Mercredi 20 avril 2005

Comme la semaine dernière, j’ai été voir Yao. Je lui ai apporté mes BD (dont un exemplaire d’Anatole et les trois ours que j’avais tiré pour lui) et le sujet du concours. On a causé de mes BD, mais je ne suis resté que vingt minutes, car il avait un rendez-vous. Du coup, je ne lui ai pas parlé du concours. Je suis nul.

Je me suis fait engueuler par maman. Enfin, « engueuler » n’est pas le mot. Simplement, elle ne me comprend pas. Ce concours me pose problème, et je connais les sujets d’annales depuis des mois. Pourtant, je n’y travaille pas. Je m’y suis mis il y a dix jours seulement, mais je n’ai rien fait de bon. Je n’y arrive pas, mais je ne demande pas d’aide. Ça la dépasse. Moi aussi. Pourquoi est-ce que je suis comme ça ? De toute façon, maintenant c’est trop tard. Ça va être les vacances et je ne pourrai plus voir Yao. Ni le prof d’arts plastiques du lycée, que j’aurais pu essayer de voir aussi. Je suis incompréhensible. Pourtant, je veux réussir ce concours ! Je veux aller dans cette école.

Enfin… J’avoue que même ça, c’est un peu par défaut. Parfois, je me dis que ce n’est pas ça qu’il me faut. Et tout ce travail ! Ça me fait peur. Mais, étant donné que c’est le seul endroit où j’arrive un peu à m’imaginer, il faut que j’y aille. Il n’y a vraiment rien d’autre qui m’intéresse. Si j’échoue au concours, je vais me retrouver à la fac de lettres ! Quelle horreur. Et pourtant, je l’ai choisi : c’est le moins pire de tout ce qui peut s’étudier à la fac.

Ça m’a cassé, cette discussion avec maman sur le concours. « Discussion », c’est vite dit : c’est surtout elle qui a parlé. Je ne savais pas quoi dire. Pourquoi je ne me bouge pas ? Je ne sais pas. Alors, que voulez-vous que je réponde ?

Ça m’a cassé, alors que juste avant j’étais sur un petit nuage. Yao m’a dit beaucoup de bien de mon travail, il a apprécié mes BD. Il considère que c’est tout à fait publiable et que je pourrais chercher un éditeur. Moi, il n’en faut pas plus pour que je démarre, au quart de tour ! Je suis dans mes rêves : je me vois déjà publié à mon âge, laissant tomber mes études pour me consacrer à mon travail… Mais ça, je le garde pour moi. Je n’en parle pas à maman. Elle veut que je fasse des études. Elle a raison. D’ailleurs, je ne conçois pas de ne pas en faire. Ce ne sont que des rêves. Ce même genre de fantasme qui me prend quand C* me parle : son enthousiasme est très communicatif. Je sais que les gens qui me font ces compliments sont sincères, mais est-ce que je peux me fier à leur jugement ? Est-ce c’est réellement bon, ce que je fais ? J’ai peur de me monter la tête pour rien.

Je suis rentré à la maison tout guilleret, à chantonner dans ma tête « Je m’voyais déjà »… et maintenant, ça y est, le coup de cafard. Encore une fois, cette impression d’être écrasé. Toutes les galères qui me tombent dessus, le travail, tout me paraît insurmontable : ce fichu concours, le bac, mes préoccupations socio-identito-sexuelles, mes projets de BD qui fourmillent… Les choses se bousculent et, dès que l’une s’empare de moi, elle prend toute la place. Et les autres disparaissent. J’ai ces angoisses insurmontables : le concours est devant moi depuis des mois, il se rapproche de plus en plus vite et, au lieu de faire ce que je devrais, je me décourage et reste amorphe.

Le pire, c’est que j’en ai conscience. J’analyse, je décortique. Je le formule, je l’écris. À quoi ça rime ? Mes défauts, mes problèmes, je les retourne et j’y pense, mais je ne fais rien pour les résoudre. Je me complais dedans. C’est nul. Et voilà : encore, je l’écris ! Mais arrête donc ! Tu consignes tous ces trucs dans le journal, mais tu ne changes rien ! Tu perds ton temps. C’est vain.

Je vais arrêter là. Je vais bosser un peu. J’ai un oral d’espagnol demain : c’est le cadet de mes soucis.

