Puisque je suis aimable, qu’ils m’aiment donc

J’ai pris un café. Lui, un Perrier. Ça fait deux heures que nous sommes là : le fond de ma tasse est archi-sec ; sa petite bouteille est à moitié vide et son verre à moitié plein. Je demande : « Tu n’avais pas soif ? » Il répond : « Je n’aime pas l’eau gazeuse. » À cause de la tête que je fais, il ajoute : « C’était ça ou un thé, et avec cette chaleur, tu penses. » Je ne sais pas si c’est absurde ou logique. C’est un raisonnement.

Après, c’est moi qui raisonne. Il est question de voir des gens, et d’à quoi bon. Passer deux heures avec quelqu’un : pour quoi faire ? « Je ne suis pas de bonne compagnie », dit-il. « Pas un bon ami. » Ça m’intrigue quand il dit ça, parce que moi j’aime bien être avec lui. Est-ce que c’est cela, « manquer de confiance en soi » ? C’est à ce moment que je raisonne : « Peut-être qu’il faut faire confiance aux autres. » Je me rappelle mes journaux d’ado et ce sentiment que je connaissais par cœur : « Je ne vois pas pourquoi on aurait envie d’être avec moi. » Et puis, deux ou trois personnes qui persévéraient tout de même, qui m’invitaient. Et moi qui finissais par céder, décidant de leur faire confiance : « S’ils pensent que je vaux le coup, ils ont peut-être raison. » Je pensais : « Je ne peux rien leur apporter, alors ils n’ont pas d’intérêt à me flatter. Par ailleurs, j’ai de l’estime pour ces gens. Ils ont l’air sensés, sains d’esprit ; s’ils me sollicitent, ce n’est donc pas dans la perspective de s’ennuyer avec moi. Ils considèrent que je suis digne d’être fréquenté. À quoi bon les contredire ? Puisque je suis aimable, qu’ils m’aiment donc. »

La veille, j’étais avec L. dans un autre bistrot. J’ai pris un café, lui une menthe à l’eau. Avec L., c’est facile. Quand j’ai envie de le voir, je le dis. Quand il en a envie, il le dit. Parfois, on n’a pas envie. Ou bien, on ne peut pas. C’est comme ça.

Un peu plus tôt : je marchais avec S. sur la Petite Ceinture. Il m’avait rejoint à la buvette du jardin de Reuilly. J’avais pris un café. Lui, rien du tout. Peut-être parce qu’il n’aime pas l’eau gazeuse, lui non plus ? Et le thé, avec cette chaleur, tu penses. On a été évacués avec l’orage. La pluie nous a rafraîchis. Il m’a dit qu’il se laissait volontiers porter par le désir des autres : on vient vers lui et il se dit : « Pourquoi pas, essayons. » Il leur laisse une chance, il prend un café avec eux. Il leur fait confiance : s’ils pensent qu’il s’entendra bien avec eux, ils doivent avoir raison. De sa part, il y a de la curiosité. Je demande : « Et du désir ? » Il pourrait sûrement prendre un café avec quelqu’un d’autre, s’il refusait ces invitations ; une personne qu’il désire et qui le désire, mais qui reste discrète. Il reste discret aussi. Je demande : « Pourquoi ne dis-tu pas prenons un café à l’ami que tu espères, plutôt que d’attendre qu’un autre (même pas ami) prenne toute la place disponible ? » C’est moi qui avais proposé le rendez-vous au jardin de Reuilly. Puis c’est lui qui a dit, sous la pluie : « Marchons encore. » Est-ce que c’est ça, « avoir confiance en soi ? »

Quand j’avais dix-sept ans, j’étais obnubilé par un seul garçon : j’étais amoureux de B. qui n’était pas amoureux de moi, mais je voulais qu’il connaisse chaque nuance de mes sentiments. J’étais incapable de voir le monde alentour : existait-il quelqu’un d’autre sur cette planète, qui me désirait comme je le désirais lui ? Je ne le saurai jamais. Un jour, plus tard, j’ai revu A. par hasard : un camarade de ma classe que j’estimais beaucoup sans le connaître. Il m’a confié son secret : cette année-là, il avait voulu être mon ami, mais il n’avait pas osé me le dire. J’étais bouleversé. Je comprenais, effaré, qu’il est possible d’avoir envie et de n’en rien laisser savoir. C’était une véritable découverte, pour moi qui m’étais mis à nu devant le garçon que j’aimais. Je ne soupçonnais pas que d’autres personnes, au contraire, gardent leurs sentiments cachés. Suis-je passé à côté d’autres amitiés ? Je ne le saurai pas.

