Non pas l’éternité, mais le temps long

« C’est pourtant la meilleure saison pour le trouver », dit J.-E. en montrant les arbres nus. Pas une feuille pour gêner notre quête. Parfois, au sol, une touche jaune (les jonquilles) et ces fausses chenilles brunes (des chatons de bouleau ?). On s’est écartés du chemin en se fiant à la carte topographique IGN : il y a un château ruiné caché dans ce bois. Les restes d’une forteresse médiévale dans laquelle la forêt aurait poussé. La pierre mêlée aux arbres. En hiver, on devrait voir les pans de mur émerger… On cherche de notre mieux. On ne voit rien. Ou plutôt, si : la nature ; le soleil qui perce le ciel blanc — mais on le sent sur la peau, mieux qu’on ne le voit, car nous sommes dehors depuis 8 heures ce matin et le grand air commence à se faire sentir : ça chauffe sur les joues, ça tire un peu sur le front. On goûte une forme de liberté. C’est exactement pourquoi nous sommes venus ici : nous nous éloignons de Paris que nous aimons pourtant, car cette ville est violente au quotidien, et en ce moment plus que jamais. Ici, dans les bois : pas de masques, pas de flics.

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Ou le mien, ce qui semble revenir au même

Ça commence encore par un départ. Il faut rassembler nos affaires pour quitter la maison (c’est-à-dire l’appartement du Pecq, comme d’habitude). Les portes-fenêtres sont grand ouvertes : je sens le beau temps au-dehors. Je dois décider comment m’habiller pour la journée : je porte une chemise sur un t-shirt, et c’est trop. Je me demande s’il vaudrait mieux ne porter que l’un, ou que l’autre. Cette question est importante, car elle focalise mon attention sur ma peau. Il faudra que je me déshabille devant les autres, mais cela ne me cause aucune honte. Seulement du plaisir. Non pas le plaisir de l’exhibition ; plutôt celui, plus innocent, provoqué par la conscience de ma propre nudité dans l’espace extérieur (l’air, le soleil).

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J’ai rêvé que j’étais chez moi

C’est le moment du départ. Je suis en voyage et je dois rentrer chez moi. Il y a presque toujours ça, dans mes rêves : je quitte une maison dans laquelle j’ai vécu quelques jours. Et cette maison provisoire, je la vois en détail. Je peux la décrire. Pourtant, elle est différente à chaque fois. Il arrive qu’elle ait la forme d’une des maisons que mon corps, éveillé, a connue. Par exemple, la maison de Goudelancourt. D’autres fois (le plus souvent), c’est un intérieur recomposé à partir de pièces détachées, prélevées n’importe où et assemblées au petit bonheur. Il faut quitter cette maison. Cette nuit, je devais ranger mes affaires dans des valises. Le départ. J’ai raconté ce genre de scénario plusieurs fois. La nuit d’avant, c’était ça aussi. Je n’ai gardé aucune image de la maison que je quittais alors, mais je me souviens du trajet pour rentrer chez moi : je devais prendre un avion et, dans la file d’attente, je parlais italien avec un type (je galérais un peu). Ça aussi, ça m’arrive tout le temps. Non pas l’avion, mais d’essayer de parler italien. Ce n’est pas difficile de comprendre pourquoi : c’est la seule langue que j’ai vraiment cherché à apprendre, à l’époque où je suis parti en voyage à Rome. Là-bas, pendant un mois et pour la première fois, j’avais un appartement pour moi seul. J’étais « chez moi ».

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Débordant largement la promenade

Par la fenêtre de notre chambre, j’observe celles de nos voisins. Dans chacune (il y a quatre fenêtres), la scène est quasi identique : un homme et une femme attablés pour le petit déjeuner. Je remarque que tous les hommes, sans exception, ont le torse nu. Je ne tire aucune conclusion de cette observation, ni aucun plaisir. Je la partage tout de même avec J.-E. parce que c’est étonnant. Nous ne sommes pas chez nous, alors c’est la première fois que je contemple ce vis-à-vis. Nous n’avons pas encore pris nos marques dans cet appartement. Nous ne connaissons pas la ville, non plus. Il est temps de l’explorer.

