« Je serai institutrice pour faire chier les mômes », dit Zazie à son oncle Gabriel. Alors il répond : « Tu sais, d’après ce que disent les journaux, c’est pas du tout ça l’éducation moderne. On va plutôt vers la douceur, la gentillesse, la compréhension… » Et il a raison. Ça demande une énergie dingue : écouter ceux qui parlent, détecter les signaux de ceux qui ne parlent pas, interpréter, comprendre, répondre aux attentes, en éveiller de nouvelles. Et même moi qui ne suis pas instituteur, ça m’épuise. Deux heures d’atelier pompent toutes mes ressources. En général, je suis bon à ça. Mais ce lundi, bof. J’étais en pilote automatique. Pas grave. La semaine dernière, six ateliers : trois au collège Fabien (deux avec une classe, un avec une autre), un avec mon groupe de Rosny, un au foyer de jeunes, un au lycée Condorcet. Le jeudi soir, j’ai dit à mon petit Pierre que j’étais crevé. Je n’ai pas parlé d’autre chose que du travail, mais je savais déjà que ce n’était pas le travail qui m’épuisait. Un trop-plein : Antonin le gentil, à l’écoute de tout le monde. Même dans « Pédale, pédale » c’est le rôle que je me donne. Je coordonne, je planifie, je m’adapte aux autres. J’ai eu plusieurs amis, quasi-amis ou camarades, qui n’attendaient que ça de moi : une sorte de psy ou de mentor, celui qui encourage et accompagne. Une relation basée là-dessus ne peut pas aller loin. Je parlais de Pierre, mais ce n’est pas à propos de lui que je dis ça, car lui, il trouve toujours un moyen de me le rendre, de trouver un équilibre, une réciprocité qui n’est certes pas une symétrie : on ne s’offre pas la même chose, mais on s’offre autant. Il demande ce qu’il peut faire pour moi. Des câlins. Je suis un corps à chouchouter. Je le dis autrement : je dis que je ne veux pas sortir ce soir. Il avait envie d’aventures, comme toujours. Moi, j’ai envie de dormir. Première fois qu’on regarde un film au lit ensemble. J’ai choisi Zazie dans le métro en expliquant : « J’ai besoin d’un doudou. » Il était déçu de ne pas le découvrir au cinéma, mais il a dit d’accord. Pour me faire plaisir. Il s’est blotti contre moi. Il s’est occupé de moi. Peut-être que je testais sa capacité à m’écouter. Le mot est horrible : « tester ». J’ai pourtant mis à l’épreuve mes amis, mes amoureux, mes aimés (il faudrait un terme générique qui englobe sans effacer, qui additionne sans hiérarchiser). Jean-Eudes me trouve irritable, plus susceptible que d’habitude, un peu triste, alors que les inconnus me trouvent joyeux, patient, disponible. En rentrant du lycée vendredi, je me suis comme effondré. En y repensant aujourd’hui, je ne suis pas encore sûr d’avoir compris ce qui s’était passé. J’analyserai. Ou pas. Est-ce nécessaire ? L’important, c’est que l’ami a répondu présent. Il n’a pas choisi le moment, je le lui ai imposé. Il était là quand même. Longtemps que je n’avais pas pleuré comme ça, c’est-à-dire : pas devant un film, mais sur mon propre sort. Puis je me suis enterré dans une petite grotte provisoire. J’ai dit à Jean-Eudes d’aller chez ses amis sans moi. Pas l’énergie de porter un masque : celui de la légèreté attendue dans ce moment festif, alors que léger je ne le suis pas du tout. Je pèse une tonne, je m’enfonce dans le lit et j’y passe le weekend.
