La taille, oui, mais la durée compte aussi

De deux séductions, c’est celle du travail la plus forte : je décline une invitation à déjeuner, répondant que je suis à fond dedans, que je ne veux pas sortir du doux tunnel où je me suis engouffré moi-même. Ce n’est pas un prétexte pour éconduire l’ami, car je n’en ai pas besoin avec ceux qui me connaissent. Il comprend que j’ai beau aimer sa compagnie, j’ai encore plus envie d’écrire. Ça ne marche pas tout le temps. Mais là, oui. Pendant trois jours, j’écris un chapitre par jour. J’échange quelques messages avec S. (une compagnie à distance qui m’excite beaucoup, parce que je le tiens au courant de mes progrès) et l’on pourrait croire que j’aurais fini Rue des Batailles dans trois jours : puisque j’ai écrit le chapitre 75 mardi, le 76 mercredi et le 77 jeudi, alors dimanche soir ce sera bouclé : chapitre 80, fin de l’histoire. Si j’avais tenu ce rythme depuis le début, j’aurais tout fini dans le même temps que l’autre pour faire son tour du monde (et sans l’inconvénient du décalage horaire) : ç’aurait été un prodige, mais pas un record, car on dit que Stendhal a écrit La chartreuse de Parme en cinquante-deux jours, et j’ai compté : ça fait un million de signes, tandis qu’avec Rue des Batailles j’en suis à six cent mille : c’est petit-joueur à côté, mais ça paraît déjà énorme à S. qui fait semblant de s’émerveiller de mon gros texte — oui, c’est bête de jouer à qui a le plus gros, mais il faut admettre que le manuscrit qu’il m’a envoyé, lui, est tout riquiqui. Je lui dis que « le désir d’un livre c’est aussi le désir d’un objet » et que « je voulais que celui-ci soit gros ». Alors certes, ce n’est pas la taille qui fait la qualité, mais ce serait hypocrite de dire qu’elle ne compte pas. On ne prend pas le même plaisir quand on se coltine un pavé pendant trois semaines (clin d’œil à T. et à G. qui ont osé, chacun, prendre le risque de se faire détester en m’offrant des bouquins diablement volumineux, des briques de cinq cents et neuf cents pages respectivement, que j’étais obligé de lire parce que c’étaient des cadeaux, mais par chance c’était Zone et Les détectives sauvages et c’était vachement bien, nous sommes donc restés amis), ce long compagnonnage du gros livre n’a rien à voir avec la joie vive que nous donne le texte bref, fulgurant. Il faudrait distinguer (sans établir de hiérarchie) le lent partage d’une intimité commune, et la rencontre furtive avec un inconnu ; on peut rester attaché chaque jour intensément au premier, et s’ennuyer avec le second au bout de deux minutes. La taille, oui, mais la durée compte aussi. Si Rue des Batailles est bon, ce sera une joie qui rappellera le vertige des sept cents pages de La Vie mode d’emploi (index compris) : on aura envie de s’y replonger aussitôt sorti. Si c’est loupé, eh bien, ce sera un pensum de plus sur la terre.

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Alors que personne ne nous le demande

