Antonin Crenn

Les ibis et les autochtones

Il n’est pas du coin. Il est arrivé là un beau jour ; au début, il s’est étonné : « drôle de terroir, tout de même : on a les pieds dans l’eau, et pour seul horizon un clocher de temps en temps ». Il découvrait le marais. Et puis, il s’est aperçu que le paysage était plus varié que ce qu’on croit d’abord. Et il a fait connaissance avec des autochtones : « ils sont sympas, ces petits machins avec de grandes pattes rouges, et ces grosses bêtes emmanchées d’un long cou ». Il s’y est plu. Il s’est installé.

L’ibis sacré n’est clairement pas une espèce vendéenne, on ne va pas se mentir. Mais il n’est plus africain, non plus, depuis longtemps. Ce sont ses lointains ancêtres qui viennent de là-bas (comme vous et moi, finalement, qui descendons des australopithèques de la vallée du Rift, n’est-ce pas ?). Dans sa généalogie plus récente, cet ibis-là (que j’ai vu hier à la réserve naturelle de Saint-Denis-du-Payré en compagnie d’une échasse) a des grands-parents bretons (comme moi). Ceux-ci se sont évadés du zoo de Branféré dans les années 70 (mes grands-parents à moi ne vivaient pas dans un zoo, par contre, et ils étaient du Finistère), puis ils ont essaimé un peu partout dans les environs.

Mais moi, quand je pense « ibis », avant même de penser à l’animal sacré des Égyptiens antiques, je pense à ce parc à côté duquel j’ai grandi, qui portait ce nom : les Ibis. On y rencontrait des canards, des cygnes et des ragondins, mais pas d’ibis. C’est comme ça.

Dans la tête du personnage

« Elle est bien, ton histoire, j’y retrouve tous les détails dont tu m’as parlé, les actions qui s’enchaînent, c’est logique, ça tient la route. Mais ça ne me suffit pas (je suis pénible). Je me demande, maintenant, pourquoi il fait ça, ton personnage. Et à quoi il pense. Ce qu’il ressent quand il se trouve ici, quand il agit comme ça. Qu’est-ce que tu crois, toi ? À ton avis ? Il éprouve quoi, le personnage ?
— Ben, chais pas.
— Alors, on n’a qu’à dire que c’est toi, le personnage. Imagine. Tu te trouves exactement dans cet endroit, et tu fais ce qu’il est en train de faire : ça a quel effet sur toi ? Mets-toi dans la tête du personnage. »

C’est ce que j’ai cherché à comprendre aujourd’hui : ce qui se passe dans les têtes — alors que, les fois d’avant, je m’intéressais surtout au décor : quel genre de patelin c’est, Saint-Michel-en-l’Herm, et à quoi ressemblent les environs.

Pour la dernière séance avec les quatrième, on termine leurs textes, on peaufine la psychologie. À quoi penses-tu, quand tu t’aperçois que ta meilleure copine n’est toujours pas ressortie de la cabine d’essayage trois heures après y être entrée ? Comment vous sentez-vous, quand le hasard vous confronte à nouveau à votre lâcheté, en vous rappelant la noyade d’un camarade survenue trois ans plus tôt ? Qu’est-ce qui te motive, toi, à apprivoiser un rat dans ce bureau de poste désert, à lui parler, à lui trouver un nom, puis à le manger ? Que te dis-tu, toi, quand tu découvres que les maisons de ton village, vues du ciel, ont la forme des lettres de ton prénom ? Que se passe-t-il, en vous, quand vous vous inquiétez pour votre copain qui vient juste d’être kidnappé à la sortie de son match de foot ? Et enfin (et surtout ?), quel genre d’émotions t’habitent quand tu trucides froidement tous tes meilleurs amis un par un ? « Mettez-vous dans la tête du personnage », leur ai-je dit.