Une dernière chose : je colle sur cette page le Riri le Clown du 29 mars. Je replante le contexte : ce jour-là, B* tirait une tronche terrible, qui m’a fichu le cafard toute la journée. Il n’a pas dit un mot pendant l’heure du déjeuner. Je ne pouvais pas le regarder, tellement ça me rendait triste. Je lui ai envoyé ce Riri, accompagné d’un mail qui disait que, s’il allait mal, il fallait qu’il en parle ; à moi ou à qui il voulait, mais il fallait faire quelque chose. Et j’ai reçu une réponse. Pour la première fois ! Une vraie ! De quatre lignes. Un exploit. Il me disait qu’il n’était pas déprimé, qu’il faisait seulement la gueule parce qu’il avait un mal de crâne terrible. Je m’étais trompé : ça m’a rassuré. Mal à la tête, à cause d’un ballon de basket reçu dans la gueule. Ah, bon ! À vrai dire, j’avais remarqué une marque rouge sur son visage : sous l’œil. Ça m’avait fait un drôle d’effet, cette tronche qu’il arborait, ces yeux tristes, ce visage sombre, et cette marque. Il est très beau quand il est triste. Et mystérieux, ce qui le rend plus séduisant encore.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

Mardi 19 avril 2005

Ce matin, B* m’a parlé ! à moi ! seul ! C’est rare. Il m’a dit : « Ben alors, j’ai plus de nouvelles de toi ? Je reçois plus rien. J’en déduis que tu vas bien. »

Il m’a dit qu’il aimait bien mes Riri le Clown et la prose fantaisiste qui les accompagne. Alors je lui ai envoyé un long, long, long mail, pour déconner. Parce que ça me plaît d’écrire. B* m’avait dit que mes mails avaient ça de bien qu’ils lui donnaient de la lecture… d’où cette tartine de texte.

J’ai signé Toto. C’est lui qui m’appelle comme ça. Allez savoir pourquoi. Il est le seul à m’appeler Toto, et pas Antonin ou Anto. Tant mieux. J’aime bien ça.


Cette rubrique « Carnets » reprend le journal que j’ai commencé à tenir en 2003. Dans ce carnet no4 (À la découverte de la vie normale, 13 avril – 6 juin 2005), j’ai dix-sept ans.

La meilleure façon de les aider

Entre Caussade et Cahors, il est sept heures quelque-chose, je suis seul dans le wagon, je mors dans mes tartines. Ce garçon entre, il glisse dans l’allée, rapide. Il me fait comprendre qu’il aimerait avoir un petit déjeuner, lui aussi. Mais mes tartines, elles sont trop perso : c’est la confiture que m’a donnée M. et, de toute façon, j’en ai déjà boulotté la moitié. Je lui dis : « Attends. » Je fouille dans mon sac, je trouve le paquet de biscuits. Le garçon s’assoit trente secondes à côté de moi, il ouvre un sachet, il mange un peu. Il est un de ces garçons bruns à la peau mate, un de ceux qui viennent d’ailleurs, mais d’où ? Quand il se lève, je n’ai presque pas le temps de m’en apercevoir. Il est parti.

À la gare des Aubrais, vers midi. On s’arrête plus longtemps que prévu. Des gens commencent à remuer sur leur siège, à poser des questions. Le wagon est aux trois quarts plein. Bam bam bam bam bam : il y a des bruits sur le toit. Et sur le quai, des flics. Ils sont dix, douze, peut-être quinze. Dans le wagon, une voix dit : « Nous stationnons en raison d’une opération de police. » Bam bam bam bam bam : à nouveau les bruits sur le toit, dans l’autre sens. Je regarde par la fenêtre. Au premier plan, le quai où les flics s’agitent et, derrière eux, la gare et ses portes vitrées. J’aperçois dans la glace le reflet du train qui m’abrite. Sur le toit de mon train, il y a des garçons qui courent. Comme au cinéma. Oui, je les vois dans ces miroirs comme sur un écran, mais ce n’est pas du cinéma : ils existent. Soudain, l’un d’eux s’élance. D’un bond, il quitte le train pour atteindre un autre toit (cet auvent qui couvre toute la longueur du quai). J’ai vu ses jambes, j’ai vu tout son corps passer au-dessus de moi. Ce n’est pas du cinéma : ces garçons qui courent sur l’auvent du quai ne sont pas des reflets, ils sont vivants.

