Prêt à donner un nouveau coup de bistouri

Elle dit : « J’ai pas compris. » Je lui demande si elle a saisi une bribe, au moins, dans mon flot de paroles (je parle beaucoup). Elle me sort une seule phrase, et cette phrase me prouve qu’elle a tout compris. Simplement, elle n’a pas envie de s’y mettre. J’avoue que je n’ai pas été bon aujourd’hui : mes consignes étaient trop vastes, j’ai manqué d’exemples concrets, j’étais excessivement confiant. J’ai foiré ma séance. Mais ils n’ont pas été bons, eux non plus. Ceux qui parlent à tort et à travers. Ceux qui écrivent deux phrases pour se débarrasser du problème. Ceux qui ne font rien du tout. Pendant le déjeuner, je dis à H. que c’est inévitable : « On a des jours sans, ils ne peuvent pas être brillants à chaque fois. Moi non plus, je n’écris pas tous les jours cinq lignes géniales. » Certes. Ça n’empêche pas que j’ai été mauvais et, eux, insupportables. « C’est les vacances à la fin de la semaine, ils sont épuisés », me disent les profs qui sont dans le même état.

Quand quelqu’un enjoint à son camarade d’aller se faire enculer, je sais qu’il ne s’agit pas (pour lui) d’une invitation à prendre du plaisir. On atteint ce degré-là, pendant la séance : la violence verbale. Première fois que ça arrive devant moi. Les semaines précédentes, ils étaient tout neufs au lycée, ils observaient, ils tâtaient les limites. Ils sont désormais chez eux : ils repoussent les limites. Trois ou quatre grandes gueules prennent toute la place et gâchent l’ambiance.

Cachés dans leur ombre, les discrets et les discrètes écrivent en silence. Lorsque je lis leurs textes, chez moi, je suis surpris de découvrir quelques bonnes idées. Je décide de les mettre en valeur. Dans les textes moins intéressants, je pioche les phrases à sauver. Je les assemble avec les autres, histoire de dire que ce n’était pas une séance perdue : il y a de la matière.

Mais cet assemblage, c’est à moi qu’il fait plaisir. Leurs intuitions que je n’aurais jamais eues, leurs idées étranges, leurs bonnes idées d’écriture, leurs maladresses : je les aime, je les publie. Mais ça leur apporte quoi, à eux ? Le soir, je suis perplexe. Et si je me servais d’eux pour mener des expériences ? Et si je les avais fait écrire pour le seul plaisir d’observer leurs réactions (et pour m’en émouvoir) ? Je me vois en docteur Frankenstein, assemblant les morceaux de chair vive prélevés sur des cobayes adolescents : « Intéressant, n’est-ce pas ? »

Comment m’assurer que mon atelier est bel et bien un moment de partage ? Ce matin, il y a quelqu’un qui n’écrit pas, mais qui ne proteste pas non plus. Il est seulement passif. Je me rappelle que J., si réservée à seize ans, m’a dit récemment : « Si on m’avait obligée à participer à ton atelier, j’aurais été incapable d’écrire un truc personnel. » Mais je ne veux faire souffrir personne ! Je m’assois à côté du garçon qui n’écrit pas. Je lui explique de nouveau la règle du jeu : « Tu choisis un point qui t’intéresse dans le texte, puis tu le développes. Si c’est une description, tu peux ajouter des détails ; si c’est un personnage, tu peux le faire parler ; si c’est une anecdote, tu peux amorcer un récit. » Il y a moyen de s’en tirer par la technique, sans rien livrer de son intimité. Je lui propose des astuces, il n’a plus qu’à les répéter. Il dit oui avec les yeux. Mais, dix minutes plus tard, sa page est toujours blanche. Ça me rend triste. Je me revois en docteur Frankenstein, prêt à donner un nouveau coup de bistouri dans le cœur de cet innocent. De quel droit ? Alors je lui dis : « On n’est pas là pour se faire du mal. Tout ce que je veux, c’est que tu écrives quelque chose. N’importe quoi. Même si ça n’a pas de rapport avec le sujet d’aujourd’hui. Si tu n’aimes pas ce qu’on fait ensemble, tu peux me le dire. Ce papier peut servir à ça : à me parler. »

