Antonin Crenn

La forme de cette ville

« La forme d’une ville », etc. On le sait. Écrire une histoire, ce peut être, par exemple, décrire la forme de cette ville plutôt que d’une autre. Et écrire cette histoire-ci, qui advient dans ce lieu-là.

La ville du Héros, pour moi, c’était ça.

Il est vraiment beau

« Il est magnifique », « il est vraiment beau ». Ces compliments sont agréables à lire, parce que c’est de moi qu’il est question (le bébé de 4,3 kilos).

Je ne sais pas du tout qui sont Simone, Robert et Joëlle (Jouelle ?) et il est probable que je ne le saurai plus, car ce n’est pas à moi que la carte est adressée et que mes parents ne sont plus là pour me la lire et me renseigner. La carte a dû arriver chez nous il y a un peu plus de trente ans (j’en ai quasi trente-et-un), mais pas en janvier ni même en février 1988 : elle n’a pas été écrite de suite, nous dit l’écriture, à cause de l’angine. Peut-être en mars, alors. Ces trois-là, qui signent de la même main (celle de Simone, je parie) habitaient loin de Paris, dans un endroit où on ne trouve pas aussi facilement de bonnes choses pour le bébé (pour moi). Alors, si ça se trouve, nous ne nous sommes jamais rencontrés. À la date où cette carte a été écrite, il est même certain qu’ils ne me connaissaient pas : ils m’ont vu seulement en photo, ils se sont dit « il est vraiment beau » ; et ensuite, il se peut que rien d’autre ne soit arrivé, qu’ils ne soient jamais venus en région parisienne et que, moi, je n’aie jamais été là-bas (où ?).

Tout ce qu’ils ont su de moi, alors, aura été ceci : « il est vraiment beau ». Et ce n’est pas aujourd’hui que je leur donnerai tort.

Chaque année je vieillis

Une observation amusante : chaque année, je vieillis d’un an. La revue La Piscine est témoin de ce phénomène, de son numéro zéro (j’avais vingt-sept ans) à son numéro trois (qui vient de paraître).

Jusqu’où cela nous mènera-t-il ?

Samedi chez Parenthèse

Merci, Cécile et Philippe, pour votre accueil ! et pour toutes les rencontres qui ont eu lieu cet après-midi à la librairie, autour de mon Héros, du Passerage et des Bandits… dans ce décor de Saint-Céré que j’aime tant.

Le héros inconnu et le télégraphiste méconnu

Il y a cette statue, dans le square de Saint-Céré, que j’avais photographiée en 2012. Je m’amusais alors à faire des images, souvent en noir et blanc, et à les assortir de citations du Littré pour les publier sur mon blog. Il est encore en ligne, mon blog de photos : on s’apercevra si on le visite que les vues de Saint-Céré et de ses environs sont nombreuses et que, pour la photo du soldat, j’avais choisi cette citation : « Et qu’est-ce qu’un héros ? — Mon enfant, c’est le brave. » Depuis, ça m’avait trotté dans la tête, cette histoire de héros.

Ce monument aux morts a été commandée par la mairie de Saint-Céré en 1921 et inauguré le 23 juillet 1922. Il paraît que c’est le plus cher du département (c’est écrit sur ce site) et, si on me demande mon avis, je dirais que ça en valait la peine. Le sculpteur est napolitain : Giovanni Pinotti Cipriani.

La chose amusante, c’est qu’il est l’auteur d’un autre monument dans la même commune (j’ai en pris une photo ici, mais vous ne verrez pas bien les détails car elle est à contre-jour) : un monsieur est perché sur une colonne ; le chapiteau de la colonne est constitué de jeunes femmes portant un combiné de téléphone à l’oreille. Le monsieur, c’est Charles Bourseul, « dont l’œuvre appartient au monde et le souvenir à Saint-Céré ». Il était télégraphiste et, à ses heures perdues, il a inventé le téléphone. Mais comme personne n’a trouvé que son idée était intéressante, il est resté au bureau de poste de Saint-Céré, à poursuivre tranquillement sa petite carrière, pendant que d’autres inventaient le téléphone à leur tour (et devenaient célèbres).