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La meilleure façon de les aider

Entre Caussade et Cahors, il est sept heures quelque-chose, je suis seul dans le wagon, je mors dans mes tartines. Ce garçon entre, il glisse dans l’allée, rapide. Il me fait comprendre qu’il aimerait avoir un petit déjeuner, lui aussi. Mais mes tartines, elles sont trop perso : c’est la confiture que m’a donnée M. et, de toute façon, j’en ai déjà boulotté la moitié. Je lui dis : « Attends. » Je fouille dans mon sac, je trouve le paquet de biscuits. Le garçon s’assoit trente secondes à côté de moi, il ouvre un sachet, il mange un peu. Il est un de ces garçons bruns à la peau mate, un de ceux qui viennent d’ailleurs, mais d’où ? Quand il se lève, je n’ai presque pas le temps de m’en apercevoir. Il est parti.

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Je les mouline dans ma tête

« Vous êtes perdus ? » Nous sommes arrêtés devant le panneau et j’ai mon téléphone à la main, alors il a dû croire que. « Non, on prend juste la plaque de rue en photo. »

Je n’ai aucun souvenir à Saint-Pol-de-Léon. Des gens ont vécu ici, qui ont joué un rôle dans mon existence (des ancêtres), mais ça ne me bouleverse pas plus que ça. C’est surtout une histoire que je me raconte. Le tourisme m’ennuie, il n’y a que le voyage initiatique qui m’intéresse ; alors je donne à ces vacances l’allure d’une quête.

Rue de la Psalette, un palimpseste. La peinture écaillée du mot « patronage » laisse voir par-dessous : « école libre ». À moins que ce ne soit l’inverse. Fatalement, je pense au film de Robert Bober, En remontant la rue Vilin : au numéro 24, l’enseigne « Coiffure de dames », si cruciale dans le récit, se découvre quand c’est trop tard.

On n’est pas perdus : la plaque que je prends en photo est celle de la venelle Coz Vilin. Je l’avais repérée sur le plan. C’était trop beau. J’ai pensé à la rue Vilin, naturellement, mais aussi aux venelles du temps de François Bon. Au début de la rue, c’est la ville : une grosse maison à étages. Cinquante mètres plus loin, c’est une sorte de banlieue, un petit lotissement pas bien méchant. Puis la ruelle s’effiloche, c’est un chemin de terre bordé de haies. De part et d’autre, un verger, un poulailler. Un clébard répond à un autre. Une campagne qu’on a gardée intacte parce qu’on l’a oubliée. Les sons que j’entends (les bêtes et puis le vent) sont les mêmes que dans les venelles parcourues avec François l’an passé.

Je ne comprends pas le breton. Je lis que « Vilin », c’est le moulin. La venelle du vieux moulin, alors. Disparu, lui ! et déjà vieux avant que de disparaître.

« Vous êtes perdus ? » Non. Je pense seulement à des trucs. Je prends des images, je les mouline dans la tête.

Ils portent le nom de ce qu’ils sont

Je suis comme Théo dans Les présents : j’aime que les lieux portent le nom de ce qu’ils sont, ou de ce qu’ils ont été. La rue de l’Ancienne-Voie-de-Chemin-de-Fer, ça me cause. Ce n’est pas subtil, mais ça dit que ce que ça veut dire : ici, autrefois, passait la ligne qui menait à Plougoulm et, au-delà, à Plouescat. On longe les champs d’artichauts, c’est une sorte de pèlerinage. Vous pourrez me dire : « Ce n’est pas toi qui ressemble à Théo, mais l’inverse : ton personnage est à ton image. » Vous aurez raison, mais un peu tort aussi. Car aujourd’hui, c’est moi qui fais ce voyage, après qu’il l’a fait dans mon livre : je suis venu voir si des fantômes peuplent ces lieux où je n’ai jamais mis les pieds que par l’imagination.

La rue de Plouescat longe l’ancienne voie ferrée qui menait à Plouescat : c’est logique. Un de mes aïeux était garde-barrière ; quand il est mort à Paris en 1957, on a écrit sur son acte de décès : « domicilié au 46, rue de Plouescat à Saint-Pol-de-Léon ». Je dis à J.-E. : « Les trains passaient au fond de son jardin : tu parles d’une retraite, il gardait la tête dans les trains, boulot ou pas boulot. » On suit les numéros : 54, 52, 50, 48… et puis, d’un coup : 44 et 42. Le 46 que nous cherchons n’existe pas. Moi, ça me fait rigoler. Exactement le même coup que cet autre ancêtre que j’avais cherché au columbarium du Père-Lachaise : sa case était manquante. Et puis cet autre que j’avais cherché aux archives : le registre avait disparu. Et j’ai pensé à cette autre maison manquante, forcément. On n’en sort pas.

