Je pense à tout de suite

J’attends un coup de fil. À l’autre bout, quelqu’une m’annoncera une bonne nouvelle. Me fera une proposition concrète. Je l’espère. J’attends. Je n’utilise pas souvent le téléphone. Hier, c’était S. qui m’appelait. Il me racontait où il en était dans ses aventures éditoriales. Il savait qu’il recevrait un coup de fil quelques heures plus tard, lui aussi, et qu’il devrait préciser son choix. Il a le choix. Quel luxe ! Tout le monde se l’arrache. J’exagère. N’empêche : avoir le choix… Être courtisé ? Non, je n’espère pas ça. Je ne veux pas qu’on me flatte. Au contraire : si je me sentais flatté, je penserais : « Ça cache quelque chose. » On me prendrait moi, oui, mais pour plaire à une autre personne ; pour atteindre un objectif second ; on préparerait le coup d’après. Je ne pense jamais au coup d’après. Je pense à tout de suite. Je glisse à S. cette comparaison : « Lorsqu’un ami nouveau apparaît sur ma route, je ne le garde pas sous le coude au cas où, espérant en trouver un meilleur au prochain virage ; je l’embarque avec moi sans chipoter. » Si l’on me comparait à d’autres selon des critères quantifiables, si l’on m’objectivait dans un système de calculs, je douterais de la sincérité du désir. Or, tout l’enjeu est là : se sentir attendu, c’est-à-dire désiré. Quand S. m’a demandé comment j’allais, j’ai répondu : « Il m’arrive des trucs bien en ce moment » et j’ai commencé par lui parler de la résidence. Je ne peux pas préciser ici où elle aura lieu, car on m’a demandé de ne rien dire — « on », c’est la personne qui m’a annoncé la bonne nouvelle : mon projet a plu, mon dossier est retenu par la commission technique, celle qui regroupe les personnes compétentes — mais il reste la validation officielle, plus haut, qui devrait être une formalité. Voilà donc une réussite ! après quelques échecs. Récemment, le CNL m’a refusé une « résidence à l’école » sur un argument chelou. J’ai été recalé à Mouans-Sartoux (troisième fois). Avant ça, il y a eu la maison Julien-Gracq (deux fois), la fondation Michalski (idem), Scy-Chazelles (idem bis), Jumièges, Angers, Niort, Stendhal, Arromanches, Châlons-en-Champagne. Dans aucun de ces lieux je n’ai séjourné. Pas grave, c’est le jeu. Taper à une porte derrière laquelle on ignore qui je suis : on ne laisse pas entrer tout le monde, hein ! Mais le lieu qui m’accueillera l’année prochaine est le contraire des précédents : on m’y connaît. On y aime ce que je fais. Oserais-je dire : « ce que je suis » ? Pas eu besoin de séduire, ni de me vendre. On m’a dit : « Ce serait bien de retravailler avec toi. » Alors aucun risque de méprise, ni de flatterie. Je sais que je n’ai pas été choisi à la place d’un·e autre, ni sur un malentendu. Pas pour la gloriole, car je ne suis pas grand-chose. On m’a dit texto : « Tu es un auteur certes repéré, mais émergent. » J’ai rigolé. C’est moi qu’on veut. Ça ne me flatte pas : ça me fait plaisir. J’ai expliqué ce sentiment à S. qui m’a compris aussitôt (une même initiale peut cacher deux hommes, voire davantage), puis qui a rebondi : « Je suis moi aussi dans cette quête de désirabilité. » Je décrypte : il a envie qu’on vienne à lui ; qu’on cesse de tourner autour du pot ; qu’on appelle un chat un chat ; qu’on lui dise « je veux » plutôt que « et si… ? » Assez des tergiversations, des refus, des râteaux. Vivent les désirs concordants ! Je venais de recevoir cette nouvelle quand je suis entré chez S., alors c’est la première chose que je lui ai dite. Ou bien la deuxième ? Je crois que j’ai d’abord commenté la devanture du café, à l’angle, que je n’avais bizarrement jamais remarquée, depuis les années que je fréquente ce quartier : « Je trouve osé d’appeler un bar Odette et Charlus, pas sûr que tous les clients aient la ref, et même pour ceux qui l’ont, c’est un drôle d’auspice sous lequel passer la soirée. » Manifestement S. n’a pas la ref — on ne peut pas être savant en tout domaine — alors j’explique : « Chez Proust, Odette est la cocotte, la courtisane, une pute pour le dire vite, tandis que Charlus est le baron décadent aux mœurs secrètes, la pédale comme tu l’as compris, et ces deux personnages sont les plus attachants. » Pour fréquenter ce bar, faut-il s’identifier à l’une ou l’autre, ou aux deux ? Je ne dis pas à S. que je suis en train de penser à H. pendant que je lui parle, non pas à cause de la comparaison suggérée plus haut, mais en souvenir d’une autre Odette et d’un autre café : c’était la seconde fois que je rencontrais H. et, ce soir-là, cette petite chienne hirsute prénommée comme une allumeuse de la Belle Époque avait quitté la table de ses maîtres pour nous aguicher à la nôtre. On avait joué la vertu outragée : « Elle lèche les mains des premiers venus » (nous). Mais se rend-il seulement compte, H., combien il a participé à l’apprivoisement de moi-même, quant à cette vaste question que S. résume par le mot de désirabilité ? Tout ce que nous avons fait ensemble, c’est lui qui l’a provoqué. Je n’ai pas eu besoin de réclamer, seulement d’être disponible. Et il est venu, et il m’a demandé : « Veux-tu ? » Et j’ai dit oui. J’écris ces lignes ce matin pendant qu’il pense à moi — je sais qu’il pense à moi, puisqu’il se manifeste par ce clin d’œil : une photo : ce détail d’une peinture : le touffu minois d’un chien blanc aperçu dans un musée. Il cite le prénom de la proustienne aguicheuse : « Je ne pouvais pas ne pas t’envoyer cette image d’Odette. » Je lui réponds : « C’est exactement elle (avec un petit museau de singe, quand même). » Et j’écris ce billet en attendant mon coup de fil, donc, car il s’agit encore d’un texte qui se mord la queue : ce matin je suis celui qui attend et je n’aime pas ça.

