Je dis oui à tout

On sort du hangar et on se dit : Au moins il fait frais. Pourtant il fait plus de trente dehors, à l’ombre, dit la météo. Alors dedans, combien ? Mesurer le contraste. Et on passe deux jours là-dedans à tenir le stand de « Pédale, pédale ! ». Bien sûr j’ai chaud, mais le reste prend le dessus. Le reste : le plaisir. Même un peu d’ennui, mais ça passe bien. Le matin il y a moins de visites et c’est normal, c’est le weekend, les gens dorment, je ferais la même chose si je ne m’étais pas engagé auprès de Baptiste et Théo pour tenir la table avec eux. On vend les livres que je fais avec l’un, étalés en couleurs sur la nappe noire, et les cartes postales de l’autre, ça se complète. On attend. On parle en petit comité, un duo puis un duo puis un duo, moi avec Théo, moi avec Baptiste, moi et le voisin ou la voisine, parce qu’au fond c’est les duos que je préfère, ç’a toujours été le cas. La foule m’enchante mais je ne sais pas m’y comporter, ça me fait juste plaisir de la voir, d’en faire partie : réaliser que nous sommes nombreux à partager des idées et des goûts que nous savons minoritaires — je ne parle presque pas de nos orientations sexuelles, car il est prouvé chaque jour qu’on peut être gay et de droite et chiant comme la pluie, je parle aussi et surtout de nos modes de vie, mille fois plus divers à l’intérieur de notre petite communauté qu’à l’extérieur d’icelle, dans le monde des gens normaux qui ne comprennent rien à ce qu’on fait — soit parce qu’ils refusent de comprendre, soit parce qu’ils sont persuadés qu’ils doivent chercher à comprendre, et je ne sais pas laquelle des deux positions est la plus bête : si vous ne comprenez pas, contentez-vous d’accepter, d’accueillir, de vivre les choses comme elles existent, cessez de vous étonner. Or donc nous passons deux jours à Montreuil dans ce hangar qui n’est pas celui où Méliès tourna ses films, mais le hangar d’après, au même endroit, où des gens de gauche se réunissent depuis quelques décennies déjà, et la minorité pas si petite qui se rassemble au SLAP ce weekend est l’intersection de trois ensembles : on voit ici les gens qu’on est susceptibles de voir à la Pride et aux autres manifs et aux Mots à la bouche. Je connais les endroits où on parle de livres, où on les vend, les salons et festivals, les soirées en librairie, et on ne va pas se mentir : parfois on s’ennuie. C’est comme s’il fallait ces trois conditions cumulatives pour se sentir vraiment chez soi : pédé + littéraire + de gauche. En fait, il y a surtout des filles et des personnes trans ici : les pédés sont en minorité. On trouve des mecs gays partout en ville, tellement plus visibles que les lesbiennes, mais quand il faut être politiques heureusement qu’il y a des meufs. On se dit ça entre nous. Notre cœur de cible pour « Pédale, pédale ! » c’est quand même les pédales, alors je tente : « On fera une réduction pour les hommes. » C’est pas woke mais c’est marrant. Au final on vend bien. On accueille la bande et on l’élargit : les amis de l’un ou de l’autre ou les amis des amis du troisième. Je rencontre un gars qui était au lycée avec Guillaume il y a vingt-cinq ans à Saint-Étienne. Bonne nouvelle rétroactive : dans ce lycée il existait au moins deux pédés de gauche curieux de littérature. Et dans le mien ? On ne le saura jamais. Je reconnais Geoffrey qui ne m’avait pas dit qu’il viendrait ; quand on s’est connus, il faisait chaud aussi parce qu’on était au bar ; on n’agit pas pareil en plein jour, ni lui ni moi, le soleil rend timide. Et accable un peu. À moins que d’autres mécanismes souterrains soient à l’œuvre. Le soir on prend un verre avec Jean-Eudes et Fred et Julien et Baptiste et Théo et Christophe qui dit : « Je remarque que les seuls qui n’ont pas fait de psychanalyse autour de la table sont ceux qui ne sont pas écrivains » — il oublie qu’il est écrivain, lui. J’explique des trucs sur Montreuil et quelqu’un me demande si je suis d’ici, alors je réponds : « J’ai des origines montreuilloises » et c’est la première fois que je prononce ces mots bizarres, comme s’il fallait tirer une quelconque légitimité de mon ascendance pour me sentir autorisé à guider les autres. Absurde. Quelques jours plus tôt, lors de mon atelier sur la rue Vilin à la bibliothèque de la rue des Couronnes, je demandais à chaque participant·e depuis combien de temps il ou elle habitait le quartier — la question était volontairement floue, car quelqu’un qui vivait d’abord de l’autre côté du boulevard pourrait considérer qu’il a changé de quartier, tandis qu’un autre penserait le contraire. Un homme a répondu : « J’y suis depuis mille huit cent et quelques. » Ce genre de réponse, j’espère ne jamais la formuler. Promettez-moi de me l’interdire. Il peut dire : « J’y vis depuis toujours », oui, mais pas davantage, pardon, car lui et ses ancêtres ce n’est pas une personne unique. Quant à « être du quartier », on répond positivement à la définition à partir du moment où on le décide : c’est purement performatif. Baptiste arrivé à Paris il y a deux ans est absolument parisien, et il l’a été dès le premier jour : il a embrassé le pack complet, contradictions incluses. Je le lui rappelle à chaque fois qu’il retourne à Marseille et râle sur les Parisiens. C’est lui même qui a écrit ces phrases l’année dernière : « Vous pensez que les marseillais détestent les parisiens mais vous n’avez rien compris. […] En fait, je crois qu’on s’en fout un peu, des parisiens. Les marseillais détestent les bourges venus d’ailleurs venus ici imposer leurs vies et leurs prix. C’est tout. » Je suis sûr que les Montreuillois pourraient dire la même chose. Mais je ne parlerai pas à leur place.