Le matin, avant que l’atelier d’écriture ne commence, je me suis ravitaillé à la supérette, parce que mon frigo était vide (j’ai emménagé hier). Juste en face, ce panneau de bois décoré par les enfants (si ça se trouve, ces enfants ayant grandi sont devenus les collégiens que j’ai vus aujourd’hui : j’aurais dû le leur demander). Vous passez derrière, et vous glissez votre tête dans le trou afin de la placer, précisément, dans celle du personnage.

La campagne, la nuit

Me revoilà à Luçon. J’ai l’impression que je viens de la quitter — ce qui n’est pas très éloigné de la vérité : je suis parti il y a quinze jours, seulement.

À la gare (un trajet sans encombre, merci — car on ne peut tout de même pas appeler « encombre » cette petite fille qui braillait devant moi tandis que je me concentrais pour lire les dernières pages, si belles, de David par André Dhôtel), à la gare, j’ai été accueilli par A., qui me dit aussitôt que C. m’a préparé de quoi me faire un petit déjeuner demain et que, ce soir, nous dînons ensemble chez Oncle Sam avec d’autres collègues. Un accueil digne de ce nom, quoi !

Le changement, par rapport à la première fois, je vous le dis tout de suite : on m’a déménagé. J’habite désormais à la campagne. La maison est mimi comme tout (je l’avais repérée au cours d’une balade avec J.-E.), mais quand je dis que c’est la campagne, c’est que c’est vraiment la campagne. Ici, pas de pollution lumineuse, ah non ! les étoiles, je les vois. Tout autour il fait noir : je suis le seul habitant. Je vous le prouve tout de suite : de la fenêtre du salon, voici ce que je vois :

Et de la fenêtre de la chambre, c’est kif-kif. Sauf si je mets le flash : alors, la lumière accroche quelques obstacles, tout de même : une maison, un arbre. Ouf !

Voilà qui me change de la rue de la Roquette, quittée ce matin. Une autre ambiance. À cette heure, je l’imagine encore encombrée de monde : ceux qui sortent du cinéma, ceux qui traînent dans les bars, et tous les autres.

Je suis donc à Luçon pour cinq semaines. Se rencontrera-t-on ? Vous pouvez vous inscrire pour l’atelier d’écriture de vendredi, ou bien me rendre visite samedi matin à la médiathèque. Moi, je vais me coucher, en espérant n’être pas dérangé dans mon sommeil par l’écrasante paix de cette nuit.

Le Héros des boîtes aux lettres

Soudain, dans tous les foyers lotois, Le héros et les autres fait son apparition : il s’est faufilé dans les boîtes aux lettres, caché entre les pages de Contact lotois, le magazine du Conseil départemental.

Merci à la librairie Parenthèse à Saint-Céré pour la photo !

Il possédait quelque chose en commun avec un être

Chaque phrase de ce livre, je voudrais la reprendre à mon compte. Je voudrais l’avoir écrite. Contre-ordre : c’est exactement le livre que j’écrirais, si j’en étais capable. Que c’est beau ! Et quand j’aurai lu tous les livres de Pierre Herbart, je les relirai.