Et ça ruisselle en cascade

Deux jours de pluie dans un pays où, d’habitude, les gens viennent chercher le soleil en hiver. La première fois, déjà, il avait plu et B. s’en était excusé, comme s’il y était pour quelque chose : j’étais venu un hiver, aussi, il y a huit ans je crois, l’ami m’avait prêté son appartement et, là, j’avais écrit Les Bandits. Est-ce que j’aime Nice ? J’avais aimé ces matinées d’écriture et les après-midi à errer sous la bruine. Je me souviens du cimetière du Château et des ruines de Cimiez. Les villas cossues, bof. Le charme décrépit est difficile à déceler dans le royaume du toc et du clinquant. Mais cette fois, avec J.-E. nous voulons nous frotter au luxe tapageur que certains osent appeler « un art de vivre » : ça commence à la terrasse d’un café de Beaulieu-sur-Mer, où l’on s’abrite un instant ; une femme oublie son sac à main ; elle revient en courant et, soulagée, paie nos consommations pour l’avoir gardé de côté ; puis nous gratifie d’un couplet sur l’insécurité ; on ne peut plus rien laisser traîner de nos jours ; (la preuve que si, puisque nous n’avons rien volé) ; (si j’avais deviné le genre de conne, je me serais servi) ; on tente une bifurcation badine ; on l’interroge sur le tourisme en basse-saison ; elle réplique qu’elle bosse dur, mais à quoi bon, puisque l’État lui prend tout ? Il lui reste assez pour payer sa Tesla, et c’est encore trop, j’ai envie de dire. Bienvenue sur la Riviera ? Sur les lampadaires, j’arrache un autocollant « Reconquête ». Aussitôt passe une bagnole de flics, et J.-E. de dire : « Ils viennent pour toi. » Quel patelin. Alors, oui les villas sont belles. Kerylos est un rêve — plus facile de bâtir son rêve quand on est héritier d’une dynastie de banquiers. Mais je chipote. C’est érudit autant qu’élégant. Et aujourd’hui les visiteurs en goûtent les miettes en s’acquittant de 13 euros (pas de tarif réduit pour les artistes-auteurs) : et dire que je prétendais ne pas croire au ruissellement ! On nous a assez bassinés avec. Il pleut deux jours d’affilée, disais-je : et ça ruisselle en cascade sur les bas-côtés de la route qu’on n’oserait appeler « trottoirs » : être piéton est une anomalie dans la contrée. On arrive à l’autre villa dans un état, ouh ! tout est à essorer. L’autre, c’est la villa Ephrussi-de-Rothschild. De très belles œuvres (surtout celles de la Renaissance) accrochées au mur comme négligemment. Aucun cartel. N’espérez pas vous instruire : de l’histoire de ces objets, on ne vous dira rien. Un audioguide toutefois chantera les louanges de la douce héritière qui accumula tout ce fourbi pour meubler son ennui. J’espère feuilleter un catalogue en sortant : chou blanc. La boutique ne vend presque aucun livre. Elle prend l’eau, la boutique, ploc ploc depuis le plafond, une employée dispose avec goût deux seaux à champagne sous les fuites. Nous nous sauvons, au revoir et merci. Dans la poche de J.-E., une orange cueillie au jardin : toujours ça que la baronne n’aura pas. Puis on dégouline vers Villefranche, dans le sens du caniveau : en bas c’est la plage et il faut avouer que c’est beau. Les chaussettes de J.-E. sont des éponges. Il a un trou sous sa semelle, il fallait la Côte d’Azur pour s’en apercevoir.

