Je m’envole aussi

On aurait dû se retrouver au Marché de la poésie. Mais – vous savez quoi. Quelle tristesse. Avec Publie.net, il y a cette tradition des lectures au jardin : des auteurs et autrices de la maison se retrouvent au Luxembourg, l’après-midi, pour lire leurs textes ou ceux des autres. Pour le public (dont je faisais partie, l’an dernier), c’est vachement bien. J’aurais aimé vous lire un truc, ce weekend, et écouter mes camarades.

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Alors son interprétation est moins sensuelle

« Tu as vu ? La femme, en haut à droite. » Juline a l’œil pour ces détails. Ce n’est pas un détail, d’ailleurs : c’est une personne. Mais je suis trop assommé par le contenu du discours. Je dis : « Puisque les bars sont déjà fermés, puisque les événements sont interdits, les seules choses qu’on peut encore faire le soir sont sans danger : se promener dans des rues désertes, ou voir un film à la dernière séance, dans une salle quasi vide… » Et voilà qu’il annonce, dans son spectacle télévisé, qu’il nous interdit ça aussi. Son rôle est tellement aberrant que j’oublie d’observer les autres personnages de la scène : la femme, dans le cadre en haut à droite, qui interprète la parole officielle en langue des signes. Juline me dit : « C’est l’une des deux femmes qui était à la bibliothèque Saint-Éloi. »

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Celles et ceux qui me font plaisir

Celui qui l’a eu en cadeau par son amoureux. Celles et ceux qui l’ont emprunté à leur mari, à leur mère ou à leur copine. Ceux qui l’ont reçu en service de presse, puis qui ont écrit un article dans leur journal ou enregistré une critique. Puis qui l’ont gardé. Celle qui a écrit un article dessus, mais ne l’a pas gardé : qui l’a refilé à un collègue qui l’a lu à son tour. Ceux qui l’ont reçu de la même façon, mais ne l’ont pas lu, puis qui l’ont vendu. Celui ou celle qui a acheté d’occasion chez Gibert l’exemplaire du précédent. Celles et ceux qui l’ont emprunté à la bibliothèque de Luçon, de Savigny-sur-Orge, du quartier Saint-Éloi ou d’ailleurs. Celles et ceux à qui je l’ai offert moi-même.

Celles et ceux qui l’ont lu parce qu’ils sont abonnés au catalogue Publie.net.

Et puis les autres : celles et ceux qui ont acheté L’épaisseur du trait pour le lire soi-même, et qui l’ont lu. Aux Mots à la bouche, au Square, chez Parenthèse. En ligne. À l’Autre Livre, au Marché de la poésie. Ailleurs. Les gens qui peuplent cette dernière et vaste catégorie sont les plus faciles à dénombrer, parce que les ventes sont comptées : deux cents en 2019. J’ai reçu mon relevé de droits ce weekend et j’ai juste envie de dire : merci.

Quelqu’un s’approche

La dernière fois que mon corps est entré en contact avec un autre corps, c’était le 12 mars. Peu avant 19 heures, j’ai serré la main de deux personnes différentes, puis j’ai fait la bise à É., à qui j’ai fait la bise à nouveau aux alentours de 23 heures.

Il y a des gens qui vivent seuls, qui jamais ne se blottissent contre un corps comme je le fais, moi, quand je ne vis pas seul à Montauban. Des gens qui dorment seuls, mais qui sortent tout de même de chez eux : qui embrassent leur mère, leur voisine ou leurs neveux, qui serrent la main des collègues à la pause café. Et je pense aux autres, aux personnes qui ne font rien de cela, parce qu’elles n’ont pas de collègues, pas de mère, pas de voisine ni de neveux – et qui vont parfois chez le coiffeur, pour sentir des mains sur la peau de leur crâne. Pour que des mains qui appartiennent à un autre corps leur rappellent qu’elles ont un corps, elles aussi. Je pense à ma mère qui était si pudique et qui pourtant, quand nous marchions ensemble, aimait bien prendre mon bras. Je me souviens avec minutie des sensations éprouvées la première fois que ma peau a touché celle de J.-E., en-dehors des contacts définis par les règles du rapport amical : ce frôlement qui voulait paraître involontaire, et qui s’est attardé.

La dernière fois que ma peau a touché la peau de quelqu’un d’autre, c’était le 12 mars. La dernière fois que mon corps s’est approché à moins d’un mètre d’un autre corps, c’était le 17 mars : il me semble que, pendant la matinée de ce jour-là, le rayon s’est réduit à cinquante centimètres, l’espace de quelques secondes.

Imaginons : ce serait la nuit, et on ne serait pas seul. On ne verrait rien, on n’entendrait rien. On percevrait seulement la proximité d’un corps : « Quelqu’un s’approche. » On sentirait sa chaleur, puis son contact. Ce serait beau.

