Ne surtout pas les démêler (l’intention et l’influence)

J’avais écrit une note d’intention, pour justifier mon envie de faire cette résidence, mon projet d’écrire ce roman. À l’époque, mon personnage s’appelait Martin (comme dans le Héros) — maintenant, il s’appelle Théo — et j’avais écrit ça :

Martin est au bord du canal avec un groupe d’amis. Les amis se baignent dans le canal, comme c’est désormais permis de le faire à Paris (nous sommes bien dans une description réaliste d’aujourd’hui). En marge du groupe, le garçon du septième étage : il se tient éloigné de l’eau, car il ne sait pas nager. La soirée s’étire : on se promène au bord de l’eau, on franchit les ponts, le groupe d’amis se dilate, forme de petites grappes.

Marrant, que j’aie voulu situer cette scène-là au bassin de la Villette (où on se baigne, c’est vrai), alors que toutes les scènes parisiennes sont localisées plutôt autour de la Nation. Mais, j’avais besoin d’eau à ce moment du récit.

Fin avril, pendant cet intermède parisien entre mes deux mois luçonnais, avec J.-E., on est passé dans ce coin-là. Je ne pensais plus à la note d’intention. Devant le pont levant de la rue de Crimée, j’ai aimé observer une nouvelle fois son fonctionnement (j’ai fait cette vidéo, bêtement : une story, comme on dit).

Ici en Vendée, j’ai pensé plusieurs fois à Rohmer, à cause de Saint-Juire. Et figurez-vous que dans notre DVD de l’Arbre, le Maire et la Médiathèque, à la maison, nous avons aussi Fermière à Montfaucon, en guise de bonus sur le thème rural (ce Montfaucon, ce n’est pas celui du Lot, mais celui de l’Aisne). C’est un documentaire. Et figurez-vous, aussi, qu’on peut voir sur Gallica plusieurs documentaires que Rohmer a réalisés pour l’Institut pédagogique national. Un après-midi où il pleuvait sur la plaine de Luçon, je suis resté enfermé, et j’ai vu d’abord celui-ci : Métamorphoses du paysage : l’ère industrielle.

Il est fascinant — la beauté des plans, celle de la langue. À 1 minute 30, nous montrant une pelleteuse sur un chantier urbain, et nous montrant surtout le petit garçon qui observe la pelleteuse, il dit : « L’espèce de fascination qu’elle exerce, la rêverie qu’elle suscite, la beauté propre qu’elle possède, sa poésie même, pourrions-nous dire, sont-elles si différentes de celles dont nous parons notre vieux moulin de toile et de planches ? » Alors, quand J.-E. est venu me voir à Luçon, je lui ai montré ce film, et je suis resté scotché à nouveau.

À la minute 19, on voit le pont levant de la rue de Crimée. Encore lui.

J’ai fini par l’écrire, cette scène prévue dans la note d’intention. Alors que d’autres ont été modifiées (ou ont disparu), celle-ci n’a pas tellement changé : elle était claire dans mon esprit dès le début. J’y ai seulement ajouté ce détail : ce jeu de poulies, cette belle mécanique de la rue de Crimée. Pour le plaisir de me laisser pénétrer par les coïncidences, par les influences.

Il est possible que la péniche de Cidrolin, dans les Fleurs bleues, ait confirmé mon envie de canal. J’avais emporté ce livre sans savoir ce qu’il y aurait dedans, et il s’avère d’un grand soutien dans l’écriture de ce chapitre. À cause du bord de l’eau, donc, mais surtout grâce à sa fin qui ne résout rien. La question posée au début (« Est-ce Cidrolin qui rêve du duc d’Auge, ou le duc d’Auge qui rêve de Cidrolin ? ») pourrait ressembler à une énigme, dont le lecteur voudrait à tout prix découvrir le fin mot. Mais, on ne le saura pas vraiment, ce fin mot, car il n’a aucune importance. La beauté du récit n’est pas dans la résolution du problème, mais dans le récit-même de ce flou, de ces passages entre la réalité et le rêve. Oh, comme je voudrais qu’on comprenne, en lisant Les présents, que mon projet est précisément celui-là ! mêler le réel à la fiction, ne surtout pas les démêler.

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