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Comment démolit-on un trou ?

Tout est en vrac. Il y a une semaine, c’était un garage. Ce matin la pelleteuse déblaie le monceau de béton, hop, hop, même mouvement que vous avec la balayette après que vous avez cassé un verre, une assiette. Il ne reste rien d’autre qu’un trou. Le sous-sol du garage. La cave. La cachette était souterraine : la voici dévoilée. Une grotte à ciel ouvert (alors les peintures rupestres, pfuit, envolées à la lumière crue). Rien de plus facile que de faire disparaître une maison : on tape dedans, puis on ratisse les débris. Mais comment démolit-on un trou ? Je me souviens de l’exploration des Monts Métallifères par M. : sa découverte des villages disparus. Les absences de maisons, une prairie, des bosquets. Les fantômes de ces maisons qui parfois engloutissent les promeneurs : une cave est tapie sous l’herbe tendre, vous y posez le pied, et dégringolez deux mètres plus bas. Les tiroirs secrets d’une histoire ensevelie.

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Une connexion devient limpide, une autre demeure obscure

Une phrase toute faite. Quiconque s’est trouvé face à des élèves l’a prononcée. Mais normalement, elle n’est suivie d’aucun effet. À travers le remous (bavardages, chaises déplacées), je dis calmement : « Si ça ne vous intéresse pas, vous n’êtes pas obligés d’être ici. » J’insiste : « Je fais ce travail parce que j’aime ça, mais, si c’est une corvée pour vous, ça devient une corvée pour moi aussi. » Alors, comme un seul corps, plusieurs se lèvent. D’autres les regardent incrédules. Hésitent. Soudain se lèvent aussi. Et sortent. En une minute la classe se vide, ou presque : trois élèves restent assis. Je sens la chaleur dans ma tête, les battements plus perceptibles que d’habitude sous les côtes. Je dois être un peu rouge. J’ai pourtant parlé sans colère. Mais je sais que la situation est anormale. Avoir fichu dehors presque tous mes élèves, c’est ce qu’on appelle une crise. La conscience de ce contexte (« il ne faudrait pas faire ça ») m’empêche de jouir pleinement de la situation qui, pourtant, m’apparaît idéale : une poignée d’élèves motivés pour un atelier d’écriture sur-mesure : la garantie d’un plaisir partagé. Le rêve. Mais justement, c’est un rêve. Et, dans ce rêve, mon surmoi demeure. Ma bonne conscience répète : « Tu as échoué. » Si bien que le lendemain, une fois éveillé, je n’ai pas idée d’agir comme au profond de la nuit. Je persiste à m’adresser à tous les gamins présents, même aux plus casse-couilles — tiens, c’est drôle que j’écrive ce mot ici ; je ne l’utilise jamais : d’où me vient-il ? Pire : c’est principalement à celles et ceux-là que je m’adresse, tant ils et elles savent accaparer l’attention, tandis que les gentils attendent sagement dans l’ombre, vous le savez aussi bien que moi. Le petit diable répète : « Tu as échoué. » Hors du rêve cependant la fuite des élèves n’a pas lieu. L’échec, alors, est ce triste constat : cet atelier ressemble de plus en plus à un cours normal. Une routine s’est installée. Les gamins ne croient pas en ce que nous faisons, ils bâclent de pauvres récits sous la contrainte — ici, nulle « contrainte » féconde à la mode oulipienne, mais une banale coercition scolaire. Ils produisent du texte, certes médiocre, mais qui tient la route. Se contenter de ça ? Je préférerais ne pas. La semaine dernière, monsieur P. (le prof) m’a qualifié de « christique ». Ce n’était ni un compliment, ni une moquerie. C’était une réponse à mon attitude pendant la séance : alors qu’il décidait de ne plus répondre aux questions des relous (il fallait qu’ils écrivent en silence au moins quinze minutes, ce n’est pas demander la lune, non mais oh), j’acceptais quant à moi de me déplacer pour de brefs conciliabules à voix basse : rien ne justifiait qu’on n’eût pas compris pas mes consignes (limpides et rabâchées), mais je condescendais à les répéter en tête-à-tête et les yeux dans les yeux : dans cette modeste intimité de deux minutes, une relation s’établit, plus sûrement qu’en lançant à travers la classe des mots que personne n’essaie d’attraper au vol, et qui retombent, non pas en virevoltant comme la feuille morte, mais en s’écrasant mollement dans une onomatopée dégoûtante. Trois ou quatre entrevues, donc, avec les trois ou quatre qui ont envie de faire quelque chose plutôt que rien. C’est là que monsieur P. m’a vu marcher sur l’eau et multiplier les pains. Mais il se trompe : le sacrifice et moi, ça fait deux. Au contraire, c’est moi-même que je sauve. Je me console. Si un seul môme a eu envie d’écrire une ligne, alors je ne me suis pas levé pour rien — je ne me suis pas tapé le RER B pour rien — je ne vais pas rentrer chez moi totalement désespéré.