À la fin du cours, F. lui conseille de passer à l’infirmerie si son mal de tête perdure. Ah ! C’était donc ça ! Je comprends mieux. Mais, moi qui ai souvent mal à la tête, je remarque que ça m’arrive surtout quand je suis triste. Lorsque mes idées sont sereines, la matière molle qui les contient ne me fait pas souffrir non plus. Est-ce que je suis le seul à fonctionner ainsi ? Il a écrit sur sa feuille, à mon attention : « Il faut être patient, c’est tout. » Soulagement. Il m’a parlé, enfin. Et il l’a fait en écrivant. Cette séance m’a fatigué. Elle me fait progresser (je l’espère), car j’apprends des trucs sur moi. Sur ma pratique. Sur les gens qui ont passé ce moment avec moi. Mais eux, qu’ont-ils appris ? J’espère seulement n’avoir blessé personne.

Je peux choisir

« C’est un autre monde », disons-nous en parcourant les avenues courbes du Vésinet, les vastes pelouses. Ces énormes maisons sont délirantes : par leur taille, certes, mais aussi par le luxe d’ornements, la fantaisie des architectures. Et les parcs, immenses. Les enfants qui grandissent ici : je dis à J.-E. qu’on ne peut pas leur reprocher d’être égoïstes, car ils ne savent pas que le reste du monde existe. Ils ne savent pas que d’autres enfants vivent dans des endroits petits et laids, sans arbres ; que les parents de ces autres enfants se lèvent très tôt le matin, non pas pour siéger dans un bureau luxueux à La Défense, mais pour faire le ménage chez les autres, pour risquer un accident sur un chantier dangereux ou pour faire la queue devant une administration. Si on les fait grandir au Vésinet, ces enfants, c’est précisément pour les protéger de ça. Ensuite, les enfants apprennent des choses à l’école. À la maison, ils ont des livres et un ordinateur, ils ont accès à des informations illimitées. Alors, s’ils continuent d’ignorer le reste du monde, cela devient un choix. Non pas une déclaration de guerre cynique à ceux d’en bas ; non pas un engagement volontaire dans la lutte des classes ; mais, le plus souvent, le simple choix de la paresse. Car cela demande un effort, d’aller voir ce qui se passe ailleurs. Ce n’est pas facile. Mais c’est possible. Les adolescents et les adultes qui ne font pas cet effort, ils préfèrent choisir de ne pas voir. De ne pas choisir leur camp. Malgré eux, en choisissant ce non-choix, ils font un choix tout de même. Devenir adulte, c’est notamment cela : faire des choix.

Certains enfants sont obligés de devenir adultes plus tôt que les autres : ils n’ont pas le choix. On voit ça dans le film de Sébastien Lifshitz : la vie de la jeune Emma n’est certes pas idéale, mais elle est matériellement confortable. On lui laisse un peu de temps pour se débattre avec sa vie intime, avant de se jeter dans le grand bain. Chez Anaïs, tout se précipite : elle n’est pas aussi bien armée qu’Emma pour ce monde violent, car ses parents sont fragiles, déjà abîmés. Elle ne possède pas les codes des gens-qui-vont-bien. Elle entre au lycée professionnel, elle commence à travailler. Il y a deux ans, j’ai animé mon premier atelier d’écriture dans un lycée polyvalent – c’est-à-dire : la moitié des élèves y préparent un bac général, les autres un bac professionnel. Les premiers étaient majoritairement blancs et vivaient à proximité du lycée, dans des quartiers pavillonnaires sans histoires. Les élèves du lycée pro étaient majoritairement noires (je mets le mot au féminin pluriel, trahissant la règle du « masculin qui l’emporte », car c’étaient presque toutes des filles, à l’exception d’un seul). Elles venaient de plus loin, par le bus. Elles se levaient plus tôt.

