Je peux choisir

« C’est un autre monde », disons-nous en parcourant les avenues courbes du Vésinet, les vastes pelouses. Ces énormes maisons sont délirantes : par leur taille, certes, mais aussi par le luxe d’ornements, la fantaisie des architectures. Et les parcs, immenses. Les enfants qui grandissent ici : je dis à J.-E. qu’on ne peut pas leur reprocher d’être égoïstes, car ils ne savent pas que le reste du monde existe. Ils ne savent pas que d’autres enfants vivent dans des endroits petits et laids, sans arbres ; que les parents de ces autres enfants se lèvent très tôt le matin, non pas pour siéger dans un bureau luxueux à La Défense, mais pour faire le ménage chez les autres, pour risquer un accident sur un chantier dangereux ou pour faire la queue devant une administration. Si on les fait grandir au Vésinet, ces enfants, c’est précisément pour les protéger de ça. Ensuite, les enfants apprennent des choses à l’école. À la maison, ils ont des livres et un ordinateur, ils ont accès à des informations illimitées. Alors, s’ils continuent d’ignorer le reste du monde, cela devient un choix. Non pas une déclaration de guerre cynique à ceux d’en bas ; non pas un engagement volontaire dans la lutte des classes ; mais, le plus souvent, le simple choix de la paresse. Car cela demande un effort, d’aller voir ce qui se passe ailleurs. Ce n’est pas facile. Mais c’est possible. Les adolescents et les adultes qui ne font pas cet effort, ils préfèrent choisir de ne pas voir. De ne pas choisir leur camp. Malgré eux, en choisissant ce non-choix, ils font un choix tout de même. Devenir adulte, c’est notamment cela : faire des choix.

Certains enfants sont obligés de devenir adultes plus tôt que les autres : ils n’ont pas le choix. On voit ça dans le film de Sébastien Lifshitz : la vie de la jeune Emma n’est certes pas idéale, mais elle est matériellement confortable. On lui laisse un peu de temps pour se débattre avec sa vie intime, avant de se jeter dans le grand bain. Chez Anaïs, tout se précipite : elle n’est pas aussi bien armée qu’Emma pour ce monde violent, car ses parents sont fragiles, déjà abîmés. Elle ne possède pas les codes des gens-qui-vont-bien. Elle entre au lycée professionnel, elle commence à travailler. Il y a deux ans, j’ai animé mon premier atelier d’écriture dans un lycée polyvalent – c’est-à-dire : la moitié des élèves y préparent un bac général, les autres un bac professionnel. Les premiers étaient majoritairement blancs et vivaient à proximité du lycée, dans des quartiers pavillonnaires sans histoires. Les élèves du lycée pro étaient majoritairement noires (je mets le mot au féminin pluriel, trahissant la règle du « masculin qui l’emporte », car c’étaient presque toutes des filles, à l’exception d’un seul). Elles venaient de plus loin, par le bus. Elles se levaient plus tôt.

Quand j’étais enfant, je n’avais pas conscience du décalage entre ces effarantes maisons du Vésinet et l’appartement du Pecq où je vivais. Je n’ai jamais estimé que nous étions pauvres, car je ne manquais de rien ; pourtant, je possédais mille fois moins que mon meilleur copain de l’école primaire. Je ne percevais pas cette différence comme une violence, car ce garçon n’était pas snob : ses parents aimaient bien ma mère et, quand il venait chez moi, il était content de jouer dans ma chambre. Moi, je préférais aller chez lui, car nous pouvions certes jouer dans sa chambre, mais aussi dans la chambre d’amis, ou dans celle de son grand-frère parti étudier aux États-Unis. Parfois, on descendait à la piscine, au sous-sol de la maison, mais on n’avait pas le droit d’y aller par l’ascenseur sans être accompagnés d’une adulte. L’adulte, c’était la dame qui vivait dans la dépendance, à l’entrée du parc, et qui s’occupait du goûter : quand c’était prêt, elle téléphonait dans la chambre de mon ami pour nous prévenir, car nous n’aurions pas entendu sa voix si elle s’était contentée de nous appeler à travers les étages de ce château. J’étais émerveillé par ce décor. Nous nous y ébattions comme dans un parc d’attraction, avec joie et naïveté. Je n’étais pas écrasé, ni humilié par cette richesse. J’étais un gosse, et lui aussi. On jouait.

On s’est perdus de vue après le collège. Il est parti dans un lycée très chic ; moi, au lycée du quartier qui en valait un autre : dans cette banlieue, je suis sûr que tout était égal. Ce dimanche, à la fin de notre promenade, J.-E. et moi sommes passés devant mon lycée. Le panneau dit : « Prudence, mille élèves ». Car c’était un endroit dangereux : chaque matin pendant trois ans, il fallait que je quitte la chambre où je m’ennuyais doucement pour retrouver cette faune. Mille élèves qui n’étaient ni plus bêtes, ni plus méchants que d’autres. Mais mille personnes tout de même – mille autres. Je parle de ça dans mon journal d’ado, inutile que je me répète ici.