Un voyageur râle : il ne peut plus charger son téléphone. L’électricité a été coupée, pour éviter qu’un des garçons ne se tue. Car les câbles, là-haut, je n’y connais rien, mais leur présence m’effraie. Je suis sûr que les fugitifs en ont conscience : eux aussi, ils ont peur des lignes à haute tension. Mais leur fuite est un réflexe, une nécessité : la police leur fait peur, elle aussi. Entre deux peurs (entre deux risques), ils ont choisi la course d’obstacles. Mêmes s’ils sont agiles, qui sait ce qui peut leur arriver ? Un faux-pas, un dérapage. Pour fuir la police, ils risquent de toucher un caténaire, ou de chuter de cinq mètres. Quel genre de police est-ce donc ? Une police qui, dans la balance, pèse plus lourd encore que ces risques fous. Quel genre de fugitifs sont-ils ? Ces garçons sont bruns, ils ont la peau mate, ils viennent de quelque part, ils ne savent peut-être pas exactement où ils vont. Ils préfèrent le risque de l’accident à la certitude de l’arrestation. Si on les prend, on les retiendra, puis on les renverra. Vers où ? S’ils ont choisi de partir, s’ils sont prêts à courir sur le toit, à franchir d’un bond un espace de deux mètres, c’est parce qu’ils savent comment ça se passe, ailleurs, et qu’ils ne doivent pas y retourner.

Dans le wagon, la voix dit : « Ne tentez pas de sortir, restez à l’intérieur du train. » Les flics ont besoin de garder le champ libre. La meilleure façon de les aider à faire leur travail, c’est de ne rien faire. Ne pas gêner leur intervention. Même observer la scène, c’est déjà trop. Mais moi, je ne veux pas les aider, les flics. J’espère que ces garçons qui ont peur vont s’en sortir, j’espère qu’ils vont mettre les bouts : arrivés à l’extrémité du train, ils sauteront sur la voie, ils courront sur les traverses et gagneront la campagne. Comment les aider ? Moi, je ne peux rien faire. Je ne connais ni le plan de la gare, ni les astuces pour tomber sans se faire mal. Si je les observe avec insistance, je risque même de révéler leur position. Alors, la meilleure chose à faire pour les aider, c’est de ne rien faire. C’est-à-dire : précisément ce que je dois faire, aussi, pour aider la police. Dans tous les cas : ne rien faire. Alors, que faire ? Je suis là, enfermé dans le wagon. J’attends. J’entends les paroles des rares voyageurs qui s’impatientent ; les autres sont comme moi, silencieux. J’entends les pas sur le toit. Parmi les garçons qui courent, je me demande s’il y a celui à qui j’ai donné des biscuits ce matin. Aussi bien, il a pu descendre à Brive, à Limoges, n’importe où. Il n’a peut-être rien à voir avec les autres. Il est midi. C’est l’heure de mon second repas. Alors je déballe mes sandwichs. Je les mange sans y penser. Je ne me rappelle même pas ce que j’ai mis dedans.

Puis dire : « Maintenant c’est fini »

Je dis à B., en arrivant : « Enfin ! On ne pourra pas dire que je n’ai pas mis les pieds à la médiathèque pendant ma résidence. » Pourtant, c’est vrai. J’y suis entré une fois, en décembre dernier ; j’y retourne seulement ce soir, pour la clôture. Entre ces deux dates, il s’est passé tout ce que vous savez. Les tuiles qui nous sont tombées dessus, à tous. Et la chance qu’on a eu, quelques uns, de faire quand même des choses. C’est l’objet de cette soirée : partager ce qui s’est passé pendant la résidence, puis dire : « Maintenant c’est fini. » Et boire un coup ensemble, et repartir chacun chez soi.