Quand j’étais enfant, je n’avais pas conscience du décalage entre ces effarantes maisons du Vésinet et l’appartement du Pecq où je vivais. Je n’ai jamais estimé que nous étions pauvres, car je ne manquais de rien ; pourtant, je possédais mille fois moins que mon meilleur copain de l’école primaire. Je ne percevais pas cette différence comme une violence, car ce garçon n’était pas snob : ses parents aimaient bien ma mère et, quand il venait chez moi, il était content de jouer dans ma chambre. Moi, je préférais aller chez lui, car nous pouvions certes jouer dans sa chambre, mais aussi dans la chambre d’amis, ou dans celle de son grand-frère parti étudier aux États-Unis. Parfois, on descendait à la piscine, au sous-sol de la maison, mais on n’avait pas le droit d’y aller par l’ascenseur sans être accompagnés d’une adulte. L’adulte, c’était la dame qui vivait dans la dépendance, à l’entrée du parc, et qui s’occupait du goûter : quand c’était prêt, elle téléphonait dans la chambre de mon ami pour nous prévenir, car nous n’aurions pas entendu sa voix si elle s’était contentée de nous appeler à travers les étages de ce château. J’étais émerveillé par ce décor. Nous nous y ébattions comme dans un parc d’attraction, avec joie et naïveté. Je n’étais pas écrasé, ni humilié par cette richesse. J’étais un gosse, et lui aussi. On jouait.

On s’est perdus de vue après le collège. Il est parti dans un lycée très chic ; moi, au lycée du quartier qui en valait un autre : dans cette banlieue, je suis sûr que tout était égal. Ce dimanche, à la fin de notre promenade, J.-E. et moi sommes passés devant mon lycée. Le panneau dit : « Prudence, mille élèves ». Car c’était un endroit dangereux : chaque matin pendant trois ans, il fallait que je quitte la chambre où je m’ennuyais doucement pour retrouver cette faune. Mille élèves qui n’étaient ni plus bêtes, ni plus méchants que d’autres. Mais mille personnes tout de même – mille autres. Je parle de ça dans mon journal d’ado, inutile que je me répète ici.

« C’est un autre monde », disons-nous devant ces villas insensées du Vésinet, aujourd’hui que j’ai trente-deux ans. Pourtant, j’ai fréquenté la même école primaire que les enfants de ces maisons. Et je n’ai aucune idée de la vie qu’ils mènent à présent. « C’est un autre monde », me dirai-je sans doute en travaillant avec les élèves du lycée Charles-de-Gaulle. Ils vivent à Paris, dans les mêmes quartiers que moi. Nous parcourons les mêmes rues. Mais celui qui dit « J’habite au 140 », parce qu’il suppose que tout le monde connaît « le 140 », il ne connaît peut-être pas les lieux que je fréquente, moi. J’ignorais que la cité du 140 rue de Ménilmontant avait une réputation. J’ai dîné plusieurs fois chez un ami qui habite à cinquante mètres de là. J’ai emmené des gens dans la villa des Soupirs, pour leur montrer la promenade pittoresque qui aboutit juste derrière cette cité. C’est le même quartier, mais c’est différent. On ne peut pas me reprocher de ne pas connaître la vie des autres : nous sommes différents, je n’y peux rien. Il y a des choses dans la vie d’une jeune Parisienne noire que, moi, je ne vivrai jamais. Je pourrais choisir de ne pas m’intéresser à la vie de cette adolescente (être adulte : faire des choix), mais je choisis plutôt d’ouvrir les yeux. J’en ai envie. Je suis peut-être naïf, mais je suis sincère. Je serai maladroit, c’est inévitable. Hier, en classe, les élèves m’ont demandé combien je gagnais, en tant qu’écrivain. C’est fatal : la question est toujours posée dès la première séance, et j’adore répondre à toutes les questions. « Vous faites au moins un Smic, j’espère ? » J’ai répondu que non. Alors : mines effarées de ces ados. Et moi de renchérir : « Je fais un métier qui ne rapporte pas beaucoup, je trouve que c’est injuste, mais je trouve aussi que j’ai de la chance : des tas d’autres gens ont du mal à gagner leur vie, mais ils ne prennent pas autant de plaisir que moi à travailler. Parfois, ils sont même obligés de se mettre en danger, dans des boulots durs. Moi, j’ai choisi mon métier. » Car j’avais suffisamment d’armes pour me débrouiller dans ce monde. J’ai passé des concours et je me suis trouvé un boulot, pas passionnant, mais pas crevant, tranquillement rémunérateur. Et j’ai choisi de quitter ce petit confort pour faire ce que je fais aujourd’hui. C’est cela mon luxe : je peux choisir.

