Celles et ceux qui me font plaisir

Celui qui l’a eu en cadeau par son amoureux. Celles et ceux qui l’ont emprunté à leur mari, à leur mère ou à leur copine. Ceux qui l’ont reçu en service de presse, puis qui ont écrit un article dans leur journal ou enregistré une critique. Puis qui l’ont gardé. Celle qui a écrit un article dessus, mais ne l’a pas gardé : qui l’a refilé à un collègue qui l’a lu à son tour. Ceux qui l’ont reçu de la même façon, mais ne l’ont pas lu, puis qui l’ont vendu. Celui ou celle qui a acheté d’occasion chez Gibert l’exemplaire du précédent. Celles et ceux qui l’ont emprunté à la bibliothèque de Luçon, de Savigny-sur-Orge, du quartier Saint-Éloi ou d’ailleurs. Celles et ceux à qui je l’ai offert moi-même.

Celles et ceux qui l’ont lu parce qu’ils sont abonnés au catalogue Publie.net.

Et puis les autres : celles et ceux qui ont acheté L’épaisseur du trait pour le lire soi-même, et qui l’ont lu. Aux Mots à la bouche, au Square, chez Parenthèse. En ligne. À l’Autre Livre, au Marché de la poésie. Ailleurs. Les gens qui peuplent cette dernière et vaste catégorie sont les plus faciles à dénombrer, parce que les ventes sont comptées : deux cents en 2019. J’ai reçu mon relevé de droits ce weekend et j’ai juste envie de dire : merci.

Quelqu’un s’approche

La dernière fois que mon corps est entré en contact avec un autre corps, c’était le 12 mars. Peu avant 19 heures, j’ai serré la main de deux personnes différentes, puis j’ai fait la bise à É., à qui j’ai fait la bise à nouveau aux alentours de 23 heures.

Il y a des gens qui vivent seuls, qui jamais ne se blottissent contre un corps comme je le fais, moi, quand je ne vis pas seul à Montauban. Des gens qui dorment seuls, mais qui sortent tout de même de chez eux : qui embrassent leur mère, leur voisine ou leurs neveux, qui serrent la main des collègues à la pause café. Et je pense aux autres, aux personnes qui ne font rien de cela, parce qu’elles n’ont pas de collègues, pas de mère, pas de voisine ni de neveux – et qui vont parfois chez le coiffeur, pour sentir des mains sur la peau de leur crâne. Pour que des mains qui appartiennent à un autre corps leur rappellent qu’elles ont un corps, elles aussi. Je pense à ma mère qui était si pudique et qui pourtant, quand nous marchions ensemble, aimait bien prendre mon bras. Je me souviens avec minutie des sensations éprouvées la première fois que ma peau a touché celle de J.-E., en-dehors des contacts définis par les règles du rapport amical : ce frôlement qui voulait paraître involontaire, et qui s’est attardé.

La dernière fois que ma peau a touché la peau de quelqu’un d’autre, c’était le 12 mars. La dernière fois que mon corps s’est approché à moins d’un mètre d’un autre corps, c’était le 17 mars : il me semble que, pendant la matinée de ce jour-là, le rayon s’est réduit à cinquante centimètres, l’espace de quelques secondes.

Imaginons : ce serait la nuit, et on ne serait pas seul. On ne verrait rien, on n’entendrait rien. On percevrait seulement la proximité d’un corps : « Quelqu’un s’approche. » On sentirait sa chaleur, puis son contact. Ce serait beau.

Extrait de L’épaisseur du trait, paru aux éditions Publie.net

Ce carrefour où une rencontre doit avoir lieu

Deux garçons se sont croisés sans se voir. Mais, moi, je les ai vus. Ça s’est passé au carrefour de la rue de Picpus et de la rue Dorian. Le garçon pâle, avec sa chemise bleue trop large sur son corps fluet, s’apprête à traverser la rue Dorian. Il regarde à droite et à gauche, comme on le lui a appris.

Le second garçon est un peu plus costaud. Il a les bras nus, parce qu’il fait beau. Il est exactement en face de l’autre : il va de la rue Dorian vers la place de la Nation. Lui aussi, il stationne deux secondes avant de traverser.