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Ce qu’il promettait de devenir à l’évidence

Je n’ai pas ouvert mon ordinateur en deux jours. Je me disais pourtant : j’écrirai dans le train, comme d’habitude. Trois heures de Paris à Grenoble, deux de Grenoble à Veynes-Devoluy, et deux heures de pause, c’est bien assez pour visiter Veynes quand tout est fermé. Une peinture murale célèbre l’arrivée du chemin de fer. Sur la place, buste du « créateur du nœud ferroviaire de Veynes ». Je n’ai pas retenu son nom. Je mange mon panini-frites sur une terrasse qui surplombe la voie ferrée : puisque c’est elle, le monument fameux, j’en profite à fond. Je poursuis ici ce qui m’a occupé dans le train, au lieu d’écrire : Si la reine meurt en hiver de Cédric Duroux, publié par Sonia, qu’elle m’a offert l’avant-veille de mon départ alors qu’on tournait les vidéos pour sa revue 10Écrits dont le premier numéro sort bientôt avec des pages de moi, quelques fragments prélevés à mon projet de livre sur les chambres. Le roman de Cédric est très gros, parfait pour le long voyage, et il se lit très vite parce qu’il y a plein de personnages, mais pas du tout comme dans Rue des Batailles, ce sont des récits imbriqués et alternés, ça feuilletonne à fond, il se revendique des Chroniques de San Francisco et il a raison. Dans son monde, les gens qui en ont les moyens souscrivent des abonnements auprès d’agences tentaculaires pour prendre en charge leur vie grâce à des sortes d’espions-comédiens hyper doués qui remplissent les fonctions prévues par le contrat (amis ou amants providentiels), mais avec naturel, sans que le client s’aperçoive que tout est scénarisé, sous contrôle. On achète le confort d’une petite fiction rassurante. Alors forcément — et là c’est moi qui parle — on ne peut acheter qu’une fiction standardisée, encadrée par les scripts de scénaristes guidés par un objectif commercial. Autrement dit : de la romance stéréotypée, une success story formatée, un bonheur familial de publicité. Parce que c’est une dystopie. Si c’était une utopie, ces « agences » seraient des services publics gratuits ; elles accompagneraient les usagers dans le développement de leur imaginaire et l’expression de leurs désirs, afin que chacun parvienne à inventer sa propre fiction émancipatrice. Oh, mais attend, ça existe déjà : ça s’appelle la création artistique subventionnée et l’éducation populaire. Oups. C’est le métier que je fais.

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Dans un espace-temps si bizarre

Puisque c’est une tradition : j’écris dans le train. Baptiste a une théorie sur ça : pourquoi ç’a du sens pour lui d’écrire dans le train. Moi, pour simplifier, je dirais que c’est pragmatique : je m’occupe de mon journal quand je ne peux rien faire d’autre. Cette semaine je n’ai fait qu’une chose : écrire. Mais pas le journal. Enfin le chantier est ouvert : oui, le livre. Enfin, je sais que les lignes que j’écris sont les atomes ou les globules d’un livre, selon la métaphore du jour, même si elles devront muter, rétrécir, voire disparaître : elles sont la nourriture d’un livre. Tandis que la masse de texte accumulée jusqu’ici autour de Jean Vaudal était, à la fois, un préalable documentaire et un travail littéraire en soi, mais dédié au web et à sa temporalité propre. « Écrire », ce n’est pas « écrire un livre ». D’une part il y a le flux (une manière de vivre), de l’autre la fabrication d’un objet (la minutie). À la maison Gracq j’ai travaillé, travaillé sur des tas de trucs, y compris sur L’ami oublié (la preuve : les trois nouveaux épisodes du feuilleton), mais j’aurais été frustré que la résidence s’achève sur ce bilan. « Travailler », c’est bien, mais la résidence c’est autre chose. J’ai vécu deux mois dans un lieu et un état séparés de mon habitat naturel : dans une grande maison / à la campagne / souvent seul / entouré de gens qui ne sont pas mes intimes. Aucun point commun avec la vie normale. Dans un espace-temps si bizarre, je me serais contenté de liquider les affaires courantes, corriger des textes terminés ailleurs, préparer des ateliers, répondre à des mails ? Idiot. Vous partez sur la lune pour régler à distance vos histoires de voisinage ? La résidence c’est pour ouvrir un chantier. Me plonger la tête dedans assez profond, assez longtemps, pour garder les cheveux mouillés même revenu à Paris : bien imprégné je suis, voilà. Il fait un soleil de fou, le jardin est un délice, j’y reste au maximum tant que mon écran n’est pas nécessaire (sinon j’écris sur la table de la cuisine où la lumière entre à fond) ; j’écris beaucoup ; le soir je suis seul, car Maud et Anael sont partis mercredi ; le midi je vois tout le monde, on parle, c’est une vie quotidienne qui s’installe et se prolonge ; un midi je me souviens que Jérémy a vécu à Santiago, comme Jean Vaudal, mais cent ans après lui ; je lui pose des questions tout en me demandant, à moi, si ç’a du sens de parcourir une ville à un siècle de distance (bien sûr que oui). Et puis, vendredi soir, je sors : une soirée et une nuit à Nantes où je dépense tout ce qui me reste de désir social, si bien que le lendemain je décline l’invitation de Solène de la rejoindre à la guinguette avec ses amies. J’ai envie et besoin d’une soirée seul avant de retrouver le grand bain parisien. C’est une douceur : écrire encore (l’épisode 8 du feuilleton), dîner avec la radio, défaire mon mur d’images, tout ranger dans une boîte. Vient la tristesse. Peut-être une nostalgie. Peut-être l’imminence des choses qui, à Paris avant mon départ, me provoquaient le même sentiment. Je ne sais pas. Je me concentre sur des gestes simples : ceux que ma brève vie solitaire en résidence m’apprend et me réapprend. Le ménage fenêtres grandes ouvertes, le soleil qui entre partout. Je ferme la porte. Voilà, c’est fini, et mon TER arrive à Angers : trente-et-une minutes pour ce billet, c’est assez.