Comment ça marche, un groupe ?

Pourquoi, quand on regroupe des gens qui ne se connaissent pas, parfois il se passe quelque chose, et parfois il se passe autre chose ?

H. m’avait prévenu : « Les groupes vont défiler, je vais leur faire visiter le CDI à la chaîne et au pas de course. Tu n’auras pas le temps de les rencontrer vraiment. » Elle allait faire le même topo six fois de suite. Moi j’allais juste faire un petit coucou, très bref, pour dire que j’existe. Les pauvres ! c’est leur premier jour : il ne faut pas les assommer avec les détails de ma résidence. J’allais surtout observer.

En vrai, elle n’a pas répété six fois la même chose. Avec les premiers groupes, elle a essayé un jeu, pour qu’ils se repèrent dans le CDI. Moi, j’ai joué mon rôle : je me suis mis dans un coin, comme la plante verte. J’ai observé. Les gars et les filles se dispersent dans les rayons : ils ont l’air de se sentir extraterrestres dans cet espace dédié aux livres. Quand H. dit : « Prends un livre dans ce rayon, dis-nous ce que c’est », une petite main s’approche, mais n’ose pas saisir l’objet. Cette timidité, ce n’est pas la crainte du virus qui attend sur la couverture, non, parce que tout le monde s’est bien frictionné avec le fameux gel. C’est de la timidité, vraiment. Une sorte d’inquiétude. Ils viennent d’arriver, ils ne connaissent personne, ils ne savent pas s’il faut se faire remarquer ou pas. Le fait d’aller au CDI, ils ne savent pas encore si c’est cool ou si ça craint — pardon, je parle avec le vocabulaire de ma génération, mais ils m’apprendront leurs mots ; on a du temps devant nous.

Avec le troisième groupe, H. essaie autre chose. Elle leur dit : « Levez-vous, baladez-vous librement. » C’est là que la magie opère : au bout d’une minute, chacun a choisi un truc et commence à le feuilleter. Sans hésitation. Quand H. demande : « Vous avez des questions ? », personne ne répond. C’est à peine s’ils lèvent le nez de leur magazine, de leur manga, de leur album, de leur roman. Une fille emprunte trois bouquins. Moi, je fais toujours comme la plante verte : j’observe. Un peu fasciné, j’avoue. Ces élèves-qui-lisent, devinez quoi ? ils font partie de la classe avec laquelle je travaillerai le plus. « C’est cool », me dis-je.

Comment ça marche, un groupe ? Je demande comment les classes ont été constituées. « On fait en sorte d’avoir un équilibre entre les garçons et les filles, et c’est tout. » Tout le reste est laissé au hasard, on ne les regroupe pas par « profils ». Ah bon. Mais alors, quel phénomène surnaturel fait que, dans un groupe donné, on regarde les livres comme des bêtes curieuses et, dans un autre, on les choisit avec gourmandise ? Selon quelle loi, tacitement établie entre les membres d’un échantillon d’élèves, sait-on qu’il faut se comporter comme ci, ou comme ça ? Avec les suivants, H. retente l’expérience. Elle leur dit : « Promenez-vous dans le CDI » ; personne ne veut quitter sa chaise. Moi, j’observe.

