Je m’envole aussi

On aurait dû se retrouver au Marché de la poésie. Mais – vous savez quoi. Quelle tristesse. Avec Publie.net, il y a cette tradition des lectures au jardin : des auteurs et autrices de la maison se retrouvent au Luxembourg, l’après-midi, pour lire leurs textes ou ceux des autres. Pour le public (dont je faisais partie, l’an dernier), c’est vachement bien. J’aurais aimé vous lire un truc, ce weekend, et écouter mes camarades.

(suite…)

D’avoir su capter ces moments précieux

Grande fierté, émotion, d’avoir été suivi, accompagné, observé, compris par Mathieu Hornain : son film rend tellement bien hommage au travail fait pendant cette résidence bizarre à Montauban, aux rencontres malgré tout. En particulier : quelle merveille d’avoir su capter ces moments précieux pendant l’atelier d’écriture (la deuxième moitié du film). J’aimerais que vous le voyiez, vous aussi. Il a été montré lors de la clôture de ma résidence, il y a quinze jours : j’en parlais ici.

Toujours choisir

Ça pesait lourd, dans ma tête, quand je me suis couché hier soir. Je suis sûr que c’est le soleil, car (ne le dites pas à la police) je suis resté deux heures au bord de la rivière, en pleine lumière, et ça tapait fort. J’avais mal au crâne en rentrant. Le plus souvent, ça passe en dormant, mais je me suis éveillé plusieurs fois cette nuit, dans le même état. « J’ai été puni », dirais-je, si je croyais à ces trucs-là. Puni par là où j’ai péché : la tête, toujours la tête. Car c’est elle qu’on nous demande de débrancher en ce moment, en déléguant notre faculté de penser à l’attestation de déplacement dérogatoire dans notre poche. J’aurais pu, aussi, faire confiance à mon expérience : ne pas prendre le soleil aussi longtemps. J’aurais pu faire ce choix. Aujourd’hui il fait gris, alors c’est réglé : je ne choisis pas.

Nouveaux déchets apparus sur les trottoirs en ce printemps 2020 : sur le boulevard Gustave-Garrisson, un masque chirurgical ; dans la rue Calvet, une attestation ; devant la préfecture : un gant en latex. Un jour, reviendront les beaux jours : les gens se rassembleront dans les parcs, boiront des bières et laisseront leurs papiers gras derrière eux. Et on aimera ces déchets, alors qu’on les détestait autrefois, parce qu’ils signifieront que la vie a recommencé.

Sous un porche, faubourg Lacapelle : « Porno partout, amour nulle part » (notez la proximité visuelle de l’interdiction d’entrer). « Pourquoi choisir ? », me demandé-je, pensant aux Histoires pédées que nous avons écrites, et aux prochaines que nous publierons, dans lesquelles nous ne choisissons pas : nous prenons les deux, ensemble.

Dans les supermarchés capitalistes, on trouve très peu de fruits bio. Les rares spécimens sont traités comme tels : rares. Et donc précieux. Ils sont emballés dans un écrin solide, protégeant la merveille de tout dommage, autrement dit : une coque rigide non biodégradable. Alors, il faut choisir : le fruit avec pesticides, ou le fruit avec plastique. Poison ou poison. Peste ou choléra.

J’ai enregistré une lecture ce matin, j’ai monté la vidéo. Le résultat n’était pas bon. Alors l’alternative s’est posée ainsi : est-ce qu’il vaut mieux ne rien publier, laissant un trou dans mon rythme de parution quotidien ? ou publier une vidéo pourrie ? J’ai hésité un quart de seconde, pour la forme. Et j’ai choisi.

Comme si ce n’était pas grave

Je fais le bilan de mes interactions sociales in real life aujourd’hui : deux êtres humains.