On n’a pas trouvé de maison, mais on a trouvé des gens. Ils étaient curieux, ils étaient chaleureux, ils étaient généreux : c’était encore mieux. Tant pis pour la maison fantôme, tant mieux pour les vivants.

Ça commençait à taper dans mon crâne, je sentais la douleur monter, je craignais qu’elle s’installe. J’ai dit à J.-E. : « Il me faut vite un café. » On a même cherché une pharmacie : il y a toujours une pharmacie quelque part. Eh bien, croyez-le ou non, mais dans cette ville désertée, il n’y a même pas ça. Alors on a visité la cathédrale, ça ne pouvait pas nous faire de mal.

Les boîtes à crânes, ce sont des boîtes qui contiennent – devinez quoi. J’aime que les choses portent le nom de ce qu’elles sont. Je les ai toutes regardées, en déchiffrant les noms. J’aurais pu tomber sur le mien, car c’est un nom courant dans le pays. J’aurais trouvé rigolo que la tête d’un ancêtre à moi se trouve là-dedans, au frais dans la cathédrale. Ça m’a vachement intéressé. J’ai pensé aux têtes des autres et, l’air de rien, j’ai cessé de penser à la mienne. Je n’avais plus mal. Est-ce que ça a un rapport ? Un ex-voto qui s’ignore, une prière involontaire. L’autre soir, G. m’a expliqué qu’il s’était couché dans un pré où les forces telluriques profitent à la santé des vaches : depuis, il se porte comme un charme. On dit que saint Pol a terrassé le dragon de l’île de Batz, alors pourquoi pas mon mal de tête ?

On a vu la gare désaffectée, on a marché sur le tracé du chemin de fer en direction de Morlaix. Les rails étaient les mêmes que du temps de mon ancêtre garde-barrière. Les boulons sont rouillés, à peine. On pose les pieds sur les traverses, en rythme : J.-E. trouve que ça nous donne une bonne allure, régulière, surtout pas trop rapide. On progresse ainsi, lentement, sûrement, remontant le temps sans le brusquer. La ligne est bordée d’une venelle qui s’appelle : venelle de la Petite-Vitesse. Je suis comme Théo dans Les présents : j’aime que les lieux portent le nom de ce qu’ils sont – etc.

Je me souviens des pétoncles

Je me souviens de la traversée : c’était la première fois que je prenais le bateau. On franchissait le bras de mer en quinze minutes, c’était bref, mais c’était assez pour impressionner. On avait fait un tour sur l’île de Batz. Je me souviens que c’était plat, et qu’on n’avait pas marché très loin, parce qu’il fallait reprendre le bateau.

Je me souviens aussi du port, un matin. Ça devait être un autre jour : nous serions donc venus deux fois. Je me souviens des panneaux bilingues : « Rosko » en breton, d’accord. Mais « Roscoff » en français, vraiment ? Ça sonnait bizarre. Je ne crois pas avoir pensé : « ça sonne russe », mais quelque chose clochait, c’est sûr. Je ne crois pas, non plus, avoir demandé à mon grand-père s’il avait parlé breton dans son enfance.

On était au café. Il ne faisait pas beau. Nous, on avait sûrement pris un chocolat, j’avais neuf ans, Juline onze. Le grand-père, je ne sais pas ce qu’il buvait. Mais je n’ai pas oublié qu’il avait ouvert le couteau pliant (sans doute un Opinel) qu’il gardait toujours dans sa poche. Il piochait dans un sac plastique, plus ou moins caché sous la table : une pétoncle, tout juste achetée sur le port. Il l’ouvrait d’un coup de lame, et hop. Vivante. Juline et moi : dégoûtés, vous pensez. Lui : il recommençait. Amusé, vous pensez.

