Écrire un roman sur un sujet romanesque

Je ne cherche pas les disparus à tout prix, je tombe dessus sans le faire exprès. Je veux seulement parler de ce qui est — de ce qui a été. Je ne force pas le trait (non pas à cause de la peur d’être jugé par les autres, mais par moi-même : pour ne pas pouvoir m’accuser de malhonnêteté, pour croire en ce que je fais). C’est pourquoi je m’accroche aux archives pour écrire Rue des Batailles : ces hommes qui disparaissent, ça me semble exagéré, mais les archives me disent que ça a été. Les gens qui meurent jeunes, aussi : ça a été. C’est écrit. Dans les cimetières, en lisant les dates sur les tombes, j’éprouve une compassion immédiate pour les morts jeunes, et je remarque les centenaires, tandis que les morts vieux-mais-pas-très-vieux ne m’inspirent pas de sentiment particulier : il me faudrait connaître ces personnes pour m’émouvoir. Je ne connais pas non plus, pourtant, ces jeunes et ces centenaires ; je leur prête un destin à cause de leurs seules dates. Je les catalogue. Ils deviennent des archétypes ou des stéréotypes. Ils rentrent dans des cases. C’est affreusement réducteur. Mais les autres, ceux qui ne racontent pas d’histoire ? Vaut-il mieux être un stéréotype, ou rien du tout ? Exister pour ce qu’on n’est pas, ou se faire oublier ? Quand les dates ne racontent rien, il faut creuser dans les vies pour trouver quelque chose — le miroir dans lequel se reconnaître. Mais si le sujet est déjà spectaculaire, je dois veiller à creuser quand même, au-delà des clichés. Rue des Batailles, c’est la disparition de Jules — inexpliquée. À trente ans, il échappe aux radars. On ne sait pas s’il est mort. C’est romanesque — c’est ce qui m’attire et m’effraie à la fois : écrire un roman sur un sujet romanesque.

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Il sort avec le diplôme d’artiste vétérinaire

Je prends des douches de plus en plus longues. J’en parlais à C. qui m’a confié la même chose : le matin, il résout en pensée les problèmes du jour. Il défait des nœuds. Il compose ses phrases dans sa tête, il repasse celles de la veille. Il remplace un mot par un autre. C’est un travail minutieux. C’est long. Alors il m’a avoué, honteux, avoir une fois épuisé le ballon d’eau chaude — et sa fille, victime collatérale de l’écriture, a dû prendre son bain tiède. Ce matin, je suis resté longtemps sous l’eau parce que je devais compléter la première ligne de mon tableau (ce damier que j’appelle « mon plan de Batailles », car il synthétise et détermine l’ordre des chapitres de Rue des Batailles). Après la case 5 (« la pompe à feu »), j’ai placé un joker : « un rêve ». Je me demande s’il faut mettre Balzac en 7 : ce n’est pas parce qu’il a vécu (en coup de vent) dans la rue des Batailles que je suis obligé de l’utiliser comme figurant. Mais, puisque mes cases sont fixées avec du scotch repositionnable, je les arrache quand je veux, sans scrupule. La rencontre entre Pierre et François, à Paris ou à Cambrai (ou sur la route entre les deux villes), je la mets dans la case 8. La case 3, c’est l’école vétérinaire d’Alfort. C’est là-bas que je me trouvais en pensée lorsque mon corps, ce matin, était sous la douche.

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Désir quand même (inventaire)