Pour ceux qui brûlent comme nous d’un si grand amour

Samedi, rentrant du cinéma où nous avons vu ce film si beau, Genèse — très simple et intense à la fois, beau comme tout, où j’étais heureux de voir tant de références à Salinger (me disant que ces adolescents intemporels, sans réseaux sociaux, tout entiers consacrés à la pureté de leurs sentiments, pouvaient être de leur époque ou de la mienne, ou d’une autre encore), touché par ce personnage habité par un besoin impérieux de lyrisme plutôt que de pathétique (s’exposer toujours, s’en prendre plein la gueule, se faire du mal avec panache plutôt que souffrir en silence, brûler de ses sentiments) — rentrant du cinéma, donc, et faisant un détour par la rue Sedaine, nous tombons sur L. qui sort, lui, de l’Industrie avec une amie. Il n’est pas rare que nous tombions sur L. : parfois à Beaubourg, ou bien rue de Charonne, ou ailleurs encore. L. est toujours une apparition. « Paris est tout petit », on le sait, « pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour » : il n’est pas grand non plus pour ceux qui aiment, comme nous, faire des détours par ses rues. Dimanche, c’est sur le boulevard de Ménilmontant que nous croisons A. (lui non plus, ce n’est pas la première fois que nous le trouvons sur notre route) : nous reprenons brièvement la conversation laissée vendredi soir, à la soirée Cafard. D’ailleurs, je viens de commencer à écrire un truc pour la revue — je le lui dis — et une image du film d’hier n’y est pas étrangère. Lundi après-midi : le temps est bon. J’avais envie de voir le square de Cluny — à cause d’un passage des Présents qui s’y rapporte —, je me casse le nez sur le portillon (façon de parler) et fais un détour par une librairie du boulevard Saint-Michel dont je dois taire le nom car je m’y suis rendu coupable d’une truanderie mineure, mais bien réelle (j’ai retiré l’étiquette d’un livre que je trouvais trop cher, pour le marchander à la caisse : qui n’a jamais fait cela, hein ?) — je le voulais vraiment, ce livre, à cause de cet œil bleu magnifique, mais six euros c’était trop. Cinq, d’accord. Et j’ai descendu le boulevard, l’œil était dans ma poche et regardait… quoi ?

David, André Dhôtel

À sept heures moins le quart, j’étais sur l’île de la Cité : j’ai évité de passer devant Notre-Dame parce que les touristes m’emmerdent. À huit heures, rue du Pont-Louis-Philippe — les provinciaux ne pourront jamais me croire, mais c’est vrai — j’ai encore vu par hasard quelqu’un que je connais : je rencontre P., mon ancienne collègue, pas vue depuis six mois, avec qui j’ai une discussion plus riche, plus libre que lorsque nous étions pris dans le carcan étroit de la vie de bureau. Rentré à la maison, j’apprends que Notre-Dame brûle : je crois d’abord à un incident spectaculaire, mais qui sera vite maîtrisé, comme Saint-Sulpice l’autre jour : puis c’est de pire en pire, la flèche tombe et ça ne finit pas. On peine à comprendre comment c’est possible. J.-E. me dit : « allons voir ». Il a raison de m’y inciter, car tout est si irréel qu’il faut bien le voir en face pour y croire, ne serait-ce qu’un tout petit peu. C’est depuis le quai de Béthune que nous la voyons d’abord, la cathédrale en flammes : c’est-à-dire exactement de là où nous l’avons vue tous les matins, tous les soirs pendant six ans, quand nous habitions là, juste là. Les images vues du ciel, vues de loin, vues de trop près, sont des images de fiction : je ne suis à aucun endroit plus ému qu’ici, où je vois « ma » cathédrale, celle qui fait partie de mon quotidien. Je connais cent fois mieux son chevet, côté Seine, que sa façade (car j’évite toujours le parvis, comme je l’ai fait encore tout à l’heure, cinq minutes avant que le feu ne commence à prendre). Sur l’île Saint-Louis, on voit P.-É. — Paris est tout petit, etc. — avec qui nous faisons un bout de chemin jusqu’au pont de l’Archevêché. Les gens sont fascinés : les Parisiens, les touristes. J.-E. se demande si d’autres époques ont connu ce genre de spectacle : nous cherchons dans nos connaissances un autre exemple d’incendie monumental en temps de paix, au cœur de Paris — car nous avons pensé évidemment aux incendies de l’Hôtel de Ville, des Tuileries (dont j’ai parlé le matin même sur ce blog, étrangement), mais je doute que les badauds aient eu le loisir de les contempler alors que l’armée chargeait, que les balles sifflaient.