On croirait qu’un thème « orange » a été décidé, et pourtant non. Ça s’est fait comme ça. Juline a préparé un velouté de potimarrons, un curry de butternuts et patates douces, un gâteau de pain d’épices à la crème d’oranges. Et nous, on a apporté des clémentines et des kumquats. Quand elle nous a demandé : « Vous préférez chez moi ou chez vous ? », J.-E. a répondu : « Chez toi, pour que tu ne rentres pas seule en pleine nuit. » Elle lui a fait remarquer que ce n’était pas la question qu’elle avait posée. En vérité, on aime surtout venir chez elle. C’est cela qui fallait dire d’abord. Commencer par : « J’ai envie », et voir ensuite ce qui est possible. La veille, au café, l’ami qui allait prendre son train n’en avait pas envie, lui. Il disait : « Déjà que d’habitude mes cousins me stressent, cette année c’est pire, ils ont loué une maison exprès pour le réveillon. » Et le soir, au bar, l’autre ami devait se farcir sa tante débarquée à Paris, celle qui vote à l’extrême-droite et lui demande s’il a une copine, alors que ça fait vingt ans que tout le monde sait qu’il aime les hommes. L’angoisse. Nous au moins, Juline, J.-E. et moi, savons qui nous manque, ce soir, et qui ne nous manque pas. Lui, il pense fort à sa grand-mère, je le connais par cœur. Moi, je ne pense pas beaucoup à ma mère. Je veux dire : pas plus que d’habitude. Ce soir n’est pas si spécial, car il arrive souvent que nous soyons réunis tous les trois, il n’y a pas de cérémonie ni de décorum, c’est une soirée chaleureuse et presque ordinaire, et tellement différente des réveillons avec notre mère que mon cerveau n’établit pas de connexion immédiate. Si nous voulions mimer Noël, son absence serait criante, mais comment mimer Noël alors que nous sommes adultes ? Avec elle, déjà, nous avions abandonné le sapin, réduit les cadeaux, voire quitté la maison (le voyage à Anvers, le voyage à Nantes). Rien de commun entre ces dîners révolus et celui de ce soir. Elle me manque, oui, mais pas à cause de Noël. Et les gens que l’on voyait à Noël autrefois ne font plus partie de ma vie : certains sont morts aussi, d’autres se sont éloignés en même temps que je m’éloignais. Ma mère avait une sœur que je ne connaissais pas ; une autre qui était très présente, puis qu’on n’a plus vue ; un frère qu’elle adorait et qui, j’ignore pourquoi, ne lui parlait plus pendant les dernières années. Le frère et la sœur de mon père, peut-être les fréquentions-nous quand mon père vivait encore, mais je l’ai oublié ; je me souviens d’eux après. Il y a peut-être des photos d’eux ensemble, mais rien dans ma mémoire. Ma sœur et moi, ça fait quasi trente-cinq ans que nous ne nous quittons pas.

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J’explore, j’approfondis, je radote

