Parce que je ne sais pas faire autrement

J’avais cru que je me contenterais de feuilleter ces carnets, j’étais curieux de les rouvrir, et c’est tout. Mais les semaines passent et je suis toujours plongé dedans. Ça me fascine : ce que j’écrivais à seize, à dix-sept ans. Je reprends au clavier ce journal manuscrit, presque sans le corriger : je retire les parasites, je remets d’aplomb les phrases bancales (c’était écrit vite, sans rature). En même temps que ces carnets, j’ai ouvert la boîte de Pandore, ou la caverne d’Ali Baba ; je ne sais pas quelle métaphore et la bonne. Plutôt : je me suis laissé aspirer par le jeu, comme dans Jumanji, et je ne sais pas quand j’en sortirai.

J’étais persuadé de vivre des années importantes. Il fallait que je consigne tout : ce que je ne comprenais pas immédiatement, je l’écrivais pour le comprendre plus tard. C’était compulsif. Au bout de quelques mois, j’ai réussi à formuler explicitement mon homosexualité : cette prise de conscience est devenue le sujet de mon journal. J’avais enfin quelque chose à raconter. C’est à ce moment-là que beaucoup de mes idées se sont cristallisées : je les ai ressassées dix fois, cent fois, jusqu’à ce qu’elles trouvent une forme à peu près stable, qui reste plutôt valable aujourd’hui. Je ne suis jamais surpris quand je me relis. Je me souviens de tout.

C’est pendant ces deux années que j’ai compris la place capitale de l’écriture dans ma vie. Quand je dis « l’écriture », je parle du journal lui-même (que je ne faisais lire à personne), et des projets de BD dans lesquels je mettais de grandes ambitions (que je voulais faire lire au monde entier). C’est à ce moment-là que je me débarrasse de cette idée naïve selon laquelle j’écrivais et dessinais pour me faire plaisir. Je comprends que je fais ça parce que je ne sais pas faire autrement. Certains jours, je tiens le compte des planches dessinées : « Vous voyez, je ne suis pas en train de m’amuser : j’abats du boulot. » D’autres jours, je ne fais rien, je déprime, alors je me force à écrire dans le journal, sans plaisir, pour donner un peu de consistance à une journée trop vide : « Quand je ne fais rien, je fais au moins ça » (air connu). Je comprends que ma vie vaut le coup d’être vécue si (et seulement si) j’écris et je dessine. Si je ne fais pas ça, les moments vécus sombrent aussitôt dans cet état pénible, oscillant entre le vain et l’insupportable.

Dans ce journal, j’explique ma difficulté à construire une fiction. Mes BD sont marrantes quand elles sont brèves, mais je n’arrive pas à faire tenir le récit au-delà de quelques pages. Pour m’aider, j’utilise la contrainte : une structure forte, imposée. Et je décide de puiser dans mes émotions propres. Voire : dans mes souvenirs et dans mon quotidien. Ma morne vie de lycéen serait bonne à jeter aux orties, et moi avec, si je n’avais pas l’écriture pour la sauver. Cette pénible adolescence, j’ai bien voulu passer à travers, à la condition de la documenter par ce journal et de la transformer en objet d’étude, en matériau littéraire. Sinon, à quoi bon ces tourments ? Je ne souffre pas par plaisir. Mais j’ai éprouvé des sentiments (banals et douloureux) qui m’ont paru dignes d’être transformés en quelque chose d’autre. Ils étaient nouveaux ; ils m’ont passionné ; j’en ai dessiné des histoires que j’ai fait lire à mes amis et à ma famille ; j’ai tenu ce journal. J’ai commencé à le publier dans cette rubrique « Carnets » sur le blog, et je vais continuer. Ce n’est certes pas excitant tous les jours, et personne ne le lira en entier, mais je terminerai mon petit boulot d’archiviste.