Envie de pas grand chose. Tristesse diffuse. Joie de trouver une écriture amie, sur une enveloppe, dans ma boîte aux lettres. Honte de ne pas répondre à d’autres messages, laissés en friche depuis trop longtemps, alors que j’avais aimé les recevoir quand ils sont arrivés. Joie de participer bientôt à un événement avec des vrais gens, si tout se passe bien, grâce aux camarades de Papier Machine. Déception, par anticipation, de voir tout annulé une fois de plus. Plaisir de voir que ma curiosité est contagieuse : à force de poser à tout le monde des questions sur Jean Vaudal, on me répond que mes recherches ont du sens, et que mon article vaut le coup d’être écrit. Vertige devant le grand vide qui me dit, à propos de tout, et surtout de n’importe quoi : « À quoi bon faire ça ? » Joie de parler avec N. de son texte magnifique, qui complètera la saison 3 de nos « Histoires pédées ». Frustration de mener cette conversation sur un écran, comme une réunion de travail, alors qu’elle aurait dû ressembler à une soirée au bistrot. Douceur des heures passées inaperçues, et des bières bues chez G. et E. sans penser à dehors. Frustration de devoir partir si vite, quand je comprends que le temps est passé quand même et que surgissent les mots : « couvre-feu ». Plaisir d’avoir été choyé, dans l’intimité et la chaleur, pour mon anniversaire discret. Tristesse de n’avoir pas soufflé mes bougies avec ma mère, comme nous en avions pris l’habitude au fil de mes vingt-neuf premiers anniversaires. Émotion d’entendre Juline commenter le dessin qu’elle a fait pour moi, en disant : « Ici, ce sont les parents. » Frustration de ne pas l’avoir célébré dans le bruit et la foule, alors que je n’ai jamais eu l’habitude de le faire : devant l’impasse, j’éprouve le désir urgent de ces fêtes impossibles. Effort agréable, mais effort tout de même, de composer un planning pour ma résidence : il faut se projeter pour ne pas moisir. Peur que mes idées d’atelier n’excitent que moi, et laissent les élèves froids. Joie de sentir encore une fois (dans l’œil de quelqu’un, puis dans celui de quelqu’une) la petite étincelle s’allumer. Tristesse d’entendre parler de ces élèves qui, bourrés de qualités (comme tous les êtres humains), se laissent partir à la dérive, par la faute de tout le monde à la fois et de personne en particulier. Désir de pas grand chose, désir quand même. Colère contre tout. Surprise de sentir que le corps marche encore quand la tête ne tourne pas rond : goûter un rayon de soleil, manger, faire l’amour. Dégoût de tout ce qui me dégoûtait déjà : rien ne change, rien ne s’arrange. Plaisir minuscule de porter mon chapeau sous la pluie, plutôt qu’un encombrant parapluie, depuis que j’ai fait couper mes cheveux : j’évite le chapeau lorsqu’ils sont trop longs, car il les aplatit et me fait une tête horrible (au lycée, merci). Agacement, tout de même, à cause de cette petite pluie qui s’immisce : nous avons si peu d’endroits où nous abriter, quand tout est fermé. Plaisir d’imaginer ce geste, qui serait partagé par plusieurs personnages de Rue des Batailles : ébouriffer ses cheveux pour relever un épi écrasé, c’est-à-dire : un tic qui s’efforce de rétablir le désordre, plutôt qu’un tic qui, au contraire, chercherait à lisser une mèche indomptable. Perplexité devant la complexité de mon propre plan de travail. Envie d’écrire quand même.

Avant que ça devienne laborieux

C’est laborieux, mais dans le bon sens du terme. Autrement dit : c’est du boulot. Et j’aime ce boulot. Pour écrire quelques lignes de fiction, j’ai besoin d’un temps infiniment plus long (et d’une concentration bien plus grande) que pour écrire un billet de ce journal, que je jette ici sans difficulté, sans trop y réfléchir. Dans la matinée, j’ai écrit deux ou trois mille signes de Rue des Batailles, et je crois que c’est pas mal. C’est peu, mais c’est dense. Ça pourrait être le début du premier chapitre (tandis que l’autre chapitre que j’ai écrit, ces dernières semaines, serait situé vers le milieu du récit). Ce début agirait comme un prologue. Il me semble que ce fragment contient tous les sujets de Rue des Batailles, mais sous une forme métaphorique. On n’y voit pas le personnage principal (Jules), mais son père (Pierre), qui n’a encore que treize ans ; ça ne se passe pas à Paris, mais à Cambrai. Ce n’est pas le Second Empire, mais le Premier. On est très loin de la rue des Batailles, mais on y perçoit, au loin, le bruit des batailles. À travers une anecdote animalière, le garçon se pose la question de la liberté, de l’abandon et de la disparition. Alors, a priori, en tant qu’incipit, ça colle. Mais je me demande si ça ne colle pas trop. Si ce ne serait pas, genre : une ouverture un peu programmatique. Le problème, par rapport à d’autres trucs que j’ai écrits très intuitivement, c’est que mon envie de Rue des Batailles est, au contraire, celle d’un grand roman foisonnant et complexe. C’est donc, nécessairement, un projet structuré. Je formule mon problème ainsi : Comment construire sans fabriquer ? Un roman fabriqué : au secours ! Si quelqu’un me surprend à fabriquer un roman, surtout, qu’il soit sans pitié : qu’on me ligote, qu’on me tape sur le crâne, qu’on me fasse n’importe quoi, mais surtout il faut m’empêcher de faire ça.