J’avais vingt-et-un ans, c’était l’année des voyages : je n’avais rien demandé et la chose m’arrivait quand même. À l’époque, j’avais déjà compris que j’étais un petit gars chanceux, mais ce truc-là je ne l’avais pas vu venir : il y avait déjà ce départ en Pologne programmé, car dans mon école le séjour Erasmus était obligatoire (ça pouvait faire un peu peur, financièrement, mais j’avais choisi une destination cheap et, l’année précédente, le prof nous avait inscrit à un concours et j’y avais gagné un prix, c’était une bourse qu’on me verserait à la condition que je parte étudier à l’étranger, ça tombait bien) ; cette perspective de voyage me semblait déjà énorme, mais à la rentrée la proviseure m’a proposé un truc de plus, je ne sais pas pourquoi elle avait pensé à moi, c’était un projet avec d’autres étudiants d’écoles d’art parisiennes ; je n’y ai d’abord rien compris, mais pas question de refuser son offre ; je crois que ce n’était pas clair pour elle non plus. C’était nouveau et c’était arty. C’était un peu perché, il faut le reconnaître. Nous, à l’école Estienne, on était plutôt terre-à-terre, on apprenait un métier d’artisan, on dessinait très modestement des lettres à l’encre noire sur du papier calque, nos profs disaient que le travail d’un bon typographe ne se remarquait pas ; que si on nous voyait trop, c’est qu’on avait mal bossé ou, pire, qu’on avait voulu faire les malins. Alors quand j’ai su qu’on me mêlerait à des gens des Beaux-Arts, des Arts-Déco, du Conservatoire, de je ne sais où encore, et à des étudiants allemands et états-uniens pour « travailler ensemble » trois fois dans l’année, sans aucun sujet imposé, juste pour « voir ce qui se passerait », j’étais perplexe. Un peu sceptique même. Ce qui m’a séduit, c’est que ces bricolages (ils disaient « workshops ») auraient lieu dans chacune de nos villes d’origine, à tour de rôle : à Paris ; à Essen (mes yeux ont pétillé) ; à Los Angeles (j’ai éclaté de rire). Je n’avais jamais pris l’avion. J’ai demandé : « Genre, on va me payer une semaine à Los Angeles pour faire des trucs avec des gens, on ne sait même pas quoi ? » (je retranscris mes paroles de mémoire) et la proviseure a répondu : « Oui oui, c’est cadeau » (en substance). J’ai négocié de sécher les cours une semaine de plus, parce que ç’aurait été idiot de partir si loin pour si peu de temps. On a topé. Et c’est comme ça que j’ai rencontré C. qui faisait partie de la même aventure. Avec C., on s’est drôlement amusés pendant la première session à Paris, il faisait moins zéro, il neigeait, les Californiens étaient venus en t-shirt, alors ils ont modérément apprécié le bioutifoul Parisse, surtout qu’on travaillait au 104 et que le quartier leur a paru glauque, le 104 est une sorte de long courant d’air glacé en forme de hangar, ce n’est pas pour rien qu’il abritait les Pompes funèbres avant de devenir un centre d’art. Avec C. et une camarade de Los Angeles, on est partis à la campagne en stop pour une sorte d’épopée conceptuelle, et notre projet a eu du succès. On s’est revus en Allemagne quelques mois plus tard. Là, on a décidé de partir ensemble en Californie : cette semaine en rab que j’avais grappillée auprès de mon école, on l’a passée tous les deux à San Francisco, chez R. que je connaissais grâce à J.-E. et à sa grand-mère. Il nous a hébergé six jours, puis nous a expliqué comment louer une bagnole et réserver un motel. On a pris la route qui longeait l’océan, je n’avais pas peur quand C. conduisait, alors que d’habitude je me cramponne au siège, je n’ai même pas été malade, et deux jours plus tard on est arrivés dans cette école d’art de Los Angeles où il s’agissait maintenant de travailler, et où les autres étaient déjà au complet : « Alors, qu’est-ce que vous foutiez ? On s’est inquiétés » — ils nous assaillaient de reproches, alors que nous étions ponctuels au rendez-vous, au quart d’heure près — « Oui, mais c’était hier qu’on vous attendait. » Sans blague ? Nous n’avons pas cherché d’excuse, C. et moi, il fallait leur dire la vérité : « On n’y pensait plus du tout. » Est-ce qu’on s’occupe des détails pratiques quand on est en plein voyage initiatique ? Ulysse est rentré avec dix ans de retard : nous avions encore de la marge. Voilà ce que j’ai fait avec C. quand on s’est connus. Alors, même si on s’est perdus de vue ensuite, c’est un début qui a laissé des traces.

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Le désir de prolonger ce geste

Nous allions parler d’amour, je le savais. À peine nous nous sommes trouvés sur la place du Châtelet (depuis combien d’années n’avais-je pas eu le loisir d’observer cinq minutes cette fontaine, où personne d’autre que nous n’avions rendez-vous ce soir ?), il m’a assuré qu’il ne passerait pas la soirée à parler de lui, qu’il n’accaparerait pas notre temps commun avec ses propres histoires. Mais il n’y a rien qui me passionne plus que de parler d’amour, et je suis certain qu’il le savait. Les gens qui me connaissent le savent. Ça se devine, ça se voit. Par exemple, cet autre ami qui, il y a quelques semaines, m’adressait impromptu une invitation qui sonnait plutôt comme un appel : « J’ai envie de te parler d’une affaire sentimentale. » J’ai oublié si le mot exact était « envie » ou « besoin », mais quelle importance ? Il cherchait un partenaire pour s’occuper de son cœur et il savait que je jouerais ce rôle. Alors, en marchant de la place du Châtelet jusqu’à ce café, j’ai écouté, j’ai posé quelques questions. J’ai réalisé combien la conversation qui se déployait entre nous était proche de celle que j’espérais lancer : j’avais apporté dans ce but l’un des recueils de mon journal, celui qui contient le billet pour lequel il m’avait écrit un message si enthousiaste. J’apportais alors ce texte comme témoin, avec le désir de prolonger ce geste, de lui donner une suite que nous allions développer ensemble. Par le texte, j’ai l’habitude de livrer une part de mon intimité à qui voudra bien me lire, à des personnes qui, en échange, ne laissent rien paraître d’elles — et quand parfois un lecteur, une lectrice m’écrit une réponse, notre échange est fatalement asymétrique : la relation qui s’invente entre l’écriture et la lecture est une réciproque impossible, y compris avec ceux de mes amis qui pratiquent le même jeu que moi : nous nous lisons mutuellement, sur nos blogs ou dans nos livres, et nos monologues se croisent ; j’aime infiniment ces correspondances, mais elles ne sont pas des dialogues. Aussi, dans ce vis-à-vis que permettent une table de café et deux verres de vin, nous mesurons mieux « les parallélismes inexacts de nos vies et expériences » (ces mots sont les siens) : « inexacts », car les parallèles pures ne se touchent jamais, tandis qu’ici nous les observons s’approcher, s’éloigner un peu, revenir pour y voir de plus près, garder une distance curieuse, se dire qu’il n’y a aucune urgence, puis se frôler de nouveau, et ne pas s’en excuser, ne pas faire semblant que ça n’a pas eu lieu exprès.

