Antonin Crenn

Tentative d’épuisement d’un lieu nellezais

Il y a beaucoup de choses sur la place de l’Île-d’Elle, par exemple : un arbre qui parle et qui craint d’être abattu, un jeune homme timide n’osant pas déclarer sa flamme, un spécialiste des monuments aux morts tombant nez-à-nez avec une vieille connaissance, un cantonnier qui déteste les mômes (et ceux-ci le lui rendant bien), un vieux Japonais se rappelant son enfance grâce au cerisier en fleurs, et bien d’autres choses encore.

La « place » est l’un des lieux nellezais (j’ai cherché : c’est ainsi qu’on nomme les habitants de l’Île-d’Elle) choisis par les élèves de l’école Jacques-Prévert et du collège du Golfe-des-Pictons.

Dans les autres lieux, oh, ils n’ont pas manqué d’imagination non plus. À la table d’orientation, ils ont vu un homme innocent évadé de prison et se nourrissant du fruit de la pêche pendant sa cavale ; et aussi un être minuscule utilisant l’éolienne comme un manège de fête foraine. Près de l’écluse du Gouffre, ils ont installé un groupe de vagabonds, dont l’un vient de gagner au loto ; au même endroit, un jeune père raconte à son fils les promenades qu’il faisait là quand il était lui-même enfant. Dans la briqueterie, on se donne rendez-vous la nuit pour se faire peur. Et l’ancienne gare, alors ? elle est hantée, évidemment : on s’en doutait dès la semaine dernière.

On a commencé d’écrire aujourd’hui les histoires inventées de ces lieux réels. La collection de tout ça, ce sera beau, ce sera drôle.

L’arbre, la mairie, la bibliothèque

On s’attendait à voir des cars de touristes stationnés sur la placette : les gens venus du monde entier pour déambuler dans les rues de Saint-Juire-Champgillon, à la manière des fans d’Amélie Poulain posant devant les lieux-clés d’un Montmartre en carton. Eh bien, non : bizarrement, nous étions les seuls. Autour de l’église, des chats se disent : « chouette, enfin des touristes ! » mais, moi, je ne les photographie pas, au risque de les frustrer.

Saint-Juire ! Tout de même ! C’est ici que le maire, Pascal Greggory, voulait construire sa médiathèque, à la place du fameux arbre. L’arbre, le maire et la médiathèque : c’est mon film fétiche. Pas de panneau à l’entrée du village pour nous accueillir : « Bienvenue chez Éric Rohmer ». Étrange.

Oh, la bibliothèque ! Elle est choupinette, cette bibliothèque (tout le village est comme ça : joli). Ce n’est pas la médiathèque promise dans le film, évidemment — et tant mieux.

Voilà la petite mairie, mignonne comme tout. Elle abrite la bibliothèque, dans le même bâtiment. J’ai fait ces deux photos. La première, on l’appellera : L’arbre, la mairie et la bibliothèque.

Et la seconde, La bibliothèque, l’arbre et la boîte aux lettres de la mairie.

En face, une ancienne école (on la reconnaît à la forme de l’architecture et au marquage au sol dans la cour). Savoir si c’est là que sont tournées les scènes avec l’instituteur, Fabrice Luchini, j’avoue que je ne m’en rappelle pas. Aujourd’hui, ça a été reconverti : c’est l’atelier d’un artisan du bâtiment. La nouvelle école a été placée à l’écart du bourg, elle est toute neuve (voici donc, tout de même, un projet architectural contemporain). Sur la vitre, ces deux affiches : on ne manque pas de distractions, dans le coin : concours de pêche et résidence d’auteur (l’auteur, c’est moi).

Sur une parcelle attenante, des animaux bien peignés, qui pâturent et se laissent caresser. C’était beau comme tout, cette promenade.