Premier être humain. Ça commençait bien : un monsieur un peu enrobé qui promène son clébard avec nonchalance. Le genre qu’on croit sympathique. Arrivé à quelques pas de moi : « Je suis obligé de descendre sur la route à cause de vous, parce que vous êtes au milieu du trottoir. » Je ne comprends pas. Je me dis que c’est une plaisanterie qui m’échappe, alors je souris bêtement. « Pour respecter les distances de sécurité, je suis obligé d’aller sur la route, et c’est dangereux, à cause de vous. » Je dois lui adresser un air encore plus bête (dans cette rue ne doivent pas circuler plus de deux voitures par heure), puisqu’il termine par : « Comme s’il ne se passait rien ! Comme si c’était pas grave ! Allez, dégage. »

Deuxième être humain. À la boulangerie, je demande une chocolatine, pour raviver ma bonne humeur qui vient d’être émoussée. Le boulanger : « On n’en a plus. » Puis il se ravise : « Ah, si. Mais elles sont pas belles, elles sont un peu loupées. Je veux bien vous en compter une, mais je vous en donne trois. » Je remercie avec tout l’enthousiasme dont je suis capable. Je m’exprime avec le cœur, puisque ma tête est encore occupée par le « Allez, dégage » qui résonne dedans. Et je regarde les chocolatines : elles ne sont pas si loupées que ça. J’en mange une, puis deux. Je garde la troisième pour demain matin. C’est vrai qu’elles ont une drôle de tête, mais je veux bien faire comme si ce n’était pas grave.

Je les mange en marchant, au bord du Tarn. Les promeneurs qui passent en sens inverse font un pas de côté à mon approche, et moi aussi, symétriquement. Avec quelle rapidité s’acquièrent les réflexes les plus aberrants : ce que cette épidémie fait de nous. Comme si ce n’était pas grave !

Je lis ici un extrait des Présents, mon roman qui paraîtra bientôt chez Publie.net. Je le lis avec cœur. Je fais comme si ce n’était pas mon personnage qui s’exprimait, mais moi-même, et que c’était à J.-E. que je m’adressais (c’est mon astuce Actors Studio).

Avec bonhomie, dit-il

Il y a eu cette rencontre surréaliste, à Versailles. La veille au soir, l’armée entrait dans Paris par la porte du Point-du-Jour ; l’artillerie pilonnait les positions des Parisiens qui, après avoir résisté plusieurs mois au siège par les Prussiens, allaient se faire massacrer par leur gouvernement même. Le lundi matin, les troupes envoyées par Adolphe Thiers avaient déjà reconquis dans le sang les quartiers ouest. À 10 heures, le même Adolphe Thiers recevait une délégation de conseillers municipaux venus de Montauban pour lui présenter leurs hommages. J’en parlais ici.

Une semaine plus tard, le lundi 29 mai à sept heures du soir, alors que les corps des derniers Communards viennent d’être jetés dans une fosse à Vincennes, le conseil municipal de Montauban écoute le rapport de ce M. Lacroix, de retour de son voyage. Il est encore tout ému d’avoir posé ses fesses sur le « petit canapé de maroquin vert » du président du Conseil qui a bien voulu s’entretenir avec lui, « avec bonhomie ».

Mais qui est donc ce M. Lacroix ? Est-il un monstre de cynisme ? Est-il un grand naïf ? Un Candide ?

Jules Lacroix est pharmacien. Il a quarante-six ans, il est né sous les prénom et nom de Joseph Milliès. Je n’ai pas compris pourquoi il était devenu Milliès-Lacroix : c’est un homme qui brouille les pistes. Il habite au-dessus de son officine de la Grande Rue Villebourbon, avec son épouse Marie et leurs trois enfants, ainsi que deux bonnes : Maria et Mariette. Marie, Maria, Mariette : en voilà un drôle de trio. Jules Millès-Lacroix est chimiste, puisqu’il est pharmacien. Pour son plaisir, il s’intéresse à une histoire de phosphate de chaux trouvés à Caylus : je n’ai rien compris à cette affaire, mais lui, il avait l’air de savoir ce que c’était. Le truc qui m’intrigue chez cet homme, c’est qu’il écrivait aussi des vers. Plusieurs plaquettes de poésie, éditées à Montauban, sont dans le fond de la bibliothèque patrimoniale. En 1888, il a publié : Un vieux garçon : Souvenirs de Montauban il y a cinquante ans (monologue en vers), un in-octavo de quinze pages (dixit le catalogue de la BNF). Puis il s’est éteint, paisiblement, dix ans après l’amnistie de ces insurgés que l’homme au petit canapé de maroquin vert avait déportés en Nouvelle-Calédonie, « avec bonhomie » sans doute.

J’ai pris son officine en photo, hier, lors de cette promenade dont il était question sur mon blog, et dont j’ai discuté sur CFM Radio, cet après-midi, avec Rémy Torroella.