J’ai raconté cette histoire à G. en lui expliquant : « Aujourd’hui, quand j’ai envie de voir quelqu’un, je le dis. »

Parce que je ne sais pas faire autrement

J’avais cru que je me contenterais de feuilleter ces carnets, j’étais curieux de les rouvrir, et c’est tout. Mais les semaines passent et je suis toujours plongé dedans. Ça me fascine : ce que j’écrivais à seize, à dix-sept ans. Je reprends au clavier ce journal manuscrit, presque sans le corriger : je retire les parasites, je remets d’aplomb les phrases bancales (c’était écrit vite, sans rature). En même temps que ces carnets, j’ai ouvert la boîte de Pandore, ou la caverne d’Ali Baba ; je ne sais pas quelle métaphore et la bonne. Plutôt : je me suis laissé aspirer par le jeu, comme dans Jumanji, et je ne sais pas quand j’en sortirai.

J’étais persuadé de vivre des années importantes. Il fallait que je consigne tout : ce que je ne comprenais pas immédiatement, je l’écrivais pour le comprendre plus tard. C’était compulsif. Au bout de quelques mois, j’ai réussi à formuler explicitement mon homosexualité : cette prise de conscience est devenue le sujet de mon journal. J’avais enfin quelque chose à raconter. C’est à ce moment-là que beaucoup de mes idées se sont cristallisées : je les ai ressassées dix fois, cent fois, jusqu’à ce qu’elles trouvent une forme à peu près stable, qui reste plutôt valable aujourd’hui. Je ne suis jamais surpris quand je me relis. Je me souviens de tout.

C’est pendant ces deux années que j’ai compris la place capitale de l’écriture dans ma vie. Quand je dis « l’écriture », je parle du journal lui-même (que je ne faisais lire à personne), et des projets de BD dans lesquels je mettais de grandes ambitions (que je voulais faire lire au monde entier). C’est à ce moment-là que je me débarrasse de cette idée naïve selon laquelle j’écrivais et dessinais pour me faire plaisir. Je comprends que je fais ça parce que je ne sais pas faire autrement. Certains jours, je tiens le compte des planches dessinées : « Vous voyez, je ne suis pas en train de m’amuser : j’abats du boulot. » D’autres jours, je ne fais rien, je déprime, alors je me force à écrire dans le journal, sans plaisir, pour donner un peu de consistance à une journée trop vide : « Quand je ne fais rien, je fais au moins ça » (air connu). Je comprends que ma vie vaut le coup d’être vécue si (et seulement si) j’écris et je dessine. Si je ne fais pas ça, les moments vécus sombrent aussitôt dans cet état pénible, oscillant entre le vain et l’insupportable.

Dans ce journal, j’explique ma difficulté à construire une fiction. Mes BD sont marrantes quand elles sont brèves, mais je n’arrive pas à faire tenir le récit au-delà de quelques pages. Pour m’aider, j’utilise la contrainte : une structure forte, imposée. Et je décide de puiser dans mes émotions propres. Voire : dans mes souvenirs et dans mon quotidien. Ma morne vie de lycéen serait bonne à jeter aux orties, et moi avec, si je n’avais pas l’écriture pour la sauver. Cette pénible adolescence, j’ai bien voulu passer à travers, à la condition de la documenter par ce journal et de la transformer en objet d’étude, en matériau littéraire. Sinon, à quoi bon ces tourments ? Je ne souffre pas par plaisir. Mais j’ai éprouvé des sentiments (banals et douloureux) qui m’ont paru dignes d’être transformés en quelque chose d’autre. Ils étaient nouveaux ; ils m’ont passionné ; j’en ai dessiné des histoires que j’ai fait lire à mes amis et à ma famille ; j’ai tenu ce journal. J’ai commencé à le publier dans cette rubrique « Carnets » sur le blog, et je vais continuer. Ce n’est certes pas excitant tous les jours, et personne ne le lira en entier, mais je terminerai mon petit boulot d’archiviste.

