Rien ne prouve que ça s’est passé ici

Je sais qu’on va tomber sur le lycée, tout proche de la gare, j’ai déjà hâte. Son architecture de caserne, la placette devant l’entrée. « Et la statue en bronze d’un agronome avec sa charrue. » J’explique à J.-E. que Maurice contemple longtemps ce bonhomme vert, en silence, le jour où son oncle Camille est venu le chercher dans la classe, Camille le professeur de chimie. La scène se passe ici, un malaise épais, la chape qui écrase l’adulte qui ne sait pas quoi dire, et le gosse qui croit comprendre. Ça me touche de voir le décor en vrai, quand bien même je l’ai inventé : rien ne prouve que ça s’est passé ici, comme ça, et J.-E. d’ailleurs ne le savait pas, car je l’ai écrit dans le chapitre 70 qu’il n’a pas encore lu. Maurice est brièvement scolarisé à Nancy, dans le lycée où enseigne son oncle. Cette statue verte, je l’avais repérée sur un plan des années 1870, puis sur Street View. Dans la vraie vie, c’est le rendez-vous des ados qui traînent après les cours. Nous, on est venus ici en touristes, c’est l’idée de J.-E. parce qu’il s’intéresse à l’École de Nancy, non pas au lycée de Nancy, comme moi qui ne sors pas le nez de Rue des Batailles, mais à l’architecture et aux arts décoratifs, c’est l’un de ses dadas, il connaît l’Art Nouveau parisien, les immeubles Guimard et Sauvage et Lavirotte et tout ça sur le bout des doigts, il connaît moins l’École de Nancy, nous apprendrons ensemble. Il a prévu de m’emmener à la villa Majorelle, c’est un peu à l’écart du centre-ville. Oh, ce n’est pas le bout du monde, mais on sort des limites de la ville telle que Maurice et Camille l’ont connue : sur le plan de 1875, on parcourt des chemins, des zones non bâties, des jardins peut-être, ou bien des champs. Nous sommes venus pour l’Art Nouveau, mais je n’arrête pas de penser à la ville ancienne, celle de l’art pas nouveau. Devant le cimetière de Préville, je réalise : « Peut-être qu’il est ici, Camille ! » et J.-E. me propose d’entrer, mais je décline, je ne vais pas l’embêter avec ça, nous allons donc à la villa Majorelle, comme convenu, et à la fin de la visite, dans le jardin, sur le balcon en grès d’Alexandre Bigot, je lui dis : « J’ai envie d’y aller, oui. »

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Pour de faux, mais pour de vrai

Il y a des gens qui connaissent Bordeaux. Moi, je connais la forêt du Bourgailh à Pessac, son caméléon géant en bois vernis, son Bike Park lunaire et son belvédère de dix-huit mètres qui offre une vue sur rien : le ciel blanc opaque. Je lis que le parc est aménagé sur une ancienne décharge (clin d’œil à T. qui sait pourquoi), c’est à trente minutes de la gare Saint-Jean dans le camion de M., qui conduit bien, mais j’ai un peu la nausée quand même lorsqu’on arrive, il n’est pas responsable, la route me fait toujours ça. À l’heure où je suis normalement en train de terminer mon chocolat, en pyjama dans la cuisine, je me trouve dans le bar-tabac d’une zone pavillonnaire à six cents kilomètres de chez moi, devenu par la grâce d’une baguette magique le lieu d’un rendez-vous littéraire, où C. me présente aux autres en précisant qui est le réalisateur, le chef-opérateur et la cheffe-opératrice, l’assistant et l’assistante de production. Nous sommes sept à siroter nos allongés, au chaud tant que possible, pendant que les mecs au comptoir parlent fort (de quoi, je ne sais pas). Je pense à mon texte. C’est sur le parking que J. me demande de le lui dire, la première fois. Je rate deux phrases au début. Mais après deux minutes de monologue, je suis à fond dedans, j’ai oublié Pessac, le bar-tabac et l’humidité à zéro degré qui s’insinue dans mon blouson : je dis mon texte comme si je parlais, parce que le personnage c’est moi, et je suis ému par ce que je dis. Alors J. m’explique le cadre qu’il envisageait : « De t’entendre là, ça confirme ce que je voulais faire : ce sera intime, cadré serré, face caméra. » Une fois qu’on est installés sur le décor, je dis trois ou quatre fois mon texte en entier, devant le caméléon, puis devant l’aigle, et pendant ce temps un rouge-gorge pas farouche sautille à mes pieds. Je dis mon texte qui se termine par : « Je parle trop, je pourrais plutôt t’embrasser. » En le pensant vraiment. Fort. Les yeux dans les yeux. Un œil qui regarde J., l’autre qui regarde P., car les deux gars me fixent ensemble pendant que je parle.