Le frottage de cervelle de six péquins

Je me doutais que ça se passerait comme ça : la routine ne pouvait, ne devait pas durer. Elle était douce, pourtant. Le mois de mars comme une enfilade de petits rituels : le café du matin avec tout le monde, les déjeuners idem, les dîners en tête-à-tête avec Sophie ; le travail solitaire dans mon grand bureau froid ; la promenade hygiénique en bord de Loire ; le marché du mercredi matin. Puis il y a eu Douai, la visite de Jean-Eudes et celle de Pierre, puis la Bretagne : la routine a vécu, elle ne reviendra pas. À Rennes, je pose à Hugo les questions que je me pose à moi-même. Il y répond presque exactement comme j’y réponds. La quête d’un petit espace de solitude et de calme précieux, vitaux, alors que notre plus grand désir est d’emplir tout notre temps disponible d’amour, d’amitié, de mouvement : tous les jours rencontrer des gens, s’épuiser à ça, se sentir heureux et fourbu. Il prétend s’étonner qu’on se comprenne si bien (combien de mois qu’on ne s’est pas vus ?). On parle des tracas d’emplois du temps pour combiner tous nos désirs. Mais cet après-midi, cette soirée, cette matinée sont l’exemple type d’un programme qui se goupille à merveille, par la grâce des coïncidences ou par le labeur invisible de fourmis démiurges : Hugo et Guillaume séparément, puis ensemble, tour à tour, parce que trois c’est bien, mais deux aussi, mes amitiés avec chacun sont comme parallèles, j’ai eu l’habitude du duo, j’aime les duos, avec eux comme avec tous, je suis très amateur de duos, un duo + un duo + un duo, ça prend un temps fou quand on connaît plusieurs personnes. Un des nombreux charmes de mon métier ces dernières semaines : cette escale amicale autant que professionnelle, car il faut quatre TER successifs pour se rendre de Saint-Florent-le-Vieil à Lannion, le saviez-vous ? difficile à accomplir dans la journée si on ne dort pas chez des amis bretons ; j’arrive à Lannion pour midi, je déjeune au soleil à la terrasse d’un bar qui plairait terriblement à Jean-Eudes, puis Emmanuelle m’emmène voir la mer. Assis sur le sable, on fait connaissance. Elle est la première libraire à s’être manifestée, un mois avant la sortie de Rue des Batailles. Je lui dis combien son enthousiasme a compté. Avant Rue des Batailles, ça ne m’arrivait quasi jamais d’être lu par des inconnu·es : les gens avaient toujours une raison personnelle d’ouvrir un de mes livres : ils connaissaient quelqu’un qui connaissait quelqu’un, etc., tandis qu’elle m’a pioché dans une pile de SP, puis a loué mon écriture dans une vidéo sans savoir qui j’étais. Ça semble banal (ou mieux : la base de nos métiers d’écrivain et de libraire), mais pour moi c’est nouveau. Alors le soir, comme prévu, elle me fait parler de Rue des Batailles devant une poignée d’habitué·es, toute petite poignée d’une main à laquelle il manquerait un doigt. Pas grave. L’important c’est l’écoute, la curiosité. Je dis à Emmanuelle : « Peut-être qu’un jour je serai un vieux routard de la librairie, j’en aurai ma claque de parcourir la France en TER pour rencontrer quatre péquins, mais aujourd’hui je savoure, je dis oui à tout. » À Émeline d’Actes Sud j’ai dit : « Non seulement ça ne me dérange pas de passer des heures en train, mais, pire que ça, j’y prends un malin plaisir. » Elle trouve que ça méritait d’être dit. Elle n’hésitera plus à m’envoyer à Perpète-les-Galipettes (je vole l’expression à Jean-Eudes). Puis, dans le petit for de ma tête, je développe : non seulement ces sollicitations sont nouvelles dans ma carrière (le mot est si vilain qu’en l’écrivant je sens le poids sur mon épaule d’un petit diable qui me juge), mais elle risquent de s’arrêter à tout moment, d’un coup, point mort. Parce que plus aucun texte de moi ne serait publié (les auteurs à succès fuyant Bolloré auraient trouvé refuge dans les rares grosses maisons encore fréquentables, Actes Sud parmi elles, et accapareraient toutes les places au catalogue pour cent ans, et tant pis pour les obscurs comme moi). Parce que je continuerais de publier des livres, mais avec des éditeurs si pauvres qu’ils ne pourraient m’envoyer nulle part. Parce que les libraires indépendants, seuls à s’intéresser au genre de littérature que nous faisons, seraient asphyxiés par la concurrence capitaliste. Parce que les subventions publiques auraient totalement fondu. Parce que je ne serais plus en mesure d’accepter ces excursions, empêché par un travail alimentaire sans lien avec l’écriture parce que mon métier aurait tout simplement disparu. Nous autres écrivains, libraires et médiateurs