Aux vacances du printemps 2005, quelques semaines avant le bac, je passe deux semaines à écrire et à dessiner frénétiquement. Une BD de fiction, une BD autobiographique, des idées de roman. Et j’écris dans mon journal : « Je n’ai pas travaillé du tout pendant les vacances », car le « travail » dont il est alors question, ce sont mes révisions pour le bac. Les autres jours, tenant le compte des pages écrites ou dessinées, je dis : « J’ai bien travaillé. » Voilà : c’est à dix-sept ans que j’ai compris que mon vrai travail, c’était ça. Le reste, c’est du travail aussi, et je sais le faire, je veux bien le faire s’il le faut, mais ce n’est pas vraiment moi.

Je viens de demander une troisième année de disponibilité à la Ville de Paris. Ça veut dire que je renonce à retrouver un poste dans mon administration à la rentrée prochaine. Et après ça, de toute façon, il faudra que je démissionne : je n’ai pas le droit de m’absenter plus de trois ans. Le truc ironique dans cette affaire, c’est que je dois demander une disponibilité « pour convenance personnelle », parce qu’ils ne considèrent pas mon activité comme un travail. Tant pis si j’y consacre mon temps et mon énergie, tant pis si des gens me connaissent pour ce que je fais, et si j’arrive à gagner ma vie avec les ateliers d’écriture et les résidences : pour la grande machine administrative, j’ai pris trois années sabbatiques pour buller. Ce qui est vraiment drôle là-dedans, c’est que je coche cette case sans état d’âme. Je m’en fous.

Parce que le petit mec qui avait cette gueule-là, sur sa carte de lycéen, il savait que c’était du travail, cette chose impérieuse qui occupait ses soirées, ses weekends, ses vacances. Il savait surtout qu’il était habité par ce désir-là, et qu’il ne pouvait pas faire autrement que de lui consacrer tout son temps, toute son énergie. Et quand son corps était occupé à autre chose (à rédiger un devoir de maths, à courir bêtement autour d’un stade, à entretenir une conversation insipide à la cantine), il écrivait dans sa tête, il prenait des notes pour plus tard, il composait une histoire, il se raccrochait à ça pour tenir le coup.

J’ai déboulé dans cette ville

À la fin de la soirée (on a terminé la première bouteille et ouvert la deuxième), j’essaie d’expliquer l’émotion que j’ai éprouvée en sortant de l’école, deux jours plus tôt : un grand étonnement et, à la fois, la sensation que ce qui venait de se passer était normal. Pendant les deux heures que je venais de passer dans la classe, j’avais navigué à vue, sans me poser aucune question, guidé par ma seule intuition, comme si tout devait couler de source. Pourtant, la situation était éminemment bizarre. Je montrais aux enfants des photos que j’avais prises au Pôle Mémoire. J’avais choisi ces documents parce qu’ils pouvaient résonner avec les idées que les enfants avaient déjà exprimées, certes, mais je les avais choisis surtout parce que j’avais pris plaisir à les observer moi-même. Des vieux plans, des photos aériennes de leur quartier, des cartes postales de la gare de Villenouvelle. Je n’ai pas pensé un instant que les gosses pourraient ne pas aimer ça. J’ai foncé tête baissée en disant : « Voici les choses qui me plaisent. » J’ai déboulé dans leur classe en disant : « Je veux partager avec vous ce qui me tient le plus à cœur. » Et ils ont m’ont accueilli. Ils m’ont fait une place dans leur monde, ils m’ont pris tel que je suis, avec mes défauts et mes enthousiasmes, avec mes manies bizarres et mes désirs. J’aurais pu être affreusement intimidé par cette situation, mais quelque chose de magique s’est passé. J’ai posé des dizaines de questions à la volée, car il fallait qu’on décide tous ensemble les grandes lignes de notre récit : les personnages et leur quête. Les idées ont fusé, souvent contradictoires. Ils ont débattu, voté. Je me suis senti autorisé à donner mon avis sur leurs idées, à les taquiner sans craindre de les vexer, porté par mon propre plaisir. Ils ont choisi les prénoms de leurs quatre personnages — le choix d’un prénom est toujours passionnel. Je change d’avis tous les jours, depuis que j’ai décidé d’écrire Le Dalou comme un dialogue : je suis obligé de trouver un prénom au personnage qui n’en avait pas encore, car je le gardais caché derrière son rôle de narrateur. Eux et moi, on a les mêmes problèmes. Je pense à ces pages innombrables de mon journal d’adolescent, que je redécouvre ces jours-ci, où le sentiment qui domine est le « Qu’est-ce que je fous là ? », l’impossibilité d’être moi-même face aux autres, la peur de tout. La certitude d’être incompris. Puis, je suis sorti de l’école. J’ai pensé : « J’ai fait exactement ce que j’aimais. » Et j’ai senti ma chance d’être entouré de gens qui respectent cette liberté et, à ma grande stupéfaction, qui la reconnaissent comme mon travail.