Paris et ses ruines en mai 1871

J.-E. et moi poursuivons cette bizarre promenade, contournons la Cité, traversons le pont des Arts et, rive droite, au niveau du pont Louis-Philippe, retrouvons une autre vision familière : celle de l’immense cathédrale émergeant des toits de la petite maison Pouillon — et là, ce soir, il n’y a plus rien : ce qui dépassait habituellement a disparu. Cette béance me choque peut-être plus que les flammes, parce qu’elle bouscule à nouveau mon rapport personnel à ce monument (c’est W. qui me dit ceci, par message). La dernière fois que j’y suis entré, c’était il y a vingt, vingt-cinq ans : autant dire que je n’en ai aucun souvenir. L’intérieur de la cathédrale ne m’appartient pas, ne me regarde pas, je ne partage aucune intimité avec ce lieu. C’est sa silhouette, en revanche, qui me manque déjà. Dans L’épaisseur du trait, je fais dire à Alexandre : « Je me fous de savoir comment ce sera après, parce que je ne sais même pas comment c’est maintenant. Je n’y entre jamais, dans la gare de Lyon : que veux-tu que je fasse à l’intérieur d’un endroit pareil ? La gare de Lyon, c’est un décor, une toile de fond, une silhouette à l’horizon. On n’entre pas dans un phare : on le regarde au loin. » Et, à la fin, c’est Ivan qui lui dit : « Quand on est perché ici, Alexandre, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup d’autres merveilles en trois dimensions érigées dans le ciel de Paris : il y a la flèche de Notre-Dame sur la Seine, avec ses gargouilles, la colonne de Juillet à la Bastille, avec son ange tout nu et tout doré, et aussi l’antenne de la télévision sur la butte de Romainville avec ses anneaux de Saturne. En fait, ce n’est pas nous qui surplombons le panorama, c’est le paysage entier qui emplit l’espace, et nous qui sommes dedans. » Pour qu’ils se disent des trucs pareils, ces deux-là, pour qu’ils partagent ainsi cet amour commun de leur ville, ce sentiment si puissant, c’est qu’ils brûlent aussi d’un autre sentiment, j’en suis sûr.

Les insurgés du faubourg (Luçon et ses ruines)

J’ai fini par acheter le livre au brocanteur de Luçon : c’est Paris et ses ruines. La couverture est abîmée, mais toutes les lithos à l’intérieur sont nickels. Et ça m’amuse, ces dégâts en couverture, comme une mise en abyme : le mot Paris resplendit, et les Ruines sont bousillées.

Évidemment, il s’agit d’un album de propagande réactionnaire, qui montre comment ces affreux Communards qui ne respectent rien ont mis à sac notre capitale, que l’Empereur avait mis tant de soin à embellir. Il ne faut pas lire le texte. Mais, les images sont magnifiques — je les avais déjà vues dans une expo.

et pan ! la colonne Vendôme

Je dois avouer un truc : si, souvent, je m’inspire de faits réels pour écrire, il arrive aussi, parfois, que je m’inspire de ce que j’écris pour le vivre en vrai. Dans Les présents, mon personnage achète une gravure montrant une barricade de décembre 1851. Alors, quand je suis tombé sur ce livre qui me faisait de l’œil, avec ces images d’insurgés dans les faubourgs, j’ai craqué.