Extrait de L’épaisseur du trait, paru aux éditions Publie.net

Ce carrefour où une rencontre doit avoir lieu

Deux garçons se sont croisés sans se voir. Mais, moi, je les ai vus. Ça s’est passé au carrefour de la rue de Picpus et de la rue Dorian. Le garçon pâle, avec sa chemise bleue trop large sur son corps fluet, s’apprête à traverser la rue Dorian. Il regarde à droite et à gauche, comme on le lui a appris.

Le second garçon est un peu plus costaud. Il a les bras nus, parce qu’il fait beau. Il est exactement en face de l’autre : il va de la rue Dorian vers la place de la Nation. Lui aussi, il stationne deux secondes avant de traverser.

Je voudrais qu’ils se croisent, qu’ils se regardent, qu’ils se parlent. J’ai envie de croire que le garçon en bleu se rend, lui aussi, à la Nation, en faisant un détour par l’arrière du lycée Arago. Je remonte la rue de Picpus dans l’espoir de remonter le temps : je voudrais savoir précisément d’où il vient, pour mieux anticiper la direction qu’il prendra. Mais, dans la section de la rue de Picpus qui précède celle-ci, il n’existe pas. Parce que ce trajet-là n’a pas été enregistré par la Google Car le même jour et que, cet autre jour, il n’était pas là. Alors, j’essaie autre chose : je déplace la petite punaise sur la carte, je la pose sur l’avenue Dorian – l’avenue, pas la rue. Car les deux existent, qui se suivent comme si elles n’étaient qu’une seule, mais elles sont bien différentes. La rue et l’avenue Dorian sont même numérotées en sens inverse l’une de l’autre, et ce phénomène a toujours été un mystère pour moi, car la numérotation des voies obéit à une loi très stricte à laquelle on ne déroge jamais : les numéros des rues parallèles à la Seine croissent de l’amont vers l’aval ; pour les perpendiculaires, on démarre du côté de la Seine. Or, la rue et l’avenue Dorian sont orientées pareil : quelle fantaisie s’exprime donc ici ? Le numéro 2 de l’une fait face au numéro 2 de l’autre. L’un de ces deux numéros 2 est l’adresse de cet immeuble cossu surmonté d’une tourelle à créneaux : un château fort Art Nouveau, dessiné par cet architecte à qui on doit cet immeuble de l’avenue du Bel-Air où vit mon Eugène, dans L’épaisseur du trait.

Je m’installe donc dans l’avenue Dorian et j’observe le carrefour où, je l’espère, la rencontre va avoir lieu. Mais je ne vois ni le garçon bleu, ni le garçon gris. Et le ciel a changé de couleur, car cette avenue a été visitée par la Google Car un autre jour encore. Le jour qui m’intéresse est un jour radieux : le soleil est quasiment au zénith et, lorsqu’il tombe sur les têtes des deux garçons, il fait briller des reflets roux dans des cheveux qui, d’habitude, ne sont pas roux. Ils ne doivent ce point commun qu’à cette lumière unique ; c’est cet instant, crucial, qui les unit.

Je me déplace à nouveau, pour mieux voir l’immeuble dessiné par Jean Falp, dont le sixième étage est orné d’une fortification de fantaisie. Voilà : je retrouve les deux garçons. Ils viennent de s’engager sur le passage piéton… Ils vont se croiser. Ils risquent de se croiser. Ils pourraient se croiser. Ils ne se croisent pas. Le costaud au t-shirt a déjà quitté la rue Dorian quand le fluet à la chemise est encore au milieu de la chaussée. Et il tourne la tête. L’autre aussi.

Il y a une histoire dans ma tête qui se passe dans cet immeuble d’angle, avec sa tourelle crénelée. J’imagine un grand appartement d’angle, très lumineux : les arabesques des ferronneries projetées par le soleil sur les murs blancs. À Montauban aussi, il fait très beau. Ce matin, j’ai eu envie de lire cet extrait de L’épaisseur du trait : Alexandre habite tout près de la rue de Picpus. Il a traversé mille fois ce carrefour, j’en suis sûr.

Je n’ai rien vu

Ça ne s’est pas passé comme dans mon rêve. J’ai lu des passages de L’épaisseur du trait et J. et M., les interprètes, ont interprété. Je voulais que ce soit intéressant pour tout le monde, cette lecture, et surtout pour moi : alors je nous avais donné des petits défis. J’étais curieux de savoir comment serait interprété par le corps ces extraits de mon livre où il est question, très précisément, d’être un corps dans un espace. Le début, quand je décris le plan du quartier en deux dimensions : il paraît que ça n’a pas été facile de le traduire dans une langue qui, par définition, s’exprime en trois dimensions. Ensuite, cette rencontre silencieuse avec Ulisse, dans le noir : ces frôlements, ces tâtonnements, ces caresses, ce dialogue de deux corps : comment ça se dit, dans cette langue silencieuse, cette langue du corps ?