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Je digresse et tu le sais

À G. qui me demande si je serai à la BNF cet après-midi, je réponds oui, mais pas à Tolbiac comme lui, plutôt à Richelieu : « parce que je préfère les ors, les boiseries, le luxe. » Bien sûr, il rebondit : « la luxure. » Mais non, il se trompe, il ne m’arrivera rien de ce genre, car je vais à la BNF pour animer un atelier avec des profs : nous nous amuserons certes, mais en écrivant — il paraît pourtant que les bibliothèques sont des terrains de jeu érotiques ou, faute d’aventure, des réservoirs à fantasmes, mais ce coquin de ressort ne s’activera pas aujourd’hui : pas quand je travaille — je ne parlerai pas ici du joli gars rencontré en salle des profs, un jour, quelque part, ni de son sourire que j’avais envie d’embrasser tout le temps alors qu’il me parlait de pédagogie, d’encouragement à la lecture : il était passionné et moi aussi : notre enthousiasme nous portait vers un objet commun, à défaut de nous jeter l’un vers l’autre ; je lui expliquais que mon rôle dans un établissement scolaire consistait à « susciter le désir » — j’ai aussi utilisé l’expression « tendre une perche » — libre à lui de comprendre, la polysémie est l’un des moteurs de la poésie, je déteste l’ambiguïté mais j’aime les bifurcations, l’ouverture des possibles — c’est une autre de mes missions, dans la classe, car je parlais des élèves bien sûr, et de nos jeux d’écriture — tant pis pour le joli prof. Dans le luxe du Quadrilatère Richelieu, ainsi qu’on nomme l’édifice retapé de frais, la salle qui nous accueille aujourd’hui est diablement banale, par contraste, mais elle me plaît parce qu’elle donne sur le square Louvois : j’ai souvenir de rendez-vous sur ce carré de pseudo-verdure, je rajeunis presque. Un élève de Villepinte, hier, me donnait vingt-cinq ans, sans intention de me flatter, pour la seule raison qu’à quinze ans on ne sait pas distinguer un vieux d’un autre vieux : que j’aie dix, vingt ou trente ans de plus que lui, c’est kif-kif ; tandis que moi, j’ai cru que le prof avait mon âge, bien qu’il n’eût pas encore trente ans ; il serait en droit d’être vexé, mais il a répondu en rigolant : « J’aurais dû me raser. » Moi, je ne me suis plus rasé depuis 2015, j’entretiens une prétendue barbe de quatre jours qui ne dupe personne, ça se voit que je le fais exprès, car si je me négligeais vraiment pendant quatre jours ça ne ressemblerait à rien, je n’ai pas la chance que ça pousse si vite, si régulier. C’était chouette à Villepinte, avec lui et ses collègues, dans son lycée lointain — pourtant, en débarquant le matin, j’avais fait mine de me plaindre : en sortant du RER j’écrivais à S. ces mots méchants et gratuits : « J’arrive dans l’endroit le plus laid de la terre » — c’était idiot de déprécier le paysage des autres, ce serait une preuve (si vous la cherchiez) de mon snobisme de petit Parisien cultivé qui méprise la banlieue, mais il ne faut pas se tromper sur mon compte, s’il-vous-plaît : c’était plutôt la marque (certes maladroite) d’une empathie sincère : on n’aurait jamais dû aménager des endroits pareils, tout le monde mérite mieux, il ne faudrait pas vivre dans une tour grise posée au milieu d’un parking désert, trois arbres moribonds, un centre commercial au bord d’une départementale, le bruit, le froid, la bruine (les deux derniers points sont purement météorologiques, et je veux bien croire que la même pluie tombait sur les toits en zinc des immeubles classés du bioutifoul parisse, mais si la mélancolie de janvier semble romantique sur une belle architecture, elle achève de rendre la banalité tout à fait sinistre). Je parcours cet espace désolant, et soudain l’asphalte s’interrompt, je traverse un îlot qui n’apparaissait pas sur la carte, pas encore terminé, pas de trottoir, les semelles qui collent à la boue : ça ne sera peut-être pas le quartier de mes rêves, mais ça aura le mérite d’être neuf, propre, net, et conçu à l’échelle de nos corps humains. Des blocs de cinq étages, un square, une pelouse détrempée, de la gaieté : un écureuil de quatre mètres de haut. Ce rongeur, bien qu’en matière synthétique, m’est aussitôt sympathique. J’écris à quelqu’un : « En plus, autour de lui, il y a des sièges en forme de noisettes. »