Une gravure coloriée à la main. Plutôt : la copie d’une gravure coloriée à la main, reproduite en quadrichromie sur un papier pelucheux. On ne trouve pas d’antiquités précieuses sur cet étal, seulement des documents usés et piqués, et des objets intrigants. Cette image est dessinée avec soin : des hachures noires creusent les ombres et suggèrent, sommairement mais efficacement, le modelé des corps et du décor. […] Il s’agit sûrement de la barricade où Alphonse Baudin a été tué : Théo a lu la plaque commémorative que lui a montrée son camarade, un jour qu’ils passaient sur le Faubourg en revenant de la Bastille. Il lui a raconté la scène d’une telle manière que Théo s’y était cru — non pas à cause de la précision des détails, parce que l’ami en avait fourni très peu, mais en raison du lyrisme dont tous ses gestes étaient teintés. Sur l’image, un personnage se détache nettement du lot : il a escaladé le rempart de fortune et s’apprête à tenir un discours éloquent. Voilà, sans doute, le député qui va mourir dans un instant. Autour de lui est rassemblée une bande de braves citoyens anonymes : ils sont tous traités à égalité par la main qui les a représentés. Aucune tête ne dépasse du rang, et même les enfants apparaissent à la même hauteur que les adultes (ils sont juchés sur des caisses, peut-être). Le dessinateur a été assez inventif, toutefois, pour ne pas se contenter d’affubler tous les prolétaires du même visage d’archétype : ils ont du caractère, ces hommes et ces femmes. On pourrait les reconnaître s’ils existaient. […] Ce matin, si je prends la peine de décrire cette gravure (la copie de cette gravure), c’est pour rendre compte du temps que Théo a passé, sur le trottoir du boulevard de Ménilmontant, à l’observer. Et je sais pourquoi cette image l’a fascinée. Théo a remarqué ceci : l’un des insurgés à casquette se réjouit de l’élan qui l’a mené à construire la barricade avec ses camarades, et son plaisir se lit sur son visage. De chaque côté de son sourire, un large trait de plume barre sa joue verticalement. Non, pas un trait de plume (car c’est une gravure) : une arête de bois, préservée par la gouge qui a creusé énergiquement la surface des joues et des pommettes et a ménagé, délicatement, ces deux lignes fragiles encrées de noir. « Il lui ressemble furieusement, surtout à cause de la casquette », pense Théo. Il achète l’image : le marchand la glisse dans une enveloppe. « Je vais la lui offrir, il la placera sur son mur avec une punaise, parmi les cartes postales et les photos qui le tapissent déjà. » Il descend la rue de la Roquette, il va tourner dans la rue Léon-Frot. Il se ravise. « Et puis non : je la garderai pour moi. » Il atteint le boulevard Voltaire. Il admire son ami pour cette ressemblance. « Il n’y est pour rien, mais tant pis : je l’admire quand même. »

On me demandera : « Qu’as-tu rapporté, comme souvenir de Luçon ? » Je dirai la vérité : « Un bouquin qui parle de mon quartier, à Paris. »

Naissance d’un jardin

Rentrant à Paris après quatre semaines d’absence, j’ai été voir tout ce qui avait changé. Les modifications qui s’étaient opérées dans le cœur de la ville — parce que le cœur de la ville change plus vite, heureusement, que ma forme de mortel (à moins que ce ne soit l’inverse ?). Le jardin de la rue de Thorigny : ils l’ont fini, figurez-vous. Celui devant la bibliothèque de l’Arsenal : ils commencent à creuser. Et la caserne de Reuilly ? elle suit son cours, merci pour elle. Ce matin, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, j’ai découvert ce truc épouvantable qui risque encore d’attirer un monde fou : un autre de ces restaurants standards qu’on voit partout dans le monde, sur un million de mètres carrés. C’est à pleurer, ce qu’est devenu ce quartier (je me sens vieux quand je dis ça, mais, je vous assure, il y a dix ans il n’avait rien de commun avec ce qu’il est aujourd’hui).

Je me souviens du centre de tri postal de la rue Bréguet, démoli. Je me souviens de la construction des immeubles de logements neufs avec balcons, qui me semblent éminemment habitables, et qui lui ont succédé. Et la construction de la nouvelle poste. Et l’apparition de cet antre de la startup nation et du crossfit qu’est « l’îlot Bréguet », qui présente une qualité extraordinaire : on traverse l’immeuble pour passer d’une rue à l’autre, on n’a plus besoin d’en faire le tour.

Je me souviens d’avoir publié cette photo sur Facebook le 26 mai 2016 en la légendant « gros tas ». J’ai pris la seconde photo au même endroit (mais pas dans le même sens), hier : on l’intitulera « petit jardin ».