Ils sont déjà fatigués, car c’est l’après-midi, c’est le jour de la rentrée. Rien d’étonnant s’ils restent silencieux. Pourtant, quelqu’un me demande : « Mais alors, vous avez écrit des livres ? » Oh, de la curiosité ! Je réponds : « Oui. » Mais je leur expliquerai, la prochaine fois, que je n’écris pas que ça. Que mon écriture, ce n’est pas seulement le projet de faire des livres : c’est une façon de vivre au quotidien, c’est un regard posé sur les choses. J’écris sur le web, j’écris dans ma tête. Cette seule question qui m’a été posée dans l’après-midi, devinez quoi ? Elle vient d’une élève de ma classe. « C’est cool », ai-je pensé à nouveau. Avec cette classe, je ne sais pas si on fera un livre. Mais on se parlera, on nommera les choses, on exprimera ce qu’on a dans nos têtes. Et on le partagera par la voix, sur le web, partout où ce sera possible. Ce sera de l’écriture. Je voudrais faire ça avec ce groupe. Et ça peut marcher.

Je vais donc ouvrir cette porte, tout simplement

Il y a un bruit dans ma chambre. Il ne me perturbe pas, il m’intrigue. Un tapotement. Je comprends qu’il s’agit d’une souris lorsque, brusquement, la lumière s’éteint : le fil de la lampe a été rongé. Je me débrouille pour trouver un autre moyen de m’éclairer, puisque je parviens à identifier l’intruse. C’est une souris minuscule, un souriceau tout juste né, tout rose. Il longe la plinthe (je vois le trou d’où il est sorti). Quand je le prends dans ma main, il est beaucoup plus gros : il emplit entièrement ma paume. Mais il est toujours rose, translucide. Je l’emmène à l’autre bout de l’appartement pour le montrer à quelqu’un ; probablement à ma mère, car c’est là que sa chambre était située. Revenant dans ma propre chambre, j’observe le chat, en train de choper une souris avec beaucoup d’habileté. Je vois aussi une colonie de souris : deux adultes suivis d’une grappe de souriceaux roses. Le trou dans le mur est drôlement grand, à présent. Je peux regarder dedans, grâce à la lampe de mon téléphone. C’est une grande pièce carrelée de blanc. En fait, la plinthe dans laquelle est découpé le trou des souris est surmontée d’une porte, et c’est seulement maintenant que je m’en aperçois. J’ouvre la porte. Je comprends que ma chambre communique avec cette pièce, meublée comme le sont les « salles de pause » dans les administrations ou les entreprises, avec un coin cuisine. « Ah, c’est ici qu’ils prennent leurs repas », dis-je, mais je ne sais pas qui sont ces « ils ». Un groupe auquel je ne me sens pas appartenir, manifestement. Ensuite, il sera question d’explorer la maison pour comprendre comment les pièces sont agencées, mais je ne m’en souviens pas. Je sais seulement que je reviendrai dans ma chambre. Le sol sera alors couvert de sable et, à la place des souris, ce sera un petit poisson qui se promènera par terre. Je lui verserai un filet d’eau dessus, tout doucement, et il tournera sur lui-même en me regardant avec son œil rond.