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Appelons ce chapitre : « les années Montmartre »

Jules habitait au 1, rue des Batailles ; son immeuble a été démoli quelques années plus tard, en même temps qu’il a disparu lui-même sans laisser d’adresse. C’est en 1862 qu’il quitte la rue des Batailles, en épousant Elmina qui habite Montmartre (au 8, rue Durantin). Jules et Elmina ont un fils, qu’ils appellent Maurice : il naît pendant « la mystérieuse parenthèse madrilène » (appelons ainsi cette escapade). Au retour de Madrid, la famille s’installe rue Gérando, au pied de la butte Montmartre. Puis, Jules disparaît. Toute la suite de l’histoire se passe dans le même quartier. Alors, appelons ce chapitre : « les années Montmartre ». J’ai fouillé les archives et j’ai été voir les adresses.

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Et le double se dédouble

Je n’ai pas de raison de m’intéresser à cette famille. Ses membres ont vécu dans les quartiers de Paris que je n’aime pas : Monceau, les Ternes, Chaillot. Les parents sont professeurs de solfège et de chant ; moi, la musique, je n’y connais rien. La danse m’est étrangère ; il paraît que les théories du père sur le sujet ont influencé Isadora Duncan. Or, ce que je connais le mieux d’Isadora Duncan, j’ai honte de le dire, c’est sa mort. Et puis ceci : un jour, j’ai passé un concours administratif dans les bâtiments de l’ancienne école de danse d’Isadora Duncan, à Meudon (mais je n’ai pas eu le poste). Il existe donc deux chemins possibles pour relier ma personne et celle d’Isadora Duncan. Le premier : mon corps s’est trouvé dans ce pavillon de Bellevue, au même endroit que le sien cent aux plus tôt. Le second : nous avons entendu une émission sur elle à la radio, un matin, et soudain une voix a prononcé le nom de cette famille : « Delsarte ». J’ai dit à J.-E. : « C’est le Delsarte de la rue des Batailles. » C’est-à-dire : le professeur de musique dont je parle dans ma Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu.

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Il est question de plaisir, rien d’autre

Au début, l’idée n’était pas de s’embarquer dans un vrai projet d’édition. C’était juste un défi d’écriture. Et puis, surtout, l’envie de faire quelque chose avec Guillaume. Une histoire d’amitié, rien de plus. Et puis Alban est arrivé : un ami de Guillaume. L’amitié, encore. Ensuite, on a embarqué Laurent : on n’était pas vraiment amis, on se connaissait à peine, mais il y avait déjà des liens entre nos écritures : c’était une autre sorte d’amitié. La saison 1 des Histoires pédées a trouvé ses lecteurs, ses lectrices. Elle nous a fait plaisir et ce plaisir a été partagé. C’était notre seul désir.

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Des voies obliques et imprévues

Si on veut tout savoir sur Montauban, on ne s’adressera pas à moi. Je n’écrirai pas son histoire, maison par maison. Quand bien même le ferais-je, on serait déçu. J’avais acheté L’île Saint-Louis, rue par rue, maison par maison de Jacques Hillairet (je suis fan) quand j’habitais ladite île. J’avais été déçu. Ce livre est une somme : il dit tout ; mais il ne dit pas grand-chose si on ne s’intéresse pas au bottin des têtes couronnées, aux mariages et aux successions. Si on n’est pas notaire. Plutôt que le nom des propriétaires successifs de chaque immeuble, et le détail des éléments d’architecture plus ou moins historiques (le garde-corps du premier étage : remarquable ; l’escalier : sans intérêt), j’aurais voulu savoir ce qui s’est passé dans les caves, et comment les mansardes ont été habités. J’aurais voulu savoir ce qu’il y a sous le papier peint. Questionner les petites cuillers*.

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Il entre dans le livre. Et le pire, c’est qu’il le veut

Je voulais du pain. Mais, dans ma quête, je négligeai trois sources de difficulté. Un : nous sommes dimanche après-midi. Deux : nous sommes en province. Trois : nous traversons une crise sanitaire mondiale.

