Escamotée par les circonstances

Je ne reconnais pas le restaurant Voyenne. Sur quel côté de la place Voltaire se trouve-t-il ? Je le cherche dans mon annuaire téléphonique de 1930 : il n’existe plus (la photo, elle, date de 1918). Je connais un bâtiment un peu semblable au coin de l’avenue Parmentier (le rez-de-chaussée surélevé, les garde-corps en pierre). Je vérifie sur Google Street View : oui, c’est cet immeuble-là. Mais il a changé. Je comprends qu’on lui a ajouté trois étages, pendant le siècle écoulé. Surtout, la petite dépendance à sa droite, par laquelle on entre au restaurant (la charmante marquise) : elle a disparu. La rue Camille-Desmoulins est passée en travers (mais légèrement de biais, pour contourner et préserver la partie noble de l’édifice). Bon. Maintenant, il faut que je vous dise : la plus grande différence entre ces deux images, ce n’est pas ça. Sur l’autochrome de la collection Albert-Kahn, un cheval patiente, attelé à sa voiture ; sur Street View, un mec déboule, torse nu, en trottinette électrique de location.

(suite…)

J’aime les animaux vivants

Ils habitent dans les interstices entre le mur et le toit : ces trous donnent peut-être accès à une cavité plus grande (le grenier), ou bien il se suffisent à eux-mêmes, en tant que nids, étroits et douillets. Ces anfractuosités m’autorisent à faire cette déclaration : « Il existe un point commun entre les oiseaux nicheurs et moi. » Eux et moi, nous vivons mieux à notre aise dans une architecture de caractère, pleine de trous, que dans une construction lisse et standard. Eux, ce sont des choucas. Je les observe de ma fenêtre.

Au bord du Tarn, on a vu des merles. On a vu une mésange bleue trépassée, probablement estourbie par une branche lors de la tempête de vendredi soir : sa jolie tête intacte, les couleurs aussi. Mais je préfère les animaux vivants. On observe deux rapaces décrivant des cercles gracieux : l’un se pose sur une cime, l’autre s’abat sur quelque chose : quoi ? On s’assoit face à l’île de la Pissotte où vivent les hérons. C’est un tel boucan (des cris, des chants, des coassements) qu’on ne saurait pas dire lequel de ces sons est émis par les hérons. Je ne sais pas s’ils communiquent avec les autres espèces, ou si chacune braille de son côté. Je ne sais pas s’ils se parlent ; mais ils s’entendent, c’est sûr, à moins d’être sourds. J’ai envie d’un lieu où les êtres vivants s’entendent bien. C’est dit naïvement, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. La mission que nous confions à J. et S. ce dimanche participe de ce désir : voter à Paris en notre nom, en notre absence. Choisir la liste qui regroupe des gens différents, mais qui ont su s’entendre pour gagner, parce qu’ils veulent continuer de vivre dans une ville où l’on peut cohabiter. Même quand on est différent, même quand on n’est pas conforme (un compte en banque un peu maigre, des papiers pas très officiels, une façon de vivre en-dehors des clous). Je voudrais qu’il y ait de la place pour tout le monde. J’ai peur des gens qui n’aiment pas les gens. J’avais proposé à J.-E. de visiter Moissac cette semaine, parce qu’il paraît que c’est beau, mais franchement j’hésite. Certes : une ville, ce sont des pierres, et elles peuvent être jolies ; mais ce sont aussi des gens, et je me connais : je ne pourrai pas m’empêcher de penser que les gens de là-bas n’aiment pas les gens. Ou bien : qu’ils ont laissé, avec indifférence, les gens qui n’aiment pas les gens décider à leur place. Mais, peut-on être indifférent, et donc laisser ces gens-qui-n’aiment-pas-les-gens parler à notre place, quand on aime vraiment les gens ? Je ne crois pas. Je crains de ne pas me sentir à l’aise là-bas. Pas dans mon élément. Au niveau de la biodiversité, je veux dire.

J’ai publié sur Instagram la photo du blaireau empaillé, celui de la vitrine de la rue de la Résistance. Quelqu’un me dit : « Glauque. » Je réponds : « J’avoue, je préfère les animaux vivants. » Mais des blaireaux vivants, je n’en vois point, et je me contente de celui-ci. Au Muséum d’histoire naturelle, quelques heures plus tard : je suis épaté par les grosses bêtes, comme tout le monde. Les éléphants, les lions, les autruches. Mais il y a aussi le pangolin (qui se retrouve au cœur d’une sombre histoire depuis quelques mois), l’ornithorynque, des trucs comme ça. Je suis accueilli par A. qui me dit à peu près la même chose : si elle aime ces animaux morts, c’est parce qu’elle aime encore plus les animaux vivants. Les premiers nous aident à connaître les seconds. Et à les faire connaître. Je n’ai pas d’attirance particulière pour les animaux morts (je ne les mange même pas !), mais puisqu’ils sont morts (et c’est bien triste), conservons-les pour qu’ils contribuent à l’édification culturelle des masses. La Muséum accueillait la résidence de création de l’année dernière. Moi, c’est le Pôle Mémoire et ses archives qui m’accueillent. Je n’ai pas de fascination dans l’absolu pour les archives témoignant de la vie des personnes mortes. J’aime ces archives parce que j’aime la vie des gens et, à défaut de garder les gens en vie, j’aime les traces qu’ils ont laissées.