Plus tard, je me retrouve devant le cimetière. C’est censé être le Père-Lachaise (son nom est prononcé dans le rêve), mais la configuration des lieux est différente. Je suis adolescent ou, du moins, suffisamment jeune pour penser : « les adultes », en parlant des personnes qui encadrent cette sortie. Une sortie scolaire, en somme. J’observe, depuis l’entrée du cimetière, les autres s’affairer dans les allées. Ils sont nombreux, ils grouillent. On nous a fait venir ici pour dessiner, je suppose. Je ne veux pas y aller. Je me sens étranger à ce groupe. Je finis quand même par me décider : je pose mon sac à dos dans l’allée et je rejoins les autres. Cependant j’arrive trop tard : ils ont commencé à remballer. Je me débats avec une grande poubelle en plastique, j’ai du mal à la faire rouler dans les allées, je perds du temps. Les jeunes gens sont partis et les adultes ont emporté leur travail, comme on ramasse des copies : des dessins, des liasses énormes de papiers. Et mon sac à dos ? Disparu ! C’est là-dedans que j’ai mes affaires de classe, et puis mes clés pour rentrer chez moi. Je descends au parking souterrain pour interroger les adultes : ils essaient de faire entrer les cartons des élèves, débordant de papiers, dans une voiture minuscule type deux-chevaux. Mon sac à dos ? Ils ne savent pas où il est. Je remonte précipitamment. Il n’y a plus personne au cimetière à cette heure… J’aperçois une femme dans un ascenseur, je coince la porte avec mon pied avant qu’elle ne se ferme. La femme n’est pas contente. Elle aussi, elle est encombrée de dossiers, de papiers. Je lui dis : « J’étais dans le groupe de lycéens tout à l’heure », en hésitant sur le choix de mes mots. Je suis troublé de m’identifier à ce groupe, mais il n’y a pas d’autre façon plus exacte de décrire la situation. « Lycéen », dis-je ! Comme c’est étrange. Je dis que mon sac à dos a peut-être été trouvé dans une allée, puis rangé dans le bureau de la conservation… Elle me dit qu’elle ne sait pas. La porte se ferme, l’ascenseur s’en va. Je me retrouve seul dans ce couloir. À ma gauche, c’est la porte de la conservation. Je réalise à ce moment-là que je n’ai pas encore essayé de l’ouvrir. J’ai supposé qu’elle était fermée à clé… mais peut-être ne l’est-elle pas ? Voilà : je vais donc ouvrir cette porte, tout simplement, et vérifier par moi-même.

Puisque je suis aimable, qu’ils m’aiment donc

J’ai pris un café. Lui, un Perrier. Ça fait deux heures que nous sommes là : le fond de ma tasse est archi-sec ; sa petite bouteille est à moitié vide et son verre à moitié plein. Je demande : « Tu n’avais pas soif ? » Il répond : « Je n’aime pas l’eau gazeuse. » À cause de la tête que je fais, il ajoute : « C’était ça ou un thé, et avec cette chaleur, tu penses. » Je ne sais pas si c’est absurde ou logique. C’est un raisonnement.

Après, c’est moi qui raisonne. Il est question de voir des gens, et d’à quoi bon. Passer deux heures avec quelqu’un : pour quoi faire ? « Je ne suis pas de bonne compagnie », dit-il. « Pas un bon ami. » Ça m’intrigue quand il dit ça, parce que moi j’aime bien être avec lui. Est-ce que c’est cela, « manquer de confiance en soi » ? C’est à ce moment que je raisonne : « Peut-être qu’il faut faire confiance aux autres. » Je me rappelle mes journaux d’ado et ce sentiment que je connaissais par cœur : « Je ne vois pas pourquoi on aurait envie d’être avec moi. » Et puis, deux ou trois personnes qui persévéraient tout de même, qui m’invitaient. Et moi qui finissais par céder, décidant de leur faire confiance : « S’ils pensent que je vaux le coup, ils ont peut-être raison. » Je pensais : « Je ne peux rien leur apporter, alors ils n’ont pas d’intérêt à me flatter. Par ailleurs, j’ai de l’estime pour ces gens. Ils ont l’air sensés, sains d’esprit ; s’ils me sollicitent, ce n’est donc pas dans la perspective de s’ennuyer avec moi. Ils considèrent que je suis digne d’être fréquenté. À quoi bon les contredire ? Puisque je suis aimable, qu’ils m’aiment donc. »

La veille, j’étais avec L. dans un autre bistrot. J’ai pris un café, lui une menthe à l’eau. Avec L., c’est facile. Quand j’ai envie de le voir, je le dis. Quand il en a envie, il le dit. Parfois, on n’a pas envie. Ou bien, on ne peut pas. C’est comme ça.