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« Splendeurs et misères des couturières », ou « Le pari des Rabot »

J’avais envie de romanesque, voire de rocambolesque : quelque chose de feuilletonnant. J’ai été servi par Un conte de deux villes. Quand je l’ai fini, H. m’a dit : « J’adore les scènes d’auberge, et aussi la description du salon glacial d’un aristo français » — il m’impressionne, il connaît tout. C’est le seul livre de Dickens que j’ai lu ; je l’ai choisi à cause de la traduction d’Emmanuel Bove, et parce que ça se passe entre Londres et Paris pendant la Révolution française. Exactement comme dans le souvenir d’H. : le grand écart entre le bistrot pouilleux des faubourgs et les palais dorés, car il y a des lieux et des époques où ces carambolages se produisent (la lutte des classes), où des ascensions fulgurantes sont possibles, et des dégringolades vertigineuses. La Révolution inaugure une avalanche de bouleversements politiques, à la faveur desquelles les romans familiaux prennent de l’ampleur. On sort des rails de la reproduction sociale, et soudain le roman s’écrit tout seul. J’ai lu ça dans Balzac, dans Flaubert, dans Stendhal, mais je les soupçonnais d’avoir choisi leurs personnages pour leur potentiel narratif extraordinaire : quid du bonhomme ou de la bonne femme lambda ? Eh bien, depuis que j’explore Rue des Batailles, je peux le déclarer solennellement : le rocambolesque est à la portée de tous. Au départ, j’avais Jules le disparu — peut-être un nouveau Mystère de Paris. Puis, j’avais trouvé la famille Delsarte, les artistes plus ou moins argentés, les Scènes de la vie de bohème. Puis, le père de Jules s’engageant dans l’épopée napoléonienne, gagné par une fièvre digne de Fabrice Del Dongo. Du côté d’Elmina, j’imaginais un portrait de petits commerçants à la Zola — la boutique de tailleur de la rue Laffitte, expropriée par les travaux d’Haussmann et délocalisée à Montmartre. Mais, en vrai, je connaissais peu les parents d’Elmina. Le père est coupeur-tailleur, certes. Mais quoi d’autre ? J’ai mené l’enquête. J’ai appris plein de trucs. Et ce soir je vous le dis : en vérité, c’est du Balzac. Ça ferait partie des « Scènes de la vie parisienne », car de telles choses n’arrivent qu’à Paris : il faut que des gens de tous horizons tombent dans un même creuset, où tout peut arriver n’importe quand. Ça s’appellerait Splendeurs et misères des couturières ou Le pari des Rabot.

