Serrer les dents, car plus tard « ça ira mieux »

Il y a quelque chose dans l’air : c’est imminent. Dans ma rue, ils sont dehors avec leurs scies sauteuses et leurs ponceuses. Ça sent le bois coupé. Les copeaux. Dans l’air, il y a ça. Mais il y a aussi une excitation. Depuis quelques jours, ils construisent leur terrasse en assemblant des palettes, ou ils rafistolent celle de l’été dernier. Ces annexes bricolées proclament : « le café rouvre mercredi, et tant pis s’il pleut. » Moi, mercredi, j’attends surtout le droit de me promener le soir et de voir des gens dehors, après qu’ils ont fini leur travail. C’est le moment d’être optimiste, car ça sent la sciure de bois rue de la Roquette, je reçois ma deuxième dose de vaccin dans quinze jours, mon travail au lycée s’achève bientôt et je serai libre tout l’été. Alors, ça va s’arranger ? J’attends — non. Je n’attends pas. Les formules du genre « Patience, ça va s’arranger » ne marchent pas sur moi. Qui prétend connaître l’avenir ? Demain, ça peut être pire : les nouveaux variants nous décimeront ou bien, si ce virus disparaît, c’est la peste fasciste qui s’installera de toute façon. Alors, « patience » ?

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Jusqu’à atteindre le cœur du phénomène

C’était l’été au jardin de Reuilly ; les gens étaient beaux ; ils étaient assis ou couchés, ou adoptaient des positions hybrides entre l’assis et le couché : accoudé dans l’herbe, les jambes étendues, l’autre bras laissé libre pour dessiner des gestes dans le ciel bleu, soulignant la parole gaie, enjouée, abondante ; certains torses étaient nus ; les jambes souvent ; les pieds plus encore ; les gens étaient beaux, non pas plastiquement (encore que), mais beaux d’être là, en plein été, en ce début du mois de mai, sans honte, sans peur et sans reproche, avec l’évidence du plaisir partagé. Un peu plus tôt à la buvette, deux canards colverts faisaient la queue derrière nous : le mâle a sondé du bec une boule de glace tombée à terre ; la femelle, en s’envolant, m’a donné un coup d’aile au visage ; je n’ai pas renversé mon café pour autant ; les gens ont ri sans se moquer, leurs plaisanteries étaient une façon de s’associer à l’événement, de signifier qu’on partageait une expérience commune. Sur la pelouse (j’ai regretté de n’avoir pas osé le short) nous parlions de choses sérieuses ; elles n’étaient pas triste, mais elles étaient importantes ; nous n’étions pas aussi insouciants que je l’aurais voulu. Nous avons décortiqué le sujet sur l’allée Vivaldi, puis sur les boulevards de Picpus et de Reuilly ; sur l’avenue Daumesnil, nous commencions à y voir plus clair : il fallait considérer la chose dans l’autre sens, c’est-à-dire dans celui où elle n’apparaissait plus comme un problème, mais comme un enchaînement naturel ; il fallait prendre confiance en soi pour que la suite découle avec facilité, avec souplesse. Le soleil d’été se voilait déjà derrière des nuages qui appartenaient aussi à l’été, mais d’une autre façon : c’était le ciel lourd d’avant l’orage, le vent qui lèche brusquement la peau chauffée tout l’après-midi ; dans l’air flottaient des particules arrachées aux platanes qui s’introduisaient sous les paupières et qui faisaient tousser ; nous avons bifurqué, car il n’y a pas d’arbres dans la rue de Charenton, alors nous y serions tranquille ; des gouttes de pluie commençaient à tomber, lourdes et rares, semant des taches foncées sur les trottoirs, des points de fraîcheur sur nos vêtements.

