sais bien… C’est dommage, mais que faire ? Ceux qui n’ont pas pu, ceux qui n’ont pas su être présents ce soir : ils manquent encore.

Les textes du recueil sont sur cette page : Il manque le corps. Vous pouvez les lire sur le site ou les télécharger.

Il faut que tout change

C’est d’abord cette joie : l’arrivée à Montauban, reconnaître les lieux où j’ai vécu. Je n’y ai vécu que deux mois, certes ; et peu de temps s’est écoulé depuis. Mais c’est quoi, peu de temps ? Quelqu’un sait-il encore ce que ça veut dire, le temps long ? Moi, depuis six mois, je ne comprends plus rien à ces questions de durée. Et même avant : je n’étais pas très au clair là-dessus.

Joie de traverser le Tarn à pied, puis d’atteindre la place Nationale. Une familiarité. Plus tard, en rencontrant A., je lui dis :
« Je suis content de retrouver Montauban.
— Rien n’a changé », elle me répond.

C’est vrai : depuis trois cent ans, les briques n’ont pas bougé d’un iota. La ville est la même. Mais nous, entre les murs ?

Juste après, c’est V. qui me dit :
« Tes cheveux ont poussé. »

C’est vrai : depuis mon dernier séjour à Montauban, j’ai demandé à J.-E. de me raccourcir les côtés, mais pas le dessus. Mes cheveux n’ont pas changé, donc : ce sont les mêmes qu’au mois de juin. Eh bien, alors, justement ! Ils ont changé, puisqu’ils ont poussé. Leur longueur me fait une coupe différente : ma tête a changé. Oui, mais si je les avais coupés afin que ma tête ne change pas, alors ce sont mes cheveux que j’aurais changé : ceux de juin à la poubelle, et des nouveaux sur le crâne. Alors, « ne pas changer de tête » : au prix de quels changements ? Je pense au Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Joie de revoir les gens, les lieux. Voilà une chose qu’on espérait voir changer : les occasions de se rencontrer. Si je reviens à Montauban aujourd’hui, c’est parce que nos n’avions pas pu, au printemps, organiser la clôture de ma résidence. C’était interdit. Nous sommes en septembre : les règles ont un peu changé, mais pas tant que ça. Nous avons désormais le droit de nous réunir, mais dans quelles conditions ?

Ce soir, à la librairie, je m’adresse à des visages masqués, à des corps espacés. La situation est effarante. Mais le plus fou, c’est que je prends du plaisir tout de même. Moi qui voudrais pourtant refuser d’entrer dans le rang. J’ai trop besoin de ces moments-là, alors je ne réfléchis même pas : si on m’invite, je fonce. Je vais chercher le plaisir où il se cache. Je suis effrayé par notre capacité à nous habituer à tout, parce que notre désir d’être ensemble l’emporte : pour partager une idée, une émotion à travers ces barrières. Est-ce que le monde a changé ? Je ne crois pas au monde d’après. « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Nous avons changé, c’est sûr. Et cette rencontre était belle. Un cadeau. Malgré tout ça, j’ai juste envie de dire : « merci ».

Mon appartement de la place Nationale, au deuxième étage. La vue, c’est celle qu’on connaît par cœur : une carte postale. La fenêtre de ma chambre est sur ce pan de mur biseauté, dans le coin de la place. Alors, si je pivote à quatre-vingt-dix degrés, je vois la rue Bessières. C’est dans cette rue que j’habitais au printemps. Mais je ne voyais d’elle qu’une façade, qui fermait mon horizon. Désormais, je la vois dans toute sa longueur, en enfilade. La rue Bessières n’a pas changé. Mais mon point de vue sur elle, si.