Il y a un grand vide à combler. Depuis que j’écris mon journal sous cette forme (une entrée par jour dans un document de traitement de texte, que j’imprime à la fin de l’année sans le relire), c’est-à-dire depuis 2019, je n’ai qu’un seul trou : une lacune de deux ou trois semaines la première année. Cet incident passé, je me suis toujours débrouillé pour rattraper le retard en écrivant a posteriori le récit des jours passés. Je fabrique la preuve qu’ils ont eu lieu. Preuves frauduleuses, car j’antidate. Je fais « comme si ». Mais je n’arriverai plus à feindre si le manque devient trop important : même moi, à supposer que je me relise, je n’y croirai plus. Dois-je tirer un trait pour dire : « Le récit de ces jours n’existe pas » ? Ou tenter d’en rendre compte au passé ? Alors ce ne serait plus un journal. C’est parfois ce que je fais sur ce blog. Mais ce blog aussi est en friche. Je me sens mal à cause de ça. Le travail m’accapare trop. Je n’avais plus connu depuis longtemps un emploi du temps contraint : j’avais un ou deux ateliers par semaine, et basta. Je consacrais le reste à des textes que personne ne me demandait d’écrire (quatre ans pour Rue des Batailles, sans filet, sans garantie que ça intéresse quiconque un jour). Et là, soudain, cet automne, je me retrouve à corriger Rue des Batailles une dernière fois en même temps que j’écris Aiguillages pour Travail & Culture et le livre (sans titre) pour Thierry et la Ligue de l’enseignement, avec une obligation de tenir un calendrier : parutions prévues en 2026. Et les quatre nouveaux « Pédale, pédale ! » qu’il faut boucler parce qu’on l’a promis aux auteurs et aux lecteurs. Et quelques ateliers d’écriture par-ci par-là. Alors je me retrouve dans cette situation hyper bizarre d’être frustré dans mon écriture justement parce que je deviens reconnu dans mon métier et qu’on me passe des commandes. Ça me fait plaisir qu’on compte sur moi. Ça me rend fier. Ça me fatigue. Je ne m’en plains pas. J’en suis même heureux. Mais en vrai, j’ai envie de vacances. Ce n’est pas une question de quantité de travail (le temps que j’y consacre n’est pas délirant), mais d’organisation et de pression (celle que je m’impose). Après la soirée « Pédale, pédale ! », j’en parle à mon petit Pierre qui compatit. Il me prend la main et demande, tout gentil comme il sait l’être : « J’espère que je ne te rajoute pas de la charge mentale. » Trop mignon. Mais en vrai, oui, notre histoire est une complexité de plus. Et une grande joie. Moi, me plaindre ? d’avoir des amis et des amoureux ? C’est la vie que j’ai choisie.
Il faut trouver le moment approprié pour chaque livre. Parfois on t’offre un chef d’œuvre en te promettant de riches heures de lecture : « Ça va changer ta vie, je t’assure » — mais ça parle d’un sujet qui n’est pas dans ton radar à cette étape de ta vie, ou bien c’est écrit d’une manière difficile et tu n’es pas disposé. Le bouquin se retrouve par terre, avec quelques autres, dans cette zone floue qui n’est pas une oubliette puisqu’elle reste sous tes yeux, au coin de la bibliothèque et de cette fenêtre que tu as sauvée l’année dernière avec Pierre pour l’orner d’un collage suggestif, ça prend une place folle, les trucs qui traînent à son pied te gênent constamment quand tu dois déplacer le bureau pour ouvrir le lit, c’est un mètre carré de bazar que tu remues quasi tous les jours, et le livre offert se retrouve là-dessus, avec d’autres, jusqu’au jour où tu te dis : « Tiens, je vais lire ça. » Voilà ce qui se passe avec un livre normal. Mais Rue des Batailles échappe à la logique parce que c’est moi qui l’ai écrit. Alors je n’ai pas le choix. On me dit : « Il faut le lire maintenant. » En entier. Avant lundi. Les gens du métier (Sonia, Léa) appellent ce tas de feuilles A4 imprimées « EP 2 » : les secondes épreuves. Le boulot de correction a déjà eu lieu. À cette étape-là, je n’avais pas relu le roman en continu et en entier, j’avais seulement navigué par sauts, guidé par les annotations rouges de la correctrice — j’ai reconnu les symboles d’orthotypo appris à Estienne, mais jamais utilisés, et ça m’a donné envie de rouvrir le guide des Règles typographiques en usage à l’imprimerie nationale que j’avais trouvé dans une poubelle de l’école en 2009, précieusement archivé sur le rang le plus élevé de ma bibliothèque, hors de portée des enfants et des adultes de taille moyenne, alors j’ai demandé à Pierre de m’aider, comme les vieilles dames au supermarché qui demandent aux jeunes hommes de leur attraper la boîte de petits pois tout en haut, parce que