Je sors joyeux de chez — je ne sais pas comment l’appeler. D’ailleurs je ne l’appelle pas : si lui m’accueille avec un « Bonjour Antonin », je me contente de « Bonjour ». Il n’a pas besoin de prénom. Il n’a pas besoin d’une personnalité, d’une histoire : le sujet de nos séances, c’est moi seul. Je le désigne quand même par son prénom, une fois, samedi soir, lorsque je vois le copain qui me l’avait recommandé. Il m’en avait proposé plusieurs assortis d’une brève description ; j’ai choisi celui-ci sur ses quelques mots et parce qu’il reçoit à Belleville. C’est un plaisir d’aller là-bas. Le trajet compte dans le processus. À ce copain, donc, j’ai dit : « J’ai vu deux fois (son prénom inséré ici), on se revoit mardi prochain. » Le copain s’appelle Pierre. Alors, pendant la première séance, je me suis senti obligé de le citer, pour lever l’ambiguïté, parce que j’étais en train de présenter le paysage de mes relations, un bref tour d’horizon de mes aimés, et j’ai parlé de Jean-Eudes, puis de Pierre, puis de Pierre — et j’ai précisé à chaque fois : « Mais pas celui que vous connaissez. » Je ne crois pas qu’il fera des fiches pour s’y retrouver. Un autre copain de copain, qui fait le même métier, m’avait dit qu’il comptait sur sa propre mémoire pour filtrer : s’il oublie une partie de ce qu’on lui a raconté, ce n’est pas grave, au contraire, c’est même signifiant. Ah bon. Ça me va. Je crois la même chose à propos de Rue des Batailles : c’est normal de ne pas retenir les détails factuels, les dates, les identités de tout le monde. L’important est de comprendre leurs relations, et le flux du récit. L’index en fin d’ouvrage n’est pas là pour vous aider dans la lecture ; plutôt qu’un support technique, c’est une œuvre en soi, à lire séparément, si vous êtes sensible à ce genre de performance, si vous aimez comme moi lire les listes de noms sur les monuments sans savoir qui sont les gens. Dans le mail que j’ouvre après la séance, en descendant la rue des Couronnes, on m’écrit : « On s’y perd dans les prénoms et les personnes, mais c’est secondaire. » Ce mail me rend plus léger, plus rapide, sur cette rue déjà en pente, facile, sans effort, où le soleil d’hiver commence à donner alors qu’il pleuvait ce matin ; comme si les pas ne coûtaient rien ; je me laisse porter ; je me dis qu’il faut savourer, être fier, recevoir les éloges après le travail, car j’ai bien travaillé. C’est un mail de D. qui vient de terminer Rue des Batailles « hier, tard, très tard » et me conforte dans ce sentiment : oui, j’ai bien travaillé. Sa lecture est précieuse pour moi : écho de sa lecture de mes tout premiers livres en 2017 et 2018, et surtout du manuscrit de L’Épaisseur de trait qu’aucun éditeur ne voulait alors publier ; et lui, l’écrivain que j’estimais, ancien éditeur lui-même, m’avait assuré que ce texte avait de la valeur, qu’il ne fallait pas renoncer, avec des mots forts et chaleureux, au dos d’une carte postale étrange, un peu effrayante, un autoportrait de Léon Spilliaert que j’ai exposé dans ma chambre plusieurs années. Il m’écrit aujourd’hui avec le lyrisme que j’ai aimé aussitôt dans le premier livre de lui que j’ai lu, en 2007 sans doute, pioché sur la table de feu Gibert Jeune à la faveur de son titre, pour l’offrir à Jean-Eudes. Une fidélité. Alors son enthousiasme me fait du bien. Il n’est pas mon ami. Il n’est pas obligé de me lire, ni de me dire qu’il m’a lu. Les amis ne sont pas obligés non plus, mais ils le font quand même. Et ne se contentent pas d’un compliment poli. Et les camarades auteurs ou grands lecteurs, qui avalent quantités de livres chaque année de leur vie, me disent que le mien n’est pas banal. William, Baptiste, Christophe, Vincent, Clément, Guillaume, Thierry, d’autres que j’oublie, ont consacré plusieurs heures à lire cette petite brique, puis encore un temps — un vrai temps, car l’exercice n’est pas facile — à composer un message à mon intention. Que faire de leur unanimité ? Est-il possible qu’ils soient tous aveuglés ? Qu’ils se trompent dans leur enthousiasme ? Et s’ils ont raison, alors, pourquoi tout le monde ne sait-il pas encore que mon livre existe, et qu’il est bon ?
Au début de Rue des Batailles, il y a un tableau. Je ne parle pas de celui qui est devenu la couverture du livre, mais d’un tableau au sens théâtral : une scène, un lieu, des personnages, un moment. Deux garçons dans une chambre. Au fond, c’est toujours ce qui me guide. Un manuscrit dans mon tiroir commence comme ça : « Étant donné deux personnages — toi, moi — et une chambre. C’est l’histoire d’une intimité. » Alors Rue des Batailles commence en décembre 2020, dans ma chambre, avec Guillaume. Nous parlons de ce chantier que je ne sais pas par quel bout prendre. Puis il s’en va et j’écris le premier fragment : Jules et Adrien, les deux amis dans la chambre. L’un écrit, l’autre dessine. C’est devenu le chapitre 60. Autre tableau : mars 2023. J’ai terminé la première version du roman. Dans la chambre d’Henri à la Cité des Arts, je rencontre Pierre. Il devient bientôt cet ami qui vit dans ma chambre. Il fait des images tandis que j’écris. Alors je lui fais une place dans mon livre. Encore un tableau : au Merle moqueur le 8 janvier 2026, je parle de Rue des Batailles qui vient de sortir. Je parle de Guillaume, je parle de Pierre. Je ne parle pas assez de Jean-Eudes. Je dis seulement qu’il existe un tableau chez nous, au-dessus du canapé, qui figure dans le roman : une manière lointaine, trop détournée, d’évoquer la famille choisie de Jean-Eudes ; de citer Jean-Eudes sans le nommer. Mais pourquoi ne pas le nommer ? Dans le livre je dis son prénom. Et même son nom, à la fin, dans l’index. Après la librairie, au bar, à Seb qui m’a fait la surprise de sa présence (les larmes me sont venues aux yeux, j’ai presque eu peur de cette émotion), je dis : « J’ai consigné dans l’index les noms des gens qui comptent, comme des preuves. » Ils n’y sont certes pas tous. Que les absents ne se vexent pas. Mais lui, il y est. On prolonge la soirée avec un verre et des frites. Je suis fatigué. Je suis entouré de ceux que j’aime et qui m’aiment. Pierre me répète le lendemain ce que Sonia a dit de moi : « Il est bien entouré. » À la maison, on n’ouvre pas le canapé, le lit est assez grand. Nouveau tableau : je suis au milieu d’eux. Bien entouré.