Aux vacances du printemps 2005, quelques semaines avant le bac, je passe deux semaines à écrire et à dessiner frénétiquement. Une BD de fiction, une BD autobiographique, des idées de roman. Et j’écris dans mon journal : « Je n’ai pas travaillé du tout pendant les vacances », car le « travail » dont il est alors question, ce sont mes révisions pour le bac. Les autres jours, tenant le compte des pages écrites ou dessinées, je dis : « J’ai bien travaillé. » Voilà : c’est à dix-sept ans que j’ai compris que mon vrai travail, c’était ça. Le reste, c’est du travail aussi, et je sais le faire, je veux bien le faire s’il le faut, mais ce n’est pas vraiment moi.

Je viens de demander une troisième année de disponibilité à la Ville de Paris. Ça veut dire que je renonce à retrouver un poste dans mon administration à la rentrée prochaine. Et après ça, de toute façon, il faudra que je démissionne : je n’ai pas le droit de m’absenter plus de trois ans. Le truc ironique dans cette affaire, c’est que je dois demander une disponibilité « pour convenance personnelle », parce qu’ils ne considèrent pas mon activité comme un travail. Tant pis si j’y consacre mon temps et mon énergie, tant pis si des gens me connaissent pour ce que je fais, et si j’arrive à gagner ma vie avec les ateliers d’écriture et les résidences : pour la grande machine administrative, j’ai pris trois années sabbatiques pour buller. Ce qui est vraiment drôle là-dedans, c’est que je coche cette case sans état d’âme. Je m’en fous.

Parce que le petit mec qui avait cette gueule-là, sur sa carte de lycéen, il savait que c’était du travail, cette chose impérieuse qui occupait ses soirées, ses weekends, ses vacances. Il savait surtout qu’il était habité par ce désir-là, et qu’il ne pouvait pas faire autrement que de lui consacrer tout son temps, toute son énergie. Et quand son corps était occupé à autre chose (à rédiger un devoir de maths, à courir bêtement autour d’un stade, à entretenir une conversation insipide à la cantine), il écrivait dans sa tête, il prenait des notes pour plus tard, il composait une histoire, il se raccrochait à ça pour tenir le coup.

Je ne saisissais pas les subtilités

J’ai seize ans. La prof de français nous fait travailler sur le thème de l’autobiographie. Elle propose, parmi d’autres livres, W ou le souvenir d’enfance, qui devient aussitôt ma porte d’entrée vers le monde fascinant de Georges Perec. Quelques semaines plus tard, je lis La disparition. Dans mon journal, j’écris mon enthousiasme – que dis-je : ma passion – pour les jeux de mots, les expérimentations, l’humour sophistiqué de Perec. Je découvre son grand palindrome. Je crois alors que la chose qui me plaît tant, chez Perec, c’est cela : le plaisir des mots, le jeu. Je n’ai pas conscience du mouvement profond qui guide ma main lorsque je joue, avec lui, à recomposer des puzzles.

J’écris mon journal au fil de la plume, sans me relire. Il est probable que je rouvre ce carnet pour la première fois aujourd’hui.

Vendredi 23 avril 2004
J’ai fini La disparition. C’est génial. Non seulement c’est un exercice très intéressant, ce truc d’écrire sans « e », mais le livre ne s’arrête pas là : l’intrigue est extraordinaire d’intelligence, il y a du suspense, on se demande « Mais où veut-il en venir ? » On découvre les personnages un à un : Anton Voyl, Amaury Conson, Arthur Wilburg Savorgnan, Douglas Haig Clifford, Olga Je-ne-sais-plus-quoi (un nom compliqué, genre Mavrhokodratos). En fait, ils ont tous un lien de parenté ou une histoire commune. Tout est révélé à la fin. Tout le monde meurt, au long du bouquin. C’est très étrange. Quel génie, ce Perec (et non « Pérec », comme s’obstine à l’écrire la prof de français… alors qu’il explique longuement, dans W, l’origine de son nom…) Je me suis aperçu que c’était lui qui avait écrit la préface du livre de Gotlib (le recueil de la Rubrique-à-brac tomes 4 et 5 et Trucs-en-vrac tome 1), qu’on avait acheté ensemble avec papa. Ce livre a une grande valeur pour moi. La préface, pendant longtemps, je ne la lisais même pas, je la trouvais ennuyeuse. Je l’ai relue récemment : elle est très drôle. C’est un gros délire, mais sous un abord très sérieux. C’est pour ça que je ne comprenais pas : je ne saisissais pas les subtilités.