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Habiter cette case « autre »

Je lui dis qu’il va me manquer. Il n’est pourtant pas encore parti. J’anticipe. Il me dit quelque chose de joli. J’appelle ça une déclaration. Pour moi, entre les lignes, c’en est une. Il précise : « parce que je suis pudique. » Il sait être explicite autrement que par les mots. Il agit. Il fonce. Il est là. Là : présent devant moi, ce matin, mais à mes côtés depuis que nous nous sommes rencontrés. Ce matin chacun fait ses trucs pour soi, mais ensemble. Je travaille sur les textes que m’envoient les élèves de Condorcet. Nous avons tourné douze heures autour de la rencontre (« la première fois que je l’ai vu·e ») et leur récit final est celui d’une relation. Enjeu du texte : ce qui se passe entre deux personnes. Envie d’absolu. Alors tous et toutes de s’engouffrer dans la brèche : ils osent le romantisme. Ils sautent dedans à pieds joints. Premier amour : ils ont quinze ans : ils découvrent ce sentiment nouveau avec la pureté qu’on espère garder toute sa vie. Ou bien : ils ne savent pas ce que c’est. Ou encore : ils préfèrent parler d’autre chose — d’amitié, le plus souvent. Ils ont l’âge où l’on se souvient encore qu’on est des enfants. Puissent-ils ne pas cesser de l’être, si l’enfance est l’âge où l’on place l’amitié au-dessus de tout le reste. Un sentiment fort, quand on est môme, c’est toujours une amitié. Une rencontre facile, immédiate, évidente : parce que c’était lui, parce que c’était moi. Nous étions assis l’un à côté de l’autre et nous ne nous sommes plus quittés, nous avons échangé des serments d’Indiens : à la vie, à la mort. Les adultes ont oublié cette intensité. Ils tombent amoureux et, soudain, ils décident que cet amour-là est le stade ultime du sentiment. L’amitié est rétrogradée. Ils inventent des expressions telles que : « On n’est pas amoureux, on est seulement amis. » Ou bien : « Vous êtes amis, ou un peu plus ? » Preuve de la supériorité de l’un sur l’autre. Quel adulte vous raconte encore ses coups de foudre amicaux ? Les élèves de Condorcet sont à fond dans ça. L’un écrit, à propos de son ami et de son amie : « Grâce à eux, j’avais avancé, grâce à eux, je m’étais trouvé. » Un autre, à propos de son alter ego : « deux êtres qui se ressemblent ; qui semblent compris. » Je redécouvre leurs histoires à mesure qu’elles arrivent dans ma boîte mail. On est au café des Anges, face à face. Je lui en lis quelques unes. Je lui dis combien elles me touchent : « Ils croient encore en l’amitié. » Je parle d’eux pour ne pas parler de nous, de lui. Moi aussi je suis pudique — on ne le croirait pas, mais. Je vous assure. J’ose quand même : « On est bien placés pour savoir que ça existe. »

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J’arpente les lieux vides et je déjeune dans des restaurants désolés

