Il sort avec le diplôme d’artiste vétérinaire

Je prends des douches de plus en plus longues. J’en parlais à C. qui m’a confié la même chose : le matin, il résout en pensée les problèmes du jour. Il défait des nœuds. Il compose ses phrases dans sa tête, il repasse celles de la veille. Il remplace un mot par un autre. C’est un travail minutieux. C’est long. Alors il m’a avoué, honteux, avoir une fois épuisé le ballon d’eau chaude — et sa fille, victime collatérale de l’écriture, a dû prendre son bain tiède. Ce matin, je suis resté longtemps sous l’eau parce que je devais compléter la première ligne de mon tableau (ce damier que j’appelle « mon plan de Batailles », car il synthétise et détermine l’ordre des chapitres de Rue des Batailles). Après la case 5 (« la pompe à feu »), j’ai placé un joker : « un rêve ». Je me demande s’il faut mettre Balzac en 7 : ce n’est pas parce qu’il a vécu (en coup de vent) dans la rue des Batailles que je suis obligé de l’utiliser comme figurant. Mais, puisque mes cases sont fixées avec du scotch repositionnable, je les arrache quand je veux, sans scrupule. La rencontre entre Pierre et François, à Paris ou à Cambrai (ou sur la route entre les deux villes), je la mets dans la case 8. La case 3, c’est l’école vétérinaire d’Alfort. C’est là-bas que je me trouvais en pensée lorsque mon corps, ce matin, était sous la douche.

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Toutes les pièces sont compatibles entre elles

Nous rentrons à Paris en train. À cause d’un accident sur la voie, notre parcours est dévié : au niveau de Saint-Denis, le train traverse la gare de voyageurs, puis il passe sous une barre d’immeuble entièrement vitrée (les bureaux d’une administration) et atteint le second faisceau ferroviaire, c’est-à-dire les lignes de marchandises. Nous poursuivons notre trajet sans encombre. Mais, peu à peu, nous nous écartons de l’itinéraire logique ; je remarque que nous passons par la forêt — peut-être celle de Saint-Germain-en-Laye — tu parles d’un détour ! Je remarque également que le train roule sur le chemin : il n’y a plus de rails. Le sol n’est pas plan, les taillis sont denses… c’est dangereux. Arrive un moment où ce n’est plus possible : nous devons quitter le train et terminer le trajet à pied. Je suis avec ma mère. Tous les deux, nous abordons un ponton de bois, et nous laissons filer la rame. Il faut grimper un escalier à claire-voie, les marches sont démesurées, je les franchis à quatre pattes pour garder l’équilibre. C’est plus difficile pour ma mère, qui est en robe, mais elle s’en sort plutôt bien. Nous arrivons à destination sans mal. C’est une vaste pièce, le sol est en planches de bois. Les gens nous attendent pour une visite (c’est peut-être un musée), ou pour un événement (fêter un anniversaire).

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Escamotée par les circonstances

Je ne reconnais pas le restaurant Voyenne. Sur quel côté de la place Voltaire se trouve-t-il ? Je le cherche dans mon annuaire téléphonique de 1930 : il n’existe plus (la photo, elle, date de 1918). Je connais un bâtiment un peu semblable au coin de l’avenue Parmentier (le rez-de-chaussée surélevé, les garde-corps en pierre). Je vérifie sur Google Street View : oui, c’est cet immeuble-là. Mais il a changé. Je comprends qu’on lui a ajouté trois étages, pendant le siècle écoulé. Surtout, la petite dépendance à sa droite, par laquelle on entre au restaurant (la charmante marquise) : elle a disparu. La rue Camille-Desmoulins est passée en travers (mais légèrement de biais, pour contourner et préserver la partie noble de l’édifice). Bon. Maintenant, il faut que je vous dise : la plus grande différence entre ces deux images, ce n’est pas ça. Sur l’autochrome de la collection Albert-Kahn, un cheval patiente, attelé à sa voiture ; sur Street View, un mec déboule, torse nu, en trottinette électrique de location.