littéraires ne vivotons que par la grâce d’une antique croyance : la survivance d’une époque où l’on accordait du crédit à nos missions. On finançait des voyages parce qu’on croyait au bienfait de la rencontre, du frottage de cervelle contre cervelle, de la circulation de la parole qui enrichit l’auteur comme les lecteurs, et même les gens qui ne lisent pas, n’écrivent pas, mais assistent à ces causeries parce qu’il espèrent entendre une parole différente, affûter leurs idées, rencontrer des humains. J’en connais. Ça m’arrive à moi aussi : aller écouter quelqu’un dont je n’ai pas lu le livre, que je ne lirai pas, bien que j’ai aimé participer à la rencontre. Si c’était de la pure promo commerciale, ces soirées seraient des échecs, mais elles sont autre chose, moments autonomes, rencontres en soi. On espère quand même vendre un peu. On compte là-dessus pour tenir : faire entrer quelques sous pour justifier d’en dépenser d’autres. Si on ne comptait que nos sous, on ne ferait pas ce métier. Moi, je ne suis même pas payé pour faire ça. L’hôtel, le resto et la SNCF sont les seuls gagnants de l’opération, sauf à considérer que le frottage de cervelle des six péquins impliqués dans l’histoire a plus de valeur que le fric qu’on y a injecté. À Angers la librairie Lhériau a mis la barre très haut côté déco : la chemise blanche suspendue en vitrine et le lettrage parfait, à la main, je découvre la couverture de mon livre en espace et en volume, ça prend corps, il ne manque plus que le corps pour habiter la chemise, peut-être mon corps à moi ; quelqu’une remarque que ma photo en noir et blanc, encadrée en vitrine, sent le funéraire, mais je vous assure que je suis vivant ; un sondage publié ces jours-ci prétend que la moitié des adolescents ignorent qu’il existe des auteurs vivants, mais ce soir à la librairie, il y a une huitaine de grands adolescents tardifs, jeunes adultes de quasi vingt ans de moins que moi, étudiant·es de la Catho d’Angers venus m’écouter par fidélité, six semaines après notre atelier d’écriture ensemble. Je me suis impliqué à fond dans ce travail avec eux, alors ça me touche de recevoir la réciproque : il y a eu rencontre, voilà, on le prouve, ça marche dans les deux sens, ils s’en souviendront, pas comme d’une révélation décisive (une apocalypse, comme dit la tapisserie), mais comme une petite étape, un caillou parmi d’autres, chaque caillou compte. Le libraire était content de voir des jeunes, pour une fois. On aime aussi les vieux, hein, mais on aime surtout la diversité. Samedi à la maison Julien Gracq, il paraît que soixante-huit personnes se tenaient chaud dans la bibliothèque : autant dire une foule, à notre échelle de poètes qui n’empliront jamais le Stade de France. Notre demi-heure avec Solène est passée vite et lentement, dans un espace-temps qui ne se compte pas en minutes. C’était un flux très doux (Thierry m’a dit que je prononçais au moins trois fois le mot « douceur » au fil de ma lecture), chaque phrase entraînait la suivante, la musique de Solène me portait, j’étais totalement dans mon récit en même temps que totalement dans la bibliothèque du grenier à sel, face à tout ce monde, une ubiquité bizarre que je formule très mal, je n’ai pas les bons mots, la sensation est encore à approfondir, je veux éprouver ça encore, faire ça de nouveau, ailleurs : être sur scène avec des gens. Pas sur un piédestal : sur une scène toute proche, puis descendre de l’estrade, parler aux gens, boire un coup au jardin avec eux. Il s’est passé ça samedi dernier. Ça a un rapport avec les livres, mais ce n’est pas un livre. En même temps, le livre avec Thierry et David prenait forme (on s’est donné une heure pour y travailler, à trois, dans mon bureau face à la Loire, avant les ultimes essais techniques avec Solène) et le livre des cheminots, Aiguillages, subissait les dernières retouches. Imprimé dans la foulée, relié à la main en cinquante-sept exemplaires (autant que de chapitres), acheminé à Paris pour le festival du livre au Grand Palais. Je le découvrirai là-bas demain. À nouveau j’écris dans le train, ce billet fourre-tout où je n’ai pas raconté la moitié de ce qui compte, mon passage à la radio, la cohabitation avec Maud et Anael, les doux jours avec Pierre, l’intensité renouvelée, la confirmation de ce dont je ne doute jamais, mais c’est bon de le confirmer quand même. Le journal devrait garder la trace de tout. Il est pourtant plein de trous. J’en comble quelques-uns entre Varades et Angers, quelques autres entre Angers et Paris. Arrivé à Montparnasse, ce billet sera en ligne.