Ça se passe aux confins — de Bagnolet, de Montreuil et de Paris. C’est le moment où, d’une enjambée, on quitte Bagnolet en imaginant trouver Montreuil parce que ce sont « les puces de Montreuil », mais sur ce trottoir-là (on marche à droite) c’est Paris. On n’y croit pas. Parce que derrière le grillage c’est la tranchée du périph’ et qu’on n’est pas du bon côté. Alors on croirait la banlieue, et c’est peut-être Paris, mais ce n’est ni l’une, ni l’autre : l’autoroute tranche la question comme elle tranche le paysage : on n’est ni ici, ni là. On n’est nulle part. D’ailleurs cette passerelle n’a pas de nom. Les lieux innommés sont rares. En ville, on saucissonne les rues pour multiplier les hommages ; on hisse des carrefours au rang de place pour leur coller une plaque. En pleine pampa, le moindre caillou touché un jour par une main humaine s’appelle ceci ou cela, et ça se transmet oralement pendant mille ans jusqu’au jour où l’ingénieur de l’IGN le fixe dans le marbre : un « lieu-dit ». Mais ici ce lieu n’est pas dit. Une volée d’escaliers et me voici suspendu dans la nuit — car il fait nuit — pas âme qui vive alentour — les âmes mortes je ne suis pas doué pour les voir — l’espace qui me contient, c’est la nuit, mais dessous c’est le flux des bagnoles — le bruit et la lumière — le périph’ est comme la Seine et les voies de chemin de fer, en tant qu’il nous montre l’horizon — solitude entre 23 heures et minuit à vue de nez — ah si, il y a un type à l’autre extrémité, qui marche dans le même sens que moi, mais lentement — un vieux — nous sommes deux — moi je marche vite parce qu’il fait très froid — j’ai la capuche sur les oreilles — un autre type à capuche s’avance, en sens inverse — nous sommes donc trois — il croise le monsieur, puis moi, puis disparaît — nous sommes deux. Quelques enjambées encore et le gouffre est franchi, retour sur la terre ferme, l’horizon s’étrécit, je m’engage dans ce qui n’est pas une rue, plutôt un chemin coincé entre les clôtures des terrains de sport, aucune habitation de part et d’autre. Un désert, en somme. Le monsieur à petite allure (celle d’un promeneur de chien, mais sans chien) perd du terrain. Je le dépasse. Une embardée : il sursaute. Je m’en veux. « Pardon, je vous ai fait peur. — Oui, j’ai cru que c’était le type qu’on vient de croiser qui revenait sur ses pas pour me suivre. — Eh bien non, c’était un autre. » Car c’était moi. Je le salue et je trace. Affabilité nécessaire pour ne pas paraître un loup, dans une de ces rares poches de solitude que ménage la ville dense : traîner ici se colore de louche. Et soudain le boulevard, devantures allumées, gens en mouvement, tramway idem, et le métro.

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Mon radar ne fonctionnait pas du tout

Aujourd’hui c’est mon anniversaire et le premier ministre est plus jeune que moi. J’ai vingt ans de plus que mes élèves. Et c’est à eux que je pense, bizarrement, quand j’apprends la nomination de ce type, d’apparence insipide et pourtant si malfaisant (le costume propret de ces néo-réactionnaires qui se prétendent cool) : je ne pense pas d’abord, je l’avoue, à sa petite contribution au saccage de l’Éducation nationale : il n’est passé par là que six mois, juste le temps de lâcher quelques boules puantes racistes, de supprimer quelques postes, puis de se sauver comme un voleur. Non ; en ce qui concerne la ligne politique, ça ne changera rien pour personne, que ce soit cette personne-là ou une autre : ils et elles sont interchangeables, fidèles au chef, lui-même entièrement dévoué à sa classe. Alors, si je pense à mes élèves, c’est parce que la plupart d’entre eux baignent précisément dans cette classe. Je parle de classe sociale, pas d’année scolaire. Je parle de mes élèves de Saint-Maur-des-Fossés, pas de ceux de Seine-Saint-Denis. Leur lycée Condorcet ressemble diablement à celui que j’ai fréquenté il y a vingt ans au Vésinet, je l’ai déjà écrit ici. Une banlieue blanche et friquée, conservatrice, éduquée mais pas très cultivée. Sauf que moi, à l’époque, j’étais le seul homosexuel identifié parmi les mille individus de cette usine à élèves — le seul homosexuel identifié par moi-même, j’entends — car seuls trois ou quatre ami·es étaient dans la confidence — mon radar ne fonctionnait pas du tout : j’étais incapable de reconnaître les dizaines d’autres qui se planquaient. L’un des garçons de ma classe était traité de « gay » par tous les autres (ils disaient gay, oui, comme une insulte, même pas pédé ou tapette ou d’autres jolis mots que j’ai appris à retourner depuis) alors que rien ne prouvait qu’il le fût — à mon avis, d’ailleurs, il ne l’était pas. Pourquoi ai-je échappé à leur vigilance ? Ma discrétion + leur aveuglement. Pour vous dire à quel point le radar était en panne : personne ne savait à quoi ressemblait un pédé, au fond. Ni les hétéros, ni moi. L’homosexualité était un tabou absolu. Ni le mot, ni le concept n’ont jamais été abordés, même pendant ces soi-disant séances d’éducation sexuelle — et pourtant je guettais avidement la moindre référence cryptée, je vous assure. En cours de français, Rimbaud et Verlaine étaient prétendument amis. Au CDI, j’ai emprunté Si le grain ne meurt d’André Gide parce que je n’avais rien d’autre à me mettre sous la dent : Gide ! à seize ans ! N’est-ce pas totalement dépressif, pour construire son identité ? Hier, au CDI du lycée Condorcet, j’ai remarqué Un jour ce sera vide d’Hugo Lindenberg ; et les bouquins de sociologie du genre, mis en évidence par la prof-doc ; et surtout trois volumes de Heartstopper (qui a emprunté le quatrième ?) : si j’avais lu ça plutôt que Gide, j’aurais fait des rêves plus doux.