Fatalement, la boulangerie du faubourg Lacapelle était de repos. J’ai tourné vers le Jardin des plantes, me rappelant qu’un commerce existe devant l’église de Sapiac. Certes, oui : mais c’est une boucherie et elle est fermée – et, fût-elle ouverte, les animaux, moi, je ne mange pas de ce pain-là. Dans le centre : rien. Le dimanche, le Monoprix n’ouvre qu’en matinée. Et le Carrefour : fermé, sans explication. Alors, je suis monté à Villenouvelle et j’ai trouvé le pain juste avant l’épuisement de l’heure réglementaire. Est-ce que ce dimanche gris était encore un jour sans ?

Pendant mon excursion, j’ai vu l’entrée monumentale du collège Ingres qui était autrefois le lycée, quand les autres n’existaient pas. C’est là que Jean Marty a étudié, puis il est mort à Paris. J’ai vu l’ancien cimetière des Carmes converti en promenade en 1830. J’ai vu l’hôtel de ville où ont séjourné Petit-Chef, Femme-Faucon et Grand-Protecteur-de-la-Terre à l’époque où c’était encore l’évêque qui habitait les lieux, et non le maire. J’ai vu, surtout, le triangle herbeux qui s’enfonce dans l’eau sombre, à la confluence du Tarn et du Tescou, d’où le jeune Jérémie que j’ai inventé cette semaine contemple son âme comme dans le poème de Baudelaire. J’avais écrit hier, à propos de cette aire boueuse : « un angle obtus ». Or, cet angle est aigu. Aussitôt rentré, je corrige.

Ce matin, M. m’écrit ce conseil : « Pense à tes personnages. Tu as tellement d’amour pour eux. Ils ont la capacité, je crois, d’occuper tout ton esprit et de monopoliser tes forces. »

J’ai lu ce matin Le·mat d’Anne Serre.

Reconnaître en mon amoureux LE·MAT m’a donné un petit coup. Il arrive un moment – au début, ce n’est pas du tout comme cela – où la vie et la littérature se mettent à entretenir des liens si serrés que c’est un peu comme si vous déteniez une puissance magique et faisiez surgir dans votre existence ce qui se passe dans vos livres. Cet homme qu’on aimait devient soudain un homme de votre livre. Même lui, on a fini par l’y faire entrer. Si l’on est un peu apeuré comme je le suis souvent, on tente de l’en distinguer. Non, non, je ne vais pas, lui aussi, le mêler au paysage ! supplie-t-on je ne sais qui. Lui, je veux le garder dans la vie ! Je veux qu’il reste le pendant de ces constructions bizarres et fascinantes (pour moi-même). Non. Il entre dans le livre. Et le pire, c’est qu’il le veut. S’il vous a aimée c’est parce qu’il y était déjà ou parce qu’il avait le désir fou d’y entrer.

Heureusement que j’ai ça (la littérature). Sinon, cette sortie à la boulangerie eût été, seulement, un échec. L’ennui. Du temps perdu. Vain. L’absence de sens, le vide : la mort. Mais j’ai suivi les pas de mes personnages et j’ai écrit dans ma tête ; alors, c’était de la littérature, et – puisque la littérature et la vie c’est la même chose – c’était de la vie. Non pas du temps gagné, car je ne crois pas à ce mot-là. Mais : du temps passé. C’est déjà ça.

Si la photo est bonne

À nouveau, je choisis un livre presque au hasard (trouvé à la Petite Rockette, jamais entendu parler de lui ni de son autrice). Antonia, de Gabriella Zalapì. Je l’ouvre : il y a des photos en noir et blanc. C’est un journal (presque fictif) : la vie de cette Antonia, reconstituée à partir des traces qu’elle laisse pour elle-même (l’écriture intime). Antonia qui cherche à reconstituer la vie d’autres personnages (ses parents) en regardant des photos (les archives).

Je relis Les présents : « on y est presque ». Il ne s’agit plus que d’intégrer les dernières corrections discutées avec Guillaume, et de m’assurer que tout va bien. Alors je relis, mais tout ne va pas bien. Dans les premières pages : je veux changer plein de trucs. Des détails, mais nombreux. Des adverbes horribles (il y en a trop), des phrases ampoulées. Je simplifie. Et je m’inquiète : est-ce que je vais être le mec relou qui ne saura pas s’arrêter ? Qui voudra encore bouger une virgule la veille du BAT, alors que tout a été confirmé cent fois ? Je poursuis. Dans les chapitres suivants, je trouve moins à redire. Un peu, mais pas trop. Je crois que ça va. « On y est presque. » Il reste cette question en suspens : faut-il la mettre, cette photo ?

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