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Chez l’autre qui n’est pas là

Le cinéma est fermé, je suis assis avec H. autour d’une minuscule table de bistrot, tout contre le rideau de fer, les affiches de films au-dessus de nos têtes. C’est un renfoncement courbe qui me fait penser à la rue de Jouy : une adresse qui semble logique, par rapport au lieu où je me trouverai ensuite. Soudain, H. se lève et court, sans explication. Il disparaît dans la rue qui fait le coin. Un homme arrive de l’autre côté, très costaud et très blond, une armoire à glace, mais pas menaçant. Je comprends que H. le fuit. J’ignore pourquoi. Le blond s’en va et j’attends H. qui ne revient pas. Un intervalle d’une heure ou deux s’écoule, assez long pour que j’aie le temps de faire d’autres choses dont je n’ai pas souvenir. Je me rappelle seulement les livres sur les tables : c’est une librairie à laquelle on accède par un escalator, une fraction d’un ensemble plus vaste de galeries, de magasins, un musée peut-être. La dernière fois que je suis venu à la Cité internationale des arts, c’était pour une exposition de livres, répartie sur d’étranges demi-étages reliés par des escaliers. Le décor n’est donc pas illogique, car c’est dans cette Cité que réside H. et je suis justement à sa recherche. Il y a beaucoup de monde. L’espace change de forme plusieurs fois, d’abord un grand hall, puis des couloirs. Je m’y repère facilement puisque, dans la logique interne du rêve, je suis censé être familier de cette atmosphère : je crois que c’est une école d’art et que j’y suis étudiant moi-même. Pour représenter cette Cité, le cerveau se débrouille avec la mémoire de mes années à Estienne, mon seul modèle approchant d’un fantasme de colonie d’artistes. À partir de là, l’enjeu du récit devient : « retrouver H. avant la reprise des cours », car j’ai besoin des affaires qui sont restées dans mon sac : dessins à rendre pour l’école, portefeuille, téléphone ; et mon sac est dans la chambre de H., fermée à clé.

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La taille, oui, mais la durée compte aussi

De deux séductions, c’est celle du travail la plus forte : je décline une invitation à déjeuner, répondant que je suis à fond dedans, que je ne veux pas sortir du doux tunnel où je me suis engouffré moi-même. Ce n’est pas un prétexte pour éconduire l’ami, car je n’en ai pas besoin avec ceux qui me connaissent. Il comprend que j’ai beau aimer sa compagnie, j’ai encore plus envie d’écrire. Ça ne marche pas tout le temps. Mais là, oui. Pendant trois jours, j’écris un chapitre par jour. J’échange quelques messages avec S. (une compagnie à distance qui m’excite beaucoup, parce que je le tiens au courant de mes progrès) et l’on pourrait croire que j’aurais fini Rue des Batailles dans trois jours : puisque j’ai écrit le chapitre 75 mardi, le 76 mercredi et le 77 jeudi, alors dimanche soir ce sera bouclé : chapitre 80, fin de l’histoire. Si j’avais tenu ce rythme depuis le début, j’aurais tout fini dans le même temps que l’autre pour faire son tour du monde (et sans l’inconvénient du décalage horaire) : ç’aurait été un prodige, mais pas un record, car on dit que Stendhal a écrit La chartreuse de Parme en cinquante-deux jours, et j’ai compté : ça fait un million de signes, tandis qu’avec Rue des Batailles j’en suis à six cent mille : c’est petit-joueur à côté, mais ça paraît déjà énorme à S. qui fait semblant de s’émerveiller de mon gros texte — oui, c’est bête de jouer à qui a le plus gros, mais il faut admettre que le manuscrit qu’il m’a envoyé, lui, est tout riquiqui. Je lui dis que « le désir d’un livre c’est aussi le désir d’un objet » et que « je voulais que celui-ci soit gros ». Alors certes, ce n’est pas la taille qui fait la qualité, mais ce serait hypocrite de dire qu’elle ne compte pas. On ne prend pas le même plaisir quand on se coltine un pavé pendant trois semaines (clin d’œil à T. et à G. qui ont osé, chacun, prendre le risque de se faire détester en m’offrant des bouquins diablement volumineux, des briques de cinq cents et neuf cents pages respectivement, que j’étais obligé de lire parce que c’étaient des cadeaux, mais par chance c’était Zone et Les détectives sauvages et c’était vachement bien, nous sommes donc restés amis), ce long compagnonnage du gros livre n’a rien à voir avec la joie vive que nous donne le texte bref, fulgurant. Il faudrait distinguer (sans établir de hiérarchie) le lent partage d’une intimité commune, et la rencontre furtive avec un inconnu ; on peut rester attaché chaque jour intensément au premier, et s’ennuyer avec le second au bout de deux minutes. La taille, oui, mais la durée compte aussi. Si Rue des Batailles est bon, ce sera une joie qui rappellera le vertige des sept cents pages de La Vie mode d’emploi (index compris) : on aura envie de s’y replonger aussitôt sorti. Si c’est loupé, eh bien, ce sera un pensum de plus sur la terre.