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Tu me regardes avec tes yeux

Grâce à Appelle-moi poésie, je me suis promené dans les bois : suivez-y moi ! Le tournage a eu lieu en janvier 2023 : j’en parlais ici.

Merci à Catel Tomo et à toute l’équipe, c’était drôlement fort comme expérience. On peut voir le clip en ligne et sur TV5 Monde, ainsi que les dix-neuf autres de la saison. Ce que je vous dis les yeux dans les yeux est un extrait des Présents, paru chez Publie.net.

Ils sont du côté du manche

J’aurais pu lier les deux fragments juxtaposés : trouver un motif en guise de pivot. J’adore faire ça sur le blog. Mais cette fois je préfère les diviser nettement, sinon j’aurais l’impression de salir la première partie, que je désire la plus pure possible. Ne pas mêler la beauté de ces sentiments avec la peur et la colère que m’inspirent le climat dont je veux parler dans cette seconde partie. La transition était pourtant trouvée : atteindre un équilibre en littérature comme dans la danse, car les chapitres de Rue des Batailles que je relis ce matin mettent en scène François Delsarte, puis Isadora Duncan. J’y évoque la « danse libre » : il s’agit de « se laisser traverser ». Je sais écrire là-dessus, alors que je suis tellement coincé avec mon propre corps. Voilà la transition avec le billet précédent. J’aurais pu rapporter aussi la conversation avec les amis, au déjeuner du dimanche : je leur expliquais Rue des Batailles et pourquoi je m’y replonge ces jours-ci. Notre hôte collectionne les œuvres d’art ; pour nous, il exhibe espièglement une affiche lithographiée dont les dessins m’enchantent, les lettrages parfaits, les couleurs vives ; c’est pourtant une image de propagande vichyste. Alors on ironise. On sait qu’on peut se le permettre. On est entre nous. Mais avec d’autres ? Je lui raconte ma visite récente d’une boutique d’antiquités avec P. à Avignon : dans ce luxueux bric-à-brac, quelques dizaines de livres : Céline, Drieu, Rebatet, Maurras, Brasillach, Daudet. J’avais dit à P. : « Surtout n’achète rien à ce mec, et fuyons », mais P. ignorait ces références, alors je les lui ai expliquées : « Un libraire qui ne vend que des fachos sans exception… Un ou deux pourquoi pas, si c’est de la bonne littérature, ça peut se défendre… encore que… Mais quand c’est l’intégralité de sa bibliothèque… le message est clair ! » Je rapportais donc l’anecdote en tâchant de sourire. J’affirmais que ces grands hommes revenaient à la mode. Mais la scène se passait chez un antiquaire croulant, un vieillard amateur de vieilleries : alors bon ! on se rassure : il a déjà un pied dans la tombe. Bientôt le bon débarras. Mais demain, qui pour le remplacer ? C’est là que je veux en venir : ma rencontre du lendemain, au café. Le lieu s’appelle « 18B » comme « 18 Brumaire », parce qu’il est situé sur la place Napoléon : la référence est du meilleur goût pour commémorer le coup d’état, l’enterrement de la République, le couperet tombé sur l’utopie révolutionnaire déjà moribonde… mais Rue des Batailles commence avec l’épopée napoléonienne, alors pourquoi pas. J’y rouvre mon manuscrit, décidé à le relire, armé de mon feutre comme l’autre de son sabre, lorsque quatre garçons passent la porte. Ils ont une petite vingtaine. À peine. L’un porte sous le bras un code Dalloz débordant de post-its. Ils parlent d’un examen qu’ils viennent de subir : des étudiants en droit, évidemment. Bientôt les vacances. « On fait quoi ? — On pourrait partir, mais où ? — Pourquoi pas Rome ? Ce serait facile. — C’est cher, non ? — Je connais Machin qui y est allé pour rien : cinquante balles l’aller-retour en avion. — Oui, mais pour l’hébergement ? — En hiver ça