Pierre est un peu plus grand que moi qui ne suis pourtant pas petit. Il saisit le livre (sans piétiner ceux qui gisent au sol) et je me familiarise à nouveau avec le sens de ces hiéroglyphes. Quelque part dans Rue des Batailles j’écris qu’un certain Valentin appelle son ami « mon Pierrot », mais jamais « mon petit Pierrot », malgré la tendresse de leur lien, car le grand Pierre mesure un mètre quatre-vingt-huit. Ce Pierre-là, dans le roman, est vétérinaire. Mon Pierre à moi n’est pas vétérinaire, mais ses deux sœurs le sont. Mon Pierre, je ne l’appelle jamais « petit » parce qu’il mesure à peu près autant que mon personnage, que je n’ai pas inventé car je l’ai trouvé dans les archives, et qui n’est pas lui, car j’ai écrit Rue des Batailles avant de le connaître. Mais j’appelle parfois « mon petit Pierre » le second Pierre, puisqu’il y a deux Pierre dans ma vie. Dans Rue des Batailles, il y a deux Adrien dans la vie de Jules. Il y a d’autres duos : les Victor. Les Aspasie. Les Elmina-Hermine. J’ai déjà conscience de tout ça, mais ça me trouble de le relire. Et lorsque apparaît le collage de Pierre en plein milieu du livre, je me dis : « Voilà, tout est à sa place. » Il faut dire que la maquette est top. Mon roman est un puzzle : il fallait que la forme visuelle serve mon propos. On n’a pas fait de saut de page entre les chapitres : j’aime que le texte s’enchaîne. Et souvent — par la grâce du hasard ou le talent d’un·e maquettiste — les paragraphes se terminent pile au bas. La coupure est nette. Les pages sont des unités graphiques autonomes, on pourrait les encadrer.
Dans le texto où Sonia me donne le code de la porte (la petite porte discrète donnant accès au palais où m’attend le photographe), elle dit aussi : « J’espère que tu as bien dormi. » Je souris en lisant mon téléphone, dans la rue, sous le doux soleil d’Arles. La formule est certes banale, convenue, mais je la reçois au premier degré, sans filtre, comme une pure bienveillance. Tout, ici, depuis hier, est à l’image de ces quelques mots : l’accueil chaleureux, les compliments, les gentillesses. Alors j’ai bien dormi, oui, un peu ivre. Soûlé de ces émotions davantage que par l’alcool — j’ai bu deux-trois verres, pas de quoi altérer mon jugement. Alors on me dira que je suis naïf. Ça me va. Je veux bien être l’émerveillé de service. Flagrant délit d’angélisme. Bien sûr que tout le monde me veut du bien chez Actes Sud ! Puisque ce sont eux qui fabriquent et vendent mon livre : leur intérêt, maintenant que la sortie est programmée, c’est d’aimer ce que j’ai écrit. Et de me trouver sympa. À midi, au restaurant du Méjan, je reconnais Philippe. Il a déjà publié plusieurs livres dans cette maison, alors je suppose qu’il vient pour la même raison que moi : la réunion commerciale pour la rentrée d’hiver. Eh bien non, il vient juste déjeuner avec une amie. Heureuse coïncidence. Je les rejoins pour le café. Il nous présente. À un moment, il lui dit, à propos de moi : « Antonin est gentil avec tout le monde. » Ça me va. Plus tard, après qu’on a présenté Rue des Batailles devant l’assemblée (c’est-à-dire devant les représentants qui vont devoir, dans les prochaines semaines, « placer » mon bouquin chez les libraires), Sonia me répète ce que quelqu’un vient de lui dire : « Il a l’air sympa, Antonin. » Ça me va. Je prends. Je stocke les compliments pour plus tard. On ne sait pas ce que demain me réserve. Et je l’écris ici, pour archive : « Chez Actes Sud, on m’a dit que j’étais sympa. » Souvenez-vous-en. Flagrant délit de vanité. Et d’exhibition. Je note aussi cet événement pour mémoire : lors de cette réunion à la chapelle du Méjan, le premier qui a pris la parole après moi, en levant la main comme à l’école, c’était pour parler de la langue, du style — appelez ça comme vous voulez — de littérature, en somme. Je me serais contenté d’un intérêt pour les sujets traités dans mon livre (ce n’est pas une mauvaise porte d’entrée), mais si l’on m’offre davantage, si l’on me parle de mon écriture, je prends, merci, je prends. Toute appréciation m’arrive gonflée d’une importance démesurée, puisque ce sont les toutes premières lectures. Ça devient diablement concret, maintenant que le texte vit une existence autonome — non pas indépendante, car il existe en-dehors de moi, oui, mais lié à moi pour toujours. Le matin, dans le train vers Arles, j’ai lu l’argumentaire envoyé par Sonia. Il m’a ému. Juste parce que c’est quelqu’une d’autre que moi, pour la première fois, qui s’exprime sur ce truc que j’étais seul à porter depuis un paquet d’années.