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J’ai envie de prendre le train pour une ville que je ne visiterai pas

Je n’ai jamais été en Espagne. C’est comme ça. Je ne m’en plains pas. J’ai été chez Book Off ce matin parce que la Petite Rockette est fermée ; les deux sont équidistants de chez moi, mais dans des directions opposées ; le livre que je voulais se trouve n’importe où ; et même, en plusieurs éditions ; alors j’ai pris la moins moche ; j’ai acheté Hernani. Je n’ai jamais lu Hernani. C’est comme ça. Je ne me jette pas pas la pierre. Je le connais seulement de nom, bien sûr, à cause de la « bataille d’Hernani ». Je voudrais savoir de quoi ça cause parce que, dans ma Rue des Batailles, je crois qu’une coïncidence va avoir lieu.

Je ne rêve pas d’aller en Espagne, puisque je n’y suis jamais allé et que, en ce moment, j’ai juste envie des lieux que j’ai aimés. Je voudrais retourner avec J.-E. sur une île bretonne : on ne verrait personne, sinon la mer. J’aimerais aller dans le Lot et parcourir avec lui tous les chemins que nous connaissons par cœur autour de Saint-Céré : seuls au monde sur le causse. À Saint-Céré, le soir, nous verrions nos amis. On ferait même un détour par Montauban. Je voudrais aussi retourner en Vendée. J’imagine faire un crochet par Nantes pour boire des verres avec des copains et rencontrer, peut-être, les copains des copains. Je me dis même : pourquoi pas Tours ? Pourquoi pas Bruxelles ? Je suis allé à Bruxelles en touriste et en amoureux, il y a longtemps, c’était le cadeau d’anniversaire de J.-E. pour mes dix-neuf ans ; depuis, j’ai rencontré des gens qui habitent là-bas ; il y a J. qui m’a dit cent fois qu’il y avait de la place pour moi, chez lui ; et il a déjà dormi chez moi, lui. J’ai envie de dormir sur des canapés ou dans des chambres d’amis. J’ai envie de soirées qui se terminent par : « C’est ici que tu dors. » Je me souviens de Poitiers, puis de Lille : pendant quelques années, à chaque fois que j’allais voir R., je dormais dans un lieu différent ; il déménageait tout le temps ; je vivais avec ses colocs le temps d’un weekend ; une fois, ce n’est même pas chez lui que j’ai dormi, car on avait passé la nuit chez d’autres gens ; il y a donc un de ses appartements que je n’ai pas connu, ou seulement en coup de vent, avant de reprendre mon train. J’ai envie de prendre le train pour une ville que je ne visiterai pas : être accueilli à la gare par un sourire ami, être content d’errer sans but en parlant de tout et de n’importe quoi.

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La répétition des mêmes manœuvres dilatoires

On les entend tôt le matin, on sait qu’ils sont là, puis on tire le rideau et ils s’envolent. Ils savent qu’il n’y a pas de place pour s’installer, car la jardinière est hérissée de bâtons. Ils viennent quand même. À chaque fois ils doivent être déçus, mais ils ne peuvent pas s’empêcher de revenir. Ils se font du mal pour rien. Ils doivent prendre une sorte de plaisir à ces visites, comme dans toutes les addictions : on ne reproduit pas compulsivement les mêmes gestes pour se faire du mal, et uniquement du mal. Il y a une compensation, même dérisoire. La répétition elle-même peut être une satisfaction — la force du rituel, qui donne du sens à ce qui n’en a pas ? — l’activité irrationnelle qui comble le vide : la certitude de se faire du mal, plutôt que la peur de l’inconnu — s’enfermer pour reporter la confrontation avec la liberté : aller voir ailleurs, mais où, et pourquoi ? — la répétition des mêmes manœuvres dilatoires.

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Liste : livres lus en avril 2021

Jean-Claude Leroy. La vie brûle.
Gérard Farasse. Écrire en rêve.
Riad Sattouf. L’Arabe du futur 1, 3, 4 et 5.
Samuel Deshayes. Sonnés.
Camille de Toledo. Thésée, sa vie nouvelle.
Frédéric Fiolof. Finir les restes.
Lewis Trondheim. La mouche.
Collectif. Que vive la loi unique du prix du livre !
Joachim Séné. L’homme heureux.
Matthieu Bonhomme. L’homme qui tua Lucky Luke.