Je m’émerveille. Que c’est beau : ce que l’écriture permet. Sur cette page de journal, ce n’est pas moi qui parle, c’est mon écriture. Moi, je prétends que j’aime les jeux de mots ; une association d’idées me porte alors vers les BD de Gotlib qui me faisaient tellement rigoler. Mais mon écriture, pendant ce temps, dit autre chose. Elle dit : « la disparition ». Elle dit : « tout le monde meurt ». Puis : « l’origine de son nom », « ensemble avec papa » et « ce livre a une grande valeur pour moi. » L’écriture me dit : la chose importante dans la lecture de Perec, la chose importante dans mon écriture même, c’est : me souvenir de lui, sans qui je ne serais pas là, et qui n’est déjà plus là.

« Je ne saisissais pas les subtilités » : à la fin du paragraphe, ce n’est plus l’écriture qui parle, c’est moi, de nouveau.

(…) Je ne retrouverai jamais, dans mon ressassement même, que l’ultime reflet d’une parole absente à l’écriture, le scandale de leur silence et de mon silence : je n’écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n’écris pas pour dire que je n’ai rien à dire. J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie.

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance

Aujourd’hui, je sais pourquoi je lis Perec. Je veux dire : je suis plus conscient de mes lectures qu’il y a seize ans, quand j’avais seize ans. Mais ; ce que j’écris, oh, je ne sais pas très bien le lire encore. Je rouvrirai tout ça dans seize ans, et je comprendrai mieux.

En attendant de tout comprendre, c’est maintenant que je dois relire Les présents. J’ai reçu l’épreuve : vous ai-je dit comme la couverture illustrée par Roxane est belle, comme je suis fier de ce livre, comme je suis heureux de travailler avec mon éditeur ? Si j’explique à Guillaume que je relirai l’épreuve tranquillement dans seize ans, à tête reposée, il va me dire qu’on prend du retard sur le planning.

Les seuls livres que j’ai lus convenablement

J’ai essayé d’écrire un truc, j’ai peiné une heure sur deux phrases, puis j’ai laissé tomber. Ce n’est pas ce weekend que j’enfourcherai le tigre : on fait ce qu’on peut. Par exemple, on peut lire quelque chose de marrant. T. me disait que Vercoquin et le plancton était l’un des seuls livres qu’il avait pu « lire convenablement » ces jours-ci ; j’ai fait comme lui.

Boris Vian, Vercoquin et le plancton

Je suis retombé cette semaine sur les listes de livres que je tenais, adolescent ; j’ai interrompu cette habitude ensuite, puis l’ai reprise sur ce blog, publiant chaque mois les titres de ceux que j’ai terminés. Cette liste me dit que j’ai découvert Boris Vian à quatorze ans avec L’écume des jours et J’irai cracher sur vos tombes, puis j’ai lu L’arrache-cœur à quinze ans, L’herbe rouge, Les fourmis et Trouble dans les Andins à seize, c’est-à-dire la même année où j’ai connu Georges Perec – j’ai lu W ou le souvenir d’enfance, La disparition, Un cabinet d’amateur, La vie mode d’emploi, Les choses, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? et Les revenentes en 2004. C’est beaucoup à la fois, mais il faut dire que je n’avais pas de vie sociale en 2004 : ça aide. C’était l’année des Faux-monnayeurs aussi, et de Queneau. Je viens de lire Le côté de Guermantes ; j’avais lu Du côté de chez Swann en 2007. Je prends mon temps.

