Liste : films vus en avril 2020

Marguerite Duras. Les mains négatives.
Marguerite Duras. Césarée.
Paolo Sorrentino. La grande Bellezza.
Wes Anderson. À bord du Darjeeling Limited.
François Ozon. Gouttes d’eau sur pierres brûlantes.
François Ozon. Sitcom.
François Ozon. Potiche.
Jacques Tati. Mon oncle.
François Ozon. Scènes de lit.
François Ozon. Un lever de rideau.
Louis Malle. Zazie dans le métro.
Édouard Molinaro. Hibernatus.
Joseph Losey. Monsieur Klein.
Michel Mitrani. Les guichets du Louvre.
Bruno Podalydès. Le mystère de la chambre jaune.
Cédric Klapisch. L’auberge espagnole.

Elle nous a fait passer par des endroits impossibles

Je fais un détour par les rues du Marais jusqu’à Saint-Sébastien–Froissart : j’aurais pu prendre le métro à Ledru-Rollin, mais c’était l’occasion de marcher. Je réalise soudain que je n’ai pas mon attestation : y aura-t-il un contrôle dans la station ? Je me demande s’il en faut une pour les enfants aussi : comment fera-t-on tout à l’heure, avec R., quand je l’emmènerai au bois de Vincennes ? Parce que c’est chez lui que je me rends, pour le garder.

Beaucoup de monde dans les couloirs et sur le quai. Impossible de respecter les règles de distanciation. Les gens se massent dans un métro, moi j’attends le prochain. Arrive alors une rame inattendue : un seul wagon, sans toit, à la forme très arrondie. Comme les bus dans les films de Tati, ou celui de Fédor Balanovitch dans Zazie. On ne tiendra jamais tous dedans. Je me fraie un passage entre les sièges très serrés, qui sont tous orientés dans le même sens, c’est-à-dire face au quai. Un agent demande à l’assemblée « Qui veut monter ? » et seule une minorité lève la main. Alors pourquoi les gens sont-ils présents sur ce quai ? En tout cas, c’est une bonne nouvelle pour nous qui sommes dans le wagon, car nous pouvons n’occuper qu’une place sur trois ou quatre. Ce qui ne nous empêche pas d’être extrêmement proches, tant les sièges sont étroits. À ma droite, un garçon roux aux yeux de biche. À gauche, une femme qui explique qu’elle a déjà chopé le virus et qu’elle est désormais tranquille (elle a pour seule séquelle une altération de son caractère). Devant moi, une petite fille portée sur les épaules de quelqu’un. Elle me regarde fixement, en souriant, son visage à trente centimètres du mien. Le métro se met en marche.

Notre wagon insolite circule sur les mêmes voies que les autres, mais plus lentement. Il se faufile entre les rames classiques lorsqu’elles sont à quai, glissant sans aucun bruit. Il circule sur un rail unique, placé entre les rails empruntés par les autres. Je distingue ces détails maintenant que je suis au premier rang, en tête de train (la configuration des sièges a changé depuis tout à l’heure). Je dis à quelqu’un : « Je n’aime pas être devant, car je vois dans quoi nous allons nous cogner, comme aux auto-tamponneuses. » À cause de cette position, je me retrouve dans l’obligation de guider le métro. Il faut bien que quelqu’un le fasse. Au sol, deux rails possibles : il faut rouler sur l’un ou l’autre, alternativement, selon qu’il est encombré ou praticable. Plutôt que des rails véritables, ce sont des sillons dans le pavement de briques : deux lignes creuses dans le sol revêtu de carreaux rouges. Après que j’ai fait dévier notre rame plusieurs fois d’un sillon à l’autre (le wagon, de plus en plus lent, roulant sans moteur, entraîné par sa seule inertie1), je suis contraint de l’interrompre pour de bon. On porte le wagon à la main, au-dessus de menus obstacles, espérant reprendre notre parcours plus loin, mais c’est impossible : il y a des travaux sur la voie. Je vais parler aux deux hommes (un costaud et un timide). Le costaud me montre la mosaïque qu’il est en train de réaliser pour le pavement des tunnels. Composée de carreaux minuscules (deux ou trois millimètres de côté), elle représente un cœur, blanc sur rouge (ou l’inverse), pixellisé à la façon de Space Invader, orné d’une inscription dans une langue que j’ignore. Il me dit : « Ce sont les stagiaires qui nous ont donné ces mots, je ne les comprends pas, je fais attention de ne pas les écorcher. »

Ça m’intéresse beaucoup, mais, avec tout ça, je me suis mis en retard : je ne serai jamais à Charenton à neuf heures. J’explore la station. Les couloirs ressemblent à ce que j’imagine des coulisses d’un théâtre : encombrés de panneaux de bois, de tringles, d’accessoires de décor. J’entre dans un bureau, essayant de trouver quelqu’un pour m’aider. Je suis accompagné dans ce périple, mais par qui, je ne sais pas. Je dis à ce compagnon de voyage : « Elle m’a téléphoné plusieurs fois », en parlant de la mère de R. qui doit s’inquiéter de mon retard. Je la rappelle tout de suite. Je lui raconte alors tout ce qui a eu lieu dans le rêve, dans l’ordre :