Ça dessine comme qui dirait un motif

Ils m’ont manqué et, quand je reviens, ils sont là. Chacun son tour quelques heures, alors que je reste si peu de temps à Paris. Ceux que j’aime et qui m’aiment : ils me font du bien, une pure joie, pas une consolation comme ils savent m’en donner parfois, car ces jours-ci je n’ai pas besoin d’être consolé. Ni inquiet, ni triste. Je vais bien, même sans eux, parce que je sais qu’ils sont là. Ma solitude à la maison Gracq est douce, je la retrouverai demain, puis Jean-Eudes viendra, puis Pierre, puis je serai seul à nouveau. Je ne me souviens pas de quoi j’ai eu peur lorsque j’avais peur. Pourquoi j’étais triste. Ça me semble loin, loin.

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À tous les coups ça marche

Ça commence par un immense soulagement : Paris reste à gauche. Je refuse d’ergoter sur le genre de gauche qui a gagné, quelle nuance du spectre, quel degré de pureté. Ça pourrait toujours être mieux. On en a parlé longuement avant, on en reparlera plus tard. Mais ce soir, d’abord, je me dis qu’on est sauvés : ils ne sont pas parfaits, mais ils participent à rendre la ville plus habitable, tandis que les autres auraient tout démoli au bulldozer : ça va très vite de vendre le patrimoine, déréguler les loyers, couper les subventions. On évite donc ça. On n’a pas le luxe de chipoter. On a besoin d’un écran entre nous et les politiques nationales ; à défaut d’écran total, un indice moyen retarde quand même la brûlure. Ce temps gagné est précieux. Alors d’abord, dimanche soir, c’est le soulagement, et ensuite c’est même la joie. Je me vautre dedans. Je serai critique plus tard. Le moment d’une élection, je préfère le vivre à fond. Je suis heureux parce que la gauche (oui, j’insiste, il s’agit bien de la gauche, et pas seulement du PS, car le PS n’est pas seul, il y a des vrais gens de gauche avec eux), la gauche, disais-je, n’a pas gagné ric-rac, et sa large avance signifie : « C’est vraiment dans cette ville qu’on a envie de vivre. » Elle signifie aussi : « Même si vous n’êtes pas nos préférés, on refuse de sombrer dans la droite la plus crasse. » L’avance est confortable. Tandis qu’à Douai, la gauche n’a battu le RN que de cent cinquante voix, et qu’à Carpentras le RN est passé. Je parle de Carpentras parce que j’ai travaillé deux fois là-bas avec les Voyages de Gulliver : je me sens concerné. Il va devenir quoi, ce petit festival ? C’est nul pour les gens de Carpentras, OK, mais on pourrait me répondre que ça ne me regarde pas, que les gens n’ont que ce qu’ils ont voulu ; mais, d’une part, la moitié des électeurs ne l’a pas voulu ; et d’autre part, une ville ne concerne pas que ceux qui y vivent. Moi, ça me concerne aussi, alors que je suis parisien. Vous imaginez ! Si Carpentras, sous-préfecture du Vaucluse à six cents bornes de Paris, étend ses ramifications jusqu’à moi… Imaginez Paris. Paris à droite, ç’a des conséquences sur combien de millions de non-électeurs ? Je parle de Douai parce que j’y vais demain. J’ignore quel rôle la mairie joue (ou ne joue pas) dans le festival qui m’invite. Mais il se trouve que je rencontre des élèves de lycée, puis les lecteurs et lectrices de la librairie indépendante. On parlera de Rue des Batailles, mais on sait très bien que mon bouquin est un prétexte. L’objet de ce festival, c’est toujours pareil : créer des rencontres, se frotter à d’autres cervelles. Le contraire de ce que veut l’extrême-droite.

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Il vous faut quoi de plus ?

Je tourne en rond, je bouillonne, je peste tout seul dans mon bureau en rafraîchissant les sites d’info et les applis : ils vont vraiment être aussi cons ? Ne pas s’allier ? Est-ce qu’ils croient sincèrement que nous, les électeurs de gauche, on en a quelque chose à foutre de leurs étiquettes ? de leur soi-disant pureté ? Alors, oui, hier, on a voté majoritairement pour la liste d’union de la gauche « hors LFI » : mais vous croyez vraiment que ça veut dire qu’on refuse LFI ? Ne jouez pas à ça. Faites pas trop les malins, s’il vous plaît. Il y a quatre ans, à la présidentielle, on a tous voté Mélenchon. Personne n’a voté pour le PS. Et pourtant nous sommes les mêmes. Exactement les mêmes. Les Parisiens de la vraie gauche n’ont pas massivement déménagé, remplacés d’un coup par des socio-démocrates frileux. Nous sommes de gauche et pragmatiques. Nous voulons gagner. Nous ne voulons pas des Dati et Knafo, des scénarios immondes qu’elles fomentent pour notre ville. Je voterai pour n’importe qui à gauche capable de gagner. Mieux : je voterai pour la liste de gauche la plus diverse parce que c’est comme ça que nous sommes bons. Que nos élites n’aient pas encore intégré cette idée de base, ça me rend dingue.