Il est fin, ce roman, discret et à la fois porteur d’un univers personnel en pleine expansion

Sur l’Instagram de Bookalicious, oh, cette photo. Et je lis ceci : « Il est fin, ce roman, discret et à la fois porteur d’un univers personnel en pleine expansion. Antonin Crenn raconte l’évolution d’Alexandre, qui se retrouve à vivre seul dans un petit espace qu’il doit réorganiser alors que des pliures traversent l’appartement d’un ami, et que l’impasse où habite un autre disparaît parfois. Au fil d’une écriture poétique et minutieuse, tendre et précise, c’est un véritable jeu de miroirs qui se met en place, reflétant une connaissance pointue de Paris, un goût certain pour l’architecture et un joli rapport au passage à l’âge adulte. À la fois roman d’apprentissage et roman urbain, l’Épaisseur du trait dessine un espace à géométrie variable, mais toujours positive. »

Le chemin qui bifurque

Les cartes topographiques IGN, ce n’est pas rien. La mienne est étalée sur la grande table de la salle à manger depuis le premier jour. Je m’y promène.

Aujourd’hui, vu le soleil de fou qui brille sur Luçon, je suis parti me promener en dehors de la carte : sur le territoire. J’ai quitté Luçon par la rue du Port, qui se prolonge dans la campagne. Juste après la dernière maison, j’ai tourné à gauche : une petite route bifurque vers les marais, se prolonge en un chemin mignon bordé de bassins : des oiseaux vivent là-dedans, ça bat des ailes à mon passage. La carte IGN prétendait que ce chemin aboutissait sur la piste cyclable le long du canal de Luçon, remontant ainsi vers la ville — eh bien, ce n’est pas vrai. J’en suis le premier étonné, mais je vous le dis comme je l’ai vu : la carte IGN ne dit pas la vérité. Il y a un canal étroit (mais infranchissable) qui sépare cet endroit de l’autre canal, celui longé par la voie cyclable. Tant pis, j’ai rebroussé chemin : l’endroit est joli, je ne suis pas fâché d’y passer une deuxième fois.

Cette photo n’a pas été prise d’ici, mais d’un autre endroit situé à proximité : le pré communal de Beugné-l’Abbé. Un peu selon le même principe : on va jusqu’au bout du chemin (qui est plus joli que l’autre, d’ailleurs), puis on retourne sur ses pas. Vous ne me croirez pas si je vous dis que j’y ai vu une cigogne, à nouveau. Mais, c’est la vérité. En plus, c’est à deux pas de la maison où je logerai au mois de mai : quelque chose me dit que je reviendrai traîner dans ce coin-là.

Des cigognes (et puis quoi encore)

Vous le saviez, vous, qu’il y avait des cigognes en Vendée ? Moi, non. Je croyais qu’elles n’existaient qu’en Alsace, où elles font leur nid sur les cheminées, et au village des Schtroumpfs, où elles apportent les bébés les nuits de lune bleue. Quand j’y pense : c’était la pleine lune, quand W. m’a emmené voir les cigognes. Ça ne peut pas être un hasard.

Il y a tout, finalement, en Vendée. Par exemple : on croit que la côte vendéenne n’est qu’une immense plage de sable à perte de vue — mais, en vrai, il y a aussi des falaises. Elles sont à Jard-sur-Mer : je les ai vues. La plage comme on l’imagine, c’est celle de la Tranche, que je me rappelais vaguement : j’y ai été, môme, mais impossible d’en retrouver un autre souvenir que celui du sable et de l’eau.

Le jour des cigognes, on revenait de la Tranche, justement : W. a arrêté la voiture à Lairoux, il m’a expliqué ce qu’est le communal, et il m’a dit « Tu vas voir ». Et j’ai vu les cigognes. Perchées sur leurs longues pattes, fouillant l’eau et, visiblement, y trouvant leur bonheur : elles renversaient la tête en arrière pour avaler leur proie — ce qu’elles mangeaient, je ne sais pas. Et puis, le soleil s’est couché. Les cigognes aussi, peut-être. Comment savoir.

Deux minutes vingt-huit

On regarde cette vidéo et, comme par magie, on comprend d’un coup ce que je suis venu faire en Vendée.

Neuf ans à Rosnay

J’ai eu l’impression d’arriver à l’école de mes rêves, ce matin — il faut dire qu’il fait très beau aujourd’hui, et que ce détail n’y est pas pour rien. On a grimpé une petite route qui sépare le marais du bocage (les paysages changent, c’est vrai). Au volant : N., l’instituteur. Des vignes, du soleil, on entre au village. Là, tout de suite, c’est l’école de Rosnay. C’est joli comme tout et on voit que l’espace est empli d’une belle atmosphère : les gosses arrivent les uns après les autres, sans traîner les pieds : on dirait même qu’ils sont contents d’être là — la suite des événements m’a confirmé cette intuition. Ils m’accueillent avec chaleur, enthousiasme. Ils me montrent leurs plantations (des petites pousses en godet, arrosées avec amour) et les dessins sur les murs.