Le film de Mathieu. Un cadeau. Dès qu’il sera en ligne, je le partagerai ici : je voudrais que tout le monde le voit. Je le découvre, dans sa version finale, sur ce grand écran de cinéma. Je suis très ému. Quand il est terminé, je monte sur la scène, je prends la parole. Je me demande : « Faut-il contenir mon émotion ? » Non, évidemment. Pourquoi le faudrait-il ? Nous sommes là pour ça : « partager ce qui s’est passé », disais-je. Le film de Mathieu rend hommage à ça, tellement bien : ce qui reste d’un atelier d’écriture, ce n’est pas seulement le texte écrit, terminé ; ce sont plutôt les doutes, les étincelles, les égarements et les enthousiasmes. C’est aussi : comment des corps habitent le même espace pendant quelques heures ; comment les regards jettent entre les gens des liens invisibles, mais puissants ; comment les mains touchent les mêmes objets, et décrivent dans l’espace des gestes plus bavards que les mots.

Au micro, j’ai lu une nouvelle extraite de ce recueil : Il manque le corps. J’ai dit au gens : « Ce sont les biographies de personnages rencontrés dans les archives de Montauban. D’eux, il est resté une trace, un document, un récit. Mais il manque le corps. Alors ce recueil, c’est aussi mon journal de résidence, car je ressens cela douloureusement depuis six mois : on est présents sur le web, on se parle dans la vraie vie en gardant nos distances. On communique, certes, mais il manque le corps. »

Les gens avec qui j’ai travaillé au printemps, ils étaient là, ce soir, dans la salle. Après, on a bu un verre, on a parlé. Ils sont venus avec leur corps. C’était beau. Mais, oh, ils n’étaient pas tous là… Je le sais bien… C’est dommage, mais que faire ? Ceux qui n’ont pas pu, ceux qui n’ont pas su être présents ce soir : ils manquent encore.

Les textes du recueil sont sur cette page : Il manque le corps. Vous pouvez les lire sur le site ou les télécharger.

Il faut que tout change

C’est d’abord cette joie : l’arrivée à Montauban, reconnaître les lieux où j’ai vécu. Je n’y ai vécu que deux mois, certes ; et peu de temps s’est écoulé depuis. Mais c’est quoi, peu de temps ? Quelqu’un sait-il encore ce que ça veut dire, le temps long ? Moi, depuis six mois, je ne comprends plus rien à ces questions de durée. Et même avant : je n’étais pas très au clair là-dessus.

Joie de traverser le Tarn à pied, puis d’atteindre la place Nationale. Une familiarité. Plus tard, en rencontrant A., je lui dis :
« Je suis content de retrouver Montauban.
— Rien n’a changé », elle me répond.

C’est vrai : depuis trois cent ans, les briques n’ont pas bougé d’un iota. La ville est la même. Mais nous, entre les murs ?

Juste après, c’est V. qui me dit :
« Tes cheveux ont poussé. »

C’est vrai : depuis mon dernier séjour à Montauban, j’ai demandé à J.-E. de me raccourcir les côtés, mais pas le dessus. Mes cheveux n’ont pas changé, donc : ce sont les mêmes qu’au mois de juin. Eh bien, alors, justement ! Ils ont changé, puisqu’ils ont poussé. Leur longueur me fait une coupe différente : ma tête a changé. Oui, mais si je les avais coupés afin que ma tête ne change pas, alors ce sont mes cheveux que j’aurais changé : ceux de juin à la poubelle, et des nouveaux sur le crâne. Alors, « ne pas changer de tête » : au prix de quels changements ? Je pense au Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Joie de revoir les gens, les lieux. Voilà une chose qu’on espérait voir changer : les occasions de se rencontrer. Si je reviens à Montauban aujourd’hui, c’est parce que nos n’avions pas pu, au printemps, organiser la clôture de ma résidence. C’était interdit. Nous sommes en septembre : les règles ont un peu changé, mais pas tant que ça. Nous avons désormais le droit de nous réunir, mais dans quelles conditions ?

Ce soir, à la librairie, je m’adresse à des visages masqués, à des corps espacés. La situation est effarante. Mais le plus fou, c’est que je prends du plaisir tout de même. Moi qui voudrais pourtant refuser d’entrer dans le rang. J’ai trop besoin de ces moments-là, alors je ne réfléchis même pas : si on m’invite, je fonce. Je vais chercher le plaisir où il se cache. Je suis effrayé par notre capacité à nous habituer à tout, parce que notre désir d’être ensemble l’emporte : pour partager une idée, une émotion à travers ces barrières. Est-ce que le monde a changé ? Je ne crois pas au monde d’après. « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Nous avons changé, c’est sûr. Et cette rencontre était belle. Un cadeau. Malgré tout ça, j’ai juste envie de dire : « merci ».