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La fin de la honte et de la haine de soi

Je comprends facilement les deux premières phrases : « Część ! Jak się masz ? » Il s’adresse à la jument. Mais les mots qu’il prononce après, je suis déjà largué. Il ne reste pas grand-chose de mon polonais — d’autant que je n’ai jamais possédé de cette langue que des bribes : une heure hebdomadaire durant, quoi ? douze semaines ? Le seul cours que je ne séchais pas. À Varsovie, j’avais mieux à faire que d’aller à l’école : l’apprentissage de la vie, de la ville, des copains. Alors, toujours un frisson en entendant cette langue à laquelle je ne pige pourtant que pouic ; et le plaisir de répéter à J.-E. mes sempiternels souvenirs, l’étalage de ma maigre culture cinématographique polonaise. Là, c’est le premier film d’un jeune mec1. Les acteurs sont très beaux ; J.-E. préfère Bartek ; moi, je ne saurais pas choisir entre les deux (le fait que Dawid soit roux est un plus). On sait qu’ils vont tomber amoureux. On est venus exprès pour ça. Envie de sentiments, et tant pis si le film est gnangnan. On a vu ce genre de romance mille fois : les empêchements de la vie rurale, les corps qui se cherchent, et l’aveu d’un amour en milieu hostile. C’est cousu de fil blanc, on les voit venir avec leurs gros sabots ! Et pourtant l’on se trompe. Parce que cet éléphant (c’est le titre du film : Słoń, et je me souviens de l’éléphant sur cet imagier acheté quatorze złotys à la librairie du musée Zachęta, et je frime auprès de J.-E. en précisant que ça se prononce « swogne ») est un éléphant subtil, délicat, sur la ligne de crête. Le jeune Bartek, jamais sorti de son village paumé, n’est pas ignorant de lui-même : il connaît ses désirs et n’en a pas honte ; il reste dans le placard par instinct de survie ; il ne faut pas que les autres le devinent, car le pays est dangereux. Quand le beau Dawid débarque, il sait pourquoi ce garçon a une mauvaise réputation, même si personne ne dit laquelle, car il est assez malin pour comprendre. Ils s’aiment et se désirent à l’abri des regards ; lorsque les gros cons du village commencent à jaser, Bartek redouble de prudence, et lorsque Dawid veut l’embrasser en plein jour (chevauchant leurs montures dans une campagne brumeuse, oui, ç’a l’air mièvre, mais je vous assure que non), il lui dit : « Nie tutaj », « Pas ici. » Est-ce qu’il repousse son amant ? Non. Est-ce qu’ils se bagarrent en roulant dans l’herbe, comme les cowboys de Brokeback Mountain ? Non. Est-ce qu’ils font payer à l’être aimé la haine que la société fait peser sur eux ? Non. Est-ce que leurs corps virils se livrent à cette pesante métaphore de « la lutte intime de soi-même contre ses propres désirs », comme dans Close ? Certainement pas. Ils s’aiment, et ce sont les autres les méchants.

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Une présence unique éclaire la nuit

À l’emplacement de la rue des Batailles, après que toutes les maisons ont été rasées (celle où Jules a vécu, et puis l’usine Cail qui descendait jusqu’à la Seine), alors que la butte de Chaillot était toujours nue (esplanade vide où aucun des monuments envisagés n’a jamais été construit), au beau milieu des décombres du vieux faubourg, terrains vierges à bâtir, on a érigé un phare. Le même que sur la côte atlantique. La colline du Trocadéro, c’est cinquante-cinq mètres au-dessus de la mer (bien qu’elle soit lointaine, la mer) : on ajoute les douze mètres de cette tour bizarre, et ça fait soixante-sept : tout pareil que le phare de Cordouan dans l’océan, même hauteur, même portée que les ingénieurs pourront mesurer, toutes choses égales par ailleurs : sa lumière projetée sur la Seine noire, et le Champ de Mars désert, et la campagne aux portes de Paris : une mer terrestre aussi sombre que la vraie mer. Qu’on ait bâti cette éminence lumineuse en 1869 sur les ruines de la rue des Batailles, ça ne vous frappe pas ? Le phare est l’indice de la vie humaine sur les côtes dangereuses, après des kilomètres de mer inhabitée : « La vie des humains est allumée là-bas ! » Exactement l’année où Jules disparaît, et dans le lieu même où il a vécu, on allume un phare — non pas un cierge, mais un phare : à la place précise de son absence, une présence monumentale.