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Mauvaise conduite et fréquentation irrégulière

Chaque texte entraîne le suivant. Parce que j’ai écrit ceci, j’ai envie d’écrire cela. Ça ne veut pas dire que je ferai mieux. Ça ne veut même pas dire que le premier était raté. Juste que chacun naît du précédent, comme un approfondissement du même sillon, ou un pas de côté, voire une bifurcation. On avance, quoi. Les étudiants m’ont suivi là-dedans (merci) : trois textes brefs (et un dessin sommaire) le jeudi après-midi, une suite d’exercices bien cadrés, à l’image de la configuration spatiale de l’atelier (une salle de classe dans leur fac) ; puis le lendemain trois ou quatre textes plus libres, singuliers, personnels, au fil de mes intuitions et des leurs, une improvisation adaptée au lieu qui nous accueillait : la bibliothèque sous la voûte du Grenier à sel, des fauteuils dispersés, un tapis où s’assoir aussi, et surtout la table immense où j’avais étalé mes images auxquelles ils ont ajouté les leurs, cinq fois vingt étudiants, cent images additionnées au cent miennes. À la fin, j’étais rincé. J’ai dis ciao, « bon weekend » à Margaux et « à plus tard » à Sophie, je suis allé prendre l’air, j’ai même pris une bière à la terrasse du Florentais, le bar du village, m’assurant que les étudiants n’avaient pas eu la même idée avant de rentrer à Angers, mais, au fond, pourquoi est-ce que ç’aurait gêné ? Au contraire, ç’aurait été rigolo de prolonger la journée ainsi. Mais tant pis. J’ai lu seul. Je n’ai pas revu le serveur du premier soir (le patron peut-être), qui disait que le photographe des cartes postales que je venais de lui acheter, c’était lui. Quatrième soir à la maison Julien-Gracq et c’est le weekend. Est-ce qu’il y a un weekend, ici ? Gracq a fait de sa maison, par son testament, un lieu « de repos et de travail » pour les écrivains. J’ai bien travaillé. Alors repos. Oui, mais il pleut. Alors je reste dedans. Je lis encore. Quasi du travail. Sait-on où ça commence ? Je traîne sur le site des Archives de Paris. Ils viennent de mettre en ligne de nouvelles sources que, par paresse ou par crainte du trop-plein, je n’avais jamais demandé à consulter sur place, sur papier, lors du gros de mes recherches pour Rue des Batailles : les registres militaires de la période concernant Maurice. Ça ne m’aurait pas apporté grand-chose. Pire : ç’aurait pu contredire les intuitions (les inventions) déjà formulées dans l’échafaudage du roman. Une étudiante m’a demandé comment je me débrouillais du risque de trouver l’information qui ficherait tout par terre. J’ai répondu que j’avais de la chance. Alors j’ouvre le document. Forthomme, Maurice, Victor, classe de mobilisation 1884. Né le 29 octobre 1864 à Madrid (Espagne), fils de Jules Napoléon Prosper et d’Elmina Françoise Eudoxie Wilhelmine Joséphine Magny — pas de doute, avec des prénoms pareils : il s’agit bien de mon Maurice, de mon Jules et de mon Elmina. Maurice a vingt ans. Il est employé de bureau. Il habite avec sa mère au 16, passage de Clichy. J’ignorais cette adresse. C’était donc après la rue Blanche (le début d’adolescence) et avant la rue d’Orsel (les années de jeune adulte). L’immeuble existe toujours. Je regarde la façade. Hop, j’ai l’image. Et l’image de Maurice ? Maurice est blond. Yeux châtains. Front haut. Nez moyen. Bouche petite. Menton rond. Visage ovale. Il mesure 1,75 mètre. C’est grand. Pour sa génération, c’est dix de plus que le conscrit moyen (j’ai vérifié). Son grand-père Pierre faisait 1,88 mètre et les chiens ne font pas des chats. Degré d’instruction : 3 (c’est-à-dire qu’il possède une instruction supérieure à la simple maîtrise de la lecture et de l’écriture, mais n’a aucun diplôme). En 1885, il demande un sursis d’un an ; l’année d’après, il se fait dispenser ; en 1888, il est réformé pour une hernie et rayé définitivement, sans avoir jamais servi sous l’uniforme, si je comprends bien. C’est le motif de la dispense qui m’intéresse : « ayant justifié ledit jour de ses droits comme fils unique d’une femme dont le mari a été légalement déclaré absent ». Jules est absent, oui, on le sait depuis le début. Mais c’est la première fois que je lis noir sur blanc : « fils unique ». Ouf ! J’avais raison. Dans Rue des Batailles, je n’ai donné ni frère ni sœur à Maurice. Mon petit Maurice, je le voulais en tête-à-tête avec sa mère, et leur duo parfois accompagné de l’oncle Gustave. Je cherche Gustave, classe 1867, c’est-à-dire qu’il a vingt ans en 1867. Il est mobilisé le 30 juillet 1870 pour se battre contre l’Allemagne. Mais, partir ? Partir ! Et quitter Paris ? Abandonner donc Elmina et le petit Maurice, déjà esseulés, alors que Jules a disparu quelques mois plus tôt ? Gustave est démobilisé au bout d’un mois, début septembre, en tant que « soutien de famille ». Il vient donc habiter avec eux. Je lis ses adresses successives : avant le 54, rue Blanche (que je connaissais déjà), il y a le 7, rue Burq. Un tour dans les archives scolaires : le petit Maurice est inscrit à l’école de garçons du 62, rue Lepic : trois minutes à pied de la rue Burq. Le dossier complet n’est pas numérisé. Plus tard, je sais qu’on l’enverra au lycée de Nancy, puis qu’il reviendra à Paris et subira l’atroce couperet du directeur de l’école de la rue des Martyrs : « Enfant presque idiot, ne sait presque rien. » Allez, puisque je suis lancé : je cherche la génération suivante : les enfants de Maurice. D’abord Marcel, le père du père de ma mère, celui qui passera trois ans dans les tranchées et finira sa vie à l’asile Sainte-Anne. À neuf ans (de 1907 à 1909) on le trouve à l’école du 1, rue Foyatier. « Conduite légère ; caractère nonchalant ; intelligence peu ouverte ; progrès nuls. » Il fait sa rentrée suivante au 63, rue de Clignancourt. Il en sort à douze ans avec cette mention : « Élève très en retard pour son âge ; mauvaise conduite et fréquentation irrégulière ; sait lire, écrire et compter. » Son sort est réglé. Je note que la profession du père, donc de Maurice, est : « homme de peine ». Le petit frère Jean, qui mourra à onze ans, est dans le même registre. À huit ans, on dit de lui : « Caractère difficile ; intelligence peu développée ; ne sait presque rien. » Décidément. La même formule. Et leur sœur Suzanne, dans l’école voisine, celle des filles : « Enfant maladive, et par suite nonchalante. Progrès lents. Absence prolongée. Entérite. Appendicite. Opération. » Tu parles d’une famille. J’ai vérifié : les profs sont capables d’écrire des choses encourageantes aux autres enfants. « Bon élève », par exemple. À la rigueur, « élève moyen ». Et parfois : « Excellent sous tous rapports ». C’est contre les miens qu’ils s’acharnent.