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J’aime les animaux vivants

Ils habitent dans les interstices entre le mur et le toit : ces trous donnent peut-être accès à une cavité plus grande (le grenier), ou bien il se suffisent à eux-mêmes, en tant que nids, étroits et douillets. Ces anfractuosités m’autorisent à faire cette déclaration : « Il existe un point commun entre les oiseaux nicheurs et moi. » Eux et moi, nous vivons mieux à notre aise dans une architecture de caractère, pleine de trous, que dans une construction lisse et standard. Eux, ce sont des choucas. Je les observe de ma fenêtre.

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J’ai touché

Les statues en bronze ne sont pas fragiles : elles sont faites pour durer mille ans. Quelques siècles de plus et elles commencent à fatiguer. Alors on les met à l’abri, comme le Marc Aurèle du Capitole. Elles deviennent des pièces de musée et, c’est bien connu : au musée, on ne touche pas. Ce qu’il y a de bien avec les statues dans les squares ou sur les parkings, c’est qu’elles sont strictement les mêmes ; mais celles-ci, on peut les toucher.

Je dis « sur les parkings », parce que le Centaure mourant d’Antoine Bourdelle qui était au square Picard a été déplacé, à cause des travaux dudit square, vers les réserves du musée. Il est à l’abri, sur une dalle, sous un encorbellement de béton. Heureusement qu’il penche la tête : il passe ric-rac.

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Otto avait quatre camarades

Je ne sais pas qui est Otto.

Dans la douzaine de livrets (au-dessus du titre Soldbuch, un aigle avec la croix gammée), aucun des soldats ne s’appelle Otto. Il est difficile de déchiffrer les prénoms, mais manifestement ce n’est jamais Otto. Ces types sont nés en Ouzbékistan ou au Turkménistan et ils signent leur nom en caractères cyrilliques : pas le genre à s’appeler Otto. Je demande à L. comment ces documents précieux se sont retrouvés dans les collections du musée : un soldat ne s’en sépare pas si facilement. Elle me dit : « Au contraire ! S’ils ont été enrôlés de force, ils ont pu s’en débarrasser pour déserter. » Il paraît que les douze livrets ont été trouvés dans une poubelle. Douze mecs du Caucase, qui ne parlent pas allemand et qui n’ont sûrement pas des têtes d’Allemands : ils n’ont pas dû passer inaperçus à Montauban. Mais, pour reconnaître en eux des soldats de la Wehrmacht, une fois l’uniforme jeté dans le fossé, il faudrait être fortiche en devinettes.

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Je ne crois pas que je volais, j’étais en suspension