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Alors que personne ne nous le demande

On croirait qu’un thème « orange » a été décidé, et pourtant non. Ça s’est fait comme ça. Juline a préparé un velouté de potimarrons, un curry de butternuts et patates douces, un gâteau de pain d’épices à la crème d’oranges. Et nous, on a apporté des clémentines et des kumquats. Quand elle nous a demandé : « Vous préférez chez moi ou chez vous ? », J.-E. a répondu : « Chez toi, pour que tu ne rentres pas seule en pleine nuit. » Elle lui a fait remarquer que ce n’était pas la question qu’elle avait posée. En vérité, on aime surtout venir chez elle. C’est cela qui fallait dire d’abord. Commencer par : « J’ai envie », et voir ensuite ce qui est possible. La veille, au café, l’ami qui allait prendre son train n’en avait pas envie, lui. Il disait : « Déjà que d’habitude mes cousins me stressent, cette année c’est pire, ils ont loué une maison exprès pour le réveillon. » Et le soir, au bar, l’autre ami devait se farcir sa tante débarquée à Paris, celle qui vote à l’extrême-droite et lui demande s’il a une copine, alors que ça fait vingt ans que tout le monde sait qu’il aime les hommes. L’angoisse. Nous au moins, Juline, J.-E. et moi, savons qui nous manque, ce soir, et qui ne nous manque pas. Lui, il pense fort à sa grand-mère, je le connais par cœur. Moi, je ne pense pas beaucoup à ma mère. Je veux dire : pas plus que d’habitude. Ce soir n’est pas si spécial, car il arrive souvent que nous soyons réunis tous les trois, il n’y a pas de cérémonie ni de décorum, c’est une soirée chaleureuse et presque ordinaire, et tellement différente des réveillons avec notre mère que mon cerveau n’établit pas de connexion immédiate. Si nous voulions mimer Noël, son absence serait criante, mais comment mimer Noël alors que nous sommes adultes ? Avec elle, déjà, nous avions abandonné le sapin, réduit les cadeaux, voire quitté la maison (le voyage à Anvers, le voyage à Nantes). Rien de commun entre ces dîners révolus et celui de ce soir. Elle me manque, oui, mais pas à cause de Noël. Et les gens que l’on voyait à Noël autrefois ne font plus partie de ma vie : certains sont morts aussi, d’autres se sont éloignés en même temps que je m’éloignais. Ma mère avait une sœur que je ne connaissais pas ; une autre qui était très présente, puis qu’on n’a plus vue ; un frère qu’elle adorait et qui, j’ignore pourquoi, ne lui parlait plus pendant les dernières années. Le frère et la sœur de mon père, peut-être les fréquentions-nous quand mon père vivait encore, mais je l’ai oublié ; je me souviens d’eux après. Il y a peut-être des photos d’eux ensemble, mais rien dans ma mémoire. Ma sœur et moi, ça fait quasi trente-cinq ans que nous ne nous quittons pas.