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À portée de moi

On dirait que je m’apprête à partir un an sur la lune. Je dois me rappeler plusieurs fois que Saint-Florent-le-Vieil n’est qu’à deux heures de Paris et que je serai de retour dans quelques semaines. Il faut pourtant que je boucle les chantiers en cours pour partir l’esprit libre, léger tant que possible — désir on ne peut plus légitime, afin de mettre à profit ce temps précieux, les meilleures conditions pour entamer un nouveau gros morceau. Mais il faut aussi voir du monde. Voir les gens qui comptent. Une tournée d’adieu. Oui, je dramatise, mais auprès de moi-même, dans mon petit théâtre intérieur ; les autres n’ont pas besoin de savoir. Seuls les plus intimes voient clair dans mon jeu — c’est-à-dire dans mon emploi du temps. J’absorbe une grande bouffée d’amitié avant la solitude, profitant d’être bien luné (puisque je pars sur la lune). J’ai travaillé sur le sujet. Sérieusement. Décembre, janvier, n’étaient pas gais. La sortie du livre a pourtant relevé le niveau ; et fait ressurgir des causes profondes. Si bien que je craignais… — quoi encore ? C’est si bizarre de dire les mots. Je les connais pourtant : ce sont les titres de mes chapitres. « L’abandon », etc. — alors que je suis la personne la mieux entourée sur terre. J’ai travaillé là-dessus, comme on dit, et voilà déjà un résultat : je redevenu sociable (ce qui est mon état normal, si j’en crois les gens) et heureux de partir en résidence. C’est-à-dire : loin de chez moi et de ceux que j’aime, pour travailler dans un lieu beau, où je serai seul autant qu’en compagnie (de nouvelles personnes). Ouf. Les derniers jours se sont enchaînés intensément, en pure joie. Ce qui m’encombrait tant ces dernières semaines, ces derniers mois, est à nouveau la chose qui m’enchante le plus au monde. La densité. Comment les tourments de mon emploi du temps ont-ils pu occuper tout mon espace mental ? Trouver une place à chacun, ne léser personne, et surtout : ne pas me frustrer moi… Je me suis vu paniquer. Tandis que les derniers jours, au contraire, ont glissé tout en douceur. Intensité avec chacun, tour à tour. Par quel miracle ? J’ai admis l’improvisation. J’avais tout de même posé des bornes. Un jour, deux jours. De telle heure à telle heure. Et dans l’intervalle, advienne que pourra : tant que nous sommes ensemble, je suis heureux. Alors, oui, je l’avoue, j’ai délimité ce cadre. C’est une des questions que je creuse chez le psy : ma manière d’accueillir l’autre cache peut-être un désir de contrôle. L’exercice d’un pouvoir ? La peur qu’on m’échappe. Retour à la chambre, encore, toujours la chambre : j’ai créé ce lieu pour y être seul, et voici qu’il est devenu au fil des années un lieu communautaire. Signe que le lieu où je me sens moi-même n’est pas qu’une affaire de géographie et d’architecture : la grotte rassurante, le cocon, c’est où je suis sûr de ne pas être seul.