Il y a des calaos qui, quand ils sont vivants, savent décoder les cris des singes cercopithèques. Ces singes craignent les panthères et les aigles : ils crient d’un arbre à l’autre pour avertir du danger. Les calaos craignent les aigles, mais se moquent des panthères. Alors, quand ils entendent « Gare à la panthère ! », ils ne bougent pas ; mais si c’est une alerte à l’aigle, ils détalent. Les singes ne crient pas à l’attention des calaos. Ils ne leur parlent pas. Mais les calaos les entendent, dans les deux sens du terme : ils sont ouverts (disponibles) aux signaux émis par l’autre ; ils savent les comprendre et les interpréter dans leur propre langage. Ils s’entendent pour se protéger de leur ennemi commun. Grâce à ça, ils restent vivants.

J’ai touché

Les statues en bronze ne sont pas fragiles : elles sont faites pour durer mille ans. Quelques siècles de plus et elles commencent à fatiguer. Alors on les met à l’abri, comme le Marc Aurèle du Capitole. Elles deviennent des pièces de musée et, c’est bien connu : au musée, on ne touche pas. Ce qu’il y a de bien avec les statues dans les squares ou sur les parkings, c’est qu’elles sont strictement les mêmes ; mais celles-ci, on peut les toucher.

Je dis « sur les parkings », parce que le Centaure mourant d’Antoine Bourdelle qui était au square Picard a été déplacé, à cause des travaux dudit square, vers les réserves du musée. Il est à l’abri, sur une dalle, sous un encorbellement de béton. Heureusement qu’il penche la tête : il passe ric-rac.

Il n’est donc plus dans le square, mais je peux le toucher parce que j’ai accès à sa cachette. Je ne fais que ça à Montauban : toucher à des trucs que la plupart des gens ne touchent pas. Quand j’étais ici au début du printemps, l’époque était aux interdictions : on n’avait même plus le droit de toucher les gens qu’on aimait. J’ai fait des rencontres en ligne. J’en ai parlé sur le blog, ici et . Je suis tombé sur ce Jules (ou Joseph) Milliès-Lacroix, le pharmacien qui avait posé ses fesses sur le petit canapé de maroquin vert d’Adolphe Thiers. J’ai imaginé qu’il avait usé son pantalon, des années plus tôt, sur les mêmes bancs qu’un homme qui a eu une vie totalement différente de la sienne. Leurs vies parallèles font ce que les lignes parallèles ne font jamais : elles se touchent. Plutôt : chaque homme a touché un objet que l’autre a touché aussi : un siège d’écolier.

Que reste-t-il de moi, sur les pages que je tourne, sur les couvercles des boîtes où je pose mes doigts ? J’ai manipulé des reliques dans les réserves du musée. On m’a raconté à qui ont appartenu ce stylo, ce blaireau, ce vêtement, et ma peau est entrée en contact avec ces surfaces, ces matières, que d’autres peaux avaient touchées aussi.

Le pharmacien de Villebourbon écrivait des vers. En ligne, j’avais trouvé l’information, mais pas les vers. J’ai demandé à A. de les lire : quelques plaquettes sont rangées au second étage des réserves. Je les ai lues. Elles sont dédicacées à Antonin Perbosc, le poète qui fut bibliothécaire. J’ignore si les deux hommes se connaissaient, ou si ces envois étaient des cadeaux de courtoisie, mais je suis certain que ce papier a été touché par l’un, puis par l’autre. Leurs peaux ne se sont peut-être jamais touchées, mais elles ont coïncidé, sur le même espace, en deux temps différents. À mon tour, j’ai touché : un troisième temps. Je ne sais même pas qui sont ces hommes, mais ça m’émeut.

J’ai ouvert un autre livre, dédicacé au même Antonin Perbosc. Il est illustré par Antoine Bourdelle, relié et signé par lui-même. Antoine Bourdelle, je sais qui il est. Avec la page, j’ai fait comme avec son Centaure : j’ai touché.

Otto avait quatre camarades

Je ne sais pas qui est Otto.