La grande librairie Boulinier du boulevard Saint-Michel va fermer. Ou alors : elle vient de fermer. Dans le journal, on précise que ce bâtiment est familier des employés de l’Assemblée nationale, ou d’un ministère quelconque, puisqu’il accueillait la cantine de cette administration avant de devenir la librairie. Nous nous rendons sur place pour visiter le bâtiment désaffecté : une grande halle industrielle du XIXe siècle, au charme fou. En parcourant les étages, on s’aperçoit qu’il n’est pas entièrement vide. Au contraire, il semble qu’il est prêt à recevoir, à nouveau, des travailleurs pour déjeuner : les tables sont mises. Je fais remarquer à J.-E. que les chaises sont très proches les unes des autres ; j’ignore si cette remarque m’est inspirée par le contexte de « distanciation sociale » ou par autre chose, mais, en fait, les sièges ne sont pas plus proches que dans n’importe quel restaurant. Les travaux ne sont pas terminés : nous marchons sur de grandes plaques de bois aggloméré, comme celles qu’on pose sur les trous du trottoir quand il y a des travaux de voirie. On voit dans les interstices : à l’étage inférieur, d’autres tables. Sur les murs sont affichés des plans d’architecte : ça m’intéresse beaucoup. Je les observe en détail, essayant de me repérer dans l’espace (tout le quartier est dessiné). J’identifie les noms des rues (on est maintenant dans le faubourg Saint-Germain, ce qui est logique avec cette histoire de ministère). Les bâtiments sont représentés en rouge ou en jaune. Je me creuse la tête, et je finis par comprendre la signification de ces couleurs. Elles signalent : en rouge, les bâtiments qui appartiennent entièrement au groupe LVMH (dont le nôtre fait partie) et, en jaune, ceux dont le sous-sol uniquement lui appartient. J’explique ça à J.-E. : « Ils achètent les caves des bâtiments voisins pour créer une continuité entre leurs immeubles, afin qu’on puisse passer de l’un à l’autre, par les souterrains, sans jamais quitter leur domaine. » Il me rappelle alors que, récemment, nous avions visité un musée au Trocadéro, puis nous avions emprunté un système de couloirs (comme le souterrain qui relie les deux musées, sous la place du Capitole), si bien que nous étions ressortis dans une rue, très loin de notre point d’entrée. Le lieu qu’il décrit n’existe pas dans le Paris réel ; nous n’évoquons pas cette autre expérience, vécue quant à elle, qui a forcément servi de modèle à mon rêve : on peut désormais entrer dans un immeuble de la rue du Plâtre, en sortir par la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, puis entrer dans un autre, traverser le square du même nom, et rebelote vers la rue de la Verrerie, pour ressortir d’un quatrième bloc par la rue de Rivoli, c’est-à-dire : parcourir trois cents mètres sans quitter le domaine immobilier du groupe BHV Galeries Lafayette. Je poursuis l’exploration du bâtiment, véritablement immense. L’espace est un peu modifié : c’est une halle très lumineuse, comme la halle Freyssinet avant qu’elle soit cloisonnée. Il me semble que je suis seul désormais. Un escalier monumental s’ouvre devant moi. Je m’apprête à le descendre ; à ce moment, quelque chose de spécial se produit. Il faut que j’interrompe ce récit pour l’expliquer.

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En référence à une autre œuvre

Je suis accompagné d’un homme que je ne connais pas très bien, mais qui connaît, lui, le musée où nous sommes. Il commente quelques œuvres seulement parmi la multitude, car nous visitons l’exposition au pas de charge, en attendant le début du spectacle. Il me semble que le musée n’est pas ouvert. Ou, en tout cas, pas dans des conditions normales – à cause de la situation que l’on sait. Le parcours s’échelonne sur les murs d’un très long et très haut colimaçon : nous gravissons un plan incliné, enroulé sur lui-même, un peu comme au Quai-Branly, mais en beaucoup plus serré. Plutôt comme dans l’escalier du métro à la station Abbesses, presque interminable. L’accrochage est scrupuleusement chronologique, de bas en haut. À mesure que nous montons (les murs sont rouges), nous croisons quelquefois un pallier, un couloir, un débouché : ce sont les seules occasions où j’aperçois des gens, qui ne sont cependant pas des visiteurs. Ils sont assis autour de tables, sur des chaises tubulaires en aluminium. Le principe de l’exposition consiste à montrer le plus possible d’œuvres en hommage à, ou se moquant gentiment de – comme les pièces contemporaines du musée Ingres à Montauban, détournant les tartes à la crème les plus rebattues du maître – mais la référence commune de ces choses exposées dans mon rêve m’échappe. Arrivés presque en haut de la tour, c’est-à-dire à la fin de la chronologie, une affiche de film est encadrée. Mon guide me demande si je l’ai vu à sa sortie. Je lui réponds qu’il n’était pas de mon âge.

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Le monde est petit (mais pas encore confiné)

Il fait très beau. On a peine à croire qu’un fléau s’est abattu sur le monde, que le virus poursuit sa course sans obstacle. J’ai écrit « on a peine à croire » : pour être honnête, j’aurais dû écrire je. Car les autres, eux, ils y croient. Les gens dont j’entends les conversations, dans la rue : ils parlent de ça. Moi, les premiers mots que je prononce aujourd’hui, c’est au musée, en me présentant à l’accueil :
« Je viens aujourd’hui, parce que je crains de ne plus pouvoir venir la semaine prochaine.
– On ne sait pas si on devra fermer, on attend les instructions. »

Elles peuvent tomber d’un moment à l’autre, les instructions. Fermeture des lieux publics. Confinement. « S’il faut rester confiné quelque part, il vaut mieux que ce soit ici » : voilà à quoi je pense, parcourant de nouveau les salles Bourdelle, puis, descendant encore d’un niveau, dans les entrailles de la bâtisse, au ras du Tarn, dans cette salle sombre et humide, dite « du Prince Noir », toute de niches, de recoins et d’anfractuosités. On ne me trouvera jamais ici, je serai tranquille.