Je me souviens des blagues du grand-père. Mais cet été-là, il n’en faisait pas trop. On ne riait pas beaucoup. C’était la première fois qu’il nous emmenait en Bretagne, chez cette grand-tante que nous ne connaissions pas. Car cet été-là, on n’aurait pas pu passer les vacances chez lui comme d’habitude. Il manquait notre père, il manquait notre grand-mère. Alors, seulement nous avec lui, ç’aurait été trop triste. On n’aurait vu que les places vides, à table avec nous. On n’aurait vu que les fantômes. Vous n’y pensez pas. Quelqu’un avait donc pensé : la Bretagne.

Je me souviens de Roscoff, car c’était l’une des escapades de ces trois longues semaines passées à Milinou, dans la maison de la grand-tante. C’était un été tellement triste, mais c’était beau d’une autre façon. Parce que c’était la tentative de s’accrocher à des liens plus anciens, plus lointains, alors que les plus proches venaient de disparaître.

Je ne me souviens pas de l’allure des maisons, de la forme de la ville. Je les découvre aujourd’hui : c’est beau cette pierre grise, c’est exactement ce que j’aime. Depuis la rue, dans les vitrines des restaurants chics, les homards attendant la mort dans leur aquarium. Je me souviens des pétoncles crues ouvertes à l’Opinel : un coup de lame, et hop. Et le grand-père au café qui recommençait, en loucedé, comme s’il ne pouvait pas s’en passer. On n’était pas dupes : c’était pour nous amuser, pour nous faire plaisir, pour nous laisser un souvenir.

Il s’appelle Théo-tout-court ou bien Théo-quelque chose

Sa mère l’appelle Théo. Ses amis aussi. Notre vrai prénom, c’est celui dans lequel on se reconnaît dans la voix de ceux qui nous aiment. Pour les autres gens, et sur la couverture du livre, il s’appelle Théodore Poussin. Je tombe sur son nom dans mon journal d’adolescent, le 19 décembre 2003 : je cite des vers de Baudelaire en précisant que je les ai appris dans le premier album de cette série. Je me souviens de l’apparition glaçante de M. Novembre (le destin de Théodore) dans ce bistrot de Dunkerque, déclamant sans crier gare : « Amer savoir, celui qu’on tire du voyage… » J’ai conservé cet album. Je le relis. Je me rappelle la place qu’il prenait dans mon imaginaire, ces années-là.

La mère de Théodore Poussin l’appelle Théo. Dans Les présents, mon personnage s’appelle Théo. Ce n’est pas la première fois que j’ai un Théo. Pour être exact, les autres fois, c’en était un qui s’appelait Théodore : j’avais choisi son prénom pour les mêmes raisons que j’avais utilisé, longtemps, celui de Léopold. J’avais traîné ce Léopold comme mon alter ego dans plusieurs récits, quand j’avais vingt, vingt-deux ans. À certains moments, dans l’intimité, je l’appelais Léo. J’ai connu des Léo dans la vraie vie, mais ces Léo n’étaient le diminutif d’aucun prénom. Ni de Léonard, ni de Léopold. Par la suite, ce qui me plaisait avec le Théodore que j’avais inventé, c’était la potentialité du diminutif : j’étais tenté de l’appeler Théo, mais je ne le faisais jamais. Le Théo des Présents, lui, est comme ce Théo que j’ai rencontré dans la vraie vie : c’est le seul prénom qu’on lui connaît. (Le Théo de la vraie vie utilise un pseudonyme quand il écrit, mais c’est une autre histoire). Il s’appelle Théo-tout-court ou bien Théo-quelque chose ; on ne le saura pas.

L’ami de Théo (son ami qui n’a pas de nom) s’amuse du prénom potentiel de Théo : Théophile, Théodule ? Il est le destin de Théo. Le destin de Théodore Poussin s’appelle M. Novembre (il n’a pas de prénom). Il dit à Théodore : « Je peux vous appeler Théodore, n’est-ce pas ? » Il ne veut pas l’appeler par son nom de famille. Le nom de famille de Théodore, c’est le nom de son père. Théodore Poussin se rend chez un tailleur pour faire faire, dans le caban d’uniforme de son père mort, un manteau à ses mesures. Le père de mon Théo est mort : Théo part sur ses traces. Quand il croit lui ressembler, il est fier.