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Petite veilleuse ou bonne étoile

Comment les livres se vendent (dans un monde idéal) : un lecteur entre dans la librairie à la recherche d’un titre de Valère Novarina (par exemple) ; le libraire lui répond qu’il ne l’a pas en rayon ; le lecteur déçu mais curieux dit qu’il va acheter autre chose ; il demande : « Vous avez quoi de bien ? » ; alors le libraire conseille Rue des Batailles en précisant que l’auteur est ici (l’auteur, c’est moi) ; et le lecteur achète parce qu’il a confiance en son libraire ; il achète aussi le livre de Julia Lepère parce que le libraire l’y encourage fort. Fin de la fable. Le libraire, c’est Daniel. J’explique au lecteur que Daniel a publié un texte de moi en 2020 dans sa maison d’édition Le Réalgar, car Daniel a d’autres casquettes que celle de libraire. La Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu est une version courte de Rue des Batailles en forme de préfiguration : elle m’a permis de développer une idée qui m’apparaissait évidente à l’époque et que j’ai abandonnée depuis : la disparition volontaire de Jules. Toute cette Lettre est truffée d’annonces (« Jules sait que ça ne durera pas ») et dirigée vers une fin inéluctable : sa disparition. Pardon, je spoile. Tandis que Rue des Batailles élude cette question : volontaire ou pas, on ne saura pas ; l’absence de Jules est un sujet suffisant. La veille au soir, à la fin de la rencontre, j’ai remercié Daniel pour son invitation, pas seulement par politesse, mais parce qu’il m’a permis de clarifier cette idée. L’invitation d’un·e autre libraire (et j’irai chez d’autres libraires bientôt) n’aurait pas suscité le même discours, car qui connaît l’existence de cette Lettre ouverte ? Dans l’assistance ce soir à Saint-Étienne (une toute petite poignée de gens, mais tant pis, l’important est la qualité de l’écoute et de l’échange, je le pense sincèrement, du moins aujourd’hui, et changerai peut-être d’avis plus tard, devenu vieux routard des mondanités, fatigué de parler devant des foules qui n’en sont pas), parmi les gens qui m’écoutaient, donc, il y avait quelqu’une qui connaissait cette Lettre parce qu’elle est lectrice fidèle, à la fois de Daniel (sa librairie) et de moi (mes livres). Elle s’appelle Solange et elle est la mère de Guillaume. Évidemment je pense fort à Guillaume ce soir, parce que je pose le pied sur son sol natal ; parce que je l’ai vu il y a quelques jours et que ces moments sont rares ; parce que Daniel retrace mon parcours éditorial et que je dois à Guillaume une grande part de l’exigence qu’il m’a appris à cultiver sur mon propre travail ; parce que la toute première fois (et ces fois sont encore rares) que je me suis rendu dans une ville inconnue pour rencontrer des lecteurs mêmement inconnus, c’était avec lui à Lourdes. Nous avions traversé le pays côte à côte dans un TGV et, le soir, nous avions parlé à des gens qui avaient lu nos livres. C’était une grosse étape. Le franchissement d’un cercle. Il y a le premier cercle (celles et ceux qui me lisent quoi que j’écrive parce qu’ils s’intéressent à moi encore plus qu’à ma littérature) ; le deuxième cercle (les amis et les camarades d’écriture qui sont curieux de moi comme je suis curieux d’eux : notre relation est réciproque) ; d’autres cercles sans doute, s’éloignant par degré de confiance et de recommandation ; et puis loin, très loin, le vaste monde. Par exemple, jeudi soir chez Compagnie, les gens venus écouter Éric Vuillard, dont je faisais partie : je suis certain que la plupart n’avaient aucun lien de réciprocité avec lui. Ils sont les lecteurs / il est l’auteur. Peut-être sont-ils auteurs de quelque chose, eux aussi, mais lui ne le sait pas. Je parle de ces agencements géométriques avec le psy, car il a souligné dans mon discours l’expression « le premier cercle », prononcée dans un contexte intime, hors littérature : les gens que j’aime de très près et qui m’aiment avec la même intensité. J’ai donc développé devant lui mon idée d’une topique relationnelle par cercles concentriques — ce n’est pas une philosophie solide, juste une intuition, plutôt improvisée — comme une alternative à l’arbre généalogique qui reproduit des structures hiérarchiques (dont je me méfie) non réciproques (car on ne sera jamais le parent de son parent) et étiquetées par des mots qui n’ont été inventés ni par nous ni pour nous. Plutôt que de les clouer au bout d’une branche, je voudrais que les gens évoluent à proximité de moi, sur des orbites, à portée de main (ou de bouche), ou alors plus loin, à distance rassurante, prêts à s’approcher dès que le désir se fera sentir, ou plus loin encore, tout au bout de mon champ visuel, mais encore visibles, petite veilleuse ou bonne étoile.

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