Dimanche 17 avril 2005

C’est le matin, j’ai déjà un peu travaillé. J’ai fait, d’une traite, le plan de ma dissertation de philo pour jeudi, dont le sujet était : « Liberté, égalité, ces deux exigences sont-elles opposées ? » C’est intéressant, ma foi. Et ça ne m’incite pas à me torturer l’esprit, à me poser des questions sur moi-même : c’est une réflexion objective, théorique. Pas de contre-indication, donc : je peux y aller tranquillement.

Mercredi, j’ai été à la Maison pour tous pour trouver Yao : vous savez, mon ancien prof de dessin. Pour lui montrer ce que je dessine maintenant. Ça lui a fait plaisir, et à moi aussi. Il est super, toujours très enthousiaste, prêt à donner des conseils. Je pense que je retournerai le voir mercredi prochain, pour voir s’il peut m’aider à réfléchir sur les sujets du concours d’arts appliqués.

Je suis content de ma fin de semaine, socialement. J’ai passé les heures de déjeuner et de perm avec des gens sympas, vers qui je ne vais pas souvent. Je me socialise, c’est bien. Par exemple, jeudi midi. Souvent, le jeudi, à cause de contingences horaires, je galère pour savoir avec qui manger, car l’autre classe (celle de S* et B*) ne sort pas à la même heure. Parfois, je cède à une faiblesse qui me pousse à manger seul. Ça, ça va encore. Mais le pire, c’est après : quand je sors de la cantine et qu’il faut passer le restant de l’heure à ne savoir que faire, ni où aller… Je galère sérieusement et me laisse aller à la déprime. Eh bien, ce jeudi, j’ai osé m’incruster avec Camille et sa copine Bénédicte et on a causé une heure. De nos lectures, surtout. Elles sont toutes les deux de bonnes lectrices. Puis, l’après-midi, j’ai causé avec d’autres de ma classe, qui s’avèrent très sympathiques. Je sympathise aussi avec Arnaud, l’agitateur gauchiste de la classe.

En ce moment, il y a ce débat en France sur la Constitution européenne, à cause du futur référendum. On a eu droit, il y a quelques semaines, à une « conférence d’information » présentée par le député UMP local. Autrement dit, c’était plutôt une séance de propagande pro-oui. Moi, je serais plutôt pour le « non ». Alors, pendant cette conférence, Arnaud, moi et quelques autres, on a posé des questions à ce député, du genre qui dérangent. Mais on a été frustrés, parce que c’est un politicard bien rodé à la langue de bois, très habile pour détourner toutes nos questions. Enfin, non : pas si habile. C’était même assez grossier. Il répondait complètement à côté, sans état d’âme, sans se préoccuper de savoir si on avait saisi son petit jeu.

On a parlé de cette constitution hier, avec S*. Elle est pour le « oui ». On ne devrait pas causer politique tous les deux, parce qu’on n’est jamais d’accord. Hier, elle a été très contrariée que je la contredise comme ça. Je n’ai pas envie de refaire le débat ici, mais, en gros, je résume. Nous sommes tous les deux pour l’Europe. Elle est plutôt pour « aller de l’avant, continuer la construction européenne », et contre « l’immobilisme » qui me commanderait de voter « non ». Moi, je lui dis que je préfère ne pas avancer, plutôt qu’avancer dans le mauvais sens. Je préfère une construction européenne qui irait « lentement mais sûrement » à cette attitude qui consiste à dire : « Allons-y vite, on réparera les dégâts après coup. » Bon, de toute façon je ne voterai pas, je ne suis pas majeur.

Dans la nuit de vendredi à samedi, a débarqué C*, le Marseillais… Comme d’habitude, c’était improvisé et désordonné… Il est reparti dans l’après-midi, je l’ai à peine vu.

Hier, une lettre de R*, à laquelle il joint un conte qu’il a écrit et illustré : Le petit ver ridicule. J’ai aimé, c’est poétique sans être gnangnan du tout. Et les dessins sont rigolos. Comme j’ai fini, hier, de mettre en couleurs sur Photoshop la couverture d’Anatole et les trois ours, je vais lui en envoyer un exemplaire. Je lui envoie toujours toutes mes BD.