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J’explore, j’approfondis, je radote

J’avais vingt-et-un ans, c’était l’année des voyages : je n’avais rien demandé et ça m’arrivait quand même. À l’époque, j’avais déjà compris que j’étais un petit gars chanceux, mais ce truc-là je ne l’avais pas vu venir : il y avait déjà ce départ en Pologne programmé, car dans mon école le séjour Erasmus était obligatoire (ça pouvait faire un peu peur financièrement, mais j’avais choisi une destination cheap et, l’année précédente, le prof nous avait inscrit à un concours et j’y avais gagné un prix, c’était une bourse qu’on me verserait à la condition que je parte étudier à l’étranger, ça tombait bien) ; cette perspective de voyage me semblait déjà énorme, mais à la rentrée la proviseure m’a proposé un truc de plus, je ne sais pas pourquoi elle avait pensé à moi, c’était un projet avec d’autres étudiants d’écoles d’art parisiennes ; je n’y ai d’abord rien compris, mais pas question de refuser son offre ; je crois que ce n’était pas clair pour elle non plus. C’était nouveau et c’était arty. C’était un peu perché, il faut le reconnaître. Nous, à l’école Estienne, on était plutôt terre-à-terre, on apprenait un métier d’artisan, on dessinait très modestement des lettres à l’encre noire sur du papier calque, nos profs disaient que le travail d’un bon typographe ne se remarquait pas, que si on nous voyait trop c’est qu’on avait mal bossé ou, pire, qu’on avait voulu faire les malins. Alors quand j’ai su qu’on me mêlerait à des gens des Beaux-Arts, des Arts-Déco, du Conservatoire, de je ne sais où encore, et à des étudiants allemands et états-uniens pour « travailler ensemble » trois fois dans l’année, sans aucun sujet imposé, juste pour « voir ce qui se passerait », j’étais perplexe. Un peu sceptique même. Ce qui m’a séduit, c’est que ces bricolages (ils disaient « workshops ») auraient lieu dans chacune de nos villes d’origine, à tour de rôle : à Paris ; à Essen (mes yeux ont pétillé) ; à Los Angeles (j’ai éclaté de rire). Je n’avais jamais pris l’avion. J’ai demandé : « Genre, on va me payer une semaine à Los Angeles pour faire des trucs avec des gens, on ne sait même pas quoi ? » (je retranscris mes paroles de mémoire) et la proviseure a répondu : « Oui oui, c’est cadeau » (en substance). J’ai négocié de sécher les cours une semaine de plus, parce que ç’aurait été idiot de partir si loin pour si peu de temps. On a topé. Et c’est comme ça que j’ai rencontré C. qui faisait partie de la même aventure. Avec C., on s’est drôlement amusés pendant la première session à Paris, il faisait moins zéro, il neigeait, les Californiens étaient venus en t-shirt, alors ils ont modérément apprécié le bioutifoul Parisse, surtout qu’on travaillait au 104 et que le quartier leur a paru glauque, le 104 est une sorte de long courant d’air glacé en forme de hangar, ce n’est pas pour rien qu’il abritait les Pompes funèbres avant de devenir un centre d’art. Avec C. et une camarade de Los Angeles, on est partis à la campagne en stop pour une sorte d’épopée conceptuelle, et notre projet a eu du succès. On s’est revus en Allemagne quelques mois plus tard. Là, on a décidé de partir ensemble en Californie : cette semaine en rab que j’avais grappillée auprès de mon école, on l’a passée tous les deux à San Francisco, chez R. que je connaissais grâce à J.-E. et à sa grand-mère. Il nous a hébergé six jours, puis nous a expliqué comment louer une bagnole et réserver un motel. On a pris la route qui longeait l’océan, je n’avais pas peur quand C. conduisait, alors que d’habitude je me cramponne au siège, je n’ai même pas été malade, et deux jours plus tard on est arrivés dans cette école d’art de Los Angeles où il s’agissait maintenant de travailler, et où les autres étaient déjà au complet : « Alors, qu’est-ce que vous foutiez ? On s’est inquiétés » — ils nous assaillaient de reproches alors que nous étions ponctuels au rendez-vous, au quart d’heure près — « Oui, mais c’était hier qu’on vous attendait. » Sans blague ? Nous n’avons pas cherché d’excuse, C. et moi, il fallait leur dire la vérité : « On n’y pensait plus du tout. » Est-ce qu’on s’occupe des détails pratiques quand on est en plein voyage initiatique ? Ulysse est rentré avec dix ans de retard, nous avions encore de la marge. Voilà ce que j’ai fait avec C. quand on s’est connus. Alors, même si on s’est perdus de vue ensuite, c’est un début qui a laissé des traces.