A.-L., de la bibliothèque Saint-Éloi, est bilingue : elle a apprécié l’interprétation en connaisseuse, et elle m’a dit que c’était très juste. Les amis, eux, n’ont rien compris, mais ils m’ont dit que c’était beau à voir et, même, fascinant. Ensuite, O. m’a dit : « une performance poétique ». Et moi, eh bien, je n’ai rien vu : je lisais.

photo Guillaume Vissac

T. m’a posé une question et, en lui répondant, j’ai « joliment botté en touche » (me dit-il). Il m’a demandé pourquoi Alexandre rentrait chez lui après son voyage, si cette fin était une évidence pour moi, ou si j’avais envisagé qu’Alexandre reste dans son « ailleurs ». Il ne sait pas, T., combien sa question est pertinente, parce que je me la pose maintenant, pour Les présents. Dans mes premières versions, j’avais cette envie de boucler la boucle : Théo rentre chez lui, et le lecteur reconnaît les lieux et les sensations liées à ce lieu. Mais, n’est-ce pas un peu facile ? Je veux dire : c’est la fin qui s’impose toute seule, celle que j’écris sans me poser de question. Et Guillaume me demande si, après son voyage (car il y a aussi un voyage initiatique dans Les présents), Théo ne pourrait pas prendre une autre décision que ce simple retour à la case départ. Il pose seulement la question, Guillaume, et il me laisse réfléchir là-dessus. Et si Théo faisait le choix de l’imaginaire ? Un autre choix que celui d’Alexandre dans L’épaisseur du trait – et là, c’est moi qui formule l’alternative ainsi.

Voilà ce que j’aime, quand je rencontre des amis, des lecteurs, quand on parle avec sincérité des choses qu’on a lues et écrites : ça m’ouvre des perspectives. Ce n’est pas un bête exercice promotionnel (ouf !), mais une expérience de création. Mes mots qui prennent de l’épaisseur, qui s’incarnent dans des gestes. Et qui résonnent dans les têtes des autres, et qui me reviennent un peu changés, un peu meilleurs.

Quand il se passera quelque chose

Ça se passait jeudi prochain, c’est-à-dire à cette soirée, à la bibliothèque Saint-Éloi. Il y avait du monde dans la salle : des gens assis sur des chaises. Je ne voyais pas les visages, ce n’était pas cela qui était important. Je m’intéressais plutôt à la femme devant moi, qui interprétait mes paroles en langue des signes (en vrai, jeudi prochain, elle sera à mon côté, et non face à moi). J’ai commencé à lire un extrait de mon livre – elle a fait quelques gestes brefs. J’ai poursuivi ma lecture – elle n’a rien fait en réponse. Bizarre. J’ai lu quand même, inquiet, et j’ai levé souvent les yeux de ma page pour la surveiller – elle est restée les bras ballants. Là, c’est devenu vraiment inquiétant. Alors j’ai cessé de lire, je l’ai regardée dans les yeux. Je me suis dit, intérieurement : « Elle se fout de moi ». Mais, malgré le regard-qui-tue que je lui ai lancé, elle n’a pas moufté. Bon. Je l’ai tirée hors de cette pièce, hors des yeux et des oreilles de l’assistance : il fallait qu’on règle ça en privé.

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Noms de lieux : les gens qu’on aime

Elle n’a pas tenu longtemps, la rue Robespierre, à Paris (il en était question ici). En revanche, nous aurons bientôt un quai Jacques-Chirac. Moi, j’aime mieux Robespierre. Mais c’est comme ça. Hier, de passage à Saint-Denis, je suis passé par le square Robespierre qu’ils ont là-bas, qui n’est pas très joli, qui n’est remarquable en aucune façon, qui n’était pas plus luxuriant qu’un autre – juste parce que son nom me plaisait. Il y a ce buste, dans un coin. Un buste avec un nœud de cravate assez gros pour dissimuler la marque laissée par la guillotine.

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Il va et il vient (en douceur)

Il y a un gars sur le toit d’en face. Plus précisément, il n’est pas sur le premier toit face à moi, mais sur le second, si bien que je l’aperçois seulement de manière alternative : il passe le plus clair de son temps sur la moitié de son toit qui est cachée, à mes yeux, par cet autre toit situé entre lui et moi. Et, de temps en temps, il vient sur l’autre partie, celle que je vois distinctement. Il va et il vient. Je crois qu’il travaille surtout dans le coin qui m’est invisible. Il est sans doute couvreur. Ou bien : paysagiste, en train d’aménager un jardin en terrasse ? Quand il vient dans mon champ de vision, c’est pour prendre un outil, puis il repart. J’imagine ça. Mais je n’en sais pas plus, car je ne vois que la moitié supérieure de son corps : impossible de savoir ce qu’il fabrique, plus bas.

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L’autre et le même

Il m’a donné rendez-vous aux Halles : il n’y a qu’avec lui que je me retrouve dans ce genre d’endroit. J’ai décidé d’être ouvert, d’être positif, de ne pas faire ma tête de con : de surmonter mon jugement (à l’emporte-pièce) à propos de cette Canopée. De la trouver intéressante. Et ça a marché : L. m’a fait visiter la bibliothèque et je l’ai trouvée très agréable, j’avoue – et pas seulement parce qu’il y faisait dix degrés de moins qu’à l’extérieur. J’ai découvert que, depuis cette chose architecturale, on a une vue assez chouette.

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