Dans la douzaine de livrets (au-dessus du titre Soldbuch, un aigle avec la croix gammée), aucun des soldats ne s’appelle Otto. Il est difficile de déchiffrer les prénoms, mais manifestement ce n’est jamais Otto. Ces types sont nés en Ouzbékistan ou au Turkménistan et ils signent leur nom en caractères cyrilliques : pas le genre à s’appeler Otto. Je demande à L. comment ces documents précieux se sont retrouvés dans les collections du musée : un soldat ne s’en sépare pas si facilement. Elle me dit : « Au contraire ! S’ils ont été enrôlés de force, ils ont pu s’en débarrasser pour déserter. » Il paraît que les douze livrets ont été trouvés dans une poubelle. Douze mecs du Caucase, qui ne parlent pas allemand et qui n’ont sûrement pas des têtes d’Allemands : ils n’ont pas dû passer inaperçus à Montauban. Mais, pour reconnaître en eux des soldats de la Wehrmacht, une fois l’uniforme jeté dans le fossé, il faudrait être fortiche en devinettes.

L’un de ces types s’appelle peut-être Otto. Allez savoir. Même si l’on connaissait la liste exacte des soldats casernés à Montauban et qu’on savait lire le langage crypté des uniformes, il faudrait encore identifier sur ces photos les symboles des unités, des bataillons, des trucs que je ne connais pas et qui ne m’intéressent pas. Ce serait une aiguille dans une botte de foin. Alors, puisque ces types ne portent pas leur uniforme et que les grades ne sont pas lisibles sur leur peau nue, je suis dispensé de mener cette enquête. Tant mieux. L’un d’eux s’appelle peut-être Otto : ça ne voudrait même pas dire qu’il est l’Otto que je cherche. Des tas de gens s’appellent Otto.

« N’avait pas l’intention de partir », « Aide jardinier », « N’avait pas l’intention de regagner son pays, causait très bien le français » : je demande à L. si c’est elle, ou quelqu’un d’autre du musée, qui a écrit ces mots au dos de plusieurs photos (les petits portraits à la fin de l’album). Elle me dit que non. Elles sont arrivées comme ça dans les collections. Derrière quatre de ces portraits, je lis : « Camarade d’Otto ».

Otto avait quatre camarades : je connais leur tête, mais pas leur prénom. Otto avait un prénom, mais je ne connais pas sa tête.

Je ne crois pas que je volais, j’étais en suspension

La grande librairie Boulinier du boulevard Saint-Michel va fermer. Ou alors : elle vient de fermer. Dans le journal, on précise que ce bâtiment est familier des employés de l’Assemblée nationale, ou d’un ministère quelconque, puisqu’il accueillait la cantine de cette administration avant de devenir la librairie. Nous nous rendons sur place pour visiter le bâtiment désaffecté : une grande halle industrielle du XIXe siècle, au charme fou. En parcourant les étages, on s’aperçoit qu’il n’est pas entièrement vide. Au contraire, il semble qu’il est prêt à recevoir, à nouveau, des travailleurs pour déjeuner : les tables sont mises. Je fais remarquer à J.-E. que les chaises sont très proches les unes des autres ; j’ignore si cette remarque m’est inspirée par le contexte de « distanciation sociale » ou par autre chose, mais, en fait, les sièges ne sont pas plus proches que dans n’importe quel restaurant. Les travaux ne sont pas terminés : nous marchons sur de grandes plaques de bois aggloméré, comme celles qu’on pose sur les trous du trottoir quand il y a des travaux de voirie. On voit dans les interstices : à l’étage inférieur, d’autres tables. Sur les murs sont affichés des plans d’architecte : ça m’intéresse beaucoup. Je les observe en détail, essayant de me repérer dans l’espace (tout le quartier est dessiné). J’identifie les noms des rues (on est maintenant dans le faubourg Saint-Germain, ce qui est logique avec cette histoire de ministère). Les bâtiments sont représentés en rouge ou en jaune. Je me creuse la tête, et je finis par comprendre la signification de ces couleurs. Elles signalent : en rouge, les bâtiments qui appartiennent entièrement au groupe LVMH (dont le nôtre fait partie) et, en jaune, ceux dont le sous-sol uniquement lui appartient. J’explique ça à J.-E. : « Ils achètent les caves des bâtiments voisins pour créer une continuité entre leurs immeubles, afin qu’on puisse passer de l’un à l’autre, par les souterrains, sans jamais quitter leur domaine. » Il me rappelle alors que, récemment, nous avions visité un musée au Trocadéro, puis nous avions emprunté un système de couloirs (comme le souterrain qui relie les deux musées, sous la place du Capitole), si bien que nous étions ressortis dans une rue, très loin de notre point d’entrée. Le lieu qu’il décrit n’existe pas dans le Paris réel ; nous n’évoquons pas cette autre expérience, vécue quant à elle, qui a forcément servi de modèle à mon rêve : on peut désormais entrer dans un immeuble de la rue du Plâtre, en sortir par la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, puis entrer dans un autre, traverser le square du même nom, et rebelote vers la rue de la Verrerie, pour ressortir d’un quatrième bloc par la rue de Rivoli, c’est-à-dire : parcourir trois cents mètres sans quitter le domaine immobilier du groupe BHV Galeries Lafayette. Je poursuis l’exploration du bâtiment, véritablement immense. L’espace est un peu modifié : c’est une halle très lumineuse, comme la halle Freyssinet avant qu’elle soit cloisonnée. Il me semble que je suis seul désormais. Un escalier monumental s’ouvre devant moi. Je m’apprête à le descendre ; à ce moment, quelque chose de spécial se produit. Il faut que j’interrompe ce récit pour l’expliquer.