J’ai fait ce qu’il fallait, c’est-à-dire rien, ou pas grand-chose : ce qui me manquait (écrire sur ce blog), ce qui me repose, me répare, me recoud l’esprit — c’est l’expression d’Hugo. Si bien que j’ai oublié la culpabilité de ne pas avancer dans les chantiers en souffrance (à Pierre qui me demande comment ça va, je réponds : « Bien, puisque j’ai tout caché sous le tapis »). Si bien que j’avais oublié qu’une obligation, une seule, existait encore dans mon agenda de la semaine : ce matin j’ai rendez-vous à la bibliothèque pour l’organisation d’un atelier d’écriture. L’horaire est raisonnable : je peux traîner au lit. Je sors quand il fait beau. Je marche une demi-heure. Voyez : ce n’est pas le bagne, mon boulot. Ma vie est douce. Comme à chaque fois que je contourne le Pressoir, je pense à Théo qui, lorsqu’il habitait l’un des cinq cents appartements de cette cité, s’était donné la mission d’en documenter l’histoire. On croit que ces lieux ne sont pas intéressants parce qu’on peut les résumer en une ligne : « des parallélépipèdes rectangles jetés n’importe comment sur une parcelle », mais c’est plus compliqué que ça. Il a conçu une page Wikipédia pour le prouver au monde. À la même époque j’avais versé mon plan de la rue Vilin à la même communauté : le plan dessiné en 2010 quand j’étais à Estienne, où le tracé de la rue démolie (et de ses parcelles numérotées) se superpose au plan de parc de Belleville contemporain. En juillet dernier, quand des gens de la mairie m’ont demandé l’autorisation de reproduire mon dessin, j’ai répondu que c’était le principe de la licence Creative Commons ; j’ai remercié pour la délicatesse de la démarche ; j’ai ajouté que j’avais travaillé sur la même idée qu’eux quand j’étais étudiant ; j’avais envisagé moi aussi, à l’époque, mais fictivement, de monter une exposition permanente dans le parc, dans le même esprit que celle qu’ils allaient installer et qu’on peut voir depuis septembre : rendre compte de ce qui existait ici avant la démolition — en quelque sorte, retourner le vers de Queneau « Faut que j’aille voir avant que tout ça ne disparaisse » en « Faut que je montre maintenant que tout ça a disparu ». Il s’agirait d’évoquer la rue Vilin de Perec, bien sûr, c’est-à-dire le trou dans sa mémoire, l’absence du lieu de son enfance, mais de convoquer aussi les récits des gens vivants qui ont encore quelque chose à raconter ; les vieux et les vieilles du quartier qui ont habité ces immeubles, ou les gens de cinquante ou soixante ans qui se souviennent des façades murées, des palissades, du terrain vague qui deviendraient un parc. Le lieu d’accueil pour cet atelier : la bibliothèque. Mais d’abord, les bibliothécaires m’accueillent moi, avec un café, et je réponds : « Merci, ça me réchauffera. » Un peu de small talk avant d’entrer dans le dur. Avant de parler de Rue des Batailles. L’une d’elles a repéré qu’on fêtait sa sortie la semaine prochaine, le jeudi 8, au Merle moqueur. J’apprécie sa curiosité. J’ai travaillé avec des bibliothécaires, que je ne dénoncerai pas ici, qui ne s’intéressaient jamais à ce que j’écrivais (elles ne se reconnaîtront pas puisqu’elles ne me lisent pas). Avec elles trois, c’est riche, c’est chaleureux. Une chose dont nous ne parlons pas, avec celle des trois qui m’a invité : elle et moi sommes liés d’une manière indirecte autant qu’intime ; j’ignore si elle sait que je le sais ; je sais qu’elle est l’amie de I., car Jean-Eudes me l’a dit, mais I. a-t-il dit à É. qui je suis ? Elle pourrait me dire : « J’ai entendu parler de toi par I. », mais I. n’est pas notre ami commun puisqu’il n’est pas mon ami : il fait partie de ma vie parce qu’il fait partie de celle de Jean-Eudes ; nous sommes une communauté d’amxxx — terminez le mot comme bon vous semble et débrouillez-vous pour le prononcer — il faudrait décliner des variantes, il faudrait queeriser les titres de Rohmer : L’ami de mon ami, L’ami de mon amoureux, L’amant de mon amant, etc. Rohmer est trop sage : une douce reconfiguration des relations qui, finalement, se ressemblent toutes. Transgresser le couple, c’est encore une manière de confirmer l’institution du couple. Aimerais-je encore ses films (que j’ai aimés il y a dix, douze, quinze ans) maintenant que ces catégories n’ont plus de sens pour moi ? J’ai lu de belles recensions d’une série vantée comme rohmerienne : l’adjectif continue de sonner comme un compliment à mes yeux, malgré tout, et suffit à rendre Jean-Eudes curieux. Le premier épisode est prometteur. L’amitié entre les