Je pose ici ma lecture d’hier.

Quant à celle de ce matin, il s’agit d’une histoire inspirée de faits réels : dans ma jeunesse, les adolescents allaient au lycée et, après la classe, ils s’adressaient la parole à une distance inférieure au mètre. C’était l’occasion d’éprouver des émotions qu’on garde intactes toute sa vie, je vous l’assure.

Changer la vie (ça parle d’amour)

J’ai deux mails de lui, dans ma boîte, qui datent d’il y a dix ans environ. Dans le premier, il donnait son avis sur une affiche que j’avais dessinée pour le vide-grenier du quartier. Dans le deuxième, il répondait à un message que j’avais envoyé un soir, alors que j’avais remarqué que la porte du local où il travaillait était ouverte : je lui avais signalé l’anomalie et il m’avait remercié. Est-ce que posséder deux mails d’une personne dans sa boîte, c’est connaître cette personne ? Il est mort ce weekend de cette maladie, chez lui (pas à l’hôpital). Si c’est cela, connaître quelqu’un, alors ce virus entre progressivement dans mon intimité. Il contribue un peu plus profondément à changer ma vie.

Peut-on se sentir bien dans un monde où l’appareil le plus efficace est toujours le même : la répression ? Alors que tous les secteurs de l’économie et de l’administration sont en pagaille, alors que nos vies intimes sont abîmées, à la fois séparées et confinées, il y a une seule chose qui se met en place sans obstacle ; alors qu’on ne sait pas encore comment les aides seront distribuées à ceux qui n’ont plus rien pour vivre en ce moment, on a déjà fichu 25 000 amendes, rien qu’à Paris, à ceux qui sont dehors sans attestation, ou parce qu’ils n’ont pas coché la case comme il faut. La circulation de l’argent fonctionne toujours mieux dans un sens que dans l’autre. On savait déjà que la planète serait plus difficilement habitable dans les prochaines années, à force de l’avoir saccagée, et l’on sait maintenant (si on ne l’avait pas encore compris) que les gens qui la peuplent ne la rendront pas plus accueillante.

Quel sens ça peut encore avoir, d’écrire mes histoires dans ce monde-là ? Mes sentiments, mes désirs ? Comment peut-on écrire quelque chose qui ne soit pas politique ? Je suis retombé dans cet abîme (« Tout est vain ») que je connais bien.

Hier soir chez Marie Richeux : Céline Sciamma qui nous dit combien parler d’amour de cette façon-là est un acte politique. Ce midi, dans Les pieds sur terre, j’ai cru reconnaître, derrière la voix, la musique de La poussière du temps. Peut-être me suis-je trompé, mais l’association d’idées a opéré : je l’avais vu à travers mes larmes, tant il était beau, ce film où il n’est question que de sentiments, et où tout est politique.

Ça m’a sorti de l’abîme (où je retomberai demain, naturellement). Écrire Rue des Batailles, c’est politique. Mon personnage choisit certes de disparaître pour les raisons les plus intimes qui soient : il ne se sent pas appartenir au monde qui l’entoure ; ni à son environnement immédiat (les gens qui l’aiment), ni au-delà (la ville). Même si sa présence n’est pas désagréable, elle n’a aucun sens. Alors, quand ç’a assez duré, il s’en va. S’il ne se sent à sa place nulle part, c’est donc à cause de sa constitution spéciale, de son être intime ; certes ; mais c’est aussi parce que le monde est fait d’une telle façon que ce personnage ne peut pas l’habiter sereinement. Il y a une superstructure autour de ces enjeux intimes. Je n’oublie pas que la chose qui désespère le plus mon personnage, c’est d’avoir une postérité. D’avoir agi dans ce monde, d’avoir créé, d’avoir engendré une continuité. Je note dans mon cahier L’œil ébloui (c’est celui que je consacre à la rue des Batailles) : « Il est celui qui observe et qui s’exprime, mais qui ne laisse pas de trace. Il est traversé. Il n’est pas la fin de, mais une étape ; il est de passage. »

« Transformer le monde, a dit Marx. Changer la vie, a dit Rimbaud. Ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. »

André Breton
Librairie La femme renard, Montauban

La lecture des Bandits avec Mathieu est passée sur la web radio de la Cave Po’ cet après-midi. Et sur ma chaîne YouTube, j’ai publié cette lecture. C’est un garçon qui n’a nulle part où aller, et un autre qui lui dit « bienvenue ». Ça parle d’amour. C’est donc politique.