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Le désir de prolonger ce geste

Nous allions parler d’amour, je le savais. À peine nous nous sommes trouvés sur la place du Châtelet (depuis combien d’années n’avais-je pas eu le loisir d’observer cinq minutes cette fontaine, où personne d’autre que nous n’avions rendez-vous ce soir ?), il m’a assuré qu’il ne passerait pas la soirée à parler de lui, qu’il n’accaparerait pas notre temps commun avec ses propres histoires. Mais il n’y a rien qui me passionne plus que de parler d’amour, et je suis certain qu’il le savait. Les gens qui me connaissent le savent. Ça se devine, ça se voit. Par exemple, cet autre ami qui, il y a quelques semaines, m’adressait impromptu une invitation qui sonnait plutôt comme un appel : « J’ai envie de te parler d’une affaire sentimentale. » J’ai oublié si le mot exact était « envie » ou « besoin », mais quelle importance ? Son intention était de trouver un partenaire pour s’occuper de son cœur et il savait que je jouerais ce rôle. Alors, en marchant de la place du Châtelet jusqu’à ce café, j’ai écouté, j’ai posé quelques questions. J’ai réalisé combien la conversation qui se déployait entre nous était proche de celle que j’espérais lancer : j’avais apporté dans ce but l’un des recueils de mon journal, celui qui contient le billet pour lequel il m’avait écrit un message si enthousiaste. J’apportais alors ce texte comme témoin, avec le désir de prolonger ce geste, de lui donner une suite que nous allions développer ensemble. Par le texte, j’ai l’habitude de livrer une part de mon intimité à qui voudra bien me lire, à des personnes qui, en échange, ne laissent rien paraître d’elles — et quand parfois un lecteur, une lectrice m’écrit une réponse, notre échange est fatalement asymétrique : la relation qui s’invente entre l’écriture et la lecture est une réciproque impossible, y compris avec ceux de mes amis qui pratiquent le même jeu que moi : nous nous lisons mutuellement, sur nos blogs ou dans nos livres, et nos monologues se croisent ; j’aime infiniment ces correspondances, mais elles ne sont pas des dialogues. Aussi, dans ce vis-à-vis que permettent une table de café et deux verres de vin, nous mesurons mieux « les parallélismes inexacts de nos vies et expériences » (ces mots sont les siens) : « inexacts », car les parallèles pures ne se touchent jamais, tandis qu’ici nous les observons s’approcher, s’éloigner un peu, revenir pour y voir de plus près, garder une distance curieuse, se dire qu’il n’y a aucune urgence, puis se frôler de nouveau, et ne pas s’en excuser, ne pas faire semblant que ça n’a pas eu lieu exprès.

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« Splendeurs et misères des couturières », ou « Le pari des Rabot »