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Le lecteur a déjà l’image mentale

« Mon histoire, c’est cet acte de piratage : comment ils ont intercepté les communications de l’occupant. Mais pour ça, j’ai besoin de connaître en détail la configuration du pavillon où ils se cachaient, et tout le quartier alentour. » C’est Joachim qui m’explique ça, hier soir à la Maison de la poésie, à propos de Robert Keller et de Noisy-le-Grand, mais j’aurais pu tenir le même discours. D’ailleurs, dix minutes plus tôt, je disais à Thomas : « Pour Rue des Batailles, j’ai passé mon après-midi à observer les plans du réseau des tramways parisiens dans les années 1870. » Je m’abîme volontiers dans les recherches documentaires quand je patine dans l’écriture. Au moment où j’ai commencé à vérifier l’emplacement des stations des bateaux omnibus, j’ai compris que je m’égarais. Quelqu’un répond : « Lorsque l’auteur dit que le personnage porte un chapeau, il n’est pas utile de décrire le chapeau, car le lecteur a déjà l’image mentale. » Séduisante hypothèse ! Encore faut-il compter sur un répertoire d’images communes. Lorsque j’ai dit à Thomas : « tramways », il n’a pas vu les chevaux. Or, mes tramways de 1870 étaient hippomobiles, et non électriques, ni automobiles — par ricochet, je note ici la remarque d’André, à qui l’on montrait un volume de mon journal autopublié : « Ce que je n’aime pas dans l’autoédition, c’est le mot auto, ça me fait penser qu’on brûle des énergies fossiles. » Il s’agit pourtant du contraire : un circuit court depuis l’auteur (moi) jusqu’au lecteur (Joachim) en passant par l’imprimeur, à cinquante mètres d’ici, dans le quartier de l’Horloge. Je me suis déplacé à pied d’un point à l’autre. En métro parfois. Mais dans Rue des Batailles, j’ai envie de tramway. J’avais noté pour ce chapitre 66 : « Pas de Jules ». L’idée consiste à emmener Adrien dans des lieux qu’il a fréquenté avec Jules avant que celui-ci ne disparaisse, afin qu’il éprouve physiquement l’absence de l’ami. Il croit l’apercevoir, mais c’est un autre. Ou bien : ce n’est personne. Or, dans les années 1870, il se trouve qu’Adrien habite boulevard de Courcelles et que, sous ses fenêtres, passe la ligne Trocadéro-Villette. À l’un des terminus, c’est l’emplacement de la feue rue des Batailles ; à l’autre, c’est quasi Pantin, où vit le frère d’Adrien. Entre les deux, on passe par les boulevards, le parc Monceau où les Communards ont été fusillés, le pied de la butte Montmartre où habiteront les descendants de Jules, la rue Fontaine où ils sortaient ensemble le soir, la rue Gérando où vit Elmina, la place du Delta et son « sinistre soulèvement de pavés » décrit par Victor Hugo1. En somme : tous les lieux de mon roman. Si je cherche un fil conducteur à mon chapitre, le voici — et il s’appelle « TP », son indicatif dans le réseau de la Compagnie générale des omnibus.

Hippolyte Blancard, Tramway arrêté place du Châtelet, 1890
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Ils ont été avalés par une poignée d’élèves