Je voudrais qu’ils se croisent, qu’ils se regardent, qu’ils se parlent. J’ai envie de croire que le garçon en bleu se rend, lui aussi, à la Nation, en faisant un détour par l’arrière du lycée Arago. Je remonte la rue de Picpus dans l’espoir de remonter le temps : je voudrais savoir précisément d’où il vient, pour mieux anticiper la direction qu’il prendra. Mais, dans la section de la rue de Picpus qui précède celle-ci, il n’existe pas. Parce que ce trajet-là n’a pas été enregistré par la Google Car le même jour et que, cet autre jour, il n’était pas là. Alors, j’essaie autre chose : je déplace la petite punaise sur la carte, je la pose sur l’avenue Dorian – l’avenue, pas la rue. Car les deux existent, qui se suivent comme si elles n’étaient qu’une seule, mais elles sont bien différentes. La rue et l’avenue Dorian sont même numérotées en sens inverse l’une de l’autre, et ce phénomène a toujours été un mystère pour moi, car la numérotation des voies obéit à une loi très stricte à laquelle on ne déroge jamais : les numéros des rues parallèles à la Seine croissent de l’amont vers l’aval ; pour les perpendiculaires, on démarre du côté de la Seine. Or, la rue et l’avenue Dorian sont orientées pareil : quelle fantaisie s’exprime donc ici ? Le numéro 2 de l’une fait face au numéro 2 de l’autre. L’un de ces deux numéros 2 est l’adresse de cet immeuble cossu surmonté d’une tourelle à créneaux : un château fort Art Nouveau, dessiné par cet architecte à qui on doit cet immeuble de l’avenue du Bel-Air où vit mon Eugène, dans L’épaisseur du trait.

Je m’installe donc dans l’avenue Dorian et j’observe le carrefour où, je l’espère, la rencontre va avoir lieu. Mais je ne vois ni le garçon bleu, ni le garçon gris. Et le ciel a changé de couleur, car cette avenue a été visitée par la Google Car un autre jour encore. Le jour qui m’intéresse est un jour radieux : le soleil est quasiment au zénith et, lorsqu’il tombe sur les têtes des deux garçons, il fait briller des reflets roux dans des cheveux qui, d’habitude, ne sont pas roux. Ils ne doivent ce point commun qu’à cette lumière unique ; c’est cet instant, crucial, qui les unit.

Je me déplace à nouveau, pour mieux voir l’immeuble dessiné par Jean Falp, dont le sixième étage est orné d’une fortification de fantaisie. Voilà : je retrouve les deux garçons. Ils viennent de s’engager sur le passage piéton… Ils vont se croiser. Ils risquent de se croiser. Ils pourraient se croiser. Ils ne se croisent pas. Le costaud au t-shirt a déjà quitté la rue Dorian quand le fluet à la chemise est encore au milieu de la chaussée. Et il tourne la tête. L’autre aussi.

Il y a une histoire dans ma tête qui se passe dans cet immeuble d’angle, avec sa tourelle crénelée. J’imagine un grand appartement d’angle, très lumineux : les arabesques des ferronneries projetées par le soleil sur les murs blancs. À Montauban aussi, il fait très beau. Ce matin, j’ai eu envie de lire cet extrait de L’épaisseur du trait : Alexandre habite tout près de la rue de Picpus. Il a traversé mille fois ce carrefour, j’en suis sûr.

Je n’ai rien vu

Ça ne s’est pas passé comme dans mon rêve. J’ai lu des passages de L’épaisseur du trait et J. et M., les interprètes, ont interprété. Je voulais que ce soit intéressant pour tout le monde, cette lecture, et surtout pour moi : alors je nous avais donné des petits défis. J’étais curieux de savoir comment serait interprété par le corps ces extraits de mon livre où il est question, très précisément, d’être un corps dans un espace. Le début, quand je décris le plan du quartier en deux dimensions : il paraît que ça n’a pas été facile de le traduire dans une langue qui, par définition, s’exprime en trois dimensions. Ensuite, cette rencontre silencieuse avec Ulisse, dans le noir : ces frôlements, ces tâtonnements, ces caresses, ce dialogue de deux corps : comment ça se dit, dans cette langue silencieuse, cette langue du corps ?