deux garçons et l’irruption d’une fille dont ils sont amoureux tous les deux. OK. Jusqu’ici, rien de neuf, mais une belle intensité dans les sentiments, l’amitié hissée à la même hauteur que l’amour, une liberté réjouissante dans le double flirt, la fille embrassant les deux garçons tour à tour sans que la rivalité ne les sépare. Et si leur amitié se renforçait, à aimer ensemble la même personne ? Ce serait beau. On a envie d’y croire. Mais cette belle fraîcheur était l’apanage de l’adolescence : triste cliché. Et voici le deuxième et le troisième épisode qui sombrent dans le drame bourgeois. La femme, mariée à l’un d’eux, continue d’aimer l’autre, et réciproquement, ça crève les yeux. Alors, ils font quoi ? Eh bien, rien du tout. Ils croupissent tranquillement dans leur frustration : « Oh la la, mon dieu, mon couple bat de l’aile et je suis tentée par l’adultère, la vie est vraiment trop difficile. » Hé ho, c’est une blague ? Êtes-vous malades ? Pauvres ? Vivez-vous sous l’emprise d’une théocratie totalitaire qui vous interdit d’aimer ? C’est quoi votre problème ? Vous êtes libres et cette liberté vous embarrasse ? OK. Je crois que vous êtes nombreux dans cette situation. Mais désolé, je n’arrive plus du tout du tout du tout à développer une empathie pour ce genre de personnages. « Ouin ouin, je suis belle et riche, j’habite entre Paris et ma villa en bord de mer et je suis très malheureuse parce que j’aime deux hommes qui m’aiment aussi et qui sont le meilleur ami l’un de l’autre, nous sommes condamnés à la frustration, au mensonge et au rabougrissement de nos belles âmes d’adolescents fougueux. » N’avez-vous donc rien appris ? Ce modèle de couple que vous sacralisez n’a jamais marché : on le sait depuis qu’on l’a inventé. N’avez-vous jamais lu de livres, vu de films ? N’avez vous jamais écouté vos parents, vos grands-parents ? Il y a cent ans, Jules et Jim et Catherine n’étaient pas polyamoureux puisque le mot n’existait pas, mais ils l’étaient quand même ; et vous qui connaissez le mot, vous n’en faites rien, vous le laissez crever comme une plante verte jamais arrosée, comme vos routines confites dans un carcan de privilèges. Secouez-vous, les petits chéris : aimez-vous, soyez créatifs, inventez la vie que vous méritez — vous qui ne subissez aucune contrainte, sinon votre propre peur d’être heureux. Nous plaçons beaucoup d’espoirs dans le quatrième et dernier épisode de la série : soudain, les personnages vont ouvrir les yeux, oser vivre, foutre au feu le mythe du couple exclusif et éternel devant la loi, qui n’a jamais rendu personne heureux et que les masses intoxiquées par des siècles de propagande prétendent encore désirer. S’il te plaît, quatrième épisode, ne nous déçois pas. La série porte le titre du livre de Maurice Pons, Les Saisons, mais sans aucun rapport avec ; tandis que nous avons pensé fort aux Saisons de Pons en voyant L’Engloutie, aussi bien Jean-Eudes que moi, tant le parallèle sautait aux yeux : une étrangère lettrée, venue de la ville, arrive au village du bout-du-monde où les superstitions archaïques sont encore plus hostiles que la météo. Il y a cent vingt ans, dans ce hameau paumé des Alpes, la jeune institutrice est un être de désir : le désir de connaître et de transmettre, certes, mais aussi le désir sexuel qui anime son corps. Parmi la brochette de villageois mal dégrossis, deux jeunes hommes sortent du lot. Ils sont amis. Ils partent chasser ensemble, en duo — en couple ? On ne saura pas s’ils sont amants. On le supposera. Puisque la femme désire les hommes, elle désire ces deux-là, qui sont les meilleurs. Elle les désire l’un et l’autre. L’un puis l’autre. Seront-ils jaloux ? On ne sait pas exactement ce qui se passe ensuite. Il y a du mystère. De la magie, même. Ces trois personnages ne connaissent pas l’amour libre. Ils ne l’ont pas théorisé. Ils vivent. Ils ne sont peut-être pas heureux, mais au moins ils expriment leurs désirs. Ils ne les étouffent pas. Et pourtant, ils sont pauvres. Ils vivent en 1900 dans un bled atroce, sous quinze mètres de neige. À la même époque, à Paris, dans d’autres livres et films, Jules et Jim et Catherine concevaient des pactes d’amour et d’amitié, séparés par une guerre mondiale. Alors, vous comprenez, les petits bourges des années 2020 qui barbotent sur l’océan en s’inquiétant de l’héritage de la villa, et se demandent s’il est grave d’être amoureux de l’ami de son mari, d’embrasser l’ami de son amoureux, ou d’en faire son amant, pardon, mais c’est le cadet de mes soucis.