Ils m’ont posé des tas de questions sur moi, sur mes livres. J’ai vu que certains étaient épatés quand je leur ai dit que j’étais simplement comme eux : un enfant qui dessine et qui invente des histoires, et qui n’a pas cessé de le faire. Je crois vraiment que ça s’est passé comme ça, je ne raconte pas ça pour faire mon intéressant.

Chaque enfant a choisi un lieu qui lui est cher, situé à Rosnay : il peut s’agir de l’endroit où il vit, ou d’un autre, pourvu qu’il s’y sente bien. Ils vont inventer une histoire à partir de ce lieu. Ils ont hâte. Première étape : ils expliquent leur lieu à un camarade qui ne le connaît pas, et qui le dessine à partir de ce qu’il comprend. Deuxième étape : je les surprends (sans les frustrer, je l’espère) : un troisième enfant découvre le dessin du deuxième, il imagine qu’il parcourt ce lieu, il écrit ce qu’il voit, ce qu’il ressent. Dans les prochaines séances, chacun reprendra « son » lieu, mais entre temps leur propre récit se sera enrichi du regard que les autres auront porté sur ce lieu. C’est l’idée.

Ils ont quitté l’école contents : non pas seulement contents de la quitter, mais contents d’y avoir passé un bon moment. Et je dis cela sans me donner l’importance que je n’ai pas : je suis sûr qu’ils sont contents comme ça tous les jours. Ça me donne envie d’avoir neuf ans à Rosnay.

L’Île-d’Elle, première

La voiture traversait une nappe de brouillard, j’aurais été incapable de dire où nous allions. Heureusement, je connaissais le programme : on allait à l’Île-d’Elle et, au volant, c’était G., l’instituteur. Une partie de ses élèves s’est mélangée avec les sixième du collège, qui avaient été préparés par É., la documentaliste, et S., la prof de français : avec la petite troupe, on allait visiter plusieurs lieux dans le village. Moi, j’allais tous les découvrir ; les élèves en connaîtraient déjà certains, mais pas tous.

La « boîte à vocabulaire » préparée par les sixième

Ouf : le brouillard s’est dissipé. Ç’aurait été dommage de n’y rien voir. Quoique… ce voile de mystère aurait bien collé au genre de lieux qu’on a vus ce matin : un peu inquiétants, à l’écart du village, plus ou moins ingrats ou abandonnés. D’abord, le Gouffre : vous le saviez, vous, qu’il existait des ouvrages permettant de faire passer une rivière par-dessus un canal ? C’est précisément ce qui arrive ici grâce à ce fameux « gouffre », et cela depuis trois cent cinquante ans. Le lieu est sonore (le bruit de l’eau, si fort qu’il masque celui de la route). Ensuite, on a vu ce grand bâtiment en forme de brique, construit tout en briques, dans lequel on fabriquait des briques : la briqueterie désaffectée. Première fois que je faisais de l’urbex avec des mômes : j’ai aimé ça. Direct, les histoires de zombies se mettent en route. La troisième étape, elle était sur mesure pour moi : la gare. Évidemment. Convertie en habitation, cette gare, mais une gare tout de même. Je n’étais pas seul à rêver en imaginant attendre un train sur ce quai, à l’époque où ils s’y arrêtaient encore : j’ai bien vu que d’autres aimaient ça aussi, fantasmer des voyages.

L’après-midi, avec l’autre groupe, on a vu le cœur du village : la Place. Elle porte un nom, la place, mais pour eux, c’est « la Place ». Les gosses du primaire la connaissent bien : leur école borde l’un des côtés. Ceux du collège, pour certains, n’étaient jamais venus. En face, il y a un jardin et un monument aux morts — ça me parle, ça aussi, surtout quand deux enfants ont débattu pour savoir si ce soldat était un soldat en particulier, ou alors une allégorie (ils n’ont pas dit « allégorie », mais l’idée était là). Derrière, une médiathèque aménagée dans une ancienne bâtisse : à quoi servait cette maison, avant ? (ils n’en savent rien et moi non plus : imaginons, nous sommes là pour ça). Pour finir : la campagne. À la sortie du village, après le cimetière, une table d’orientation est placée. Elle indique les noms des clochers, des châteaux d’eau qu’on voit tout autour. G. me fait remarquer qu’on aperçoit, au loin, la flèche de la cathédrale de Luçon — celle que je vois de la fenêtre de ma chambre : une présence déjà familière. Les lieux qu’on découvre, les lieux qu’on connaît. Ce qu’on invente dans ces lieux, c’est le programme de la prochaine séance.