Est-ce que c’est bien, ou pas bien, de ne pas changer ? J’ai parcouru des carnets que je n’avais pas ouverts depuis quinze ans : à de rares exceptions près (le carnet qui couvre une période spéciale, que j’ai voulu reparcourir plusieurs fois), je n’ai jamais relu mon journal. Or, je suis tombé sur des réflexions que je pourrais réécrire telles quelles, sans rien changer.

Après avoir lu Les présents, L. m’a écrit : « un ancrage absolu dans le refus de grandir (et qui peut-être te définit véritablement, mais je n’arrive pas à le croire : c’est normal de ne pas être un petit garçon à plus de trente ans). »

Il a raison : je ne suis plus un petit garçon. Mais je suis encore vachement proche du type de seize ans qui lisait Vian et Perec, et du type de quinze ans qui écrivait, par exemple :

Jeudi 14 août 2003
Ça faisait longtemps que j’avais ce carnet. Je l’ai ressorti et me suis dit : « Il faudrait que je m’en serve. » Voilà, c’est ce que je fais. Je ne sais pas trop pourquoi j’écris. C’est bizarre. Ça ne sert à rien, mais j’aime bien.

Lundi 17 novembre 2003
Je suis malade. Je n’ai pas été au lycée. S. m’a appelé ce midi et m’a dit qu’il y avait dix absents dans la classe. J. me dit qu’ils ne sont que quinze présents dans la sienne… Une épidémie ?

Dimanche 23 novembre 2003
Jeudi, donc, on a été à Guise. Quatre heures pour l’aller, quatre heures sur place, quatre heures pour le retour. Le car est passé par tous les bleds. Pour tuer le temps, au retour, on a eu droit à un navet américain avec Mel Gibson et à un film japonais intello auquel je n’ai rien compris.
Le familistère, c’était intéressant. Par contre, l’usine, c’était assez bizarre. On avait l’impression d’être au zoo. On regardait les ouvriers bosser. La guide nous faisait les commentaires : « Surtout ne pas donner à manger aux animaux. » Déjà qu’ils font un boulot de con, huit heures par jour, dans le bruit, la chaleur, du mal à respirer… Si en plus il y a des touristes qui viennent les emmerder, tu parles d’un travail ! Et ils sont payés le SMIC pour ça. C’était très gênant. En plus, ils fabriquent des cuisinières en fonte qui seront vendues cinq mille euros.

Daniel Bourrion et Roxane Lecomte, Les étés camembert

Dans Des étés camembert, le Daniel Bourrion de seize ans ne fabrique pas des poêles Godin, mais des camemberts industriels à la chaîne. Je l’ai commencé ce matin. Je n’aurai certes pas enfourché le tigre, mais, au moins, j’aurai fait comme Robinson : j’ai été chercher dans la cale « du fromage, des choses très concrètes ». Le jambon, merci, je n’en mange pas.

D’abord il y a le désir

J’ai lu cet article de Guillaume Vissac sur remue.net qui m’a complètement, c’est le cas de le dire, remué.

Ce qui intéresse la littérature, c’est non seulement le désir, mais le désir contrarié, le désir impossible, non-réciproque, une attraction amoureuse mais bancale, déplacée, décentrée, inégale, impossible à accomplir pleinement. S’il y a symétrie, on ne se rejoint jamais vraiment. […] Si le désir est un lieu, il est un lieu mouvant, qui se déplace au gré de la machine littéraire […], mais au gré également de l’écriture elle-même.

Ce matin, j’étais prêt à parcourir à nouveau mes archives pour alimenter la machine en route depuis quelques jours : écrire l’histoire de vies minuscules prises dans cette histoire qui les dépasse. Ce serait politique, car comment pourrait-on écrire quelque chose qui ne serait pas politique ? Tout est politique.

Mais, d’un coup : perplexité. Je n’ai plus envie de mes registres, de mes petites histoires. J’ai envie d’écrire le corps, les émotions. Le désir. C’est cela que j’ai toujours voulu écrire, et que je vais écrire encore. Comment peut-on écrire sur autre chose ? En fait, je ne sais plus ce que je dois écrire. Je ne sais plus rien du tout.

