Comment les livres se vendent (dans un monde idéal) : un lecteur entre dans la librairie à la recherche d’un titre de Valère Novarina (par exemple) ; le libraire lui répond qu’il ne l’a pas en rayon ; le lecteur déçu mais curieux dit qu’il va acheter autre chose ; il demande : « Vous avez quoi de bien ? » ; alors le libraire conseille Rue des Batailles en précisant que l’auteur est ici (l’auteur, c’est moi) ; et le lecteur achète parce qu’il a confiance en son libraire ; il achète aussi le livre de Julia Lepère parce que le libraire l’y encourage fort. Fin de la fable. Le libraire, c’est Daniel. J’explique au lecteur que Daniel a publié un texte de moi en 2020 dans sa maison d’édition Le Réalgar, car Daniel a d’autres casquettes que celle de libraire. La Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu est une version courte de Rue des Batailles en forme de préfiguration : elle m’a permis de développer une idée qui m’apparaissait évidente à l’époque et que j’ai abandonnée depuis : la disparition volontaire de Jules. Toute cette Lettre est truffée d’annonces (« Jules sait que ça ne durera pas ») et dirigée vers une fin inéluctable : sa disparition. Pardon, je spoile. Tandis que Rue des Batailles élude cette question : volontaire ou pas, on ne saura pas ; l’absence de Jules est un sujet suffisant. La veille au soir, à la fin de la rencontre, j’ai remercié Daniel pour son invitation, pas seulement par politesse, mais parce qu’il m’a permis de clarifier cette idée. L’invitation d’un·e autre libraire (et j’irai chez d’autres libraires bientôt) n’aurait pas suscité le même discours, car qui connaît l’existence de cette Lettre ouverte ? Dans l’assistance ce soir à Saint-Étienne (une toute petite poignée de gens, mais tant pis, l’important est la qualité de l’écoute et de l’échange, je le pense sincèrement, du moins aujourd’hui, et changerai peut-être d’avis plus tard, devenu vieux routard des mondanités, fatigué de parler devant des foules qui n’en sont pas), parmi les gens qui m’écoutaient, donc, il y avait quelqu’une qui connaissait cette Lettre parce qu’elle est lectrice fidèle, à la fois de Daniel (sa librairie) et de moi (mes livres). Elle s’appelle Solange et elle est la mère de Guillaume. Évidemment je pense fort à Guillaume ce soir, parce que je pose le pied sur son sol natal ; parce que je l’ai vu il y a quelques jours et que ces moments sont rares ; parce que Daniel retrace mon parcours éditorial et que je dois à Guillaume une grande part de l’exigence qu’il m’a appris à cultiver sur mon propre travail ; parce que la toute première fois (et ces fois sont encore rares) que je me suis rendu dans une ville inconnue pour rencontrer des lecteurs mêmement inconnus, c’était avec lui à Lourdes. Nous avions traversé le pays côte à côte dans un TGV et, le soir, nous avions parlé à des gens qui avaient lu nos livres. C’était une grosse étape. Le franchissement d’un cercle. Il y a le premier cercle (celles et ceux qui me lisent quoi que j’écrive parce qu’ils s’intéressent à moi encore plus qu’à ma littérature) ; le deuxième cercle (les amis et les camarades d’écriture qui sont curieux de moi comme je suis curieux d’eux : notre relation est réciproque) ; d’autres cercles sans doute, s’éloignant par degré de confiance et de recommandation ; et puis loin, très loin, le vaste monde. Par exemple, jeudi soir chez Compagnie, les gens venus écouter Éric Vuillard, dont je faisais partie : je suis certain que la plupart n’avaient aucun lien de réciprocité avec lui. Ils sont les lecteurs / il est l’auteur. Peut-être sont-ils auteurs de quelque chose, eux aussi, mais lui ne le sait pas. Je parle de ces agencements géométriques avec le psy, car il a souligné dans mon discours l’expression « le premier cercle », prononcée dans un contexte intime, hors littérature : les gens que j’aime de très près et qui m’aiment avec la même intensité. J’ai donc développé devant lui mon idée d’une topique relationnelle par cercles concentriques — ce n’est pas une philosophie solide, juste une intuition, plutôt improvisée — comme une alternative à l’arbre généalogique qui reproduit des structures hiérarchiques (dont je me méfie) non réciproques (car on ne sera jamais le parent de son parent) et étiquetées par des mots qui n’ont été inventés ni par nous ni pour nous. Plutôt que de les clouer au bout d’une branche, je voudrais que les gens évoluent à proximité de moi, sur des orbites, à portée de main (ou de bouche), ou alors plus loin, à distance rassurante, prêts à s’approcher dès que le désir se fera sentir, ou plus loin encore, tout au bout de mon champ visuel, mais encore visibles, petite veilleuse ou bonne étoile.