A.-L., de la bibliothèque Saint-Éloi, est bilingue : elle a apprécié l’interprétation en connaisseuse, et elle m’a dit que c’était très juste. Les amis, eux, n’ont rien compris, mais ils m’ont dit que c’était beau à voir et, même, fascinant. Ensuite, O. m’a dit : « une performance poétique ». Et moi, eh bien, je n’ai rien vu : je lisais.

photo Guillaume Vissac

T. m’a posé une question et, en lui répondant, j’ai « joliment botté en touche » (me dit-il). Il m’a demandé pourquoi Alexandre rentrait chez lui après son voyage, si cette fin était une évidence pour moi, ou si j’avais envisagé qu’Alexandre reste dans son « ailleurs ». Il ne sait pas, T., combien sa question est pertinente, parce que je me la pose maintenant, pour Les présents. Dans mes premières versions, j’avais cette envie de boucler la boucle : Théo rentre chez lui, et le lecteur reconnaît les lieux et les sensations liées à ce lieu. Mais, n’est-ce pas un peu facile ? Je veux dire : c’est la fin qui s’impose toute seule, celle que j’écris sans me poser de question. Et Guillaume me demande si, après son voyage (car il y a aussi un voyage initiatique dans Les présents), Théo ne pourrait pas prendre une autre décision que ce simple retour à la case départ. Il pose seulement la question, Guillaume, et il me laisse réfléchir là-dessus. Et si Théo faisait le choix de l’imaginaire ? Un autre choix que celui d’Alexandre dans L’épaisseur du trait – et là, c’est moi qui formule l’alternative ainsi.

Voilà ce que j’aime, quand je rencontre des amis, des lecteurs, quand on parle avec sincérité des choses qu’on a lues et écrites : ça m’ouvre des perspectives. Ce n’est pas un bête exercice promotionnel (ouf !), mais une expérience de création. Mes mots qui prennent de l’épaisseur, qui s’incarnent dans des gestes. Et qui résonnent dans les têtes des autres, et qui me reviennent un peu changés, un peu meilleurs.

Quand il se passera quelque chose

Ça se passait jeudi prochain, c’est-à-dire à cette soirée, à la bibliothèque Saint-Éloi. Il y avait du monde dans la salle : des gens assis sur des chaises. Je ne voyais pas les visages, ce n’était pas cela qui était important. Je m’intéressais plutôt à la femme devant moi, qui interprétait mes paroles en langue des signes (en vrai, jeudi prochain, elle sera à mon côté, et non face à moi). J’ai commencé à lire un extrait de mon livre – elle a fait quelques gestes brefs. J’ai poursuivi ma lecture – elle n’a rien fait en réponse. Bizarre. J’ai lu quand même, inquiet, et j’ai levé souvent les yeux de ma page pour la surveiller – elle est restée les bras ballants. Là, c’est devenu vraiment inquiétant. Alors j’ai cessé de lire, je l’ai regardée dans les yeux. Je me suis dit, intérieurement : « Elle se fout de moi ». Mais, malgré le regard-qui-tue que je lui ai lancé, elle n’a pas moufté. Bon. Je l’ai tirée hors de cette pièce, hors des yeux et des oreilles de l’assistance : il fallait qu’on règle ça en privé.

« Pourquoi tu ne traduis pas ce que je lis ?
— Mais si, je traduis. Au début, tu dis : C’est le square Saint-Éloi. Et j’ai traduit ça. Et puis, après, c’est seulement des descriptions : les arbres, les allées, la baleine. Les gens connaissent déjà. Puisque je leur ai dit que c’était le square Saint-Éloi, ça suffit, ils voient de quoi on parle. Je recommencerai à interpréter quand il se passera quelque chose. »

Elle m’a dit ça comme ça. « C’est abusé », j’ai pensé. J’ai essayé de lui expliquer que, si elle saute les descriptions, il ne reste plus rien de mon bouquin. Et que, si elle attend qu’il se passe quelque chose pour se remettre au boulot, elle peut rentrer chez elle dès maintenant. Je lui ai expliqué, pour la faire courte, le genre de littérature que c’est, dans ce livre. Poétique, si l’on veut, plus que narrative. Et je me suis senti vachement prétentieux, à dire des mots pareils.

Quand on est revenus devant les gens, ils étaient en train de partir. Ils enfilaient leurs gros manteaux. J’ai reconnu les visages : certains sont venus de loin, exprès pour moi. Il y avait même une personne qui est morte récemment, et qui est venue quand même : c’est pour dire. Et la déception, pour moi ! le mot est faible.