Je vais rebosser un peu : réviser mes textes d’espagnol. J’ai un bac blanc oral cette semaine.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

Je peux choisir

« C’est un autre monde », disons-nous en parcourant les avenues courbes du Vésinet, les vastes pelouses. Ces énormes maisons sont délirantes : par leur taille, certes, mais aussi par le luxe d’ornements, la fantaisie des architectures. Et les parcs, immenses. Les enfants qui grandissent ici : je dis à J.-E. qu’on ne peut pas leur reprocher d’être égoïstes, car ils ne savent pas que le reste du monde existe. Ils ne savent pas que d’autres enfants vivent dans des endroits petits et laids, sans arbres ; que les parents de ces autres enfants se lèvent très tôt le matin, non pas pour siéger dans un bureau luxueux à La Défense, mais pour faire le ménage chez les autres, pour risquer un accident sur un chantier dangereux ou pour faire la queue devant une administration. Si on les fait grandir au Vésinet, ces enfants, c’est précisément pour les protéger de ça. Ensuite, les enfants apprennent des choses à l’école. À la maison, ils ont des livres et un ordinateur, ils ont accès à des informations illimitées. Alors, s’ils continuent d’ignorer le reste du monde, cela devient un choix. Non pas une déclaration de guerre cynique à ceux d’en bas ; non pas un engagement volontaire dans la lutte des classes ; mais, le plus souvent, le simple choix de la paresse. Car cela demande un effort, d’aller voir ce qui se passe ailleurs. Ce n’est pas facile. Mais c’est possible. Les adolescents et les adultes qui ne font pas cet effort, ils préfèrent choisir de ne pas voir. De ne pas choisir leur camp. Malgré eux, en choisissant ce non-choix, ils font un choix tout de même. Devenir adulte, c’est notamment cela : faire des choix.

Certains enfants sont obligés de devenir adultes plus tôt que les autres : ils n’ont pas le choix. On voit ça dans le film de Sébastien Lifshitz : la vie de la jeune Emma n’est certes pas idéale, mais elle est matériellement confortable. On lui laisse un peu de temps pour se débattre avec sa vie intime, avant de se jeter dans le grand bain. Chez Anaïs, tout se précipite : elle n’est pas aussi bien armée qu’Emma pour ce monde violent, car ses parents sont fragiles, déjà abîmés. Elle ne possède pas les codes des gens-qui-vont-bien. Elle entre au lycée professionnel, elle commence à travailler. Il y a deux ans, j’ai animé mon premier atelier d’écriture dans un lycée polyvalent – c’est-à-dire : la moitié des élèves y préparent un bac général, les autres un bac professionnel. Les premiers étaient majoritairement blancs et vivaient à proximité du lycée, dans des quartiers pavillonnaires sans histoires. Les élèves du lycée pro étaient majoritairement noires (je mets le mot au féminin pluriel, trahissant la règle du « masculin qui l’emporte », car c’étaient presque toutes des filles, à l’exception d’un seul). Elles venaient de plus loin, par le bus. Elles se levaient plus tôt.

Quand j’étais enfant, je n’avais pas conscience du décalage entre ces effarantes maisons du Vésinet et l’appartement du Pecq où je vivais. Je n’ai jamais estimé que nous étions pauvres, car je ne manquais de rien ; pourtant, je possédais mille fois moins que mon meilleur copain de l’école primaire. Je ne percevais pas cette différence comme une violence, car ce garçon n’était pas snob : ses parents aimaient bien ma mère et, quand il venait chez moi, il était content de jouer dans ma chambre. Moi, je préférais aller chez lui, car nous pouvions certes jouer dans sa chambre, mais aussi dans la chambre d’amis, ou dans celle de son grand-frère parti étudier aux États-Unis. Parfois, on descendait à la piscine, au sous-sol de la maison, mais on n’avait pas le droit d’y aller par l’ascenseur sans être accompagnés d’une adulte. L’adulte, c’était la dame qui vivait dans la dépendance, à l’entrée du parc, et qui s’occupait du goûter : quand c’était prêt, elle téléphonait dans la chambre de mon ami pour nous prévenir, car nous n’aurions pas entendu sa voix si elle s’était contentée de nous appeler à travers les étages de ce château. J’étais émerveillé par ce décor. Nous nous y ébattions comme dans un parc d’attraction, avec joie et naïveté. Je n’étais pas écrasé, ni humilié par cette richesse. J’étais un gosse, et lui aussi. On jouait.