Je me rappelle comme il a compté pour moi, Théodore Poussin, jeune homme sans histoires, qui rêve d’histoires plus grandes que lui. J’avais oublié que le point de départ de sa quête était ce fantasme de marin : un oncle illustre et mythifié, disparu avec son bateau, très loin de chez lui. Un ancêtre disparu, ce n’est pas comme un ancêtre mort : personne ne l’a vu mort, alors il continue de vivre en songe. Théodore s’embarque dans le sillage du légendaire capitaine Steene. Mon Théo des Présents est un jeune homme rêveur, qui se raconte des histoires. Quelque part dans son arbre généalogique, un « marin absent » lui murmure des récits d’aventure au creux de l’oreille. Un marin absent, ce n’est pas un marin mort. S’il n’est pas mort, il est présent : mais où ?

Je suis troublé par les correspondances entre mes Présents et ce premier album de Théodore Poussin. Mais je ne m’étonne pas. Ce n’est pas un hasard, car je l’ai lu très souvent : il s’est ajouté aux pièces de mon petit puzzle mental sans que je m’en aperçoive. « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des coïncidences », dit l’ami de Théo, l’ami qui n’a pas de prénom, le destin de Théo qui apparaît sur sa route, impromptu. « Rien n’est fortuit… À dire le vrai, Théodore, j’ai horreur du hasard… Je ne crois pas aux probabilités », dit ce M. Novembre qui n’a pas de prénom, le destin de Théodore qui déboule subitement, d’on ne sait où.

« Où voulez-vous en venir, à la fin ? » Là, c’est Théodore qui parle. Mais ça pourrait être Théo. Ça pourrait être moi. Si je savais où je voulais en venir, je n’écrirais pas.

À découvrir ce lieu longtemps fantasmé

J.-E. me fait une surprise : nous partons en voyage. Je sais que nous n’avons pas beaucoup de temps. Ce sera un aller-retour express. Pas le choix. Son plaisir est visible, je sens son excitation (une étincelle dans les yeux), alors j’ai envie de trouver son idée romanesque : une impulsion joyeuse. Et c’est un endroit où il a toujours rêvé d’aller : l’occasion est trop belle… Mais je vois aussi un nuage dans son regard, un sentiment pas très franc : une culpabilité, car ce genre de voyage est à l’opposé exact de nos convictions. Nous savons à quel point ils sont toxiques. Nous prenons l’avion. Je ne me souviens pas du trajet, ni de l’atterrissage. Arrivés au pôle Sud, nous sommes débarqués sur un îlot minuscule, encombré d’un tas de touristes. Ce sont les autres passagers de notre vol, sans doute. Je trouve cela ridicule. Avec beaucoup de mauvaise foi, je me persuade que ce regroupement est une bonne chose : « Ils parquent tout le monde sur un seul îlot pour qu’on n’aille pas saccager les autres paysages. » Comme s’il ne valait pas mieux, plutôt qu’un tourisme contrôlé, pas de tourisme du tout. Je m’aperçois, pour aggraver notre cas, que nous avons fait une correspondance à Los Angeles : alors que j’étais justement là-bas avant-hier ! Je dis à J.-E. qu’il aurait pu faire attention en réservant les billets. Quel gâchis. Je ne sais pas s’il prend autant de plaisir qu’il l’espérait, à découvrir ce lieu longtemps fantasmé. L’île est couverte de glace, ou bien d’une terre très dure, sans végétation. À ce moment du rêve, les touristes ont disparu. Seuls, J.-E. et moi observons le relief singulier : ce sont des plateaux successifs, en terrasses. Comme d’immenses marches d’escalier, hautes de plusieurs mètres chacune. C’est surtout la faune qui mérite le détour. L’avant du corps de ces grands animaux hybrides ressemble à des bêtes que je connais (je ne sais plus lesquelles, probablement des gros mammifères rencontrés dans des zoos), tandis que leurs pattes arrières sont celles d’araignées. Ou de crabes-araignées : longues et assez épaisses, charnues, couvertes du même pelage gris que le reste de leur corps. Cette forme bizarre leur permet de gravir les étages de ce paysage unique : elles se hissent à l’ascension des marches, puis se posent sur le plateau. Par leur volume, elles s’apparentent à l’ours ou au morse : de gros bestiaux. Mais d’une agilité ! Le spectacle n’est pas effrayant, car nous l’observons de loin. C’est même fascinant.

Dans la vie éveillée, J.-E. ne fera pas de correspondance à Los Angeles, il prend une ligne directe. Je vais le chercher ce soir à la gare de Villebourbon.