Mais je suis raisonnable : je refais surface. Alors que je croyais être seul, je rencontre soudain des vivants. Ce sont de jeunes sujets, manifestement en pleine forme, autrement dit : des porteurs sains, sournoisement contagieux. Des enfants. Leur institutrice a dû se dire, comme moi : « C’est le jour où jamais pour les emmener ici : lundi, l’école sera fermée, et le musée aussi, sans doute. » Ils sont gais, ils font plaisir à voir. Et moi, je me dirige vers le café, où l’on peut acheter des cartes postales.

Deux employés sont derrière le comptoir. Ils me voient débouler et s’écrient : « Un autre visiteur ! » – parce qu’ils en avaient déjà un. Quelle surprise d’être deux !

L’autre et moi échangeons quelques paroles. Sa tête me dit vaguement quelque chose.
« Vous êtes d’ici ?
– Provisoirement : je suis arrivé il y a trois jours, je vais habiter Montauban pendant dix semaines. »

Quand il me dit son prénom, ça y est ! je le remets. Nous nous sommes rencontrés il y a plusieurs années, dans une vie qui me semble lointaine : un dîner, à Paris. Nous étions invités tous deux par quelqu’un, dans un bel appartement qui n’était pas le sien. Je me rappelle étrangement certains détails de cette soirée ; lui aussi. Nous ne nous sommes jamais recroisés depuis.

Nous sirotons nos cafés à cette petite table, près de la fenêtre qui donne sur le Pont-Vieux. Face à moi, une autre fenêtre encadre très exactement la vue sur le monument aux morts de Bourdelle. Il fait beau. On a peine à croire qu’un fléau s’est abattu sur le monde.

« Il y aura eu cette histoire qui va se transmettre »

Une sorte de fascination pour les archives. Pour l’accumulation des traces, indices minuscules qui contiennent des histoires. J’avais envie de visiter cette exposition, alors, pour voir en vrai des œuvres de Boltanski que je ne connaissais que par le discours qui les entoure.

Les reliques fragiles contenues dans ces vitrines, comme dans les vitrines du musée de Montauban : ce n’est pas pour rien que j’ai envie de voir cette expo maintenant, deux semaines avant de partir là-bas.

Les photos immenses dans lesquelles on s’immerge, on se perd, les photos agrandies et abîmées : ce ne sont pas celles qui m’intéressent le plus. J’aime les dispositifs les moins spectaculaires. Les plus sobres. Les photos de petite taille (celles des Suisses) collées sur des boîtes de biscuits. Ou : ces murs tapissés d’autres boîtes métalliques, chacune portant le nom d’un ouvrier de cette mine de Belgique. Des centaines (milliers ?) de boîtes et de noms. « Peu spectaculaire », vraiment ? Ce que je voulais dire, c’est plutôt : les traces conservées dans un état proche de leur forme originelle : un nom et une photo reproduits sur du papier fragile, à petite échelle, sans leur faire subir de transformation plastique.