Je relis ma conversation récente avec J. à qui je prétendais m’intéresser au corps. Il me répondait que l’important, pour lui, « plus que le corps, c’est le désir. Désir au sens : ce qui nous meut, nous rend vivant. »

J. dit : « Le désir, c’est la vie » et Guillaume dit : « L’écriture, c’est le désir. » Tout à l’heure, j’écrivais : « Tout est politique ». Tous les jours, j’affirme : « L’écriture et la vie, c’est la même chose ». Cette équation dissout ma perplexité : quoi que j’écrive, ce sera politique si je le veux, et il y sera question du désir – du mien. Tant mieux ! Mais ça ne dit pas pour autant ce que je vais faire aujourd’hui.

J’erre dans les rues de Montauban, mais sur Street View. Je vais voir le lycée Michelet dont J. me parlait dans la même conversation. Devant la grande grille du faubourg Lacapelle : personne. Je comprends que l’entrée des élèves se fait par la petite rue Calvet : je m’y faufile.

Il fait très beau sur Street View. On doit être à la fin de l’année scolaire. Il n’y a presque pas d’ombre : il est presque 14 heures, c’est la fin de la pause, les élèves traînent devant le lycée. C’est une fraction de seconde suspendue, figée par la caméra implacable. Un petit bout de temps qu’on aurait dû oublier, mais qui reste bloqué dans cette rue Calvet modélisée par la Google Car. Un moment extrêmement fugitif, qui durera beaucoup plus longtemps que le croyaient alors ces jeunes gens – à moins que ce ne soit l’inverse ? Une distorsion. Bref et interminable : l’adolescence. Dans ces images, quelles émotions inoubliables se jouent ? Quelles complicités, quelles solitudes, quel ennui et quelles angoisses ? Quels désirs ?

Finalement, je sors de chez moi. Je vais voir la boulangère de ce même faubourg, qui sait déjà quel pain je veux (« Ce n’est pas la peine de le trancher, n’est-ce pas ? ») et je lui prends aussi une chocolatine. Je n’en ai pourtant pas envie, mais j’ai l’impression que, puisque je suis sorti, il faut que je me fasse plaisir. Plaisir sans désir ? est-ce que ça peut marcher ? Avec la chocolatine, non. C’était bon, mais pas indispensable.

Dans la vraie rue Calvet, il y a le même soleil que sur Street View, mais pas d’adolescents. Et des graffitis sur les murs.

Celui-ci me plaît et, à la fois, me dérange. Comment est-il possible d’avoir envie d’écrire, sans savoir quoi ? C’est dans l’autre sens que ça doit marcher : d’abord on éprouve quelque chose de fort (une émotion, une idée), et c’est cela qui déclenche le moteur, le besoin d’écrire. On se met à écrire pour écrire ça. On sait donc forcément quoi écrire. Voilà ce que je voudrais lui répondre, au petit gars qui a tracé ces lettres sur le mur.

Je parcours toute la rue, je lis des dizaines de graffitis. Je cogite. Et je me dis que j’ai été un peu con de lui répondre ça, au petit gars (même si je ne lui ai parlé qu’en pensée). C’était péremptoire et snob de ma part. « L’écriture et la vie, c’est la même chose », disais-je, et lui il a « envie d’écrire » : il a donc envie de vivre, il a envie d’éprouver des émotions, du désir. Le désir d’écrire, c’est du désir tout court. « D’abord, il y a le désir » : alors l’écriture est déjà là. La preuve, c’est qu’il a écrit son désir : « j’ai envie d’écrire ».

Il m’a fallu le temps de parcourir la rue pour piger ça et pour le formuler. Et pour le partager (toujours en pensée) avec ce petit gars qui désire, qui vit, et qui écrit. Arrivé au bout de la rue, je lis cet autre graffiti et je me dis : voilà, lui aussi, il a compris.