Ça fait toc-toc quand je bouge la tête. Je ne m’en aperçois pas. Je suis à fond dans mon truc. Absorbé. Je n’oublie pas de regarder les gens (ils ont l’air intéressés), mais je n’écoute pas, moi, le bruit que je fais. J’ai mes livres étalés sur la table et je pioche dedans les citations que je lis, que je tisse, pendant quinze minutes. Plus tôt au téléphone j’ai dit à Pierre : « C’est un collage », alors il a répondu : « Toi aussi tu fais des collages. » Pourtant, ce qu’il fait lui et ce que je fais moi ne se ressemblent pas (je prononce des phrases dans l’espace tandis qu’il découpe et assemble du papier), mais on appelle nos trucs avec le même mot parce que les mots sont la face visible du gros iceberg de nos pensées profondes et que, dans le profond, on se ressemble beaucoup. Je fais mon numéro sur la scène de la salle Stravinsky de l’Ircam, quinze minutes, avec Thierry à côté de moi et Anne en face, au premier rang : je la regarde de temps en temps, surtout quand je parle d’elle. Elle ne se doutait pas de ce que je dirais à propos de son livre et de sa démarche d’écrivaine en général. Et lui faire plaisir, ça fait partie de mon plaisir de cette soirée. Faire plaisir aux gens : d’abord à Thierry qui donne beaucoup d’épaisseur à ma vie littéraire en m’embarquant dans ses projets, et aux gens de la BPI qui nous ont invités : j’espère toujours que mes hôtes ne regretteront pas leur geste. Qu’ils ne penseront pas : « Bon, il a fait le job, mais c’était pas ouf. » Même si je ne prétends pas être génial, j’aimerais qu’on pense de moi que je me suis donné du mal, que je me suis investi, que j’ai été généreux. Quand j’ai fini, je sors de scène, je m’assois dans la salle pendant la projection de la vidéo, et le régisseur s’approche subrepticement : il vient ajuster mon micro : il dit que ma boucle d’oreille tape contre la tige, c’est ça qui fait toc-toc. Je n’avais rien entendu. Si on avait su, on aurait mis le micro à droite. Plus tard, Jean-Eudes me dit qu’il s’est d’abord demandé d’où venait le bruit, puis qu’il a remarqué que c’était synchronisé avec les mouvements de ma tête, alors il m’a commandé par télépathie de ne pas trop bouger, mais ça ne marchait pas. Quand je parle, je bouge. Jean-Eudes était presque au fond de la salle, avec Juline et Pierre. Et puis Christophe. Christophe m’a dit des trucs hyper gentils après. Puis il est reparti chez lui à pied, parce que les métros étaient en grève. « Me faire ça à moi ! », comme dit Zazie dans Zazie dans le métro. Se mettre en grève justement aujourd’hui, alors que j’avais cette soirée ! Je ne suis pas allé en manif. J’y vais de plus en plus rarement. Les flics me font peur. J’ai traversé le cortège en sortant de chez moi à 16 heures. Mais, avant de voir les jolies gueules des manifestants sur le boulevard Voltaire, j’ai dû me coltiner les sales bobines de dizaines de flics en armure : mon avenue était la base arrière des troupes patibulaires, les gros flingues en main, les camions blindés alignés tête-à-cul sur cent mètres, le moteur qui tourne. Bienvenue dans la zone de libre expression politique. Sur le terrain de l’intimidation, je leur donne raison : avec moi, ils gagnent à tous les coups. Je flippe, je baisse la tête, je traverse le plus vite possible « l’insupportable