Je ne peux pas me plaindre

Oui, c’est vrai qu’il fait gris à Montauban : il a même plu. Oui, c’est vrai que j’avais pris cette habitude (déjà) : après déjeuner, devant ces fenêtres plus grandes que moi et ouvertes face à soleil, je me faisais griller doucement la peau. C’était bien.

On a perdu dix degrés ce matin, mais, si c’est cela mon seul malheur, ça va. D’autres choses se passent dehors : il suffit d’allumer la radio (je le fais trois fois par jour) ou de consulter l’un de ces écrans (je n’arrive pas à m’en détacher).

Il fait un peu frisquet : on serait mieux à deux, dans le lit. Mais je sais que ç’a été pire autrefois : pendant l’hiver 1829-1830, il a fait 15 degrés en-dessous de zéro à Toulouse. Le 9 janvier 1830, le Conseil municipal de Montauban a considéré « l’urgence des besoins des pauvres et des ouvriers privés de travail, non seulement par l’inactivité des manufactures, mais encore par l’extrême rigueur du froid qui ne permet l’ouverture d’aucun chantier ou atelier » ; il a décidé la « distribution de pain et de bois aux nombreux indigents dont les besoins s’aggravent chaque jour par l’intensité et la continuité du froid. »

C’est au début de cet hiver-là que Petit-Chef, Femme-Faucon et Grand-Protecteur-de-la-Terre sont arrivés à pied, franchissant le Pont-Vieux (qui était le seul pont et qu’on appelait donc, sans doute, le pont tout-court). En contrebas, les eaux du Tarn étaient prises par la glace. Alors, non, je ne peux pas me plaindre.

Depuis la chambre qu’ils ont occupé à l’hôtel d’Aliès, ils ont pu surveiller la rivière. Hier, j’ai voulu voir leurs fenêtres, qui sont désormais celles de bureaux de la mairie, mais elles sont probablement masquées par le bâtiment des années 1960 qui a remplacé le jardin. Ce matin, j’ai reçu un message de S. qui m’invite à aller, la prochaine fois, au bout de cette impasse où je me trouvais : j’y verrai un Paulownia. Il sera peut-être en fleurs. J’attendrai le beau temps pour retourner là-bas.

Les trois visiteurs osages ont attendu le redoux, eux aussi. La débâcle. Quand l’eau a recommencé de couler, ils sont partis. Ils ont descendu le Tarn, puis la Garonne. À Bordeaux, ils ont embarqué pour l’Amérique.

Nous, on ne peut pas prendre la mer. On ne peut pas fuir. Dans mes deux dernières lectures, il est question de cela : la mer ; la fuite. François Bon dit ce matin, en lisant le Littré : « Le mot fuir, c’est pas qu’on l’employait souvent, mais on savait qu’il était là. » Moi, je l’ai employé souvent.

Je fais au moins ça

Et si aujourd’hui était un jour sans ?

Je n’ai pas ajouté une ligne au texte commencé hier, qui m’avait pourtant fait plaisir. J’ai passé du temps sur cet écran, à parcourir des papiers qui ne sentent même pas la poussière. J’y ai lu le désarroi d’un conseiller municipal de Montauban qui se demande, le 10 mai 1830, « comment rapprocher de si près et sans inconvénient la vertu et la débauche ? » Puis, j’ai lu la confiance de cet autre qui, au lendemain de la révolution des Trois-Glorieuses, la même année, félicite le maire « dont le zèle et le caractère conciliant ont puissamment aidé au maintien de la tranquillité publique dans cette ville, durant les grands événements qui viennent de s’accomplir ».

Les Six Indiens osages arrivés du Missouri au Havre le 27 juillet 1827 et à Paris le 13 août même année (Gallica)

J’ai appris que les deux hommes et la femme Osage, qui ont échoué à Montauban en 1829, étaient au nombre de six quand ils ont débarqué au Havre deux ans plus tôt, mais qu’ils se sont séparés ensuite à cause d’un désaccord quant aux moyens de regagner leur terre. À propos de leur peuple, un livre dit que « ce sont, en général, de très-beaux hommes, très-bien faits » et qu’ils « ont des dents très-blanches et très-bien rangées ». Par chance, « nous n’avons pas ouï dire qu’aucune des nations indiennes du Missouri fût accusée, même par ses ennemis, de manger de la chair humaine, par choix ou pour satisfaire une horrible sensualité ». Le secret de leur beauté n’est donc pas à chercher dans cette direction-là.