Un autre usage de la chambre. Je dis « la chambre ». J’y reviens. La chambre que j’ai construite autour de mon corps et de mes désirs, juste assez grande pour me contenir avec ceux que j’aime, vêtement sur mesure, petite boîte, cabane ouverte : normalement je n’y passe pas la nuit seul. Je n’y dors pas seul, qu’il fasse nuit ou jour. Puis arrivent les exceptions : et je découvre une autre manière d’habiter. Pierre se lève tôt pour prendre son train. Mais vraiment très tôt. J’ouvre un œil, je lui dis bonjour et au revoir, je me rendors seul. Je ne suis pas malheureux. Poursuivre la nuit seul, ce n’est pas dormir seul. C’est le plaisir de s’éveiller accompagné, puis de prolonger le sommeil parce qu’il est trop tôt, décidément beaucoup trop tôt. Une autre fois, quelques jours plus tard, Pierre se lève pour travailler — mais ce n’est pas le même Pierre. J’ouvre un œil. On ouvre le volet, bien qu’il fasse encore nuit, le ciel est pâle. On prend le petit déjeuner. Puis il s’en va et je me rendors. Au second réveil, il fait jour. La lumière du dehors suffit, je n’en allume pas d’autre. Je prends un livre. Je lis le matin. J’avais oublié comme j’aimais ça. Avant, je lisais le matin, souvent. Quand le cerveau est frais, les connexions vives. Mieux que le soir, s’endormir entre les pages. Une heure, deux heures passent. Le lit est immense puisqu’il emplit toute la pièce. Pour être exact : un mètre soixante de large, deux de long ; toute la surface délimitée par la bibliothèque, le bureau, la douche, l’emprise de la porte qui s’ouvre vers l’intérieur. Radeau bien calé sur ses quatre côtés. D’habitude, vite, je le replie, je le range, je fais place nette. Impossible de circuler sinon. Mais là, je décide de ne pas circuler. Je stationne. Assis, couché. Doux souvenir du weekend passé ici quand Pierre était malade. Moi, je ne l’étais pas, alors je n’ai eu que les bons côtés. Ce dimanche non plus je ne suis pas malade, ou pas vraiment, ou un peu, ou bien je décide de faire comme si. La ferritine, la TSH et la B12 dans mon sang sont basses, mais comprises dans la fourchette des normales, tandis que la B9 est en-dessous. Ah bon. Première fois qu’on me teste ça. La médecin dit que ça peut expliquer ma fatigue. Et la tristesse ? Est-ce que c’est chimique aussi ? Je m’occupe de moi. Je ne fous rien pendant quelques jours. Je lis au lit. J’approfondis ma connaissance de ma chambre.
Philippe m’avait demandé de choisir une image sur son site, dont il m’offrirait le tirage. J’ai préféré qu’il choisisse lui-même. Alors c’est une surprise. Sur la table des Pères pop (il est arrivé en avance au rendez-vous, moi en retard), il a posé le carton long à section carrée. La photo roulée à l’intérieur. Elle est grande. Ma chambre est petite. Comment lui trouver une place ? Je la déroule. C’est une photo de sa chambre mise en abyme : chambre à coucher et chambre photographique. Alors je lui trouverai une place, c’est certain. Je lui dis : « Je ne collectionne pas, je n’ai pas l’habitude d’acheter des œuvres ni d’en recevoir, mais il se trouve que la semaine dernière, justement, j’ai acheté quelque chose à un photographe que j’aime bien, un petit format pas cher, il faisait du tri dans son atelier et il a besoin d’argent, ça me faisait plaisir. J’y suis allé avec Pierre. On ne savait pas quelle image choisir. Jusqu’au moment où ça nous a semblé évident : le portrait d’un garçon sur son lit, cadré large afin qu’on comprenne bien l’espace de sa chambre. Hervé (c’est le photographe) nous a dit que cette image était extraite d’une série de gens dans leur chambre. Et nous, puisqu’on choisissait une œuvre ensemble, on la destinait à notre espace commun : la chambre. Alors il fallait qu’elle parle de ça. Dans notre mur d’images, dans une collection cohérente, il nous faut une chambre. Donc, tu vois, à supposer que cette collection existe, ta photo en est la deuxième pièce. »
La journée passe comme une lente et pénible remontée : on est tout en bas et on n’a pas le choix, il faut sortir de là. J’arrive à la chambre à onze heures. C’est normal qu’il soit encore au lit à onze heures ? Il ne dort plus. Il a dormi tard. Il a peu dormi. Mal dormi. Il a beaucoup trop dormi. C’est normal qu’il dorme autant ? Je ne comprends pas comment son temps fonctionne. Il ne passe pas à la même vitesse que le mien. J’imaginais le croiser à la chambre alors qu’il était sur le point de sortir. Ç’aurait été agréable. Au lieu de ça, il n’est pas prêt à sortir. Du tout. Il reprend la conversation d’hier où nous l’avions laissée. Elle était pénible, la conversation d’hier. Je lui dis : « Ça ne mène nulle part si tu continues d’argumenter ; peu importe que tu aies raison ou tort ; moi, je ne cherche pas à avoir raison ; je cherche à aller bien. » À chaque petite chose jolie que je lui montre, il oppose la chose laide d’à côté. Je ne cherche pas à lui prouver que tout est parfait, mais seulement à lui montrer (à l’inciter à voir) qu’il existe des choses bien, aujourd’hui, dans le monde du dehors. Le dehors de la chambre. De sa chambre — son cocon à lui, son musée intime, son conservatoire d’une époque fantasmée, sa petite utopie, son refuge parce que le monde ne veut pas de lui. Ça, c’est ce qu’il croit. Je voudrais qu’il admette qu’il a sa place dans le monde. Je lui dis : « Tu n’as pas le choix ; je ne connais que trois alternatives : soit tu cesses de vivre, soit tu remontes le temps, soit tu trouves de bonnes raison de vivre aujourd’hui. » Je refuse la première option par principe et, heureusement, il est d’accord avec moi. La deuxième option est la plus séduisante à ses yeux, mais jusqu’à preuve du contraire il n’a pas trouvé les moyens techniques de ce prodige. Alors, je lui répète : « Tu n’as pas le choix, tu es coincé dans ce vingt-et-unième siècle, à ton grand désarroi, comme dans un film de science-fiction ; et, en attendant qu’on vienne te chercher pour te ramener à ton époque, tu vas devoir y vivre, et donc y vivre bien, et être heureux ; c’est un énorme boulot, mais ça vaut le coup d’essayer. » On argumente des heures, alors que j’avais promis de ne pas argumenter. Il m’épuise. Je dis : « Je vais sortir un moment pour souffler, loin de toi, et pendant ce temps tu cherches des sujets de conversation qui nous font plaisir à tous les deux, puis je reviens avec le déjeuner, et on passe une heure joyeuse et légère avant de se séparer. » Alors voilà, on déjeune assis en tailleur sur le lit, face à face, et c’est bien. Il est quinze heures. Il est seize heures. Il est dix-sept heures quand il s’en va. Il a repéré un film au Grand Action. Je lui dis : « Tu vas être en retard. » Il me promet qu’il peut être là-bas en quinze minutes, en Vélib. J’en doute. Peu importe. Il part avec le sourire. Je souris aussi. Il m’épuise. Il me reste une ou deux heures pour écrire ce billet, seul, avant de quitter la chambre. J’aurai au moins fait ça aujourd’hui.