horreur des boulevards à flics, Haussmann, Magenta ; Charonne. » La fin de cette phrase vient d’Un homme qui dort. Cette fois je vous le signale, mais souvent je ne dis rien. Des phrases que j’ai lues cent fois, je les ai digérées et elles ressortent comme si elles étaient de moi : c’était l’objet de mon piochage-collage d’hier soir à propos de Georges Perec. La salle était quasi pleine, preuve d’une grande motivation de notre brave public qui n’a pas craint de venir à pied ou à vélo — ou bien, peut-être qu’ils habitent tous le quartier, qui sait ? J’ignore qui ils sont. Voilà une nouveauté dans ma vie, déjà constatée à Nantes en juin dernier : parler de mon travail devant des gens qui ne me connaissent pas, qui ne sont ni mes amis ni les amis de mes amis (pourtant ô combien j’aime avoir des amis), venus pour des raisons strictement littéraires : le sujet de la causerie les intéresse, wow, quel miracle. Je dis ça à Pierre, le soir, quand tout est terminé. Je lui parle de cet homme que j’avais déjà vu au Café de la Mairie l’an dernier, puis à ma lecture dessinée à Villetaneuse, et qui tout à l’heure m’a dit : « J’ai enchaîné deux grands écrivains aujourd’hui, Mauvignier aux Cahiers de Colette à 18 heures, et la soirée Perec ici juste après. » Un assidu. Le lecteur curieux (espèce rare et recherchée). Et puis les fidèles archi-fidèles : ceux que j’aime et qui m’aiment. Au dîner (les pizzas ne sont pas dingues, mais je m’attendais à pire) nous sommes huit. Quelqu’une me demande, à propos de Jean-Eudes et Juline et Pierre : « Ce sont tes amis ? ou des nouveaux amis de ce soir ? » La chose serait charmante : des amitiés toutes neuves, nées au sortir de la salle Stravinsky, le nez dans les treize bouquins de la collection « Perec 53 ». Jolie scène. Mais, nenni. Je souris. Juline répond à ma place : « Il faut deviner. » Et moi, bêtement, je me sens piégé par cette question — pourtant la plus innocente du monde. Très facile de répondre que Juline est ma sœur. Mais Jean-Eudes et Pierre ? Jean-Eudes seul, j’aurais répondu du tac au tac. Mais lui, accompagné de Pierre ? Dire que l’un est mon amoureux et l’autre un ami ? C’est faux. Que les deux sont mes amoureux ? Ça sonne absurde : ce serait comme les mettre dans le même sac, alors que nos relations et sentiments n’ont rien à voir. J’hésite. L’enjeu est pour moi, absolument pas pour mon interlocutrice à la bienveillante curiosité, qui ne sera bouleversée en aucun cas par ma réponse. Je voudrais ne créer aucune hiérarchie. Trouver les mots qui rendraient compte de la singularité de chaque histoire, de chaque personne. Je voudrais abolir les étiquettes. Dire seulement : « C’est Jean-Eudes » et « c’est Pierre », car il n’y a rien d’autre à dire — ou alors, il y aurait mille choses à dire. Dire que Juline est « ma sœur » ne raconte rien de notre passé partagé, de notre intimité présente. Alors, dire « mon ami » (ambigu) ou « mon copain » (on n’a plus quinze ans) ou « mon compagnon » (Jean-Eudes trouve que ça fait chien) ou « mon mari » (quel ennui) ou quoi encore ? Je m’empêtre dans une phrase cheloue qui a le mérite d’être purement objective : « On vit ensemble. » Puis, me tournant vers Pierre : « Pierre est mon ami aussi. » J’ai dit « aussi ». Voilà, c’est réglé. On s’en contentera.