Liste : films vus en avril 2021

Blake Edwards. Le retour de la Panthère rose.
Harold Ramis. Un jour sans fin.
Pierre Étaix. Le soupirant.
Antoine du Jeu. L’ami de vacances.
Béatrice Plumet. Les immobiles.
Jacques Demy. Les parapluies de Cherbourg (revu).
Chris Marker. Sans soleil.
Béatrice Plumet. Chroniques impatientes.
Max Ophüls. Madame de.
Henri-Georges Clouzot. Le corbeau (revu).
Joseph Losey. Le messager.
Claude Chabrol. Poulet au vinaigre.
Claude Sautet. César et Rosalie.

Écrire un roman sur un sujet romanesque

Je ne cherche pas les disparus à tout prix, je tombe dessus sans le faire exprès. Je veux seulement parler de ce qui est — de ce qui a été. Je ne force pas le trait (non pas à cause de la peur d’être jugé par les autres, mais par moi-même : pour ne pas pouvoir m’accuser de malhonnêteté, pour croire en ce que je fais). C’est pourquoi je m’accroche aux archives pour écrire Rue des Batailles : ces hommes qui disparaissent, ça me semble exagéré, mais les archives me disent que ça a été. Les gens qui meurent jeunes, aussi : ça a été. C’est écrit. Dans les cimetières, en lisant les dates sur les tombes, j’éprouve une compassion immédiate pour les morts jeunes, et je remarque les centenaires, tandis que les morts vieux-mais-pas-très-vieux ne m’inspirent pas de sentiment particulier : il me faudrait connaître ces personnes pour m’émouvoir. Je ne connais pas non plus, pourtant, ces jeunes et ces centenaires ; je leur prête un destin à cause de leurs seules dates. Je les catalogue. Ils deviennent des archétypes ou des stéréotypes. Ils rentrent dans des cases. C’est affreusement réducteur. Mais les autres, ceux qui ne racontent pas d’histoire ? Vaut-il mieux être un stéréotype, ou rien du tout ? Exister pour ce qu’on n’est pas, ou se faire oublier ? Quand les dates ne racontent rien, il faut creuser dans les vies pour trouver quelque chose — le miroir dans lequel se reconnaître. Mais si le sujet est déjà spectaculaire, je dois veiller à creuser quand même, au-delà des clichés. Rue des Batailles, c’est la disparition de Jules — inexpliquée. À trente ans, il échappe aux radars. On ne sait pas s’il est mort. C’est romanesque — c’est ce qui m’attire et m’effraie à la fois : écrire un roman sur un sujet romanesque.

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Il ne se passe rien dans un escalier

Je ne comprends pas sa question. Mais s’agit-il d’une question ? Il dit : « C’est le dessin de ton rêve. » Ou bien il demande : « Est-ce que tu dessines tes rêves ? » Quelque chose comme ça. Parce qu’il se souvient du schéma au feutre noir, sur un carré de papier blanc, figurant le plan d’un bâtiment complexe que j’avais parcouru en rêve. Ce dessin était posé sur mon bureau la dernière fois qu’il est venu chez moi, alors je lui avais expliqué : « Chaque case est une pièce et je devais traverser l’étage en passant de l’une à l’autre. » Sa mémoire m’impressionne. Et réciproquement : les choses que je lui montre (ou qu’il choisit de voir) impressionnent sa mémoire, comme on le dit à propos d’une pellicule photographique. Elles laissent une empreinte. Quant à la chose qu’il me montrait en faisant allusion au dessin de rêve, il s’agit d’un autre plan : mon plan de Batailles, c’est-à-dire le plan de Rue des Batailles. Je lui explique le point de départ (« un homme a disparu ») et le principe des quatre-vingt cases, plus la case manquante. Il me demande comment les gens vont comprendre l’histoire si je ne dis pas ce qui se passe dans cette case-là, qui est la plus importante du récit. Je lui dis le mot « puzzle ». Je lui parle de mon projet de me déplacer sur ce damier pour écrire mon récit. Je lui montre La vie mode d’emploi dans ma bibliothèque, avec le plan de l’immeuble à la fin.
« Chaque chapitre du livre tient dans une case. On parcourt toutes les cases du plan, toutes les pièces de l’immeuble : un seul chapitre pour une petite chambre comme la mienne, six chapitres pour le grand duplex.
— Et l’escalier ? Il ne se passe rien dans un escalier.
— Et pourtant, il y a plein de chapitres dans l’escalier. Par exemple : des gens peuvent s’y rencontrer. »