« Je serai institutrice pour faire chier les mômes », dit Zazie à son oncle Gabriel. Alors il répond : « Tu sais, d’après ce que disent les journaux, c’est pas du tout ça l’éducation moderne. On va plutôt vers la douceur, la gentillesse, la compréhension… » Et il a raison. Ça demande une énergie dingue : écouter ceux qui parlent, détecter les signaux de ceux qui ne parlent pas, interpréter, comprendre, répondre aux attentes, en éveiller de nouvelles. Et même moi qui ne suis pas instituteur, ça m’épuise. Deux heures d’atelier pompent toutes mes ressources. En général, je suis bon à ça. Mais ce lundi, bof. J’étais en pilote automatique. Pas grave. La semaine dernière, six ateliers : trois au collège Fabien (deux avec une classe, un avec une autre), un avec mon groupe de Rosny, un au foyer de jeunes, un au lycée Condorcet. Le jeudi soir, j’ai dit à mon petit Pierre que j’étais crevé. Je n’ai pas parlé d’autre chose que du travail, mais je savais déjà que ce n’était pas le travail qui m’épuisait. Un trop-plein : Antonin le gentil, à l’écoute de tout le monde. Même dans « Pédale, pédale » c’est le rôle que je me donne. Je coordonne, je planifie, je m’adapte aux autres. J’ai eu plusieurs amis, quasi-amis ou camarades, qui n’attendaient que ça de moi : une sorte de psy ou de mentor, celui qui encourage et accompagne. Une relation basée là-dessus ne peut pas aller loin. Je parlais de Pierre, mais ce n’est pas à propos de lui que je dis ça, car lui, il trouve toujours un moyen de me le rendre, de trouver un équilibre, une réciprocité qui n’est certes pas une symétrie : on ne s’offre pas la même chose, mais on s’offre autant. Il demande ce qu’il peut faire pour moi. Des câlins. Je suis un corps à chouchouter. Je le dis autrement : je dis que je ne veux pas sortir ce soir. Il avait envie d’aventures, comme toujours. Moi, j’ai envie de dormir. Première fois qu’on regarde un film au lit ensemble. J’ai choisi Zazie dans le métro en expliquant : « J’ai besoin d’un doudou. » Il était déçu de ne pas le découvrir au cinéma, mais il a dit d’accord. Pour me faire plaisir. Il s’est blotti contre moi. Il s’est occupé de moi. Peut-être que je testais sa capacité à m’écouter. Le mot est horrible : « tester ». J’ai pourtant mis à l’épreuve mes amis, mes amoureux, mes aimés (il faudrait un terme générique qui englobe sans effacer, qui additionne sans hiérarchiser). Jean-Eudes me trouve irritable, plus susceptible que d’habitude, un peu triste, alors que les inconnus me trouvent joyeux, patient, disponible. En rentrant du lycée vendredi, je me suis comme effondré. En y repensant aujourd’hui, je ne suis pas encore sûr d’avoir compris ce qui s’était passé. J’analyserai. Ou pas. Est-ce nécessaire ? L’important, c’est que l’ami a répondu présent. Il n’a pas choisi le moment, je le lui ai imposé. Il était là quand même. Longtemps que je n’avais pas pleuré comme ça, c’est-à-dire : pas devant un film, mais sur mon propre sort. Puis je me suis enterré dans une petite grotte provisoire. J’ai dit à Jean-Eudes d’aller chez ses amis sans moi. Pas l’énergie de porter un masque : celui de la légèreté attendue dans ce moment festif, alors que léger je ne le suis pas du tout. Je pèse une tonne, je m’enfonce dans le lit et j’y passe le weekend.
Il y a un grand vide à combler. Depuis que j’écris mon journal sous cette forme (une entrée par jour dans un document de traitement de texte, que j’imprime à la fin de l’année sans le relire), c’est-à-dire depuis 2019, je n’ai qu’un seul trou : une lacune de deux ou trois semaines la première année. Cet incident passé, je me suis toujours débrouillé pour rattraper le retard en écrivant a posteriori le récit des jours passés. Je fabrique la preuve qu’ils ont eu lieu. Preuves frauduleuses, car j’antidate. Je fais « comme si ». Mais je n’arriverai plus à feindre si le manque devient trop important : même moi, à supposer que je me relise, je n’y croirai plus. Dois-je tirer un trait pour dire : « Le récit de ces jours n’existe pas » ? Ou tenter d’en rendre compte au passé ? Alors ce ne serait plus un journal. C’est parfois ce que je fais sur ce blog. Mais ce blog aussi est en friche. Je me sens mal à cause de ça. Le travail m’accapare trop. Je n’avais plus connu depuis longtemps un emploi du temps contraint : j’avais un ou deux ateliers par semaine, et basta. Je consacrais le reste à des textes que personne ne me demandait d’écrire (quatre ans pour Rue des Batailles, sans filet, sans garantie que ça intéresse quiconque un jour). Et là, soudain, cet automne, je me retrouve à corriger Rue des Batailles une dernière fois en même temps que j’écris Aiguillages pour Travail & Culture et le livre (sans titre) pour Thierry et la Ligue de l’enseignement, avec une obligation de tenir un calendrier : parutions prévues en 2026. Et les quatre nouveaux « Pédale, pédale ! » qu’il faut boucler parce qu’on l’a promis aux auteurs et aux lecteurs. Et quelques ateliers d’écriture par-ci par-là. Alors je me retrouve dans cette situation hyper bizarre d’être frustré dans mon écriture justement parce que je deviens reconnu dans mon métier et qu’on me passe des commandes. Ça me fait plaisir qu’on compte sur moi. Ça me rend fier. Ça me fatigue. Je ne m’en plains pas. J’en suis même heureux. Mais en vrai, j’ai envie de vacances. Ce n’est pas une question de quantité de travail (le temps que j’y consacre n’est pas délirant), mais d’organisation et de pression (celle que je m’impose). Après la soirée « Pédale, pédale ! », j’en parle à mon petit Pierre qui compatit. Il me prend la main et demande, tout gentil comme il sait l’être : « J’espère que je ne te rajoute pas de la charge mentale. » Trop mignon. Mais en vrai, oui, notre histoire est une complexité de plus. Et une grande joie. Moi, me plaindre ? d’avoir des amis et des amoureux ? C’est la vie que j’ai choisie.