Hier soir, juste avant la nuit de ce rêve, j’ai lu une nouvelle de Jérôme Orsoni, « Dans le nuage de brume ».

« Je sais simplement que je m’étais soudain trouvé dans un nuage. Et pas seulement la tête, non, le corps tout entier. Pourtant, j’avais les pieds sur terre. Et même si je ne les voyais plus, mes pieds, je ne crois pas que je volais. J’étais en suspension. Avais-je les pieds sur terre ? Peut-être pas. Dans le nuage qui avait fini par m’envelopper tout à fait, ensuite, j’ai suivi la direction qu’il prenait, insensiblement. Le nuage de brume ne m’emportait pas avec lui. On aurait dit plutôt – c’est ce que moi, du moins, j’aurais dit si je m’étais vu de l’extérieur – que c’était moi qui lui conférais son mouvement. »

Jérôme Orsoni, Le feu est la flamme du feu

Ces phrases m’ont énormément troublé. J’ai eu la sensation (non : la certitude) qu’elles décrivaient précisément un mouvement qui m’était familier, habituel. Pourtant, j’ai utilisé moi-même des métaphores comparables (au sujet d’un de mes personnages, j’ai écrit qu’il se déplaçait « sur une nappe d’air, sans toucher le sol ») sans ressentir jamais le même trouble. Là, pendant ma lecture, j’ai reconnu une façon de me déplacer que je pratique souvent. Je m’élève très légèrement au-dessus du sol (de vingt centimètres, pas plus) et j’agite mes jambes en rythme, comme pour une marche cadencée : ce mouvement, pourvu qu’il reste bien régulier, suffit à me déplacer, sans que j’aie besoin de me poser par terre à nouveau. Je parcours des distances importantes de cette façon-là. Après avoir lu cette nouvelle, j’ai cherché dans quelles circonstances exactement j’avais exercé cette habitude, car, tout de même, je me rendais bien compte que ça n’était pas banal. J’étais perturbé de ne pas réussir à retrouver le décor, le moment, le contexte. Impossible de me souvenir, parce que ce mouvement est naturel, pour moi. Essayez de vous rappeler en quelle circonstance vous avez expérimenté la marche à pied, par exemple : impossible, car cela fait tellement partie de vous… Vous savez que vous le faites, mais vous ne savez pas pourquoi ni comment. Bon. Alors je me suis rendu à l’évidence : je fais ça souvent. Vraiment ? C’est tout de même bizarre… J’ai réfléchi encore, et j’ai compris : ce doit être dans les rêves que je fais ça.

Dans mon rêve, donc : je visite ce bâtiment industriel. Un immense escalier plonge devant moi. Ce n’est pas un parcours très agréable : dégringoler toutes ces marches, une par une… Je me dis : voilà l’occasion idéale pour pratiquer ma façon de marcher en l’air, puisqu’il paraît que je ne peux faire ça que dans les rêves… Alors, je commence : j’ouvre et ferme mes jambes comme on actionne des ciseaux, comme le vol stationnaire du colibri, de manière à me maintenir en suspension, quelques centimètres au-dessus du plancher. Puis, j’avance. L’escalier descend, moi je reste en l’air. J’avance encore, en réduisant mon altitude, peu à peu, afin de me maintenir à égale distance des marches. Je descends l’escalier à ma façon.

En référence à une autre œuvre

Je suis accompagné d’un homme que je ne connais pas très bien, mais qui connaît, lui, le musée où nous sommes. Il commente quelques œuvres seulement parmi la multitude, car nous visitons l’exposition au pas de charge, en attendant le début du spectacle. Il me semble que le musée n’est pas ouvert. Ou, en tout cas, pas dans des conditions normales – à cause de la situation que l’on sait. Le parcours s’échelonne sur les murs d’un très long et très haut colimaçon : nous gravissons un plan incliné, enroulé sur lui-même, un peu comme au Quai-Branly, mais en beaucoup plus serré. Plutôt comme dans l’escalier du métro à la station Abbesses, presque interminable. L’accrochage est scrupuleusement chronologique, de bas en haut. À mesure que nous montons (les murs sont rouges), nous croisons quelquefois un pallier, un couloir, un débouché : ce sont les seules occasions où j’aperçois des gens, qui ne sont cependant pas des visiteurs. Ils sont assis autour de tables, sur des chaises tubulaires en aluminium. Le principe de l’exposition consiste à montrer le plus possible d’œuvres en hommage à, ou se moquant gentiment de – comme les pièces contemporaines du musée Ingres à Montauban, détournant les tartes à la crème les plus rebattues du maître – mais la référence commune de ces choses exposées dans mon rêve m’échappe. Arrivés presque en haut de la tour, c’est-à-dire à la fin de la chronologie, une affiche de film est encadrée. Mon guide me demande si je l’ai vu à sa sortie. Je lui réponds qu’il n’était pas de mon âge.