J’ai passé un long temps à lire ces noms qui, pourtant, ne me disent rien. La matière est aride, austère : des lettres noires sur du papier blanc, collées sur du fer rouillé. C’est cette indifférenciation qui me fascine : ces noms (ces gens) rassemblés dans un ordre strictement arbitraire : la seule chose qui leur soit commune, c’est de figurer dans le registre du personnel de cette mine belge. Un nom ne suffit pas pour dire la singularité d’une vie, mais il peut être l’indice suffisant pour partir en quête d’un peu plus, ou d’autre chose. Cette salle produit sur moi le même effet que le columbarium du Père-Lachaise, par exemple. Des lettres gravées sur des petits carrés tous identiques, rangés selon une grille rigoureuse : un voisinage arbitraire, indifférencié. La matière est aride, alors – et puis, d’un coup, surgit une image. Une boîte sur cinq, ou sur six, je ne sais pas, est ornée d’un portrait (lorsque le dossier de l’ouvrier, de l’ouvrière, comportait une photo : la raison arbitraire, à nouveau). Et là, c’est une émotion immédiate, parce que c’est un visage, c’est un regard. Cette émotion est proche, alors, de celle que j’éprouve non pas au columbarium, mais dans les cimetières italiens. Où les morts ne sont pas sous terre, mais empilés dans des cases de pierre, scellées par des dalles presque identiques et ornées d’une photo. Presque toujours une photo. Le visage, le regard.

J’échange quelques mots avec S. au sujet de cette exposition. Il me demande si je connais l’installation de Boltanski dans le sous-sol du Conservatoire de musique. « Non, évidemment », me dit-il, parce qu’elle est inaccessible. Lui-même en a seulement entendu parler. Et il me raconte de quoi il s’agit.

Je lis ensuite le document qui accompagne l’expo que je viens de visiter, transcrivant ces mots de Boltanski :

« Ce que je dis, c’est qu’il y a une force plus grande dans les histoires que dans les objets. Dans ma vie, il y a eu plusieurs périodes : une, où les œuvres ont existé ; une autre, où elles étaient détruites mais re-fabriquées ; et puis, maintenant, il n’est plus question de voir les œuvres mais de savoir qu’elles existent. Il y aura eu cette histoire qui va se transmettre. »

Peu importe, alors, que S. et moi ayons vu, ou non, cette installation au Conservatoire : son histoire nous plaît.

J’ai envie de revoir cette salle du Musée d’Art moderne visitée il y a des années, dans laquelle Boltanski a accumulé (rangé) des annuaires de téléphone. J’en garde un souvenir très vif (à cause de mon propre goût pour les annuaires), bien que je ne l’aie visitée qu’une fois. Je me souviens, aussi, de cet épisode de La nuit de l’oracle de Paul Auster, dans lequel le personnage découvre une pièce très proche de celle créée par Boltanski au musée : des centaines d’annuaires téléphoniques des années 20 à nos jours, rangés par ordre alphabétiques des villes et régions du monde, puis par année. Le dénommé Ed, à l’origine de cette mission de conservation, possède notamment un annuaire de Varsovie de 1937–1938 : Spis Abonentów Warszawskiej Sieci Telefonów – dont la plupart des noms juifs sont, on le sait (nous qui vivons aujourd’hui) les noms de personnes mortes dans les années qui ont suivi.

« Cette pièce contient le monde, réplique Ed. Ou du moins une partie. Les noms des vivants et des morts. Le Bureau de préservation historique est une maison du souvenir, mais c’est aussi une châsse pour le temps présent. En rassemblant ces deux choses en un lieu, je me démontre que l’humanité n’est pas finie. »

J’ai parcouru toutes les salles du Musée d’Art moderne avant de comprendre (observant un plan) que la salle Boltanski était située au sous-sol, accessible par un escalier quasi-dérobé. Je cherche l’escalier, je le trouve, mais il est fermé d’une barrière. Un garçon qui passe par là – qui descend l’escalier, lui, car il est de la maison – me dit que cette salle est fermée « pour réfection ». Je n’ai donc pas vu cette installation de Boltanski : Les abonnés du téléphone. Est-ce important ?

Je sais qu’elle existe : J’en garde le souvenir et j’en connais l’histoire. Cette histoire, je l’ai racontée à S. qui ne la connaissait pas, comme j’ignorais, moi, son histoire de Conservatoire.

« Il y a une force plus grande dans les histoires que dans les objets », avait-on lu. Et puis : « Il y aura eu cette histoire qui va se transmettre. »