Il faut trouver le moment approprié pour chaque livre. Parfois on t’offre un chef d’œuvre en te promettant de riches heures de lecture : « Ça va changer ta vie, je t’assure » — mais ça parle d’un sujet qui n’est pas dans ton radar à cette étape de ta vie, ou bien c’est écrit d’une manière difficile et tu n’es pas disposé. Le bouquin se retrouve par terre, avec quelques autres, dans cette zone floue qui n’est pas une oubliette puisqu’elle reste sous tes yeux, au coin de la bibliothèque et de cette fenêtre que tu as sauvée l’année dernière avec Pierre pour l’orner d’un collage suggestif, ça prend une place folle, les trucs qui traînent à son pied te gênent constamment quand tu dois déplacer le bureau pour ouvrir le lit, c’est un mètre carré de bazar que tu remues quasi tous les jours, et le livre offert se retrouve là-dessus, avec d’autres, jusqu’au jour où tu te dis : « Tiens, je vais lire ça. » Voilà ce qui se passe avec un livre normal. Mais Rue des Batailles échappe à la logique parce que c’est moi qui l’ai écrit. Alors je n’ai pas le choix. On me dit : « Il faut le lire maintenant. » En entier. Avant lundi. Les gens du métier (Sonia, Léa) appellent ce tas de feuilles A4 imprimées « EP 2 » : les secondes épreuves. Le boulot de correction a déjà eu lieu. À cette étape-là, je n’avais pas relu le roman en continu et en entier, j’avais seulement navigué par sauts, guidé par les annotations rouges de la correctrice — j’ai reconnu les symboles d’orthotypo appris à Estienne, mais jamais utilisés, et ça m’a donné envie de rouvrir le guide des Règles typographiques en usage à l’imprimerie nationale que j’avais trouvé dans une poubelle de l’école en 2009, précieusement archivé sur le rang le plus élevé de ma bibliothèque, hors de portée des enfants et des adultes de taille moyenne, alors j’ai demandé à Pierre de m’aider, comme les vieilles dames au supermarché qui demandent aux jeunes hommes de leur attraper la boîte de petits pois tout en haut, parce que Pierre est un peu plus grand que moi qui ne suis pourtant pas petit. Il saisit le livre (sans piétiner ceux qui gisent au sol) et je me familiarise à nouveau avec le sens de ces hiéroglyphes. Quelque part dans Rue des Batailles j’écris qu’un certain Valentin appelle son ami « mon Pierrot », mais jamais « mon petit Pierrot », malgré la tendresse de leur lien, car le grand Pierre mesure un mètre quatre-vingt-huit. Ce Pierre-là, dans le roman, est vétérinaire. Mon Pierre à moi n’est pas vétérinaire, mais ses deux sœurs le sont. Mon Pierre, je ne l’appelle jamais « petit » parce qu’il mesure à peu près autant que mon personnage, que je n’ai pas inventé car je l’ai trouvé dans les archives, et qui n’est pas lui, car j’ai écrit Rue des Batailles avant de le connaître. Mais j’appelle parfois « mon petit Pierre » le second Pierre, puisqu’il y a deux Pierre dans ma vie. Dans Rue des Batailles, il y a deux Adrien dans la vie de Jules. Il y a d’autres duos : les Victor. Les Aspasie. Les Elmina-Hermine. J’ai déjà conscience de tout ça, mais ça me trouble de le relire. Et lorsque apparaît le collage de Pierre en plein milieu du livre, je me dis : « Voilà, tout est à sa place. » Il faut dire que la maquette est top. Mon roman est un puzzle : il fallait que la forme visuelle serve mon propos. On n’a pas fait de saut de page entre les chapitres : j’aime que le texte s’enchaîne. Et souvent — par la grâce du hasard ou le talent d’un·e maquettiste — les paragraphes se terminent pile au bas. La coupure est nette. Les pages sont des unités graphiques autonomes, on pourrait les encadrer.