coûte que dalle. Si on passe quatre jours là-bas, dans un monastère, on n’a qu’à demander au père Truc, il a des plans. — Oui mais les monastères c’est strict, ils vont nous faire chier. — On s’en fout, on se met les pieds sous la table et on change de lieu le lendemain. » Les bières arrivent (il est onze heures). J’écoute la suite. Ils se font passer un téléphone où tourne une vidéo, je ne vois pas l’image, mais leurs commentaires sont admiratifs : « C’est lui le mec qui a été blessé ? — C’est quoi comme arme ? — Je connais Bidule qui a tiré avec. — Le char, c’est le même que sur l’autre ? — C’est ouf quand même. — Non, c’est rien, c’est facile, nous aussi on saurait le faire, c’est une question d’entraînement. » Fin de la démonstration : les quatre mecs s’en vont. Dans mon for intérieur, j’essaie de plaisanter (l’ironie est une défense) : « Les petits blonds à nuque rasée, j’adore » — mais ça ne prend pas — je n’arrive pas à me convaincre — ni même à sourire — seule la tristesse m’accable — l’effroi aussi — car, en vérité, les bourgeois nazillons n’exercent aucun attrait sur moi, même au second degré — je me sens si loin des fantasmes de perversion — l’uniforme et les bottes — dévergonder le petit catholique crispé sur son Dalloz. Au contraire, je n’aime que les gentils ; je ne désire qu’avec empathie, lorsque je sens que l’autre est doué des mêmes qualités que j’espère posséder. Mieux encore : quand je pressens qu’il en serait doué davantage que moi. Alors que faire de ces quatre jeunes types ? Je repense à l’antiquaire de l’Action française qui sera bientôt mort ; mais qui lui succédera ? Quatre candidats de vingt ans pour le prix d’un vieux débris. Ils ont la vie devant eux. Ils ont un boulevard devant eux. Ils sont à la bonne place, ils sont du côté du manche et ils le savent. Le gouvernement ne fait plus semblant. Nous le savions, nous, les quelques-uns qui savions ; que la peste la plus vile se cachait déjà sous le costume bon-teint de la start-up nation ; il suffisait de presque rien pour que le masque tombe. Mais le masque ne trompait personne, hein ? Vous étiez vraiment si naïfs ? Il y a les gens qui votent à droite parce qu’ils sont racistes ; et il y a les gens qui votent à droite pour leur petit intérêt matériel, malgré le racisme intrinsèque de la droite. J’en connais. Ils ne sont pas racistes, oh non !… mais le racisme ne les choque pas. Ce n’est pas un critère de choix. Rien à foutre qu’on saccage la vie des autres, pourvu que leur petit confort reste sauf. Voici où nous en sommes : un pas a été franchi vers le pire, une marche décisive. Mais ça changera quoi à votre vie, à vous qui vivez tranquillement dans vos petits mondes blancs, vos appartements à crédit, vos vacances payées et vos avions low-cost ? Rien. Absolument rien. Ce sont les autres qui se prennent les coups. Quel bel avenir pour ces petits mecs de vingt ans : papa et maman leur paient de bonnes études, ils sortent contents de leur examen, bientôt ils seront diplômés, ils deviendront avocats peut-être, ou bien fonctionnaires, ou cadres dans une grosse boîte. Ils prendront les commandes de notre société. Et le dimanche, ils joueront aux petits miliciens avec les copains, avec la bénédiction de tous ceux qui ne sont pas racistes, oh non, mais qui n’en ont juste rien à foutre. Allez-y les gars, amusez-vous, les vannes sont ouvertes, ce serait dommage de vous priver : aujourd’hui est un grand jour, car vous pouvez faire vos saloperies sans vous salir, sans vous mouiller dans un groupuscule louche : l’époque se vit au grand jour, quelle chance, et c’est un gouvernement bien propre-sur-lui qui vous le dit : « la voie est libre. »

Sais-tu danser ?