Un peu plus que lui-même

« Est-ce que vous aimez les films d’action ? et les films d’horreur ?
— Je n’en ai presque jamais vu, et je crois que je n’aime pas ça.
— J’en étais sûre. »

Elle me dit que dans Le héros et les autres, il ne se passe pas grand-chose. Je ne lui donne pas tort. Mais d’autres élèves pensent, eux, qu’il s’y passe des choses fortes, importantes : ce n’est pas rien, les idées et les émotions qui habitent la tête et le cœur d’un adolescent. C’est une aventure.

Sa question en contient une autre, au fond : elle me demande si j’aime des films qu’elle considère comme très différents du livre que j’ai écrit. Elle se demande si on aime lire (ou voir) des œuvres qui ressemblent à ce qu’on écrit. Elle suppose que l’artiste ne crée pas à partir de rien, mais dans un environnement peuplé des œuvres d’autres artistes. Elle a raison. Et, pour réponse à la question contenue dans sa question : parfois, mon plaisir de lecteur vient de cette impression que le livre a été écrit pour moi, et que j’aurais voulu l’écrire. Mais, pas toujours. Parfois, j’aime des trucs qui n’ont rien à voir avec ce que je fais, ni avec ce que je voudrais faire. « Heureusement », me dis-je.

Je commence par expliquer aux élèves que je n’ai rien à leur dire de plus que ce qui est déjà dans le livre, mais que je serai ravi de répondre à leurs questions. Que j’aimerais surtout qu’ils parlent, eux, même s’ils n’ont pas de questions à poser. Qu’ils disent ce qu’ils ont pensé, ressenti. J’ai bien conscience de la difficulté de l’entreprise : lire, c’est aussi intime qu’écrire… et, moi, j’ai certes fait le choix de m’exposer – de partager mes émotions avec les autres – mais, eux, ils ne sont pas forcément prêts à le faire. Soit ! Ils n’y sont pas forcés. Ce n’est pas une punition, c’est une « rencontre avec un écrivain ».

« Pourquoi vous avez fait partir Luca aussi vite, alors qu’il était le seul ami de Martin ? »

On dirait que plusieurs lecteurs et lectrices me trouvent vache de l’avoir éliminé si vite, ce personnage.

« Est-ce que Martin est une sorte d’ange de la mort ? parce que toutes les personnes qu’il touche, soit elles disparaissent, soit il les fait mourir. »

Ce garçon attribue un grand pouvoir à Martin. Il pense que Martin est capable d’avoir une influence sur le monde qui l’entoure ; moi, je croyais qu’il était plutôt du genre contemplatif.

« Moi aussi, comme Martin, j’aime me promener dehors, je vais au parc, je marche dans les rues. J’aime bien. »

Cette question de l’identification : les cloisons, théoriquement étanches, qui fuient. Et si le personnage ressemblait au lecteur ? Et à l’auteur ? Mais le narrateur, alors, de quel côté est-il ? Évidemment, ils ont voulu savoir si Martin était amoureux de Félix. Et si le personnage, c’était moi. J’attends ces questions avec curiosité : je serais frustré qu’ils ne me les posent pas. Les lecteurs, les lectrices – les élèves d’O., dans son collège du Val-de-Marne – : ils ont douze, treize, quatorze ans. On a parlé de sentiments, de désir, de mal-être, d’envie de mourir. Il y a ceux qui pensent que Félix est tombé à l’eau, et ceux qui pensent qu’il s’y est jeté.

« Au début, quand j’ai lu le livre, j’ai pas trop aimé. Après, on en a parlé en classe et, finalement, je l’ai bien aimé. »

Moi aussi, j’aime ça : parler d’un livre que j’ai lu. Mon livre n’est pas grand-chose : tout seul, il ne pèse pas lourd. Mais, comme je l’ai écrit avec toute ma sincérité, on peut décider qu’il deviendra autre chose si on le lit avec la même sincérité. On en parle. On fait connaissance, on partage nos idées, nos impressions. On découvre, peu à peu, qu’on aime la conversation que le livre a fait naître, mieux que le livre en soi. Alors le livre devient un peu plus que lui-même. Il grandit. Et c’est surtout moi qui grandis, dans des moments comme ça.