De retour dans la salle où le spectacle doit avoir lieu : vaste et nue, sorte de gymnase très lumineux. La scène est plutôt un genre de tapis, comme pour la gymnastique ou les arts martiaux. Les spectateurs sont assis autour, sur les mêmes chaises en alu que tout à l’heure. J’attends avec J.-E. que ça commence. Nous avons bien conscience que la prestation ne sera pas ce qu’elle aurait dû être, à cause des circonstances. « Il n’a pas pu les préparer dans de bonnes conditions », dis-je, mais je ne me souviens pas qui étaient ce « il » et ces « les ». Puis je fais une comparaison avec mes ateliers d’écriture, où mon but n’est pas de préparer les gens à produire un chef-d’œuvre, mais de leur donner envie et confiance (je l’ai écrit mot pour mot, hier, dans un message à quelqu’un). On s’impatiente. Une femme du public s’avance et demande si elle peut faire des trucs sur la scène « en attendant ». Le commentateur (une voix off) accepte. Elle enchaîne alors des figures sur le tapis, genre hip-hop. Je dis à J.-E. pour rire : « Elle s’occupe », mais en vrai je suis impressionné. Puis c’est au tour d’un garçon que je connais d’occuper cet espace : il s’étend sur le dos. Pour moi, ce garçon n’est pas seulement lui-même : il est surtout le mec de, ainsi que les œuvres du musée sélectionnées pour leur référence à une autre œuvre. Je le trouve très charmant, dans la vraie vie. Deux filles le rejoignent pour exécuter une figure : elles se placent sur lui de façon à créer un déséquilibre et le garçon glisse sur le dos, sans effort, mû par l’attraction provoquée par les poses complexes des deux autres. Le mouvement s’accélère, le trio s’échappe à travers le public, très loin, sans décrire aucun mouvement, comme un bateau lors de sa mise à l’eau qui glisse à toute vitesse entraîné par son inertie. Lorsqu’ils reviennent sur la scène, c’est-à-dire sur le tapis, il reste seul un petit moment étendu sur le dos. Son torse est désormais nu, j’observe les poils sur sa poitrine et sur son ventre, qui sont sans surprise, exactement comme je les imaginais, extrapolant à partir des quelques-uns qui dépassent habituellement de son col. Le commentateur (toujours en off) ironise : « Maintenant on saura comment défaire une chemise d’homme. » Je trouve sa remarque un peu nulle : moi, je le savais déjà.

Le monde est petit (mais pas encore confiné)

Il fait très beau. On a peine à croire qu’un fléau s’est abattu sur le monde, que le virus poursuit sa course sans obstacle. J’ai écrit « on a peine à croire » : pour être honnête, j’aurais dû écrire je. Car les autres, eux, ils y croient. Les gens dont j’entends les conversations, dans la rue : ils parlent de ça. Moi, les premiers mots que je prononce aujourd’hui, c’est au musée, en me présentant à l’accueil :
« Je viens aujourd’hui, parce que je crains de ne plus pouvoir venir la semaine prochaine.
– On ne sait pas si on devra fermer, on attend les instructions. »

Elles peuvent tomber d’un moment à l’autre, les instructions. Fermeture des lieux publics. Confinement. « S’il faut rester confiné quelque part, il vaut mieux que ce soit ici » : voilà à quoi je pense, parcourant de nouveau les salles Bourdelle, puis, descendant encore d’un niveau, dans les entrailles de la bâtisse, au ras du Tarn, dans cette salle sombre et humide, dite « du Prince Noir », toute de niches, de recoins et d’anfractuosités. On ne me trouvera jamais ici, je serai tranquille.

Mais je suis raisonnable : je refais surface. Alors que je croyais être seul, je rencontre soudain des vivants. Ce sont de jeunes sujets, manifestement en pleine forme, autrement dit : des porteurs sains, sournoisement contagieux. Des enfants. Leur institutrice a dû se dire, comme moi : « C’est le jour où jamais pour les emmener ici : lundi, l’école sera fermée, et le musée aussi, sans doute. » Ils sont gais, ils font plaisir à voir. Et moi, je me dirige vers le café, où l’on peut acheter des cartes postales.

Deux employés sont derrière le comptoir. Ils me voient débouler et s’écrient : « Un autre visiteur ! » – parce qu’ils en avaient déjà un. Quelle surprise d’être deux !

L’autre et moi échangeons quelques paroles. Sa tête me dit vaguement quelque chose.
« Vous êtes d’ici ?
– Provisoirement : je suis arrivé il y a trois jours, je vais habiter Montauban pendant dix semaines. »

Quand il me dit son prénom, ça y est ! je le remets. Nous nous sommes rencontrés il y a plusieurs années, dans une vie qui me semble lointaine : un dîner, à Paris. Nous étions invités tous deux par quelqu’un, dans un bel appartement qui n’était pas le sien. Je me rappelle étrangement certains détails de cette soirée ; lui aussi. Nous ne nous sommes jamais recroisés depuis.