Un peu plus tôt : je marchais avec S. sur la Petite Ceinture. Il m’avait rejoint à la buvette du jardin de Reuilly. J’avais pris un café. Lui, rien du tout. Peut-être parce qu’il n’aime pas l’eau gazeuse, lui non plus ? Et le thé, avec cette chaleur, tu penses. On a été évacués avec l’orage. La pluie nous a rafraîchis. Il m’a dit qu’il se laissait volontiers porter par le désir des autres : on vient vers lui et il se dit : « Pourquoi pas, essayons. » Il leur laisse une chance, il prend un café avec eux. Il leur fait confiance : s’ils pensent qu’il s’entendra bien avec eux, ils doivent avoir raison. De sa part, il y a de la curiosité. Je demande : « Et du désir ? » Il pourrait sûrement prendre un café avec quelqu’un d’autre, s’il refusait ces invitations ; une personne qu’il désire et qui le désire, mais qui reste discrète. Il reste discret aussi. Je demande : « Pourquoi ne dis-tu pas prenons un café à l’ami que tu espères, plutôt que d’attendre qu’un autre (même pas ami) prenne toute la place disponible ? » C’est moi qui avais proposé le rendez-vous au jardin de Reuilly. Puis c’est lui qui a dit, sous la pluie : « Marchons encore. » Est-ce que c’est ça, « avoir confiance en soi ? »

Quand j’avais dix-sept ans, j’étais obnubilé par un seul garçon : j’étais amoureux de B. qui n’était pas amoureux de moi, mais je voulais qu’il connaisse chaque nuance de mes sentiments. J’étais incapable de voir le monde alentour : existait-il quelqu’un d’autre sur cette planète, qui me désirait comme je le désirais lui ? Je ne le saurai jamais. Un jour, plus tard, j’ai revu A. par hasard : un camarade de ma classe que j’estimais beaucoup sans le connaître. Il m’a confié son secret : cette année-là, il avait voulu être mon ami, mais il n’avait pas osé me le dire. J’étais bouleversé. Je comprenais, effaré, qu’il est possible d’avoir envie et de n’en rien laisser savoir. C’était une véritable découverte, pour moi qui m’étais mis à nu devant le garçon que j’aimais. Je ne soupçonnais pas que d’autres personnes, au contraire, gardent leurs sentiments cachés. Suis-je passé à côté d’autres amitiés ? Je ne le saurai pas.

J’ai raconté cette histoire à G. en lui expliquant : « Aujourd’hui, quand j’ai envie de voir quelqu’un, je le dis. »

Parce que je ne sais pas faire autrement

J’avais cru que je me contenterais de feuilleter ces carnets, j’étais curieux de les rouvrir, et c’est tout. Mais les semaines passent et je suis toujours plongé dedans. Ça me fascine : ce que j’écrivais à seize, à dix-sept ans. Je reprends au clavier ce journal manuscrit, presque sans le corriger : je retire les parasites, je remets d’aplomb les phrases bancales (c’était écrit vite, sans rature). En même temps que ces carnets, j’ai ouvert la boîte de Pandore, ou la caverne d’Ali Baba ; je ne sais pas quelle métaphore et la bonne. Plutôt : je me suis laissé aspirer par le jeu, comme dans Jumanji, et je ne sais pas quand j’en sortirai.

J’étais persuadé de vivre des années importantes. Il fallait que je consigne tout : ce que je ne comprenais pas immédiatement, je l’écrivais pour le comprendre plus tard. C’était compulsif. Au bout de quelques mois, j’ai réussi à formuler explicitement mon homosexualité : cette prise de conscience est devenue le sujet de mon journal. J’avais enfin quelque chose à raconter. C’est à ce moment-là que beaucoup de mes idées se sont cristallisées : je les ai ressassées dix fois, cent fois, jusqu’à ce qu’elles trouvent une forme à peu près stable, qui reste plutôt valable aujourd’hui. Je ne suis jamais surpris quand je me relis. Je me souviens de tout.

