Je peux choisir

« C’est un autre monde », disons-nous en parcourant les avenues courbes du Vésinet, les vastes pelouses. Ces énormes maisons sont délirantes : par leur taille, certes, mais aussi par le luxe d’ornements, la fantaisie des architectures. Et les parcs, immenses. Les enfants qui grandissent ici : je dis à J.-E. qu’on ne peut pas leur reprocher d’être égoïstes, car ils ne savent pas que le reste du monde existe. Ils ne savent pas que d’autres enfants vivent dans des endroits petits et laids, sans arbres ; que les parents de ces autres enfants se lèvent très tôt le matin, non pas pour siéger dans un bureau luxueux à La Défense, mais pour faire le ménage chez les autres, pour risquer un accident sur un chantier dangereux ou pour faire la queue devant une administration. Si on les fait grandir au Vésinet, ces enfants, c’est précisément pour les protéger de ça. Ensuite, les enfants apprennent des choses à l’école. À la maison, ils ont des livres et un ordinateur, ils ont accès à des informations illimitées. Alors, s’ils continuent d’ignorer le reste du monde, cela devient un choix. Non pas une déclaration de guerre cynique à ceux d’en bas ; non pas un engagement volontaire dans la lutte des classes ; mais, le plus souvent, le simple choix de la paresse. Car cela demande un effort, d’aller voir ce qui se passe ailleurs. Ce n’est pas facile. Mais c’est possible. Les adolescents et les adultes qui ne font pas cet effort, ils préfèrent choisir de ne pas voir. De ne pas choisir leur camp. Malgré eux, en choisissant ce non-choix, ils font un choix tout de même. Devenir adulte, c’est notamment cela : faire des choix.

Certains enfants sont obligés de devenir adultes plus tôt que les autres : ils n’ont pas le choix. On voit ça dans le film de Sébastien Lifshitz : la vie de la jeune Emma n’est certes pas idéale, mais elle est matériellement confortable. On lui laisse un peu de temps pour se débattre avec sa vie intime, avant de se jeter dans le grand bain. Chez Anaïs, tout se précipite : elle n’est pas aussi bien armée qu’Emma pour ce monde violent, car ses parents sont fragiles, déjà abîmés. Elle ne possède pas les codes des gens-qui-vont-bien. Elle entre au lycée professionnel, elle commence à travailler. Il y a deux ans, j’ai animé mon premier atelier d’écriture dans un lycée polyvalent – c’est-à-dire : la moitié des élèves y préparent un bac général, les autres un bac professionnel. Les premiers étaient majoritairement blancs et vivaient à proximité du lycée, dans des quartiers pavillonnaires sans histoires. Les élèves du lycée pro étaient majoritairement noires (je mets le mot au féminin pluriel, trahissant la règle du « masculin qui l’emporte », car c’étaient presque toutes des filles, à l’exception d’un seul). Elles venaient de plus loin, par le bus. Elles se levaient plus tôt.

Quand j’étais enfant, je n’avais pas conscience du décalage entre ces effarantes maisons du Vésinet et l’appartement du Pecq où je vivais. Je n’ai jamais estimé que nous étions pauvres, car je ne manquais de rien ; pourtant, je possédais mille fois moins que mon meilleur copain de l’école primaire. Je ne percevais pas cette différence comme une violence, car ce garçon n’était pas snob : ses parents aimaient bien ma mère et, quand il venait chez moi, il était content de jouer dans ma chambre. Moi, je préférais aller chez lui, car nous pouvions certes jouer dans sa chambre, mais aussi dans la chambre d’amis, ou dans celle de son grand-frère parti étudier aux États-Unis. Parfois, on descendait à la piscine, au sous-sol de la maison, mais on n’avait pas le droit d’y aller par l’ascenseur sans être accompagnés d’une adulte. L’adulte, c’était la dame qui vivait dans la dépendance, à l’entrée du parc, et qui s’occupait du goûter : quand c’était prêt, elle téléphonait dans la chambre de mon ami pour nous prévenir, car nous n’aurions pas entendu sa voix si elle s’était contentée de nous appeler à travers les étages de ce château. J’étais émerveillé par ce décor. Nous nous y ébattions comme dans un parc d’attraction, avec joie et naïveté. Je n’étais pas écrasé, ni humilié par cette richesse. J’étais un gosse, et lui aussi. On jouait.

On s’est perdus de vue après le collège. Il est parti dans un lycée très chic ; moi, au lycée du quartier qui en valait un autre : dans cette banlieue, je suis sûr que tout était égal. Ce dimanche, à la fin de notre promenade, J.-E. et moi sommes passés devant mon lycée. Le panneau dit : « Prudence, mille élèves ». Car c’était un endroit dangereux : chaque matin pendant trois ans, il fallait que je quitte la chambre où je m’ennuyais doucement pour retrouver cette faune. Mille élèves qui n’étaient ni plus bêtes, ni plus méchants que d’autres. Mais mille personnes tout de même – mille autres. Je parle de ça dans mon journal d’ado, inutile que je me répète ici.

« C’est un autre monde », disons-nous devant ces villas insensées du Vésinet, aujourd’hui que j’ai trente-deux ans. Pourtant, j’ai fréquenté la même école primaire que les enfants de ces maisons. Et je n’ai aucune idée de la vie qu’ils mènent à présent. « C’est un autre monde », me dirai-je sans doute en travaillant avec les élèves du lycée Charles-de-Gaulle. Ils vivent à Paris, dans les mêmes quartiers que moi. Nous parcourons les mêmes rues. Mais celui qui dit « J’habite au 140 », parce qu’il suppose que tout le monde connaît « le 140 », il ne connaît peut-être pas les lieux que je fréquente, moi. J’ignorais que la cité du 140 rue de Ménilmontant avait une réputation. J’ai dîné plusieurs fois chez un ami qui habite à cinquante mètres de là. J’ai emmené des gens dans la villa des Soupirs, pour leur montrer la promenade pittoresque qui aboutit juste derrière cette cité. C’est le même quartier, mais c’est différent. On ne peut pas me reprocher de ne pas connaître la vie des autres : nous sommes différents, je n’y peux rien. Il y a des choses dans la vie d’une jeune Parisienne noire que, moi, je ne vivrai jamais. Je pourrais choisir de ne pas m’intéresser à la vie de cette adolescente (être adulte : faire des choix), mais je choisis plutôt d’ouvrir les yeux. J’en ai envie. Je suis peut-être naïf, mais je suis sincère. Je serai maladroit, c’est inévitable. Hier, en classe, les élèves m’ont demandé combien je gagnais, en tant qu’écrivain. C’est fatal : la question est toujours posée dès la première séance, et j’adore répondre à toutes les questions. « Vous faites au moins un Smic, j’espère ? » J’ai répondu que non. Alors : mines effarées de ces ados. Et moi de renchérir : « Je fais un métier qui ne rapporte pas beaucoup, je trouve que c’est injuste, mais je trouve aussi que j’ai de la chance : des tas d’autres gens ont du mal à gagner leur vie, mais ils ne prennent pas autant de plaisir que moi à travailler. Parfois, ils sont même obligés de se mettre en danger, dans des boulots durs. Moi, j’ai choisi mon métier. » Car j’avais suffisamment d’armes pour me débrouiller dans ce monde. J’ai passé des concours et je me suis trouvé un boulot, pas passionnant, mais pas crevant, tranquillement rémunérateur. Et j’ai choisi de quitter ce petit confort pour faire ce que je fais aujourd’hui. C’est cela mon luxe : je peux choisir.

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