Nous sirotons nos cafés à cette petite table, près de la fenêtre qui donne sur le Pont-Vieux. Face à moi, une autre fenêtre encadre très exactement la vue sur le monument aux morts de Bourdelle. Il fait beau. On a peine à croire qu’un fléau s’est abattu sur le monde.

« Il y aura eu cette histoire qui va se transmettre »

Une sorte de fascination pour les archives. Pour l’accumulation des traces, indices minuscules qui contiennent des histoires. J’avais envie de visiter cette exposition, alors, pour voir en vrai des œuvres de Boltanski que je ne connaissais que par le discours qui les entoure.

Les reliques fragiles contenues dans ces vitrines, comme dans les vitrines du musée de Montauban : ce n’est pas pour rien que j’ai envie de voir cette expo maintenant, deux semaines avant de partir là-bas.

Les photos immenses dans lesquelles on s’immerge, on se perd, les photos agrandies et abîmées : ce ne sont pas celles qui m’intéressent le plus. J’aime les dispositifs les moins spectaculaires. Les plus sobres. Les photos de petite taille (celles des Suisses) collées sur des boîtes de biscuits. Ou : ces murs tapissés d’autres boîtes métalliques, chacune portant le nom d’un ouvrier de cette mine de Belgique. Des centaines (milliers ?) de boîtes et de noms. « Peu spectaculaire », vraiment ? Ce que je voulais dire, c’est plutôt : les traces conservées dans un état proche de leur forme originelle : un nom et une photo reproduits sur du papier fragile, à petite échelle, sans leur faire subir de transformation plastique.

J’ai passé un long temps à lire ces noms qui, pourtant, ne me disent rien. La matière est aride, austère : des lettres noires sur du papier blanc, collées sur du fer rouillé. C’est cette indifférenciation qui me fascine : ces noms (ces gens) rassemblés dans un ordre strictement arbitraire : la seule chose qui leur soit commune, c’est de figurer dans le registre du personnel de cette mine belge. Un nom ne suffit pas pour dire la singularité d’une vie, mais il peut être l’indice suffisant pour partir en quête d’un peu plus, ou d’autre chose. Cette salle produit sur moi le même effet que le columbarium du Père-Lachaise, par exemple. Des lettres gravées sur des petits carrés tous identiques, rangés selon une grille rigoureuse : un voisinage arbitraire, indifférencié. La matière est aride, alors – et puis, d’un coup, surgit une image. Une boîte sur cinq, ou sur six, je ne sais pas, est ornée d’un portrait (lorsque le dossier de l’ouvrier, de l’ouvrière, comportait une photo : la raison arbitraire, à nouveau). Et là, c’est une émotion immédiate, parce que c’est un visage, c’est un regard. Cette émotion est proche, alors, de celle que j’éprouve non pas au columbarium, mais dans les cimetières italiens. Où les morts ne sont pas sous terre, mais empilés dans des cases de pierre, scellées par des dalles presque identiques et ornées d’une photo. Presque toujours une photo. Le visage, le regard.

J’échange quelques mots avec S. au sujet de cette exposition. Il me demande si je connais l’installation de Boltanski dans le sous-sol du Conservatoire de musique. « Non, évidemment », me dit-il, parce qu’elle est inaccessible. Lui-même en a seulement entendu parler. Et il me raconte de quoi il s’agit.

Je lis ensuite le document qui accompagne l’expo que je viens de visiter, transcrivant ces mots de Boltanski :

« Ce que je dis, c’est qu’il y a une force plus grande dans les histoires que dans les objets. Dans ma vie, il y a eu plusieurs périodes : une, où les œuvres ont existé ; une autre, où elles étaient détruites mais re-fabriquées ; et puis, maintenant, il n’est plus question de voir les œuvres mais de savoir qu’elles existent. Il y aura eu cette histoire qui va se transmettre. »

Peu importe, alors, que S. et moi ayons vu, ou non, cette installation au Conservatoire : son histoire nous plaît.

J’ai envie de revoir cette salle du Musée d’Art moderne visitée il y a des années, dans laquelle Boltanski a accumulé (rangé) des annuaires de téléphone. J’en garde un souvenir très vif (à cause de mon propre goût pour les annuaires), bien que je ne l’aie visitée qu’une fois. Je me souviens, aussi, de cet épisode de La nuit de l’oracle de Paul Auster, dans lequel le personnage découvre une pièce très proche de celle créée par Boltanski au musée : des centaines d’annuaires téléphoniques des années 20 à nos jours, rangés par ordre alphabétiques des villes et régions du monde, puis par année. Le dénommé Ed, à l’origine de cette mission de conservation, possède notamment un annuaire de Varsovie de 1937–1938 : Spis Abonentów Warszawskiej Sieci Telefonów – dont la plupart des noms juifs sont, on le sait (nous qui vivons aujourd’hui) les noms de personnes mortes dans les années qui ont suivi.