Gérard Langlade, Gare de Villenouvelle (photo recadrée par moi), Mémo Patrimoine de Montauban

C’est cela que j’essaie d’expliquer, maladroitement, à la fin de ce dîner. Il est difficile de trouver les mots pour exprimer le plaisir. En même temps que je les prononce, je sais que l’exercice est vain. Parce qu’ils restent en-deçà de l’émotion ; et aussi parce que je les adresse à deux personnes qui savent déjà ce que j’essaie de dire, ce que j’ai ressenti, car ils sont guidés par le même désir que moi, parce qu’ils éprouvent eux aussi ce plaisir d’un partage entier, généreux. Si je suis présent à cette table, ce soir, ce n’est pas par hasard : il n’était question que de cela : partager. J’ai déboulé dans cette ville en disant : « Je vais faire à Montauban ce qui me tient le plus à cœur » et on m’a accueilli. Avec mes manies, mes bizarreries. Alors cette soirée d’hier voulait dire, mieux que « Fais comme chez toi » : « Fais ce que tu aimes. »

À la fin de la soirée (on a terminé la deuxième bouteille, mais elle était plus petite que la première), je quitte cette maison, je zigzague un peu sur mon vélo, je suis mon guide. Il me fait passer par une route que je ne connais pas. Nous prenons la Coulée verte : celle que les enfants m’ont décrite dans leurs récits. Arrivés à l’ancienne gare de Villenouvelle (je pense au murmure qui a parcouru la classe quand j’ai montré la carte postale au tableau), on a bifurqué, on a regagné la ville.

Je serai tout nu

Presque personne n’a lu Les présents. Quatre personnes, seulement. Le premier, c’est J.-E., parce que tout ce que je fais (et tout ce que je suis) le concerne : on s’aime, on partage tout, c’est comme ça. La deuxième, c’est J., parce que le personnage des Présents a une sorte d’air de famille avec moi-même, et qu’il a des parents qui ressemblent drôlement aux miens et, donc, aux siens : son regard est précieux (indispensable) sur ce texte-là. Le troisième, c’est ce garçon qui comprend mes intentions lorsque j’écris, et qui m’aide mettre de l’ordre dans mes idées, à aller plus loin, à faire mieux avec lui que tout seul – l’éditeur, quoi. Et le quatrième, eh bien, c’est Benjamin ! qui va inventer des images sur mes mots. Pour le redire en bref : il n’y a pas grand monde qui l’a lu, ce manuscrit. C’est une petite chose fragile, qui sort de l’œuf. Et il contient beaucoup de moi, comme tout ce que je fais. Je ne sais pas faire les choses avec détachement, je fonce toujours tête baissée. Alors, mardi soir, en lisant des extraits de ce travail, je serai tout nu.

Ça m’intimide un peu, mais ça m’excite aussi. J’aime bien ça, être tout nu. J’ai l’impression d’être comme ça tout le temps, en fait : incapable de dissimuler au monde les choses qui comptent pour moi – et ce qui compte, ce sont les sentiments, les émotions et les idées : ce que j’ai de plus intime. Des choses que tout le monde voit, donc, pour peu qu’on cherche à le voir. Ma coquille est transparente, on en perçoit distinctement l’intérieur qui bat, qui palpite. C’est comme ça que je me représente mon corps, en pensée. Autant dire que, comparée à cette exhibition permanente, l’idée de me retrouver nu sur scène mardi prochain, ça ne me paraît pas exceptionnel.