Ça commence comme un scénario de film français, ou peut-être comme le début d’un roman qui paraîtrait à la rentrée littéraire (je lis assez peu de romans qui paraissent à la rentrée littéraire) : deux hommes prennent le train pour rejoindre la même femme — elle est la sœur de l’un et l’amoureuse de l’autre — sur une île bretonne. Juline a décidé de mettre fin à ses cinq semaines de marche solitaire sur le sentier côtier par cette invitation / exhortation : « Ceux qui m’aiment viendront me chercher. » Plutôt que de bêtement rentrer de vacances, elle crée un événement romanesque le jour de ses quarante ans. Suivant la feuille de route, je trouve Pascal à la gare Montparnasse. Nous tombons l’un sur l’autre sans utiliser nos téléphones, simplement en montant le même escalier, par coïncidence, deux parmi la foule qui peuple la gare ce samedi matin. Et nous voici attablés au Prêt-à-Manger du premier étage, à siroter un café, juste nous deux. Il a dû penser la même chose que moi ces derniers jours : ç’allait être notre premier tête-à-tête au bout de… combien d’années que Juline nous a présentés, et qu’on se voit régulièrement, toujours avec elle ? Quelques heures passent. Puis une correspondance à Guingamp. Et soudain, Juline et son grand sac à dos. Cette histoire de quarante ans est-elle le prétexte pour décréter un moment joyeux ? Ou une épreuve, un cap à franchir, qui nécessite vraiment d’être accompagnée ? On repousse de plus en plus loin la limite de la jeunesse. Ça fait déjà longtemps que je ne trouve plus que « quarante ans » soit vieux. Mais les autres, autour ? Les gens normaux ? Ceux qui construisent une famille et une carrière ? Peut-être qu’ils estiment qu’on doit être arrivé·e quelque part, à quarante ans, qu’on doit avoir coché déjà pas mal de cases sur la liste. Peut-être qu’ils jugent que nous sommes en retard sur le planning, voire : totalement à côté de la plaque. Je fréquente le moins possible de gens comme ça. Et, au pire, quand j’en rencontre malgré moi, je bénéficie de la double excuse d’être pédé et artiste : ils ne peuvent pas se comparer à moi puisqu’on ne joue pas dans la même catégorie. Ils m’adressent un sourire condescendant, ils trouvent que c’est formidable d’être aussi libre, avec le ton mielleux qu’on réserve aux enfants turbulents et un peu idiots, puis ils retournent dans leur prison coquette. À trente ans, j’avais déjà bifurqué, alors le dépassement de ce soi-disant cap de dizaine ne m’a pas perturbé. Et j’aime trop la vie que j’ai maintenant pour imaginer que j’aie pu redouter de vieillir. Mais mon souvenir s’est peut-être déformé. J’aurais dû noter mon sentiment intact. Le consigner pour archive.
Des gens disent qu’il y a une éclipse de lune ce soir ; Jean-Eudes fait même remarquer à Ewen que le phénomène se produit exprès pour son anniversaire (je me souviens des nuits de lune bleue annonçant la livraison d’un bébé schtroumpf par la cigogne) ; mais l’atmosphère en ce début de soirée est déjà chargée d’une couleur cheloue, un jaune doré qu’on n’a pas envie d’appeler golden hour parce qu’il ne se reflète sur rien, il n’a aucune prise sur les énormes véhicules qui encombrent notre champ de vision : des SUV de luxe peints d’un noir sans miroir, un noir mat, un noir qui aspire toute la lumière et qui ne rend rien à personne. Il y en a des dizaines comme ça, rangés le long des trottoirs, et qui bloquent la rue, tête à cul, quasi immobiles. Un bouchon de ces blockhaus à peine mobiles, très chers et très laids. L’avènement du bébé schtroumpf me distrait de penser trop fort à la nuit des morts-vivants. Ou à l’invasion des sauterelles. Que diable signifie cette convergence, ce soir, dans le quartier, alors que la lune disparaît ? Que nous veulent ces barbares ? Nous savions que Paris s’était embourgeoisé, merci, ce n’est pas nouveau. Mais à ce point. Et nous, les infortunés, ne jouissons pas même des miettes, car il n’y a rien à voir : pour le spectacle, on repassera. Je nostalgise (avec mauvaise foi) la parade des calèches aristocratiques dans les vieux quartiers populeux : la plèbe admirative de tant de beauté offerte : les boiseries sophistiquées des portières armoriées (le menuisier sans-dents sait apprécier la belle ouvrage), les couleurs chatoyantes des rideaux brodés (la couturière anémiée en prend plein les yeux). Le peuple crève de faim mais profite des frivolités étourdissantes de la cour, quitte à se faire écraser par une roue trop leste. Tandis que nous, ce soir… accablés par cette agressive laideur… serions-nous victimes de bourgeois si égoïstes qu’ils gardent leurs merveilles bien celées à la maison ? Je crains que ce soit aussi laid dedans que dehors et que leur âme morte soit à l’image de leurs bagnoles : un croisement de la blatte et du char d’assaut. Au diable l’éclipse, je préférais la bonne vieille lune pleine et ses loups-garous. Ils avaient la classe, ces canidés diaboliques, on se faisait dévorer mais avec charme — le loup rapide et retors, ses muscles fins, le museau fouineur, la gueule acérée : ce charme toxique des bad boys qui promet « Je vais t’en r’filer, d’la série noire. » En vrai, je suis assez vacciné contre la dark romance (je préfère les amoureux gentils, je crois l’avoir écrit mille fois ici, et vous lirez bientôt ma contribution à « Pédale, pédale » qui est édifiante à ce point de vue), mais je sais reconnaître qu’ils sont sexys, les loups, avec leur étincelle au sourire. Tandis que ce soir, dans le Marais, les envahisseurs ne prennent pas la peine de briller : chacun·e seul·e au volant d’un corbillard en forme de cloporte qui coûte le prix de ma chambre de bonne, ils font la gueule, mines grises, sinistres, comme s’ils étaient accablés de tous les malheurs du monde, alors que ce sont eux les malheurs du monde.