Je suis content de lui montrer Rue des Batailles parce que je n’ai plus mis le nez dedans depuis trop longtemps. J’ai hâte de me remettre à ce chantier. En parler, c’est déjà le faire exister. Peut-être que notre conversation fait avancer le schmilblick. Quant à l’histoire que nous écrivons ensemble, lui et moi, elle est dans le même était de friche, car « nous ne nous voyons pas assez souvent » (c’est lui qui le dit, mais ç’aurait pu être moi). Aujourd’hui, nous parlons beaucoup et nous écrivons peu. Le récit progresse tout de même : la pensée qui précède l’écriture, et la parole qui l’entoure, font partie du travail d’écriture. N’est-ce pas ? Mais nous ne cherchons pas à nous justifier. Nous assumons : nous avons peu travaillé. Quand je lui ai proposé : « Il fait beau, on va se promener ? », il a dit qu’il fallait ranger d’abord mon bureau. J’ai fait : « Non, laisse tout comme ça. » Il a répondu : « Ah, je vois ! Quand tu reviendras demain, tu diras que c’est pour travailler, mais en fait, tu vas jouer. »

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Pour le seul boulot merdique de ma vie

J’ai rendez-vous rue Delizy, à Pantin, pour mon travail ; il s’agit du travail rémunéré le plus excitant, le plus intéressant, le plus valorisant que j’ai jamais exercé ; j’arrive devant les bureaux de Citoyenneté Jeunesse, où je suis attendu pour parler des ateliers d’écriture que je voudrais animer l’an prochain ; dans la même rue, cinquante mètres plus loin, je reconnais le Centre d’activités de l’Ourcq. La première fois que j’ai eu rendez-vous rue Delizy, c’était ici, pour le travail le plus merdique de ma petite carrière.

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Est-ce encore un renoncement ?

On fait de longues promenades, jusqu’au bout de nos dix kilomètres légaux : les bords de Marne à Créteil, les Docks de Saint-Ouen, le parc des Beaumonts à Montreuil. On n’y trouve pas la densité humaine de notre rue de la Roquette, que j’aimais tellement il y a treize mois encore. En marchant vers ces lieux lointains, nous empruntons des rues désertes, les itinéraires bis de bisons assez futés pour éviter la foule. Ne pouvant contaminer personne d’autre que nous-mêmes, nous osons y baisser le masque, prendre l’air et le soleil, respirer. Et puis, quand les humains redeviennent nombreux, nous nous couvrons de nouveau. Je me souviens de l’été 2020 : le masque devenait obligatoire dans les rues. Nos promenades m’étaient insupportables. Je disais à J.-E. de continuer seul et je rentrais à la maison ; mes déplacements étaient réduits à leur fonction utilitaire ; je ne pouvais plus éprouver de plaisir. Je disais : « Prendre l’air sans pouvoir le respirer ? Jamais de la vie ! » C’était un principe. Puis, les mois ont passé, et aujourd’hui j’ai accepté. Pire : j’arrive même à prendre du plaisir lorsque nous sortons.

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