On a parlé de ça, hier, lors de cette après-midi avec des profs, à la salle des fêtes de Luçon. C’était une formation où l’on causait de « comment inviter un auteur dans sa classe ». Je rapportais certaines de mes expériences. Je disais que j’étais capable, au pire, de débarquer dans une classe qui n’avait pas été préparée, afin de répondre aux questions stéréotypées des élèves et de faire le job. Mais que c’était trop con de travailler ainsi. Que les vraies belles expériences, c’est quand les mômes sont aussi préparés que moi, et qu’on peut vraiment faire connaissance. J’ai parlé de cette fois magique de Thiais, qui avait été particulièrement intense : ils avaient lu Le héros et les autres et en avaient déjà longuement parlé entre eux. Autrement dit, ils connaissaient tout de moi : mes émotions, mes goûts, un certain rapport à l’espace, mon fantasme d’amitié totale et cette fameuse histoire de désir mimétique – tout, quoi. Je suis donc arrivé dans la classe déjà tout nu. Les barrières étaient abolies, on a pu s’épargner les échanges préalables de banalités. On a pu aborder tout de suite les sujets importants dans nos vies : la littérature, l’amour, la mort. C’était fou. Et j’ai compris que pendant cette séance, je n’étais pas le seul à m’exposer de façon si impudique. Les jeunes gens qui osaient dire devant les autres « voilà comment j’ai compris tel passage du livre » (ce qui signifie : « voilà mon interprétation, à l’aune de mes propres représentations et des sentiments que j’ai projetés dans ma lecture »), ces jeunes gens-là ont osé parler d’eux-mêmes, intimement.

Dans une autre classe, un autre établissement. Un garçon qui avait tenu à me dire qu’il avait été touché par mon livre. Et qui, porté par son enthousiasme, avait enregistré un petit reportage pour la radio scolaire, au sujet de mon livre et de ma venue – c’était beau comme tout. Et ce garçon-là, aussitôt après, demandant à son prof de supprimer le reportage déjà publié – ce garçon qui a eu le sentiment de s’être trop exposé en partageant son émotion, et qui n’osait plus l’afficher aussi ouvertement. Ce garçon, alors, qui a éprouve ceci : que la lecture, c’est aussi intime que l’écriture. C’était beau, de faire cette expérience, aussi.

Pourquoi, dans mon amitié avec G., cette impression de se comprendre et de se connaître si bien, dès la première fois que nous nous sommes rencontrés ? Parce qu’il m’avait lu, et que je l’avais lu. On ne s’était certes pas rencontrés, mais on connaissait déjà la part la plus importante de l’autre. Un regard sur les êtres et les choses, des souvenirs, des fantasmes. On était tout nus.

L’autre et le même

Il m’a donné rendez-vous aux Halles : il n’y a qu’avec lui que je me retrouve dans ce genre d’endroit. J’ai décidé d’être ouvert, d’être positif, de ne pas faire ma tête de con : de surmonter mon jugement (à l’emporte-pièce) à propos de cette Canopée. De la trouver intéressante. Et ça a marché : L. m’a fait visiter la bibliothèque et je l’ai trouvée très agréable, j’avoue – et pas seulement parce qu’il y faisait dix degrés de moins qu’à l’extérieur. J’ai découvert que, depuis cette chose architecturale, on a une vue assez chouette.

Alors qu’on remontait la rue Saint-Denis, L. me parle de quelqu’un, et de l’ami de ce quelqu’un. Il est question entre eux d’une amitié absolue, totale, exclusive. Il me dit : « c’est au point qu’on se dit, les voyant ensemble : qu’ils se marient, ce sera plus clair ». Je dis à L. que c’est un genre de relation qui m’intéresse vachement, qui me fascine même, que j’ai fantasmée souvent. Quand j’étais môme, je rêvais de ça : l’ami à-la-vie-à-la-mort. Cette amitié-là, elle ne se partage pas. Moi, je n’ai jamais été seul (sans ami), mais je n’ai jamais eu non plus cet ami unique : j’ai des amis, des vrais, mais ils sont tous différents. Il n’y en a pas un, parmi eux, qui serait mon unique, mon absolu. Dans Passerage des décombres, le narrateur et Titus ont exactement cette relation-là : ils sont tout l’un pour l’autre. Ils sont amis, frères jumeaux, ils seraient amants s’ils en avaient le temps. Le corps de l’un est le corps de l’autre (le grand autre désirable) et, à la fois, le même (l’alter, oui, mais l’alter ego, le soi-même, le miroir, celui dans lequel je me reconnais à coup sûr). J’ai tourné autour de ça, aussi, dans L’épaisseur du trait, ou l’ami idéal est décomposé en plusieurs personnages qui sont, chacun son tour, des reflets successifs d’Alexandre dans le miroir (le frère, le camarade, l’amant, l’ange gardien), entre la reconnaissance de sa propre identité et l’attirance du différent. Un désir mimétique. L’autre et le même.