Habiter / résider

« J’habite à Luçon » : est-ce une expression synonyme de « je suis en résidence à Luçon » ? Disons que oui. Habiter / résider. Habiter dans cette maison à Luçon, y être chez moi, cela commence-t-il lorsque j’y ai lavé mes chaussettes (et d’autres choses) pour la première fois ? Je l’ai fait, ça y est. Quand j’ai fait cuire des spaghetti (en l’espèce, c’étaient des penne rigate) sur la plaque électrique ? Je l’ai fait aussi, plusieurs fois. Les cintres, dans l’armoire de la chambre, sont dépareillés : je le confirme, et je les ai presque tous utilisés. Je ne me suis pas permis de punaiser quoi que ce soit au mur, mais j’ai placé à la verticale, appuyé sur l’écran de la télé, le livre de Pierre Herbart que je n’ai pas encore lu : la couverture dessinée par Pierre Le-Tan fait office d’image décorative, qui meuble l’espace pour le faire devenir mien.

Je relis Espèces d’espaces pour me rassurer, en pensant à mes ateliers d’écriture qui débutent demain. Je fais un tour en ville. Habiter Luçon, y être chez soi, quand cela commence-t-il ? Lorsque je sais, en passant dans telle rue, que j’ai envie de tourner dans cette direction-ci aujourd’hui, alors que j’avais plutôt envie d’aller dans cette direction-là hier ? Lorsque je sais que, plutôt que de me perdre chez Hyper U (au secours), j’aime mieux faire mes courses à l’Intermarché, car c’est une occasion de passer devant cet abandonné sublime qu’est l’ancien séminaire, habité par des corneilles, dont la charpente mise à nu me fait penser à un squelette de baleine comme on les expose au muséum.

Ma bobine

Un déluge de grêle : ça pour une giboulée, c’est une giboulée. Puis, grand soleil. Je sors, j’achète Ouest France parce que je sais que ma bobine est dedans, dans les pages magazine du dimanche — je l’ai vu sur le web avant de sortir. Jeudi soir, au lancement de ma résidence, la journaliste et moi n’avons échangé que trois minutes : je trouve que ce qu’elle a écrit est drôlement juste, pour si peu de temps passé ensemble (c’est un métier, évidemment). Je suis content. La phrase qu’elle a mise en exergue est chouette : c’est une bonne idée de mettre en avant l’émotion, le sentiment. C’est dans cela que j’ai le plus envie de me reconnaître en ce moment. Je lis le journal à la terrasse du café du Commerce au moment où ça carillonne follement dans le clocher de la cathédrale, en face, sous un soleil éclatant. Et puis revoilà la pluie.

Une nouvelle résidence d’auteur commence dans le Sud-Vendée littoral. L’auteur Antonin Crenn propose de bâtir une « carte sensible », pour réaliser une mosaïque du territoire. L’idée Auteur de romans mais aussi d’un album jeunesse, Antonin Crenn « a toujours été dans l’écriture ». Devenir auteur c’est « le plaisir d’être lu, l’envie de partager des émotions », d’où la réponse à l’appel à projets lancé par la communauté de communes.

Réfugié à l’intérieur du café, je lis les autres pages : je tourne rapidement celle où l’on me voit, parce que c’est un peu bizarre de se regarder soi-même, devant tout le monde, non ? (il y a pas mal de gens à l’intérieur, tandis que j’étais seul en terrasse). Ma lecture finie, pour me donner une contenance, je sors mon cahier. Histoire d’avoir l’air de faire quelque chose. Ce que je note : des bouts de trucs que j’avais déjà mis de côté il y a quelques semaines et qui, placés dans un nouvel ordre, peuvent devenir le prochain chapitre des Présents. Je croyais être bloqué, je ne le suis plus. Ce prochain chapitre est important, j’allais dire : mais en fait, ils le sont tous.