Je n’ai rien fait, aujourd’hui. Le journal me sert à ça : les jours où je ne fais rien, je fais au moins ça.

J’ai parlé au téléphone avec J.-E. et avec J. Puis, j’ai échangé des messages avec L., avec W., avec S., avec G., mais les voix et les corps m’ont manqué : j’avais envie de la présence physique de mes amis, dont le corps vivant aurait empli l’espace devant moi, face à moi, de l’autre côté d’une table sur laquelle refroidiraient des cafés, ou tiédiraient des bières. J’ai lu qu’on allait rester enfermés ainsi jusqu’au 15 avril au moins et ça m’a fichu un coup. Je serai sans doute à Paris le 10 avril : alors J.-E. ne me manquera plus, mais les amis resteront cachés derrière ces messages frustrants sur l’écran froid de mon téléphone.

J’ai parlé au téléphone avec Rémy Torroella et, à travers lui, avec les auditeurs de CFM Radio : l’émission s’appelle Gardez le lien, elle a pour mission de pallier ce manque que j’éprouve et que nous éprouvons tous. J’ai dit quelque chose dans ce genre de : « avec le web et la vidéo, j’entretiens quand même un contact avec les gens, je ne suis pas seul ».

« Deuxième coup de fil à Antonin Crenn depuis le début de sa résidence et du confinement » (CFM Radio)

Je publie aussi mes deux dernières lectures. Autrefois, des gens partaient en vacances ; autrefois, des gens se touchaient et, même, s’embrassaient. J’aime faire ces vidéos : quand je ne fais rien, je fais au moins ça.

La cote W (depuis longtemps prévisible)

François m’a dit qu’il avait eu du mal à retrouver un truc sur mon site : un article perdu au fond de la botte de foin. Je sais que nous avons tous le même problème, nous autres qui écrivons sur des blogs : les derniers articles sont les seuls visibles, puis ils sont remplacés par les suivants et s’enfouissent dans les couches géologiques du web : un cimetière permanent de nos propres écrits. « À moins de faire un sommaire », me dit François, qui s’y connaît mille fois plus que moi en sites. Je lis son message sur mon téléphone, il y a dix jours, alors que je visite le cimetière de Montauban (coïncidence : le même soir, il publie un billet sur le cimetière du Montparnasse). Rentré chez moi, je commence à cogiter. Il y a moins de quatre cents articles sur mon blog : c’est encore maniable. Mais je pourrais dire aussi : « Il y a près de quatre cents articles ! c’est énorme ». Depuis le temps que je le redoute, voilà, c’est arrivé : je ne m’y retrouve plus moi-même. C’était depuis longtemps prévisible.

« Mais la pièce que le mort tient entre ses doigts a la forme, depuis longtemps prévisible dans son ironie même, d’un W. »

Georges Perec, La vie mode d’emploi

Plutôt qu’un sommaire, pourquoi pas un index ? À la fin du livre, l’index est une invitation à le parcourir à nouveau, dans un ordre différent : à jeter des passerelles, à se faufiler. Je pense au fabuleux index de La vie mode d’emploi et je me promène dans celui de Je me souviens que j’ai pris soin d’emporter avec moi, dans ma valise.

Aux archives de Montauban, les documents antérieurs aux années 1980 sont classés de façon thématique : à chaque étagère est associée une lettre de l’alphabet et, à chaque lettre, l’un des grands domaines de la vie municipale. Par exemple, la cote E concerne l’état-civil ; la cote I regroupe l’hygiène publique, la police et la justice ; la cote R, l’instruction publique, les sciences, les lettres et les arts. Rangé sous la cote 3.I.3, on trouve donc le jugement du boulanger Coffinhol, condamné le 6 mai 1812 par le tribunal civil de Montauban à une amende et à la confiscation de son pain ; et sous la cote 1.R.59, les notes relatives à l’organisation de la fête de Noël 1941 à l’école maternelle de Sapiac.