Pourquoi ce sculpteur napolitain (méconnu, lui aussi, n’ayons pas peur de le dire) a-t-il réalisé deux commandes publiques à Saint-Céré ? L’histoire ne le dit pas — heureusement qu’elle ne dit pas tout.

(Le dessin est de Gotlib, tiré de la Rubrique-à-Brac).

Cette piscine-là, d’accord

Je n’ai jamais aimé la piscine. Mais là, c’est différent, c’est de La Piscine qu’il s’agit : la belle revue (littérature et photographie) de Louise Imagine, Christophe Sanchez, Philippe Castelneau, Alain Mouton. Et pour cette Piscine-ci, je ne dis pas non.

Une fois de plus, ils m’accueillent dans leurs pages. Il s’agit du numéro 3 (mais, comme les mousquetaires, ils sont en réalité quatre, parce qu’il y a eu un numéro zéro avant le 1) et il a pour thème « l’éternel et l’éphémère ». Au moment de l’appel à contributions, ils avaient publié un bout du Chiendent de Queneau, alors j’ai mordu à l’hameçon. J’ai écrit « La réserve », publié en page 10.

Merci La Piscine ! Ce numéro est très beau, à nouveau.

La place Robespierre-Saint-Honoré

Se promener dans Paris ou dans le plan de Paris sont deux plaisirs, desquels je ne saurais choisir mon préféré. Dans ce plan-ci, mon plaisir est localisé particulièrement au centre de la page — à l’endroit de la place Robespierre (et de la rue du même nom). Nous sommes juste après 1946 : la place du Marché-Saint-Honoré (et la rue du même nom) rendent hommage à celui qui habitait à deux pas et qui embrasait de ses discours le club des Jacobins situé précisément ici.

Les auteurs du plan ont craint que les Parisiens se perdent (la période était riche en changements de noms) : aussi, l’index indique (hou, le pléonasme) simultanément la localisation, d’une part, de la place Robespierre, dans la rue Robespierre, débutant elle-même rue Saint-Honoré ; et d’autre part, de la place du Marché-Saint-Honoré, dans la rue du Marché-Saint-Honoré, débutant dans la rue Saint-Honoré. De la deuxième proposition naît le trouble du visiteur qui, guidé par les précisions de l’index, cherchera en vain sa rue sur le plan. Il se perdra — l’heureux homme ! Parce que le temps est passé à toute vitesse : l’époque a changé, la ville a changé, le dessin du plan a changé ; la liste alphabétique a fait ce qu’elle a pu. Et le cœur des mortels, on le sait, reste à la traîne.

En 1950, Robespierre retourne aux oubliettes (que sont devenues ses éphémères plaques de rue ? Quel admirateur fétichiste s’en sera saisi ?) Danielle Casanova, nommée à la même époque, est restée (ouf). Et les fâcheux se rassurent : si Paul Déroulède a été chassé du Louvre en 1957 (on dit maintenant avenue du Général-Lemonnier), il est encore planqué dans le 15e, du côté de la Motte-Picquet — et Maurice Barrès reste sur sa position, au coin de la rue Cambon.

Il n’a pas encore été question, a priori, d’appeler la place Vendôme place Gustave-Courbet. Ç’aurait été marrant.

Le paradoxe de Saint-Céré

La « vue générale » de Saint-Céré la plus connue, c’est celle-ci : la ville étalée au pied de la colline, d’où s’élèvent les ruines du château de Saint-Laurent. Autrement dit, ce qui tient lieu de monument, de symbole, de silhouette immédiatement identifiable, d’icône incarnant l’idée même de Saint-Céré (autrement dit, ce qui tient lieu de tour Eiffel) est une chose qui ne fait pas partie de Saint-Céré, mais qui la surplombe — l’encadre — l’enlumine — c’est cela, le paradoxe de Saint-Céré. Car les tours de Saint-Laurent sont situées à Saint-Laurent-les-Tours (une autre commune, bien distincte, à laquelle il a été facile de trouver un nom).