C’est pendant ces deux années que j’ai compris la place capitale de l’écriture dans ma vie. Quand je dis « l’écriture », je parle du journal lui-même (que je ne faisais lire à personne), et des projets de BD dans lesquels je mettais de grandes ambitions (que je voulais faire lire au monde entier). C’est à ce moment-là que je me débarrasse de cette idée naïve selon laquelle j’écrivais et dessinais pour me faire plaisir. Je comprends que je fais ça parce que je ne sais pas faire autrement. Certains jours, je tiens le compte des planches dessinées : « Vous voyez, je ne suis pas en train de m’amuser : j’abats du boulot. » D’autres jours, je ne fais rien, je déprime, alors je me force à écrire dans le journal, sans plaisir, pour donner un peu de consistance à une journée trop vide : « Quand je ne fais rien, je fais au moins ça » (air connu). Je comprends que ma vie vaut le coup d’être vécue si (et seulement si) j’écris et je dessine. Si je ne fais pas ça, les moments vécus sombrent aussitôt dans cet état pénible, oscillant entre le vain et l’insupportable.

Dans ce journal, j’explique ma difficulté à construire une fiction. Mes BD sont marrantes quand elles sont brèves, mais je n’arrive pas à faire tenir le récit au-delà de quelques pages. Pour m’aider, j’utilise la contrainte : une structure forte, imposée. Et je décide de puiser dans mes émotions propres. Voire : dans mes souvenirs et dans mon quotidien. Ma morne vie de lycéen serait bonne à jeter aux orties, et moi avec, si je n’avais pas l’écriture pour la sauver. Cette pénible adolescence, j’ai bien voulu passer à travers, à la condition de la documenter par ce journal et de la transformer en objet d’étude, en matériau littéraire. Sinon, à quoi bon ces tourments ? Je ne souffre pas par plaisir. Mais j’ai éprouvé des sentiments (banals et douloureux) qui m’ont paru dignes d’être transformés en quelque chose d’autre. Ils étaient nouveaux ; ils m’ont passionné ; j’en ai dessiné des histoires que j’ai fait lire à mes amis et à ma famille ; j’ai tenu ce journal. J’ai commencé à le publier dans cette rubrique « Carnets » sur le blog, et je vais continuer. Ce n’est certes pas excitant tous les jours, et personne ne le lira en entier, mais je terminerai mon petit boulot d’archiviste.

Aux vacances du printemps 2005, quelques semaines avant le bac, je passe deux semaines à écrire et à dessiner frénétiquement. Une BD de fiction, une BD autobiographique, des idées de roman. Et j’écris dans mon journal : « Je n’ai pas travaillé du tout pendant les vacances », car le « travail » dont il est alors question, ce sont mes révisions pour le bac. Les autres jours, tenant le compte des pages écrites ou dessinées, je dis : « J’ai bien travaillé. » Voilà : c’est à dix-sept ans que j’ai compris que mon vrai travail, c’était ça. Le reste, c’est du travail aussi, et je sais le faire, je veux bien le faire s’il le faut, mais ce n’est pas vraiment moi.

Je viens de demander une troisième année de disponibilité à la Ville de Paris. Ça veut dire que je renonce à retrouver un poste dans mon administration à la rentrée prochaine. Et après ça, de toute façon, il faudra que je démissionne : je n’ai pas le droit de m’absenter plus de trois ans. Le truc ironique dans cette affaire, c’est que je dois demander une disponibilité « pour convenance personnelle », parce qu’ils ne considèrent pas mon activité comme un travail. Tant pis si j’y consacre mon temps et mon énergie, tant pis si des gens me connaissent pour ce que je fais, et si j’arrive à gagner ma vie avec les ateliers d’écriture et les résidences : pour la grande machine administrative, j’ai pris trois années sabbatiques pour buller. Ce qui est vraiment drôle là-dedans, c’est que je coche cette case sans état d’âme. Je m’en fous.

Parce que le petit mec qui avait cette gueule-là, sur sa carte de lycéen, il savait que c’était du travail, cette chose impérieuse qui occupait ses soirées, ses weekends, ses vacances. Il savait surtout qu’il était habité par ce désir-là, et qu’il ne pouvait pas faire autrement que de lui consacrer tout son temps, toute son énergie. Et quand son corps était occupé à autre chose (à rédiger un devoir de maths, à courir bêtement autour d’un stade, à entretenir une conversation insipide à la cantine), il écrivait dans sa tête, il prenait des notes pour plus tard, il composait une histoire, il se raccrochait à ça pour tenir le coup.