Aux archives de Montauban comme partout ailleurs, depuis les années 1980, on classe tout dans la cote W : dès qu’une boîte de nouveaux documents est admise, hop, on la range sur l’étagère W, à la suite des autres, par ordre d’arrivée. Mais, avant de fermer la boîte, on identifie bien son contenu dans la base de données : on l’indexe afin de la retrouver plus tard. Sinon, c’est foutu : autant l’envoyer aux oubliettes directement.

Sur mon blog, les billets sont donc rangés sous la cote W : ils s’alignent les uns après les autres, par ordre d’arrivée. Puis, on les oublie. Alors, j’ai entrepris de les rouvrir et de les indexer.

Voilà, j’ai fait un index. Il est ici, et également accessible depuis le menu en haut de la page. Il faut le considérer comme une invitation à la promenade : il faut picorer, piocher, faire sortir un vieux billet de la botte de foin où il se cache. Cet index n’est pas encore terminé : je l’arrangerai au fur et à mesure.

Et aussi – mais ça n’a rien aucun rapport avec ça – j’ai enregistré cette vidéo : « Ne pas trembler » est une nouvelle que j’ai écrite en 2016 pour la revue La piscine. Cette lecture à voix haute est une façon de la faire revivre – ah, ben si, ça a donc un rapport !

Il manque le corps

J. me dit au téléphone que, parmi les dix collègues de S., six sont cloués au lit par le virus. Est-ce que S. a été contaminé ? « On ne le saura que dans quelques jours », me dit J. qui est confinée avec lui, puisque S. est son amoureux. J. est convaincue d’avoir déjà eu cette maladie il y a quinze jours : la grippe chelou qu’elle avait, c’était ça, elle en est sûre. Elle me décrit le même « symptôme d’après » que m’a expliqué T. dans son message : il a été malade ces derniers jours, ça va mieux maintenant, mais il a perdu l’odorat. Je lui dis : « Je ne crois pas avoir un odorat très sensible, ça n’est pas important pour moi, mais je suis sûr que, si je le perdais, il me manquerait ». Ça devient salement concret, cette menace. Elle est entrée dans des corps que je connais. Certes, les gens qui l’ont autour de moi vont bien, mais ils l’ont eu quand même. Voire : ils l’ont encore, comme mes voisines parisiennes. Est-ce qu’on dit encore « mes voisines », quand on ne vit plus côte à côte ? Je suis loin d’elles, loin de mon immeuble parisien, loin de cette petite cour qui ne doit plus résonner de la même façon que d’habitude. Loin de J.-E., surtout. On se manque, mais ça faisait partie du jeu de la résidence. C’est seulement plus radical que prévu. On se parle souvent, oui, au téléphone, mais il manque la présence, il manque le corps.

Ce que j’ai à dire est-il plus intéressant que ce que les autres diraient ? Laurent disait tout à l’heure : « C’est beau un écrivain qui fait son boulot. » Alors je continue, ça me donne quelque chose à faire. Je n’arrive pas à me concentrer suffisamment, toutefois, pour travailler sur les projets qui m’ont amené ici – pour « faire mon boulot », donc, reprenant les mots de Laurent.

Je relis des textes que j’ai déjà écrits. Je les lis à voix haute, pour les faire exister, et parce que : ce que j’ai de plus intéressant à dire, c’est ce que j’écris. Ce matin j’ai écouté (et regardé) ces lectures de Mathieu Riboulet et Marie-Hélène Lafon : j’ai vu « passer » ça sur Twitter grâce à Anne-Lise, et je l’ai accueilli comme un cadeau. Le décor n’est pas beau, la vidéo n’est pas mise en scène : alors, n’aurait-on pas pu se contenter du son (de la voix) ? Mais non : on voit les corps. On voit les sourires, les regards. Et, au-delà, la complicité des corps : comment ils s’approchent, comment ils se passent le relais (la parole). Comment l’espace entre les corps (l’interstice) fait partie, aussi, de la complicité.

Sur mes deux premières vidéos, j’avais choisi un contre-jour. Une façon de dire : « C’est le texte qui compte, pas moi. » Cette fois, j’essaie autre chose. J’ai envie d’incarner ces mots. Non seulement par ma voix, mais par mon corps.