Dans le texto où Sonia me donne le code de la porte (la petite porte discrète donnant accès au palais où m’attend le photographe), elle dit aussi : « J’espère que tu as bien dormi. » Je souris en lisant mon téléphone, dans la rue, sous le doux soleil d’Arles. La formule est certes banale, convenue, mais je la reçois au premier degré, sans filtre, comme une pure bienveillance. Tout, ici, depuis hier, est à l’image de ces quelques mots : l’accueil chaleureux, les compliments, les gentillesses. Alors j’ai bien dormi, oui, un peu ivre. Soûlé de ces émotions davantage que par l’alcool — j’ai bu deux-trois verres, pas de quoi altérer mon jugement. Alors on me dira que je suis naïf. Ça me va. Je veux bien être l’émerveillé de service. Flagrant délit d’angélisme. Bien sûr que tout le monde me veut du bien chez Actes Sud ! Puisque ce sont eux qui fabriquent et vendent mon livre : leur intérêt, maintenant que la sortie est programmée, c’est d’aimer ce que j’ai écrit. Et de me trouver sympa. À midi, au restaurant du Méjan, je reconnais Philippe. Il a déjà publié plusieurs livres dans cette maison, alors je suppose qu’il vient pour la même raison que moi : la réunion commerciale pour la rentrée d’hiver. Eh bien non, il vient juste déjeuner avec une amie. Heureuse coïncidence. Je les rejoins pour le café. Il nous présente. À un moment, il lui dit, à propos de moi : « Antonin est gentil avec tout le monde. » Ça me va. Plus tard, après qu’on a présenté Rue des Batailles devant l’assemblée (c’est-à-dire devant les représentants qui vont devoir, dans les prochaines semaines, « placer » mon bouquin chez les libraires), Sonia me répète ce que quelqu’un vient de lui dire : « Il a l’air sympa, Antonin. » Ça me va. Je prends. Je stocke les compliments pour plus tard. On ne sait pas ce que demain me réserve. Et je l’écris ici, pour archive : « Chez Actes Sud, on m’a dit que j’étais sympa. » Souvenez-vous-en. Flagrant délit de vanité. Et d’exhibition. Je note aussi cet événement pour mémoire : lors de cette réunion à la chapelle du Méjan, le premier qui a pris la parole après moi, en levant la main comme à l’école, c’était pour parler de la langue, du style — appelez ça comme vous voulez — de littérature, en somme. Je me serais contenté d’un intérêt pour les sujets traités dans mon livre (ce n’est pas une mauvaise porte d’entrée), mais si l’on m’offre davantage, si l’on me parle de mon écriture, je prends, merci, je prends. Toute appréciation m’arrive gonflée d’une importance démesurée, puisque ce sont les toutes premières lectures. Ça devient diablement concret, maintenant que le texte vit une existence autonome — non pas indépendante, car il existe en-dehors de moi, oui, mais lié à moi pour toujours. Le matin, dans le train vers Arles, j’ai lu l’argumentaire envoyé par Sonia. Il m’a ému. Juste parce que c’est quelqu’une d’autre que moi, pour la première fois, qui s’exprime sur ce truc que j’étais seul à porter depuis un paquet d’années.
Ça fait toc-toc quand je bouge la tête. Je ne m’en aperçois pas. Je suis à fond dans mon truc. Absorbé. Je n’oublie pas de regarder les gens (ils ont l’air intéressés), mais je n’écoute pas, moi, le bruit que je fais. J’ai mes livres étalés sur la table et je pioche dedans les citations que je lis, que je tisse, pendant quinze minutes. Plus tôt au téléphone j’ai dit à Pierre : « C’est un collage », alors il a répondu : « Toi aussi tu fais des collages. » Pourtant, ce qu’il fait lui et ce que je fais moi ne se ressemblent pas (je prononce des phrases dans l’espace tandis qu’il découpe et assemble du papier), mais on appelle nos trucs avec le même mot parce que les mots sont la face visible du gros iceberg de nos pensées profondes et que, dans le profond, on se ressemble beaucoup. Je fais mon numéro sur la scène de la salle Stravinsky de l’Ircam, quinze minutes, avec Thierry à côté de moi et Anne en face, au premier rang : je la regarde de temps en temps, surtout quand je parle d’elle. Elle ne se doutait pas de ce que je dirais à propos de son livre et de sa démarche d’écrivaine en général. Et lui faire plaisir, ça fait partie de mon plaisir de cette soirée. Faire plaisir aux gens : d’abord à Thierry qui donne beaucoup d’épaisseur à ma vie littéraire en m’embarquant dans ses projets, et aux gens de la BPI qui nous ont invités : j’espère toujours que mes hôtes ne regretteront pas leur geste. Qu’ils ne penseront pas : « Bon, il a fait le job, mais c’était pas ouf. » Même si je ne prétends pas être génial, j’aimerais qu’on pense de moi que je me suis donné du mal, que je me suis investi, que j’ai été généreux. Quand j’ai fini, je sors de scène, je m’assois dans la salle pendant la projection de la vidéo, et le régisseur s’approche subrepticement : il vient ajuster mon micro : il dit que ma boucle d’oreille tape contre la tige, c’est ça qui fait toc-toc. Je n’avais rien entendu. Si on avait su, on aurait mis le micro à droite. Plus tard, Jean-Eudes me dit qu’il s’est d’abord demandé d’où venait le bruit, puis qu’il a remarqué que c’était synchronisé avec les mouvements de ma tête, alors il m’a commandé par télépathie de ne pas trop bouger, mais ça ne marchait pas. Quand je parle, je bouge. Jean-Eudes était presque au fond de la salle, avec Juline et Pierre. Et puis Christophe. Christophe m’a dit des trucs hyper gentils après. Puis il est reparti chez lui à pied, parce que les métros étaient en grève. « Me faire ça à moi ! », comme dit Zazie dans Zazie dans le métro. Se mettre en grève justement aujourd’hui, alors que j’avais cette soirée ! Je ne suis pas allé en manif. J’y vais de plus en plus rarement. Les flics me font peur. J’ai traversé le cortège en sortant de chez moi à 16 heures. Mais, avant de voir les jolies gueules des manifestants sur le boulevard Voltaire, j’ai dû me coltiner les sales bobines de dizaines de flics en armure : mon avenue était la base arrière des troupes patibulaires, les gros flingues en main, les camions blindés alignés tête-à-cul sur cent mètres, le moteur qui tourne. Bienvenue dans la zone de libre expression politique. Sur le terrain de l’intimidation, je