J’avais envie de romanesque, voire de rocambolesque : quelque chose de feuilletonnant. J’ai été servi par Un conte de deux villes. Quand je l’ai fini, H. m’a dit : « J’adore les scènes d’auberge, et aussi la description du salon glacial d’un aristo français » — il m’impressionne, il connaît tout. C’est le seul livre de Dickens que j’ai lu ; je l’ai choisi à cause de la traduction d’Emmanuel Bove, et parce que ça se passe entre Londres et Paris pendant la Révolution française. Exactement comme dans le souvenir d’H. : le grand écart entre le bistrot pouilleux des faubourgs et les palais dorés, car il y a des lieux et des époques où ces carambolages se produisent (la lutte des classes), où des ascensions fulgurantes sont possibles, et des dégringolades vertigineuses. La Révolution inaugure une avalanche de bouleversements politiques, à la faveur desquelles les romans familiaux prennent de l’ampleur. On sort des rails de la reproduction sociale, et soudain le roman s’écrit tout seul. J’ai lu ça dans Balzac, dans Flaubert, dans Stendhal, mais je les soupçonnais d’avoir choisi leurs personnages pour leur potentiel narratif extraordinaire : quid du bonhomme ou de la bonne femme lambda ? Eh bien, depuis que j’explore Rue des Batailles, je peux le déclarer solennellement : le rocambolesque est à la portée de tous. Au départ, j’avais Jules le disparu — peut-être un nouveau Mystère de Paris. Puis, j’avais trouvé la famille Delsarte, les artistes plus ou moins argentés, les Scènes de la vie de bohème. Puis, le père de Jules s’engageant dans l’épopée napoléonienne gagné par une fièvre digne de Fabrice Del Dongo. Du côté d’Elmina, j’imaginais un portrait de petits commerçants à la Zola — la boutique de tailleur de la rue Laffitte, expropriée par les travaux d’Haussmann et délocalisée à Montmartre. Mais, en vrai, je connaissais peu les parents d’Elmina. Le père est coupeur-tailleur, certes. Mais quoi d’autre ? J’ai mené l’enquête. J’ai appris plein de trucs. Et ce soir je vous le dis : en vérité, c’est du Balzac. Ça ferait partie des « Scènes de la vie parisienne », car de telles choses n’arrivent qu’à Paris : il faut que des gens de tous horizons tombent dans un même creuset, où tout peut arriver n’importe quand. Ça s’appellerait Splendeurs et misères des couturières ou Le pari des Rabot.

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La fin de la honte et de la haine de soi

Je comprends facilement les deux premières phrases : « Część ! Jak się masz ? » Il s’adresse à la jument. Mais les mots qu’il prononce après, je suis déjà largué. Il ne reste pas grand-chose de mon polonais — d’autant que je n’ai jamais possédé de cette langue que des bribes : une heure hebdomadaire durant, quoi ? douze semaines ? Le seul cours que je ne séchais pas. À Varsovie, j’avais mieux à faire que d’aller à l’école : l’apprentissage de la vie, de la ville, des copains. Alors, toujours un frisson en entendant cette langue à laquelle je ne pige pourtant que pouic ; et le plaisir de répéter à J.-E. mes sempiternels souvenirs, l’étalage de ma maigre culture cinématographique polonaise. Là, c’est le premier film d’un jeune mec1. Les acteurs sont très beaux ; J.-E. préfère Bartek ; moi, je ne saurais pas choisir entre les deux (le fait que Dawid soit roux est un plus). On sait qu’ils vont tomber amoureux. On est venus exprès pour ça. Envie de sentiments, et tant pis si le film est gnangnan. On a vu ce genre de romance mille fois : les empêchements de la vie rurale, les corps qui se cherchent, et l’aveu d’un amour en milieu hostile. C’est cousu de fil blanc, on les voit venir avec leurs gros sabots ! Et pourtant l’on se trompe. Parce que cet éléphant (c’est le titre du film : Słoń, et je me souviens de l’éléphant sur cet imagier acheté quatorze złotys à la librairie du musée Zachęta, et je frime auprès de J.-E. en précisant que ça se prononce « swogne ») est un éléphant subtil, délicat, sur la ligne de crête. Le jeune Bartek, jamais sorti de son village paumé, n’est pas ignorant de lui-même : il connaît ses désirs et n’en a pas honte ; il reste dans le placard par instinct de survie ; il ne faut pas que les autres le devinent, car le pays est dangereux. Quand le beau Dawid débarque, il sait pourquoi ce garçon a une mauvaise réputation, même si personne ne dit laquelle, car il est assez malin pour comprendre. Ils s’aiment et se désirent à l’abri des regards ; lorsque les gros cons du village commencent à jaser, Bartek redouble de prudence, et lorsque Dawid veut l’embrasser en plein jour (chevauchant leurs montures dans une campagne brumeuse, oui, ç’a l’air mièvre, mais je vous assure que non), il lui dit : « Nie tutaj », « Pas ici. » Est-ce qu’il repousse son amant ? Non. Est-ce qu’ils se bagarrent en roulant dans l’herbe, comme les cowboys de Brokeback Mountain ? Non. Est-ce qu’ils font payer à l’être aimé la haine que la société fait peser sur eux ? Non. Est-ce que leurs corps virils se livrent à cette pesante métaphore de « la lutte intime de soi-même contre ses propres désirs », comme dans Close ? Certainement pas. Ils s’aiment, et ce sont les autres les méchants.

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