Le journal me manque. Même le journal privé, celui que personne ne lit : normalement je le soigne, pour mon seul usage ; ces dernières semaines je le bâcle. Chaque journée résumée en trois lignes factuelles. J’enchaîne cinq ou six entrées à la suite, en rattrapage. Pas le temps. Quant à ce blog : friche totale. Je ne peux pas écrire beaucoup et vivre beaucoup à la fois. J’ai rarement autant travaillé. Les quatre semaines à Samoëns ! Il faut que tout ça devienne un livre en quelques mois. Je ne panique pas, mais il y aurait de quoi. Et Rue des Batailles encore, Rue des Batailles enfin : le manuscrit revient dans l’état où je l’avais laissé il y a un an pile (il est daté du 20 août 2024), annoté par Sonia qui compile ses propres corrections et celles d’Evelyne. Parfois contradictoires. Tant mieux. Ça veut dire : « À toi de choisir. » Ce n’est pas intrusif, ni directif, c’est une plongée dans le détail qui me laisse maître de mon texte, et me prouve seulement que j’ai été lu avec attention, exigence, bienveillance. Je travaille donc. Changer quelques phrases parfois me demande une heure. À la fin, c’est mieux. Six ans que j’ai ouvert ce chantier. Là, je pars en vacances avec Jean-Eudes et j’écris ceci dans le train. Ces dernières semaines j’ai travaillé beaucoup et vécu beaucoup, on ne peut pas tout faire, et c’est le journal qui est passé à la trappe.
J’ai fait imprimer mon manuscrit à l’accueil. Danielle s’attendait peut-être à cinq ou dix pages, pas à quarante-quatre. J’aurais dû lui dire de charger une ramette d’ordinaire plutôt que de siphonner son stock de papier à en-tête. « Comité central du groupe public ferroviaire / Cheminots » avec le logo en couleurs : trois lignes jaune, rouge et orange parallèles, qui se séparent et fusionnent : un aiguillage. Ça tombe bien, car mon titre provisoire est justement Aiguillages. Aiguillages fait écho, je l’ai dit, aux métiers ferroviaires aussi bien qu’à la construction du livre : un récit à choix multiples dont les branches se dédoublent, et parfois se rejoignent. Un exemplaire pour Louise, un pour Laure, un pour Sukran, un pour Nicolas. Chacun lit de son côté. Et le soir, on en parle. Quelles images sont apparues pendant leur lecture ? Laure & Louise doivent concevoir un spectacle à partir de ça, en dix jours seulement. Je parle d’« images » bien qu’elles travaillent le son et la musique, car elles passent d’abord par cette étape intermédiaire : dans leur tête, le texte se transforme en film, puis les tableaux du film deviennent des tableaux sonores. Alors elles identifient les images frappantes de mon texte. Elles dosent les registres, les ambiances, l’équilibre entre les personnages, afin de rendre hommage à la diversité des métiers et des parcours. On recompose donc un récit neuf. Et linéaire ! car il n’est plus question de bifurcations. Aiguillages n’est plus pertinent. Ce ne sera pas un « spectacle dont tu es le héros ». Laurence a besoin de connaître notre titre pour boucler le programme d’animation. Alors je repense aux annotations de Sukran sur mon manuscrit : elle a entouré une coquille. Un lapsus. « Le train est arrêté en pleine voix. » Je le garde. Voilà. Le spectacle s’intitule En pleine voix. On renforce le fil conducteur du récit : notre personnage est en quête d’une voix entendue dans le train, une voix dont il tombe immédiatement amoureux. Il cherche cette voix / sa voie. Toutes les voies sont reliées. Toutes les voix communiquent. Sa quête est potentiellement infinie. Il faut tout de même que j’écrive une fin à ce spectacle : on joue jeudi ! Il faudra tout de même que j’écrive une fin à mon livre. J’ai quelques mois.