« Cette pièce contient le monde, réplique Ed. Ou du moins une partie. Les noms des vivants et des morts. Le Bureau de préservation historique est une maison du souvenir, mais c’est aussi une châsse pour le temps présent. En rassemblant ces deux choses en un lieu, je me démontre que l’humanité n’est pas finie. »

J’ai parcouru toutes les salles du Musée d’Art moderne avant de comprendre (observant un plan) que la salle Boltanski était située au sous-sol, accessible par un escalier quasi-dérobé. Je cherche l’escalier, je le trouve, mais il est fermé d’une barrière. Un garçon qui passe par là – qui descend l’escalier, lui, car il est de la maison – me dit que cette salle est fermée « pour réfection ». Je n’ai donc pas vu cette installation de Boltanski : Les abonnés du téléphone. Est-ce important ?

Je sais qu’elle existe : J’en garde le souvenir et j’en connais l’histoire. Cette histoire, je l’ai racontée à S. qui ne la connaissait pas, comme j’ignorais, moi, son histoire de Conservatoire.

« Il y a une force plus grande dans les histoires que dans les objets », avait-on lu. Et puis : « Il y aura eu cette histoire qui va se transmettre. »

Il faut tout garder

Je leur ai donné rendez-vous aux Philosophes, puisqu’ils m’ont dit qu’ils seraient dans le Marais ce matin. Le Marais, j’ai beaucoup de choses à en dire, mais je les garderai pour moi. Je ne les assommerai pas, eux, avec mes tirades sur le grand capital, ni sur le fléau du tourisme, car je ne les connais pas très bien. Je ne sais pas quel genre de visiteurs ils sont ; je ne voudrais pas les froisser. En fait, nous nous connaissons peu. Lui, un peu plus qu’elle. Je les ai rencontrés en Vendée l’année dernière.

Je leur demande bêtement ce qu’ils ont vu, à Paris, et A. me raconte le Louvre, Montmartre, et le métro qu’il n’a pas payé parce qu’il est passé sous la barre du portique (A. est un enfant). Sa mère me dit qu’ils ont été aux galeries Lafayette. À ces mots, je ne réagis pas, par prudence, parce que je ne veux pas être désagréable. Mais c’est A. qui dit :

« C’était horrible, c’est un labyrinthe, la lumière fait mal aux yeux et les gens sont pas sympa.
— On a été là pour acheter un truc très précis pour les amis qui nous hébergent, puis on s’est sauvés aussitôt, a précisé sa mère.
— Je déteste les grands magasins », je dis à mon tour.

Voilà. Nous sommes sur la même longueur d’onde. Alors, je leur parle de ce que j’aime dans ma vie parisienne. Je ne peux pas m’empêcher de dire que ce quartier-là, je le connais bien, mais qu’il a changé à vue d’œil. Des lieux que j’aimais, il n’a pas gardé grand-chose. Et A. me coupe la parole :
« Tu écris un livre en ce moment ? »
Je lui montre la dernière version de la couverture des Présents que Roxane vient de m’envoyer. Il la trouve belle.
« Ça parle de quoi ? »

On quitte le café ensemble : je les accompagne jusqu’à République. Dans les rues du Marais, A. reconnaît une Porsche :
« J’en ai vu plein, des Cayenne et des normales. »
Il les a comptées, pendant son séjour parisien. Je dis :
« Tu en vois plus ici que dans ton village. »

À la fin de 209 rue Saint-Maur de Ruth Zylberman, de vieux habitants des années 40 et 50 revoient l’immeuble où ils ont grandi, qui était alors un immeuble pauvre : ils s’étonnent de la cour ravalée, proprette. Des logements refaits à neuf, lumineux. Ce 209 rue Saint-Maur ressemble à ma cour de la rue de la Roquette, aujourd’hui habitée, en majorité, par des petits bourgeois, par des baby-boomers aux retraites confortables, par des quadras de la startup nation. Je pense au choc qu’auraient les petits vieux de ce récit si c’était plutôt dans le Marais qu’ils avaient grandi, à la même époque, dans la même pauvreté que rue Saint-Maur : à la place de leurs logements riquiqui et des bouis-bouis de leur enfance, ils découvriraient, non pas des boutiques branchées, mais un showroom Chanel. Cette violence, je ne m’y fais pas.

Je raconte à A. et à sa mère que j’ai rencontré une personne, née dans leur village, qui habite mon quartier.
« Ah, mais nous, on a fait plus fort, sur le thème le monde est petit. Hier au Louvre, on attendait pour la Joconde, et on tombe sur qui ? Des gars du village ! On leur a demandé ce qu’ils faisaient là. La même chose que nous, sans doute. »
A. rebondit là-dessus pour me dire que la Joconde, c’est terrible : il faut faire la queue dans des barrières, c’est un labyrinthe (encore un labyrinthe) et, une fois qu’on est devant elle, on ne peut pas rester plus de vingt secondes.
« Et on ne sait même pas si c’est la vraie. »
Quand il dit ça, il a sa main dans la mienne. Ça m’étonne, mais j’aime bien.
« Ça fait des années que je ne suis pas passé par la Joconde, ça me déprimerait », je réponds.