Un vrai fantôme

Nouvelle lecture des Présents. Je relis ce passage :

« Ce garçon radieux au pas leste, il apparaît dans la vie de Théo à certains moments de son existence, puis disparaît : Théo aime ce garçon, sa présence lui est indispensable. »

Je coupe « à certains moments de son existence », qui est inutile. On a déjà compris : il n’apparaît pas n’importe quand, cet ami. Il est là quand on a besoin de lui, puis hop, il s’éclipse.

Samedi soir, c’est ce que disait le garçon dans ce film : « Il est là quand j’ai besoin de lui. » C’était au Mk2 Nation – le cinéma de mon enfance, démoli puis reconstruit, que nous découvrions dans sa nouvelle forme (il ne reste rien de l’ancien, mais de toute façon je ne me souvenais pas de grand-chose, sinon des visages des adultes qui m’accompagnaient alors, devenus fantômes) – et c’était pour voir Un vrai bonhomme. J’avais décidé d’avance que je serais ému par ce film et ça n’a pas manqué. « Il est là quand j’ai besoin de lui », dit le garçon à propos de son frère mort. Le beau gars, avec son sourire qui tue, qui prend son petit frère par la main – non : qui le pousse dans le dos – pour l’aider à garder cet équilibre fragile qui nous tient en vie. Il lui montre le chemin. Qu’il soit un revenant véritable, ou bien une hallucination du garçon vivant, ou encore le produit de son imagination (une survivance des amis imaginaires de l’enfance, auxquels se seraient superposés les traits du frère), peu importe. Pour le garçon vivant, ce grand frère existe très fort, même s’il sait qu’il n’existe pas, qu’il n’existe plus. Il traîne son fantôme – non : pas comme on traîne un boulet. Son fantôme l’entraîne, dans tous les sens du terme. L’entraîne à sa suite vers une vie plus forte, plus belle ; l’entraîne à faire ces gestes qu’il ignore encore et qui l’aideront à tenir.

Si j’avais écrit ce film, il aurait été moins chronologique. Et j’aurais fait des coupes. La scène de l’accident, réinventée par le cerveau du survivant (la fiction : stratégie vitale) était parfaite. Pourquoi la rejouer ensuite dans sa version « véritablement vraie » ? Quant au cimetière (n’est-ce pas le cimetière de Clamart, présent aussi dans cet autre film ?), le seul fait d’en parcourir les allées était suffisant : avait-on besoin de voir la tombe du frère ? J’aurais pu écrire dans les marges du scénario, comme Guillaume dans les marges des Présents : « C’est trop explicite : le lecteur avait déjà compris, fais-lui confiance ». Il y a des subtilités, dans ce film : il nous montre qu’il est capable de finesses. Cette scène d’humiliation dans les vestiaires (on a piqué les fringues du garçon) : le corps nu, qu’il s’agit d’assumer, de revendiquer (la fierté pour survivre à la honte) arbore une cicatrice immense : celle de l’accident, sans doute. Ce n’est pas le sujet de la scène (la nudité est déjà un sujet en soi, difficile, quand bien même le corps est intact) – mais la cicatrice est tout de même, sans besoin de la souligner par le dialogue. Une marque bien réelle, visible, gravée dans une chair plus palpable que celle du grand frère présent derrière – lui, invisible des autres, le frère mort. Il dit, le frère : « Comment tu ferais, sans moi ? »

Mais il a cette chance, le scénariste du film : s’il s’autorise une faiblesse, les acteurs pourront la rattraper. Ils sont très bons. L’ai-je déjà dit ? j’étais ému, plusieurs fois. Moi, quand j’écris, je n’ai pas les visages de ces deux garçons pour interpréter mes mots : ce sont mes mots qui décrivent les visages. Je me débrouille tout seul. Enfin presque : je me fais un peu aider. J’ai renvoyé Les présents à Guillaume ce matin.