J’espère qu’elle le lira et qu’elle l’aimera. C’est l’un des trois livres offerts à la colo : Pas de futur sans nature. Gabrielle me l’a envoyé avec les deux autres de la sélection du « prix des colos du CCGPF », histoire que je sois au courant des lectures des gosses, et qu’on ait au moins ça en commun. Mais cette jeune fille qui vient m’interviewer au Vercland ne le connaît pas. Tant pis. Je lui explique le principe. C’est « une aventure dont tu es le héros », comme l’indique le sous-titre — maladroitement, d’ailleurs, car les autrices ont été assez habiles pour ne jamais indiquer le genre du héros ou de l’héroïne, c’est-à-dire du lecteur ou de la lectrice, et ce « héros » en couverture vient détruire ce délicat équilibre. Dommage. Ce genre de livre était courant quand j’étais petit. J’en ai conçu un avec les lycéens d’Épinay l’année dernière. Guillaume a écrit The Winner Takes It All sur ce principe (on ne le montre pas aux enfants). Mais la jeune fille de la colo, qui tient la caméra tandis que sa camarade m’interviewe et qu’un garçon s’occupe du son, n’a jamais lu de livre fabriqué comme ça. Je ne leur dis pas que je suis en train d’en écrire un. Je tendais juste une perche, pour tester. Si elles avaient dit : « Trop bien ! », j’aurais expliqué mon projet. Mais non. C’est trop tôt. J’adore parler d’un chantier en cours et, à la fois, ça me gêne. Parce que c’est encore fragile. J’en parle aux curieux et aux enthousiastes parce qu’ils m’aident à le consolider ; aux autres, je ne dis rien, pour ne pas l’abîmer. J’ai révélé mon concept à une poignée de personnes. Il y a un gars, ici au Vercland, qui me presse de questions pointues, et qui me veut du bien. Il ne m’a pas demandé le titre. Tant mieux. Je ne l’ai livré qu’à une seule personne, avec cet avertissement : « Je ne suis pas encore sûr de moi ; considère que ce titre est provisoire. » Il s’agit de Lucas. Parce qu’il me parle de ses projets à lui. Alors on partage. Il conçoit des scénarios de films qu’il tournera en stop motion. Il y aura des dinosaures et ça finira mal : une catastrophe climatique et/ou volcanique aura raison des protagonistes. Lucas rend à César ce qui est à son petit frère : « Je m’inspire des jeux de Mattis pour écrire mes histoires. Il a de bonnes idées. » Mattis ne lâche jamais son dinosaure en plastique, il l’emmène au restaurant à chaque repas. « Il est herbivore. C’est un parasaurolophus. » Il a du mal à le dire. Pour l’écrire, j’ai vérifié sur le web. Le grand frère a neuf ans. À son âge, j’écrivais et dessinais, bien sûr, mais les films en stop motionsont venus plus tard. Il faut dire qu’on n’avait pas le même matos dans les années 90. Il me dit : « Le plus souvent j’ai le titre dès le début. » Moi aussi. Mais cette fois, j’hésite. Alors, le lendemain, il me relance : « Tu as trouvé un titre, ça y est ? J’y ai beaucoup pensé, pour toi, mais je n’ai rien trouvé non plus. » Je lui explique : « Tu sais, j’écris un récit que le lecteur construit lui-même : à la fin de chaque chapitre, tu as le choix entre deux directions pour faire bifurquer l’histoire. Comme un train à l’aiguillage : on choisit d’aller à droite ou à gauche. Alors je me suis dit, pourquoi pas Aiguillages comme titre ? » Il comprend l’idée. Je ne sais pas si ça lui plaît. Il est convaincu par le raisonnement, mais je ne crois pas qu’il ait un franc coup de cœur. Je ressens la même chose que lui. Disons que ce titre fait le job : référence aux métiers des cheminots + explication de la structure du texte. Le père de Lucas et Mattis est conducteur à Nantes. Je penserai à eux : je prends souvent le train à Nantes.