« Il y avait beaucoup de monde dans le métro, alors j’ai pris la première rame qui passait, sans réfléchir. C’est vrai qu’elle était bizarre, un peu à l’ancienne, mais ça ne m’a pas dérangé : au contraire. Je suis curieux de ces trucs-là. Mais elle nous a fait passer par des endroits impossibles et on s’est perdus. J’essaie de prendre un métro normal et d’arriver au plus vite, promis. »

J’apostrophe un gars dans le couloir :
« On est où, ici ?
– Entre Nation et Reuilly-Diderot. »
Je reprends ma conversation au téléphone :
« Je vais chercher la sortie et finir à pied, c’est plus sûr. J’arrive dans une demi-heure. Tu pourras attendre ? Tu seras toujours chez toi ? »

Le décor s’est modifié : c’est toujours un intérieur clos (en lumière artificielle), mais plus grand, plus clair. Quand je raccroche, je suis entouré de personnes nouvelles. J’explique la situation à ma mère, recommençant pour elle le même récit. En reprenant tout depuis le commencement, je m’aperçois combien ce récit ne tient pas la route. Quelque chose cloche dès le début : ça aurait dû me frapper. Pourquoi R. aurait-il besoin que je vienne le garder, alors que ses parents sont avec lui, confinés ? – Et moi qui m’en faisais une fête.


1. « Comme la voiture du professeur Stangerson dans Le mystère de la chambre jeune, que nous avons vu dimanche », me souffle J.-E. après sa lecture.

Il ne change pas tout par magie

Il laisse son petit tas de saletés au milieu de la chaussée pour aller bavarder avec un autre ; l’autre fait des gestes ; le premier se remet à sa tâche ; mais, avant que son balai touche à nouveau le pavé, il retourne dire un mot au passant ; un promeneur de chien se joint à la conversation ; ils vont tous les trois au bistrot pour la poursuivre au comptoir. Ils s’occupent. Ils disposent sur la ligne du temps, l’une après l’autre, des actions minuscules. Si un événement infime peut être reporté parce qu’un autre se présente, ils ne laissent pas passer cette occasion : toute distraction est bonne à prendre, pourvu qu’elle meuble agréablement l’espace et le temps. Ils prennent du plaisir, ils croient qu’ils existent. Monsieur Hulot sort de chez lui : le balayeur l’aborde, ils échangent quelques mots. Le temps de les prononcer, et d’effectuer certains gestes, est du temps où ils ne font pas rien. Chacun accorde à l’autre de l’attention et de la considération. Il ne lui dit pas qu’il l’aime, mais il lui dit « Tu existes. » Car ce serait cela, exister : empiler des actions minuscules, prendre du plaisir pour s’anesthésier, ne pas mourir. D’habitude, pourtant, ces images me réjouissent. J’ai vu souvent Mon oncle. Je l’ai vu sur le grand écran de l’institut français de Varsovie en 2009. Je l’ai vu sur la télé de J. et J. en Californie, car il fallait qu’ils connaissent ce film que j’aime tant, qui m’émerveille, qui va chercher la gaieté en moi. Mais les images passent et je serre les dents pour ne pas pleurer. Je me lève pour préparer une infusion de n’importe quoi (j’ouvre une boîte au hasard), afin de cacher mon visage un instant. Je me rappelle la promenade à Saint-Maur-des-Fossés, la statue dérisoire de Tati : l’hommage d’une ville sinistre, aseptisée, standard. Depuis longtemps, j’ai pris l’habitude de passer plusieurs heures par jour seul : les moments de vide, j’essaie de les concentrer sur ces heures-là. Non pour les cacher, mais pour ne pas les faire subir. Ce soir J.-E. voulait voir un très beau film triste. Je lui ai dit : « plutôt quelque chose de gai », mais même Mon oncle me déprime. C’est faux : je suis triste et Mon oncle me fait du bien, mais il ne change pas tout par magie.

Au bord de ce chemin, en plein soleil, s’élevaient les murs blancs d’un petit cimetière, enserré comme un cloître. C’était le soleil qui blanchissait la pierre ainsi, brûlant toutes les autres couleurs, et brûlant mes yeux : j’entrais dans l’ombre balsamique de ces murs. Une fontaine : je faisais couler l’eau sur moi, elle s’évaporait aussitôt. Puis, je montais cet escalier, atteignant une sorte de chemin de ronde – c’est à ce point du récit que cessait le souvenir, et que je commençais d’inventer. Il y avait un paysage, il y avait une rencontre. Ç’avait été le préambule à ma nuit. Ce soir je n’ai pas repris le rêve où je l’avais laissé : j’ai pris un autre chemin, au long d’une voie ferrée, contournant ce lac un peu trop sage, suivant le chemin d’ombre au long du canal. J’avais décidé qu’après le pont, seulement, je commencerais d’inventer. J’irais en direction de ce parc qui descend en gradins vers la Seine jusqu’à tremper dans son eau ; ce parc où je ne me suis jamais promené, mais où je me souviens avoir planté un arbre étant écolier. Arrivant là-bas, j’aurais été forcé d’imaginer la suite. Ç’aurait pu être beau. Mais j’ai tardé au long du canal, et je me suis endormi avant le pont. De quoi j’ai rêvé ensuite, je ne sais pas.