On s’est perdus de vue après le collège. Il est parti dans un lycée très chic ; moi, au lycée du quartier qui en valait un autre : dans cette banlieue, je suis sûr que tout était égal. Ce dimanche, à la fin de notre promenade, J.-E. et moi sommes passés devant mon lycée. Le panneau dit : « Prudence, mille élèves ». Car c’était un endroit dangereux : chaque matin pendant trois ans, il fallait que je quitte la chambre où je m’ennuyais doucement pour retrouver cette faune. Mille élèves qui n’étaient ni plus bêtes, ni plus méchants que d’autres. Mais mille personnes tout de même – mille autres. Je parle de ça dans mon journal d’ado, inutile que je me répète ici.

« C’est un autre monde », disons-nous devant ces villas insensées du Vésinet, aujourd’hui que j’ai trente-deux ans. Pourtant, j’ai fréquenté la même école primaire que les enfants de ces maisons. Et je n’ai aucune idée de la vie qu’ils mènent à présent. « C’est un autre monde », me dirai-je sans doute en travaillant avec les élèves du lycée Charles-de-Gaulle. Ils vivent à Paris, dans les mêmes quartiers que moi. Nous parcourons les mêmes rues. Mais celui qui dit « J’habite au 140 », parce qu’il suppose que tout le monde connaît « le 140 », il ne connaît peut-être pas les lieux que je fréquente, moi. J’ignorais que la cité du 140 rue de Ménilmontant avait une réputation. J’ai dîné plusieurs fois chez un ami qui habite à cinquante mètres de là. J’ai emmené des gens dans la villa des Soupirs, pour leur montrer la promenade pittoresque qui aboutit juste derrière cette cité. C’est le même quartier, mais c’est différent. On ne peut pas me reprocher de ne pas connaître la vie des autres : nous sommes différents, je n’y peux rien. Il y a des choses dans la vie d’une jeune Parisienne noire que, moi, je ne vivrai jamais. Je pourrais choisir de ne pas m’intéresser à la vie de cette adolescente (être adulte : faire des choix), mais je choisis plutôt d’ouvrir les yeux. J’en ai envie. Je suis peut-être naïf, mais je suis sincère. Je serai maladroit, c’est inévitable. Hier, en classe, les élèves m’ont demandé combien je gagnais, en tant qu’écrivain. C’est fatal : la question est toujours posée dès la première séance, et j’adore répondre à toutes les questions. « Vous faites au moins un Smic, j’espère ? » J’ai répondu que non. Alors : mines effarées de ces ados. Et moi de renchérir : « Je fais un métier qui ne rapporte pas beaucoup, je trouve que c’est injuste, mais je trouve aussi que j’ai de la chance : des tas d’autres gens ont du mal à gagner leur vie, mais ils ne prennent pas autant de plaisir que moi à travailler. Parfois, ils sont même obligés de se mettre en danger, dans des boulots durs. Moi, j’ai choisi mon métier. » Car j’avais suffisamment d’armes pour me débrouiller dans ce monde. J’ai passé des concours et je me suis trouvé un boulot, pas passionnant, mais pas crevant, tranquillement rémunérateur. Et j’ai choisi de quitter ce petit confort pour faire ce que je fais aujourd’hui. C’est cela mon luxe : je peux choisir.