Je dis à L. que, face à un tel fantasme d’absolu, j’ai du mal à comprendre, alors, ce qu’on appellerait : l’amour. Car, si l’amitié est tout ça à la fois, alors, cet ami-là, j’en ferai mon amant. Je lui dis aussi (comme si je ne m’en apercevais que maintenant), que je prétends « fantasmer » cette relation comme si je ne la connaissais pas, mais qu’en réalité je ne connais qu’elle, et intimement, parce qu’elle est la seule manière que je connais d’être amoureux, et que j’aime J.-E. ainsi depuis toujours. C’est seulement une question de mots. Si je décide d’appeler ce désir et cette confiance « l’autre et le même », eh bien, je peux décider aussi que les mots qui désignent le sentiment, quels qu’ils soient, quand bien même ils seraient d’autres mots, seraient toujours les mêmes. C’est moi qui le décide.

Plus tard, on est à la terrasse de ce café, sur la place de la République. Des jeunes gens très beaux, à demi nus, sont en pleine monstration de leurs talents de skateurs : les torses très jeunes sont luisants, parce que la météo dit qu’il fait trente-huit degrés à l’ombre (où L. et moi nous trouvons) et que, eux, ils sont au soleil. Ça me semble inhumain de faire des trucs pareils, déjà en temps normal, mais alors avec cette chaleur, vraiment. Ils font des allers-retours à la fontaine, parce qu’ils ne sont pas fous. Et L. me fait remarquer qu’il y en a un qui porte un t-shirt et qu’il est moins beau que les autres : « ce n’est pas un hasard », il dit.

L. me dit qu’il approche de la fin de son manuscrit, et je lui demande de quel nom il va le signer. Et cette question, d’un coup, alors que je ne m’y attendais pas, me replonge dans la question de tout à l’heure. Parce que L. utilise un pseudonyme. Et parce que cette conversation au sujet de l’amitié fantasmée ressemble à des conversations que j’ai eues avec T. et avec G., récemment. Et que T. et G. écrivent aussi sous pseudonyme. « L’autre et le même » : on revient donc au même point.

J’explique à L. que, lorsque j’ai évoqué T. puis G. sur ce blog, j’ai été embarrassé de ne pas utiliser leur nom au lieu de leur initiale, car j’aurais aimé glisser un lien pointant vers leurs propres écrits. Mais je n’ai pas su le faire, parce que, dans le cas de T., je m’intéresse autant à ce qu’il fait sous l’un de ses noms que sous l’autre. Et, dans le cas de G., je l’ai connu d’abord pour l’une de ses identités, puis sous l’autre. Alors, les nommer d’une seule manière serait réductrice, et écrire leurs deux noms serait une trahison : si eux ne veulent pas expliciter le lien entre leurs deux identités, ce n’est évidemment pas à moi de le faire. Je dis cela à L. qui, lui, signe sous un nom qui, par ailleurs, n’a aucune existence en dehors du livre : il n’a pas d’identité numérique correspondant à celle-ci. Et moi, je l’ai connu d’abord sous cet autre nom, avant de connaître celui que j’utilise maintenant. Je ne veux pas choisir, je ne veux pas les séparer : pour moi, L. est tout à la fois l’une et l’autre de ses identités : il est l’écrivain que j’aime lire, et l’homme avec qui je partage cette carafe d’eau tiède, sur la place de la République. Ces deux personnages sont différents, certes, mais pas tant que ça. Et je soupçonne le deuxième d’éprouver, pour le premier, une sorte d’attirance qu’il compense par une mise à distance, par précaution, contre la tentation de s’identifier absolument à lui. Une forme de désir, oui. De désir mimétique, donc, pour cet homme qui est en tout point semblable à lui, sauf le nom. Cet homme qui est à la fois l’autre et le même.

Alors, voilà, je n’écrirai pas qui est L., pour ces raisons-là. Et, aussi, parce que cet artifice est une manière de lui inventer une troisième identité, rien que pour moi – celle que je résume par cette initiale – et de lui faire dire des trucs qu’il n’a pas vraiment dits. Parce que ce L. n’est ni l’écrivain au pseudonyme, ni l’homme à la carafe d’eau : il est L., un personnage de ce billet. C’est tout.