Il commence par dire qu’il n’a pas d’équilibre : comme si c’était une question de ça. Puis, qu’il ne sait pas danser. Mais ici personne ne sait. Je suis venu parce qu’il voulait que je vienne. J’avais prévenu : « Moi, j’ai envie et tu le sais, mais ce sera à toi de réclamer. » Il m’a dit que ce samedi, il y avait une fête à son travail. C’est une fête ou c’est du travail ? Je ne l’ai jamais vu dans ce contexte. Non pas dans ce décor (car nous étions exactement ici la première fois, ou plutôt la deuxième, dans ces murs mêmes, il y a quasi cinq ans désormais), mais dans ce rôle : le qui-vive professionnel. Garder un œil partout, rester disponible. C’est une fête où l’on danse. Le chorégraphe sur le podium explique les gestes aux gens (deux cents, trois cents personnes de tout genre, des petits et des grands, des vieux, des souples et des raides, des gros et des fluets, des rapides, des qui se débrouillent, des qui ne comprennent rien mais s’amusent quand même). Les gens reproduisent les mouvements tant bien que mal. C’est gai. Moi, j’observe ça comme un spectacle. Quand oserai-je entrer dans le cercle ? Lui, il dit qu’il ne danse pas : soit. Mais il bouge davantage que moi. Comment ne pas ? Il faudrait être hermétique au monde pour ne pas se trémousser un brin, car la foule est joyeuse. On a envie de l’imiter. Alors, presque sans le faire exprès, j’ai comme un roulis dans les jambes — en rythme ? rien n’est moins sûr — le rythme et moi, on ne s’accord jamais — à la fin d’un spectacle, je suis celui qui applaudit en décalé avec la meilleure volonté du monde. Décalé, ici aussi, sans doute. Mais heureux d’y être. Vraiment. Ne t’inquiète pas pour moi. Pendant que je fais la queue au stand de crêpes, une femme arrive, me frôle, se dirige vers le quai de déchargement qui servira de décor à la deuxième partie de soirée, en mode parking. Je crois la reconnaître. Le corps balèse, la présence indiscutable, le sourire qui en impose : elle est , on ne saurait mieux le dire. La paire de ciseaux géante en strass pendue au cou. Muy bien muy lesbienne. Une image déjà vue. Même moi ! C’est dire si elle est connue. Et lui qui me rejoint dans la file, rayonnant, et me glisse un ticket-boisson (le vin rouge est glacé, car la fête a lieu en plein air), il crâne : « Dans quinze jours elle mixe aux Champs-Élysées, et ce soir elle est ici. » Ça alors. Je n’y connais certes rien, mais il faudrait être renfermé étanchement dans sa peau pour ne pas sentir les vagues, les ondes qui font décoller les corps : la musique est pêchue ; et puis j’ai picolé, mais ça ne réchauffe pas ; j’ignorais que ça se passerait dehors ; je porte un pull jaune conformément au dress code, mais je garde le blouson dessus, et l’écharpe ; il faut compter sur les ressources de nos propres corps ; les trente-sept degrés sont dedans et ne demandent qu’à circuler vers les extrémités ; comme tout le monde, inévitablement, je suis animé par les vibrations dans lesquelles nous baignons ; et gagné par la joie ; alors je remue ce qui me sert de véhicule terrestre, cette maladroite enveloppe à quatre membres dont je ne sais que faire ; personne ici ne prétend danser bien, ce n’est pas la question ; mais pourquoi ne sais-je pas bondir comme les autres les bras en l’air ? J’écris : « je ne sais pas. » Bien sûr que je sais : c’est facile. Quiconque a des bras sait les lever. Mais il faut comprendre mon verbe au sens belge : « Sais-tu danser ? » Il s’agit ici de ma capacité, de mon pouvoir, de mon « être en état de ». Et lui qui prétendait ne pas savoir, il dit : « Demain mon genou me le fera payer. » Je l’observe qui m’échappe, près de moi pourtant, mais qui m’échappe, oui, tant il saute, tant il s’agite : il est beau à voir dans cette liberté que je ne lui connaissais pas. Je voudrais le toucher ; je le touche quelquefois. Mais je reste hors de ce jeu-là. J’attends mon tour, plus tard, patiemment, le tête-à-tête. Après la fête. D’abord nous sommes au cœur de cette petite foule et j’admire la femme capable d’y insuffler ce mouvement, cette euphorie — « Viens, je t’emmène sur l’océan / Viens, je t’emmène au gré du vent » — oui, elle passe cela aussi, parmi tant que je ne reconnais pas — et « Toute la nuit, comme une obsession / J’ai entendu cette chanson » — moi, pendant trois jours, je l’ai dans la tête. Pas seulement la chanson. La nuit, avec lui, je m’éveille souvent. Lui aussi je crois. Il est avec moi, ça ne fait aucun doute. Il est totalement, mais il est ailleurs au même moment. Ici aussi il m’échappe, et c’est bien. Je prétendais désirer cette liberté : mais qu’en savais-je, avant qu’elle advienne pour de vrai ? La voici, et il me semble — et je crois — du verbe croire — une sorte de foi — et je crois que je sais l’accueillir. Je sais l’accueillir dans tous les sens du mot, d’abord comme un savoir intellectuel, comme une question que j’avais préparée ; et puis au sens belge : je peux l’accueillir, oui, je suis en capacité de. S’il y a un équilibre à trouver, en vérité, ce n’est pas dans la danse, c’est ici, dans la place que nous nous donnons, que nous laissons à l’autre, et dans la place que nous ménageons pour les autres, ou plutôt que nous créons pour eux, pour tous les autres auxquels nous pensons.