Je ne crois pas aux rêves prémonitoires. Au réveil, j’ai eu une pensée émue pour mes amis profs qui, sans doute, dans la nuit de dimanche à lundi, ont rêvé que toutes leurs copies disparaissaient dans un tremblement de terre. Ou bien, qu’ils arrivaient au collège en pyjama.

Je vous invite donc, ce jeudi, à m’écouter (ou à regarder l’interprète) lire des descriptions. Ça va être rasoir à souhait, promis. Il ne se passera rien, comme d’habitude dans ce que j’écris. Mais je serai content de vous voir.

Noms de lieux : les gens qu’on aime

Elle n’a pas tenu longtemps, la rue Robespierre, à Paris (il en était question ici). En revanche, nous aurons bientôt un quai Jacques-Chirac. Moi, j’aime mieux Robespierre. Mais c’est comme ça. Hier, de passage à Saint-Denis, je suis passé par le square Robespierre qu’ils ont là-bas, qui n’est pas très joli, qui n’est remarquable en aucune façon, qui n’était pas plus luxuriant qu’un autre – juste parce que son nom me plaisait. Il y a ce buste, dans un coin. Un buste avec un nœud de cravate assez gros pour dissimuler la marque laissée par la guillotine.

Plus tard, je reçois un message de M., sans rapport avec ma promenade dionysienne. Il me raconte que, dans sa ville, il y a un pont. Il s’est souvent accoudé au parapet de ce pont (dans une attitude que j’imagine volontiers mélancolique), parce que ce pont porte le nom d’un poète qu’il aime. Il a passé du temps, aussi, les jambes ballantes au bord du fleuve, à lire la poésie du grand homme. Et soudain, patatras : il s’est aperçu qu’il avait mal lu le nom du pont, un an plus tôt. Que celui-ci ne s’appelle pas du tout comme le poète. Que sa dénomination rend plutôt hommage à un militaire. Un militaire ! Il m’a fait part de son dépit – de sa déception. Pour lui, c’était comme une trahison. D’abord, j’ai souri. Et puis je lui ai dit combien je comprenais son émotion, parce que c’est exactement le genre de trucs que je fais, moi aussi : aller dans un lieu parce qu’il porte le nom de quelqu’un que j’aime. Par exemple, quand je passe par ce quartier qu’on appelle « la campagne à Paris », je m’arrange pour en redescendre par la rue Georges-Perec.

Hier, si j’étais à Saint-Denis, c’était pour visiter le collège Elsa-Triolet, où je travaillerai bientôt avec une classe de sixième. Eh bien, avant de venir, j’ai lu un roman d’Elsa Triolet. Pour m’imprégner. Alors qu’elle n’a sûrement aucune responsabilité dans ce collège, on est bien d’accord. Elle était même morte bien avant qu’on envisage de le construire. Mais tout de même, le nom ! Alors, j’ai lu Roses à crédit, dont je gardais le vague souvenir que J. avait été obligée de le lire quand elle était au lycée. J’ai lu ce roman sans contrainte, moi, aussitôt que je suis tombé nez-à-nez sur lui dans une boîte à livres. Je l’ai aimé. Je raconte ça à M. hier soir : que j’ai lu le livre d’une femme dont le nom a été donné au lieu où j’avais rendez-vous. Et j’ai pensé que, comme lui avec son pont, j’aurais été bien embêté si je m’étais aperçu, finalement, qu’il s’appelait en réalité collège Marguerite-Duras (parce que j’aime pas trop Marguerite Duras).

Il y a encore (mais c’est une espèce en voie de disparition) certains lieux qui ne rendent hommage à personne – qui portent seulement le nom du lieu-même. Par exemple : la bibliothèque Saint-Éloi est située dans le périmètre du square Saint-Éloi, de la cour Saint-Éloi et de l’église Saint-Éloi. Alors, comme c’est exactement le quartier où j’ai situé L’épaisseur du trait, je suis content de pouvoir parler de mon livre (le 7 novembre prochain) dans un lieu qui porte le nom de la rue où vit Alexandre. Ça a du sens, pour moi. N’allez pas croire pour autant que je serais malheureux d’être invité dans un lieu qui s’appellerait, par exemple, bibliothèque Jacques-Chirac – mais bon, quand même, ce ne serait pas pareil. Je suis sûr que vous voyez ce que je veux dire.