C’est émouvant, la naissance d’un jardin. Les arbrisseaux sont encore maigrichons, on a envie de les aimer très fort pour qu’ils grandissent.

Je me souviens (sans nostalgie)

Je suis heureux d’avoir été sollicité par Velimir Mladenović pour cet entretien dans Quinzaines — anciennement La Nouvelle Quinzaine littéraire —, parce que j’ai pu dire des choses qui me tenaient à cœur.

On ne trouve pas Quinzaines à Luçon, je l’ai donc acheté à Paris, à la maison de la presse de la rue Jacques-Hillairet. Je me souviens de cette maison de la presse pour l’avoir fréquentée il y a plus de vingt ans : je ne crois pas y être entré à nouveau, depuis. Une fois (j’avais huit ans environ), mon père m’a acheté, ici précisément, un album de BD : si je me rappelle bien (et je me rappelle très bien ce genre de trucs), il s’agissait du Cosmoschtroumpf. J’y ai repensé tout à l’heure, forcément.

Oups ! il paraît que j’ai dit, dans l’entretien : « Je n’ai aucune nostalgie de l’adolescence » : c’est même le titre de la page. Bon. Je ne me dédis pas. D’abord, j’avais huit ans dans ce souvenir : je n’étais donc pas encore adolescent. Ensuite, je me suis souvenu du Cosmoschtroumpf sans regret ni tristesse — sans nostalgie, je l’assure. C’est seulement une madeleine, une innocente madeleine. Une madeleine de Schtroumpf.

Les coquillages, ils sont deux

Dans « Les épaules » (ma nouvelle parue dans le recueil Ressacs chez Antidata), je décris un coquillage.

Il existe vraiment, ce coquillage. Et d’ailleurs, ils sont deux. C’est mon grand-père qui me les a donnés. Mais, je ne me rappelle pas leur histoire. Me l’a-t-il racontée ? L’avait-il inventée ? Je ne sais pas. Ils les avait rangés dans une boîte en plastique qui contenait, auparavant, des chocolats.

Dans Les présents, je décris à nouveau ce coquillage :

« J’étais épaté par la précision du dessin : les volutes, du genre baroque, qui s’enroulent sur la spirale du coquillage, et la reproduction du bateau dans le médaillon. Je ne sais pas avec quel outil ou peut faire ce type d’incision : la coquille est extrêmement dure. C’est un travail de patience. Du temps, ils en avaient, quand ils partaient en mer pour des mois… Ils s’employaient à le tuer, à le faire passer sans douleur. Ils s’occupaient les mains. Le gars qui a confectionné cette merveille, est-ce que c’est celui qui a fait naufrage ? Comment savoir ? Il n’y a pas de date sur le coquillage. » […]

Il y a un détail, sur la coquille de nacre, qui amuse Édouard : sous la représentation du bateau, la main a gravé dans un cartouche le mot « souvenir ». Une inscription qu’il perçoit comme hautement énigmatique, puisqu’elle ne dit pas qui doit se souvenir, ni de quoi. Est-ce le marin aux doigts habiles qui désire se souvenir du lieu, du moment où il a ramassé cet objet, et des longues heures employées à l’orner patiemment avec la pointe d’un tout petit couteau ? Ou bien, voulait-il que cet ouvrage serve à raviver le souvenir de lui-même, dans la mémoire des autres ? Voulait-il qu’on se rappelât qu’il avait existé ? Théo ne sait ni son nom, ni le lien de parenté qui pourrait le rattacher à son arbre familial. Il ne reste rien de l’homme qui avait confié son souvenir à ce coquillage, qui l’avait chargé de son espoir de continuer à exister : dans le prolongement de l’outil qui a gravé la nacre, c’est une main, un bras, tout un corps qui ont sombré dans l’oubli.

Un jour, peut-être que Les présents seront un livre. Alors, la description du coquillage sera comme le coquillage lui-même : elle sera deux.