Mon appartement de la place Nationale, au deuxième étage. La vue, c’est celle qu’on connaît par cœur : une carte postale. La fenêtre de ma chambre est sur ce pan de mur biseauté, dans le coin de la place. Alors, si je pivote à quatre-vingt-dix degrés, je vois la rue Bessières. C’est dans cette rue que j’habitais au printemps. Mais je ne voyais d’elle qu’une façade, qui fermait mon horizon. Désormais, je la vois dans toute sa longueur, en enfilade. La rue Bessières n’a pas changé. Mais mon point de vue sur elle, si.

Je peux choisir

« C’est un autre monde », disons-nous en parcourant les avenues courbes du Vésinet, les vastes pelouses. Ces énormes maisons sont délirantes : par leur taille, certes, mais aussi par le luxe d’ornements, la fantaisie des architectures. Et les parcs, immenses. Les enfants qui grandissent ici : je dis à J.-E. qu’on ne peut pas leur reprocher d’être égoïstes, car ils ne savent pas que le reste du monde existe. Ils ne savent pas que d’autres enfants vivent dans des endroits petits et laids, sans arbres ; que les parents de ces autres enfants se lèvent très tôt le matin, non pas pour siéger dans un bureau luxueux à La Défense, mais pour faire le ménage chez les autres, pour risquer un accident sur un chantier dangereux ou pour faire la queue devant une administration. Si on les fait grandir au Vésinet, ces enfants, c’est précisément pour les protéger de ça. Ensuite, les enfants apprennent des choses à l’école. À la maison, ils ont des livres et un ordinateur, ils ont accès à des informations illimitées. Alors, s’ils continuent d’ignorer le reste du monde, cela devient un choix. Non pas une déclaration de guerre cynique à ceux d’en bas ; non pas un engagement volontaire dans la lutte des classes ; mais, le plus souvent, le simple choix de la paresse. Car cela demande un effort, d’aller voir ce qui se passe ailleurs. Ce n’est pas facile. Mais c’est possible. Les adolescents et les adultes qui ne font pas cet effort, ils préfèrent choisir de ne pas voir. De ne pas choisir leur camp. Malgré eux, en choisissant ce non-choix, ils font un choix tout de même. Devenir adulte, c’est notamment cela : faire des choix.

Certains enfants sont obligés de devenir adultes plus tôt que les autres : ils n’ont pas le choix. On voit ça dans le film de Sébastien Lifshitz : la vie de la jeune Emma n’est certes pas idéale, mais elle est matériellement confortable. On lui laisse un peu de temps pour se débattre avec sa vie intime, avant de se jeter dans le grand bain. Chez Anaïs, tout se précipite : elle n’est pas aussi bien armée qu’Emma pour ce monde violent, car ses parents sont fragiles, déjà abîmés. Elle ne possède pas les codes des gens-qui-vont-bien. Elle entre au lycée professionnel, elle commence à travailler. Il y a deux ans, j’ai animé mon premier atelier d’écriture dans un lycée polyvalent – c’est-à-dire : la moitié des élèves y préparent un bac général, les autres un bac professionnel. Les premiers étaient majoritairement blancs et vivaient à proximité du lycée, dans des quartiers pavillonnaires sans histoires. Les élèves du lycée pro étaient majoritairement noires (je mets le mot au féminin pluriel, trahissant la règle du « masculin qui l’emporte », car c’étaient presque toutes des filles, à l’exception d’un seul). Elles venaient de plus loin, par le bus. Elles se levaient plus tôt.