leur donne raison : avec moi, ils gagnent à tous les coups. Je flippe, je baisse la tête, je traverse le plus vite possible « l’insupportable horreur des boulevards à flics, Haussmann, Magenta ; Charonne. » La fin de cette phrase vient d’Un homme qui dort. Cette fois je vous le signale, mais souvent je ne dis rien. Des phrases que j’ai lues cent fois, je les ai digérées et elles ressortent comme si elles étaient de moi : c’était l’objet de mon piochage-collage d’hier soir à propos de Georges Perec. La salle était quasi pleine, preuve d’une grande motivation de notre brave public qui n’a pas craint de venir à pied ou à vélo — ou bien, peut-être qu’ils habitent tous le quartier, qui sait ? J’ignore qui ils sont. Voilà une nouveauté dans ma vie, déjà constatée à Nantes en juin dernier : parler de mon travail devant des gens qui ne me connaissent pas, qui ne sont ni mes amis ni les amis de mes amis (pourtant ô combien j’aime avoir des amis), venus pour des raisons strictement littéraires : le sujet de la causerie les intéresse, wow, quel miracle. Je dis ça à Pierre, le soir, quand tout est terminé. Je lui parle de cet homme que j’avais déjà vu au Café de la Mairie l’an dernier, puis à ma lecture dessinée à Villetaneuse, et qui tout à l’heure m’a dit : « J’ai enchaîné deux grands écrivains aujourd’hui, Mauvignier aux Cahiers de Colette à 18 heures, et la soirée Perec ici juste après. » Un assidu. Le lecteur curieux (espèce rare et recherchée). Et puis les fidèles archi-fidèles : ceux que j’aime et qui m’aiment. Au dîner (les pizzas ne sont pas dingues, mais je m’attendais à pire) nous sommes huit. Quelqu’une me demande, à propos de Jean-Eudes et Juline et Pierre : « Ce sont tes amis ? ou des nouveaux amis de ce soir ? » La chose serait charmante : des amitiés toutes neuves, nées au sortir de la salle Stravinsky, le nez dans les treize bouquins de la collection « Perec 53 ». Jolie scène. Mais, nenni. Je souris. Juline répond à ma place : « Il faut deviner. » Et moi, bêtement, je me sens piégé par cette question — pourtant la plus innocente du monde. Très facile de répondre que Juline est ma sœur. Mais Jean-Eudes et Pierre ? Jean-Eudes seul, j’aurais répondu du tac au tac. Mais lui, accompagné de Pierre ? Dire que l’un est mon amoureux et l’autre un ami ? C’est faux. Que les deux sont mes amoureux ? Ça sonne absurde : ce serait comme les mettre dans le même sac, alors que nos relations et sentiments n’ont rien à voir. J’hésite. L’enjeu est pour moi, absolument pas pour mon interlocutrice à la bienveillante curiosité, qui ne sera bouleversée en aucun cas par ma réponse. Je voudrais ne créer aucune hiérarchie. Trouver les mots qui rendraient compte de la singularité de chaque histoire, de chaque personne. Je voudrais abolir les étiquettes. Dire seulement : « C’est Jean-Eudes » et « c’est Pierre », car il n’y a rien d’autre à dire — ou alors, il y aurait mille choses à dire. Dire que Juline est « ma sœur » ne raconte rien de notre passé partagé, de notre intimité présente. Alors, dire « mon ami » (ambigu) ou « mon copain » (on n’a plus quinze ans) ou « mon compagnon » (Jean-Eudes trouve que ça fait chien) ou « mon mari » (quel ennui) ou quoi encore ? Je m’empêtre dans une phrase cheloue qui a le mérite d’être purement objective : « On vit ensemble. » Puis, me tournant vers Pierre : « Pierre est mon ami aussi. » J’ai dit « aussi ». Voilà, c’est réglé. On s’en contentera.
Ça commence comme un scénario de film français, ou peut-être comme le début d’un roman qui paraîtrait à la rentrée littéraire (je lis assez peu de romans qui paraissent à la rentrée littéraire) : deux hommes prennent le train pour rejoindre la même femme — elle est la sœur de l’un et l’amoureuse de l’autre — sur une île bretonne. Juline a décidé de mettre fin à ses cinq semaines de marche solitaire sur le sentier côtier par cette invitation / exhortation : « Ceux qui m’aiment viendront me chercher. » Plutôt que de bêtement rentrer de vacances, elle crée un événement romanesque le jour de ses quarante ans. Suivant la feuille de route, je trouve Pascal à la gare Montparnasse. Nous tombons l’un sur l’autre sans utiliser nos téléphones, simplement en montant le même escalier, par coïncidence, deux parmi la foule qui peuple la gare ce samedi matin. Et nous voici attablés au Prêt-à-Manger du premier étage, à siroter un café, juste nous deux. Il a dû penser la même chose que moi ces derniers jours : ç’allait être notre premier tête-à-tête au bout de… combien d’années que Juline nous a présentés, et qu’on se voit régulièrement, toujours avec elle ? Quelques heures passent. Puis une correspondance à Guingamp. Et soudain, Juline et son grand sac à dos. Cette histoire de quarante ans est-elle le prétexte pour décréter un moment joyeux ? Ou une épreuve, un cap à franchir, qui nécessite vraiment d’être accompagnée ? On repousse de plus en plus loin la limite de la jeunesse. Ça fait déjà longtemps que je ne trouve plus que « quarante ans » soit vieux. Mais les autres, autour ? Les gens normaux ? Ceux qui construisent une famille et une carrière ? Peut-être qu’ils estiment qu’on doit être arrivé·e quelque part, à quarante ans, qu’on doit avoir coché déjà pas mal de cases sur la liste. Peut-être qu’ils jugent que nous sommes en retard sur le planning, voire : totalement à côté de la plaque. Je fréquente le moins possible de gens comme ça. Et, au pire, quand j’en rencontre malgré moi, je bénéficie de la double excuse d’être pédé et artiste : ils ne peuvent pas se comparer à moi puisqu’on ne joue pas dans la même catégorie. Ils m’adressent un sourire condescendant, ils trouvent que c’est formidable d’être aussi libre, avec le ton mielleux qu’on réserve aux enfants turbulents et un peu idiots, puis ils retournent dans leur prison coquette. À trente ans, j’avais déjà bifurqué, alors le dépassement de ce soi-disant cap de dizaine ne m’a pas perturbé. Et j’aime trop la vie que j’ai maintenant pour imaginer que j’aie pu redouter de vieillir. Mais mon souvenir s’est peut-être déformé. J’aurais dû noter mon sentiment intact. Le consigner pour archive.