Son retour

Quelque chose d’étrange va se produire tout à l’heure : il revient. Il est déjà revenu, même, car je peux considérer que son retour a eu lieu, en fait, il y a un peu plus d’un an, car c’est à ce moment que j’ai su qu’il avait commandé mes livres. Il les a donc sûrement lus, depuis. Il a passé sa commande à la suite de ces mails (très impersonnels) que j’envoie à « tout le monde » au moment d’une parution. Son retour est un long enchaînement de tous petits miracles : le premier, c’est que j’aie encore son adresse après tout ce temps ; le deuxième, c’est qu’il ait ouvert cette bouteille à la mer, qui ne lui était pas adressée plus qu’à un autre ; le troisième, c’est qu’il ait eu envie de commander mes livres ; le quatrième : que j’ai eu connaissance de cette commande. J’ai hésité à lui écrire pour lui dire que je savais : c’était affreusement indiscret de ma part de prendre cette initiative car, s’il avait voulu que nous nous parlions, c’était à lui de m’écrire, en répondant à ma bouteille à la mer. S’il avait préféré acheter mes livres sans me le dire, ce n’était pas sans raison. J’ai écrit, pourtant, il y a quelques mois. Et il a répondu. Puis, il y a deux semaines, il me dit : je serai à Paris bientôt, « ça me ferait plaisir de te voir » (ce sont ses mots exacts, je les cite avec soin).

Je n’ai jamais compris ce qui pouvait se passer dans la tête de B., derrière ses yeux qui me rendaient fou quand j’avais seize, dix-sept ans. Il ne parlait pas beaucoup, il était toujours gentil avec moi, mais pas plus qu’avec les autres. Quelle idée se faisait-il de moi ? je ne l’ai jamais su. Quand je me suis mis tout nu devant lui, et même, encore plus nu que nu (je n’avais plus rien sur les os, j’avais tout épluché méthodiquement, je lui avais livré tout, tout ce que j’avais compris de moi, sans pudeur, les sentiments les plus beaux et douloureux que j’étais en train de découvrir), il n’a pas bronché : c’était comme si rien n’était arrivé. Alors, j’avais admiré son impassibilité, car la plupart des garçons auraient fui en courant — et lui, il était resté. Mais, ce qui s’était passé dans sa tête, je ne l’ai jamais su. Quand nos routes se sont séparées peu de temps après, j’ai eu l’impression que la violence de mes sentiments n’était pour rien dans cette rupture — car ce n’était pas une rupture : nous avons cessé de nous voir tranquillement, paisiblement, exactement de la même manière que j’ai cessé de voir tous les autres amis du lycée : les vies sont ainsi faites. Quatorze ans ont passé depuis ces affres dont je n’aurais pas imaginé me remettre si facilement, qui se sont pourtant évanouis sans laisser de cicatrice (ce qui est resté, ce n’est rien de laid ni de douloureux, ce sont des émotions extraordinaires dans lesquelles je pourrai puiser indéfiniment) ; et douze ou treize ans, peut-être, depuis la dernière fois que j’ai vu B. (que je l’ai entrevu, aperçu, croisé). Je n’ai pas la moindre idée de la raison pour laquelle « ça lui ferait plaisir de me voir » cet après-midi, mais cela ne me tourmente pas du tout. Je suis curieux, seulement. En fait, la question que je me pose le plus concerne un détail minuscule : je me demande s’il trouvera incongru que je lui fasse la bise aussitôt que nous nous retrouverons : je ne connais pas d’autre manière, aujourd’hui, de saluer un ami, mais, à l’époque où nous étions amis, pourtant, nous ne nous sommes jamais embrassés — car au lycée, cela ne se faisait pas : on se serrait la main (et je trouve ce geste étrange maintenant, je n’aurais plus idée de l’accomplir avec un ami : il est trop réservé aux relations professionnelles, aux vagues connaissances, aux copains des copains). J’aimais bien, pourtant, à dix-sept ans, sentir la paume de sa main contre la mienne, l’effleurement des doigts, la pression rapide qui pouvait être ferme et délicate à la fois. Quelque chose d’étrange va se produire tout à l’heure, c’est sûr.

(J’ai rouvert mon journal de cette époque-là. Je n’ai pas souvent fait ça. Si ce journal, qui n’a jamais été lu, était un feuilleton, alors le billet d’aujourd’hui en serait un nouvel épisode).