Quand j’étais enfant, je n’avais pas conscience du décalage entre ces effarantes maisons du Vésinet et l’appartement du Pecq où je vivais. Je n’ai jamais estimé que nous étions pauvres, car je ne manquais de rien ; pourtant, je possédais mille fois moins que mon meilleur copain de l’école primaire. Je ne percevais pas cette différence comme une violence, car ce garçon n’était pas snob : ses parents aimaient bien ma mère et, quand il venait chez moi, il était content de jouer dans ma chambre. Moi, je préférais aller chez lui, car nous pouvions certes jouer dans sa chambre, mais aussi dans la chambre d’amis, ou dans celle de son grand-frère parti étudier aux États-Unis. Parfois, on descendait à la piscine, au sous-sol de la maison, mais on n’avait pas le droit d’y aller par l’ascenseur sans être accompagnés d’une adulte. L’adulte, c’était la dame qui vivait dans la dépendance, à l’entrée du parc, et qui s’occupait du goûter : quand c’était prêt, elle téléphonait dans la chambre de mon ami pour nous prévenir, car nous n’aurions pas entendu sa voix si elle s’était contentée de nous appeler à travers les étages de ce château. J’étais émerveillé par ce décor. Nous nous y ébattions comme dans un parc d’attraction, avec joie et naïveté. Je n’étais pas écrasé, ni humilié par cette richesse. J’étais un gosse, et lui aussi. On jouait.

On s’est perdus de vue après le collège. Il est parti dans un lycée très chic ; moi, au lycée du quartier qui en valait un autre : dans cette banlieue, je suis sûr que tout était égal. Ce dimanche, à la fin de notre promenade, J.-E. et moi sommes passés devant mon lycée. Le panneau dit : « Prudence, mille élèves ». Car c’était un endroit dangereux : chaque matin pendant trois ans, il fallait que je quitte la chambre où je m’ennuyais doucement pour retrouver cette faune. Mille élèves qui n’étaient ni plus bêtes, ni plus méchants que d’autres. Mais mille personnes tout de même – mille autres. Je parle de ça dans mon journal d’ado, inutile que je me répète ici.

« C’est un autre monde », disons-nous devant ces villas insensées du Vésinet, aujourd’hui que j’ai trente-deux ans. Pourtant, j’ai fréquenté la même école primaire que les enfants de ces maisons. Et je n’ai aucune idée de la vie qu’ils mènent à présent. « C’est un autre monde », me dirai-je sans doute en travaillant avec les élèves du lycée Charles-de-Gaulle. Ils vivent à Paris, dans les mêmes quartiers que moi. Nous parcourons les mêmes rues. Mais celui qui dit « J’habite au 140 », parce qu’il suppose que tout le monde connaît « le 140 », il ne connaît peut-être pas les lieux que je fréquente, moi. J’ignorais que la cité du 140 rue de Ménilmontant avait une réputation. J’ai dîné plusieurs fois chez un ami qui habite à cinquante mètres de là. J’ai emmené des gens dans la villa des Soupirs, pour leur montrer la promenade pittoresque qui aboutit juste derrière cette cité. C’est le même quartier, mais c’est différent. On ne peut pas me reprocher de ne pas connaître la vie des autres : nous sommes différents, je n’y peux rien. Il y a des choses dans la vie d’une jeune Parisienne noire que, moi, je ne vivrai jamais. Je pourrais choisir de ne pas m’intéresser à la vie de cette adolescente (être adulte : faire des choix), mais je choisis plutôt d’ouvrir les yeux. J’en ai envie. Je suis peut-être naïf, mais je suis sincère. Je serai maladroit, c’est inévitable. Hier, en classe, les élèves m’ont demandé combien je gagnais, en tant qu’écrivain. C’est fatal : la question est toujours posée dès la première séance, et j’adore répondre à toutes les questions. « Vous faites au moins un Smic, j’espère ? » J’ai répondu que non. Alors : mines effarées de ces ados. Et moi de renchérir : « Je fais un métier qui ne rapporte pas beaucoup, je trouve que c’est injuste, mais je trouve aussi que j’ai de la chance : des tas d’autres gens ont du mal à gagner leur vie, mais ils ne prennent pas autant de plaisir que moi à travailler. Parfois, ils sont même obligés de se mettre en danger, dans des boulots durs. Moi, j’ai choisi mon métier. » Car j’avais suffisamment d’armes pour me débrouiller dans ce monde. J’ai passé des concours et je me suis trouvé un boulot, pas passionnant, mais pas crevant, tranquillement rémunérateur. Et j’ai choisi de quitter ce petit confort pour faire ce que je fais aujourd’hui. C’est cela mon luxe : je peux choisir.