C’est Laurent (Laurent-tout-court, pas Laurent-les-Tours) qui a dégoté cette carte postale et qui me l’a offerte. Elle date de 1933. Quatre-vingt-cinq ans plus tard, on fait volontiers la même photo : au premier plan, il y a quelques maisons de plus. Le lycée n’a pas changé, et le reste non plus. Sur mon blog de photos, il y en a quelques-unes avec un cadre presque identique.

Dans Le Héros et les autres, je parle essentiellement de ce qui n’a pas changé. Samedi prochain, j’en parlerai avec vous à la librairie Parenthèse (boulevard Gambetta), où je présente (et dédicace) mon livre à partir de 14 heures.

Liste : lectures d’octobre

Emmanuel Ruben. Le cœur de l’Europe.
Angelo Molica Franco. A Parigi con Colette.
Patrick Modiano. Villa Triste.
Daniel Arsand. Un certain mois d’avril à Adana.
Mathieu Riboulet. Nous campons sur les rives.
Ingeborg Bachmann. La trentième année.
Virginie Gautier. Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire.
Marlène Tissot. Mailles à l’envers.
Timothée de Fombelle. Vango, 1. Entre ciel et terre.
Thomas Gornet. Qui suis-je ?

« Qu’y a-t-il dans la tête d’un adolescent ? »

Il y a cette question — si simple, et à la réponse si compliquée — dans cet article de Tête de lecture à propos de mon Héros. Il y a aussi ceci :

Dans la solitude de la petite ville nocturne ou dans la nature, Martin erre à la recherche de lui-même. Seul il se sent bien, mais la norme à son âge, c’est la communauté. L’adolescence et ses codes sont rigides, le ridicule et l’ostracisme ne sont jamais loin et dès lors, comment s’en sortir ? C’est peut-être par l’attention qu’il porte à la nature que Martin cultive sa différence. Grâce à cet univers toujours vivant, toujours changeant, il échappe aux exigences d’un monde étroit qui enferme et se fige.

Être comme les autres, se noyer dans la masse et pourtant être soi-même. Déchiffrer le monde pour se comprendre. Attendre d’autrui ce qu’une âme inquiète imagine en secret. C’est le dilemme adolescent : soi et les autres, à un âge où bienveillance et empathie n’existent pas. Égoïsme radical.

Et puis :

Seule la nature bruisse et féconde son imaginaire. Faut-il s’y abandonner ? La délicatesse d’Antonin Crenn semble ouvrir une porte, une petite porte sur l’incompréhensible adolescence, période qu’on ne comprend pas quand on la vit et qu’on ne comprend plus une fois passée. Mais peut-être faut-il mieux vivre et s’abandonner plutôt que chercher à comprendre… ne pas avoir peur de soi-même, de ses sentiments, du regard des autres…

Étonnant comme j’aime me replonger, quand j’écris, dans les sentiments que j’éprouvais pendant cette époque épouvantable, qui est finie pour ne plus revenir (et c’est tant mieux). Qu’y avait-il dans cette tête-là, par exemple ? (ce n’est pas la meilleure photo, mais la première que j’ai sous la main). Je n’en sais plus grand chose. Elle me semble presque opaque, à moi-qui-ai-trente-ans, cette tête-là.

Il semble pourtant que, par certains détails, je n’en sois pas tout à fait sorti (c’est ce qu’ont pensé, peut-être, mes « jeunes lecteurs » sont j’avais parlé, qui se sont reconnus dans Passerage des décombres) : peut-être parce que j’en ai gardé les petits, minuscules, bons fragments — et que je me suis débarrassé de tout le reste. Ouf ! Je n’ai plus quinze ans, ni seize, ni dix-sept, je suis sauvé.

Pour lire en entier l’article de Tête de lecture, c’est ici.