« Les écrivains ont toujours une écharpe et une tasse de café. » Il me dit ça, le môme, dans la cour de récré. Et le pire, c’est qu’il a raison : sorti de la salle des profs sans avoir fini mon café, je porte la tasse à la main. Et l’écharpe ! Rouge, en plus. Mais d’où sort-il ce cliché ? À onze ans en 2022, on connaît ces vieux stéréotypes ? Je me défends : « D’habitude, je ne porte pas d’écharpe, aujourd’hui c’est vraiment parce que j’ai été malade, je fais attention. » N’empêche. Je ressemble à une image d’Épinal. Pas trop poussiéreuse j’espère. Ç’aurait pu être pire : l’écrivain torturé qui écrit la nuit en picolant — et je me serais pointé au collège avec une gueule de bois, la chemise débraillée jusqu’au nombril. Je préfère encore le faux-bohème romantico-caféiné. Quel comble, pour moi qui ose me moquer des poètes à écharpe et chapeau, jeune con goguenard me vantant de ne pas ressembler à ceux que l’on nomme ainsi : ces vieux poètes de Saint-Sulpice, auteurs errants au Marché de la poésie, promenant leur mine inspirée entre les stands d’éditeurs ésotériques, livres minces, étiques, imprimés sur du papier très cher, plaquettes invendables et invendues, déception commerciale drapée dans un vague sentiment de supériorité, certitude que le génie triomphera dans les milieux autorisés. À côté d’eux, mes camarades et moi, on a l’air de punks (parce que les couvertures de nos livres sont en couleurs) et on se gausse bêtement. Serais-je engagé sur cette pente, à mon tour ? Si même un élève de sixième reconnaît ma posture… J’ai échappé de peu à la panoplie complète : hier, je portais aussi mon chapeau. Par chance, le gosse ne le saura pas. J’allais au musée avec J.-E., promenade en tête-à-tête parmi la foule, grande peinture et chuchotage, doux retricotage entre nous, joie d’un J.-E. joyeux, je savais que nous ne resterions pas longtemps exposés à la pluie, alors, plutôt que de m’encombrer d’un pépin (je préfère garder les mains libres), le chapeau m’a protégé. C’était un accessoire pratique, pas un déguisement de poète. Et l’écharpe, oh, je ne l’avais pas sortie du placard depuis des lustres, c’est un cadeau que m’a fait J.-E. il y a quinze ans, je ne la portais plus, remplacée par des foulards plus légers, car je prétends n’être pas frileux ; toutefois la fragilité de nos pauvres corps (du mien en particulier) m’a rattrapé et je me suis refroidi, enrhumé, enroué, j’ai quasi perdu ma voix, et je craignais pour l’atelier que j’animais ce matin : j’aurais eu l’air de quoi, muet, devant une classe de vingt-huit ? Alors, l’écharpe. En rentrant du musée, rue Saint-Antoine, J.-E. me dit : « Regarde qui est devant nous. » Je l’ai reconnu à son écharpe d’évêque, si longue qu’on s’y prendrait les pieds, la même que la dernière fois : un violet flashy, c’est Jack Lang en mode poète, lui aussi, en goguette. Ça me tracasse. Il faudra m’empêcher de devenir pareil, si jamais vous sentez que je dérape, que je glisse vers ça. Si ça se trouve, les poètes de Saint-Sulpice ne sont ni snobs, ni poussiéreux : ils trouvent seulement les chapeaux plus commodes que les parapluies et, comme moi, après qu’ils ont pris froid à cause d’une promenade sur les bords de la Maine au couchant, ils ont voulu parler plus fort que la musique le vendredi soir au Duplex, criant presque aux oreilles des copains, puis s’attardant déraisonnablement au fumoir pour y mener des conversations plus intimes, achevant de casser ce qu’il leur restait de voix.

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Nous sommes de ceux qui regardent tout

Une dame me demande : « La sortie sud, c’est où ? » Elle me prend pour un habitué des lieux. Ça veut dire que j’ai une tête à savoir où je vais. Et ça me plaît d’avoir l’air de ça, dans cette ville que j’aime. Je dis : « C’est par là. » Elle veut être sûre : « C’est bien de ce côté, le Mercure ? » Je confirme. Je ne suis que de passage, mais si souvent de passage, et toujours avec une hyperacuité, dans un état de disponibilité maximale, parce que je viens à Nantes pour les meilleures raisons du monde. Le côté sud de la gare, je l’ai découvert il y a trois semaines — d’habitude, c’est le nord, le Jardin des Plantes, le château. Ce dimanche-là avec J.-E., promenade au soleil, quai Malakoff, on avait pris un café avec B. et c’était justement à la terrasse du Mercure, parce qu’il n’y avait pas un choix fou dans le quartier de B. et qu’il prenait un train juste après, c’est-à-dire avant nous qui restions encore quelques heures ; le merveilleux B. nous avait offert l’hospitalité, puis nous quittait pour un patelin invraisemblable qu’aucun de nous trois ne savait placer sur la carte, où il rejoignait un garçon très beau, et doté d’autres qualités encore. Lui qui me disait, il n’y a pas si longtemps : « Je me sens vieux, extérieur aux choses de l’amour, je suis sûr que tout ça c’est fini. » Tu parles. Le voilà qui replonge déjà, et la tête la première.

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