Et je lui demande s’il écrit, lui. Oui : il a écrit une histoire dont il est content, mais il ne peut pas me la montrer, il ne sait pas où elle est. Je lui dis qu’il faut la retrouver et la ranger précieusement. Qu’il faut tout garder, que c’est important.

Un dimanche après-midi (deux jours)

Une promenade : la Seine est grise, mais pas le ciel. Sur le quai : C. et L. qui vont dans le sens opposé au nôtre. Un hasard. On leur tombe dessus, on se fait la bise. « Paris est un village », leur dit-on pour rire, car ils sont de province, de passage – et nous avons dîné ensemble la veille.

Dans La beauté des choses, ces scènes où les deux hommes fraternisent : le mari et le jeune garçon. Le premier pourrait détester ou mépriser ce gosse de dix-sept ans qui couche avec sa femme, mais il ne le fait pas : il a décidé de se placer en retrait de sa vie, et d’observer ce qui arrive. Alors, pour ne pas mourir de tristesse ou d’ennui, il trouve son plaisir dans le rapport esthétique aux choses. En ce garçon, il voit plutôt : un gentil gars touché par la grâce, qui vit de grandes émotions. Le garçon est vraiment beau, cela dit, bien que très blond, très lisse. Mais tout ce qui est pur dans cette histoire est brusquement sali, si ce n’est une petite part d’enfance restée intacte, et le désir de grandes choses (les livres volés dans la dernière image ?)

Une conversation qui me rend nerveux : je ne sais même pas pourquoi, puisque l’objet en était joyeux. N’arrive pas à passer à autre chose : un truc lourd reste coincé derrière mon front jusqu’au coucher : mal nulle part, mais envie de pleurer. Enfin non, pas envie, mais je me comprends.

Pas envie de lire ce livre très beau, ni cet autre très intéressant. Envie plutôt d’un roman avec une histoire, où il se passe des choses – pour une fois. Je commence La vérité sur Bébé Donge: Simenon montre tout, dès le premier chapitre : l’empoisonnement, et la coupable qui avoue. Je n’ai aucune idée de ce qu’il va trouver à raconter ensuite pour que ça continue de tenir la route. Quoi qu’il se passe dans ce livre, j’essaierai de comprendre pourquoi ça tient. D’un point de vue mécanique, j’entends.

Encore des gens pour participer à notre campagne de souscription. C’est inattendu et ça me fait plaisir – plaisir d’être attendu, justement.

On emmène R. manger une pizza. Il nous dit qu’il a un copain de classe qui s’appelle Léon, et que ça fait Noël dans le désordre, et que c’est une anagramme. Nous, on lui explique les palindromes : non ; radar ; Léon Noël. Je m’aperçois, après qu’on s’est quittés, que j’ai oublié de lui dire que la date d’aujourd’hui était un palindrome. La prochaine fois, ce sera dans un an. Je serai vigilant.

On veut prendre un raccourci en coupant par le bois : R. est censé nous guider et on se perd un peu. Tant mieux. Arrivés à Charenton, il dit : « J’espère qu’on va passer sur le pont au-dessus des trains, parce que j’aime bien passer là. » Moi aussi, j’aime bien. Sur la passerelle, il saute à pieds joints pour la faire résonner, vibrer, tanguer. Un train passe dans un sens, un deuxième dans l’autre sens.

Un dimanche après-midi à Charenton (à lire sur le ton de : la même chose à Coutances). Il pleut. On entre au palais de la Porte Dorée, parce que c’est le jour où c’est gratuit. Un monde fou. À vue de nez, deux tiers vont visiter l’Aquarium, l’autre tiers va au même endroit que nous. Ce musée de l’immigration me fait penser au petit musée de Montauban, parce qu’il n’y a que des objets très pauvres dans les vitrines : des trésors dérisoires, des papiers de famille, qui racontent des parcours de gens connus ou inconnus, tous aussi importants les uns que les autres parce qu’ils sont les pièces d’un puzzle plus grand qu’eux, plus grand que nous.

Pluie encore. On marche jusqu’à ce café, du côté de la Nation. On attend la séance de cinéma. Le petit blondinet qui joue Jojo Rabbit nous fait penser à R., mais le visage plus rond. Quand il a ce sourire charmeur, quand il sait qu’il va faire mouche. Et puis, sa maladresse. À la fin du film, J.-E. dit qu’il a été a été ému par la dernière scène. Assis devant nous : deux garçons, dont l’un est beau. Ils se font un bisou. « Nous aussi on est beaux », me fait remarquer J.-E., et il a raison.