« C’est un autre monde », disons-nous devant ces villas insensées du Vésinet, aujourd’hui que j’ai trente-deux ans. Pourtant, j’ai fréquenté la même école primaire que les enfants de ces maisons. Et je n’ai aucune idée de la vie qu’ils mènent à présent. « C’est un autre monde », me dirai-je sans doute en travaillant avec les élèves du lycée Charles-de-Gaulle. Ils vivent à Paris, dans les mêmes quartiers que moi. Nous parcourons les mêmes rues. Mais celui qui dit « J’habite au 140 », parce qu’il suppose que tout le monde connaît « le 140 », il ne connaît peut-être pas les lieux que je fréquente, moi. J’ignorais que la cité du 140 rue de Ménilmontant avait une réputation. J’ai dîné plusieurs fois chez un ami qui habite à cinquante mètres de là. J’ai emmené des gens dans la villa des Soupirs, pour leur montrer la promenade pittoresque qui aboutit juste derrière cette cité. C’est le même quartier, mais c’est différent. On ne peut pas me reprocher de ne pas connaître la vie des autres : nous sommes différents, je n’y peux rien. Il y a des choses dans la vie d’une jeune Parisienne noire que, moi, je ne vivrai jamais. Je pourrais choisir de ne pas m’intéresser à la vie de cette adolescente (être adulte : faire des choix), mais je choisis plutôt d’ouvrir les yeux. J’en ai envie. Je suis peut-être naïf, mais je suis sincère. Je serai maladroit, c’est inévitable. Hier, en classe, les élèves m’ont demandé combien je gagnais, en tant qu’écrivain. C’est fatal : la question est toujours posée dès la première séance, et j’adore répondre à toutes les questions. « Vous faites au moins un Smic, j’espère ? » J’ai répondu que non. Alors : mines effarées de ces ados. Et moi de renchérir : « Je fais un métier qui ne rapporte pas beaucoup, je trouve que c’est injuste, mais je trouve aussi que j’ai de la chance : des tas d’autres gens ont du mal à gagner leur vie, mais ils ne prennent pas autant de plaisir que moi à travailler. Parfois, ils sont même obligés de se mettre en danger, dans des boulots durs. Moi, j’ai choisi mon métier. » Car j’avais suffisamment d’armes pour me débrouiller dans ce monde. J’ai passé des concours et je me suis trouvé un boulot, pas passionnant, mais pas crevant, tranquillement rémunérateur. Et j’ai choisi de quitter ce petit confort pour faire ce que je fais aujourd’hui. C’est cela mon luxe : je peux choisir.

Un beau gars croisé dans la 9 et j’oublie le poids du monde

J’ai réduit mes déplacements à leur fonction technique : je me rends d’un point à un autre, sans détour, sans même regarder le décor. Moi dont les gens disent : celui-qui-marche-dans-les-rues-de-Paris. Depuis dix jours, je suis comme les enfants qui dissimulent leur visage avec les mains, disant : « Je suis caché. » Si on ne me voit pas, je n’existe pas. Les visages dans la rue : ils n’existent pas. Je ne vois personne, je parcours une ville déserte, vidée des humains qui la peuplaient. Robot parmi les robots, je ne me promène pas : je vais quelque part. Ce temps perdu, ces quinze minutes de marche, je les meuble d’activités automatiques : je réponds à des messages, les yeux sur mon écran. Faire ça dehors, ce n’est pas moi. Mais cet espace dehors, ce n’est pas ma ville.

Dans ma cour, le seul habitant que je n’aime pas, je le croise ce matin. Je crois qu’il se considère comme un grand-de-ce-monde, à cause du pouvoir qu’il a eu. Mais là, on le confondrait avec le premier touriste Airbnb venu. Il trimballe sa valise à roulettes sur les pavés, il marche droit devant lui, ne me regarde même pas. Dire bonjour ? Vous n’y pensez pas : il faudrait que nous soyons deux êtres humains. Un robot croise l’autre. Moi, robot peut-être, j’ai tout de même des pensées. Je lui dis, dans ma tête : « Je sais qui tu es derrière ton masque. »

En lisant le livre prêté par L., trois fois je pleure. Je veux dire : les sanglots, vraiment. Ce matin, ça tombe pendant un passage triste (la mort des deux cousins, inéluctable), alors le doute est permis : mon état, c’est à cause du livre. Cet après-midi par contre, ça me prend dans un chapitre pas très chargé émotionnellement. On peut dire alors : je suis hypersensible. Mais aussi : je ne tourne pas trop rond ces jours-ci.

Un texto de l’imprimeur : le retirage des Histoires pédées est prêt. Figurez-vous que ça cartonne, nos petits livres. On se les arrache. Moi, je m’arrache de ma grotte (ma chambre), je file à la boutique avant sa fermeture. Je prends le métro pour aller plus vite. Un trajet efficace, strictement utilitaire. Mais je n’ai rien emporté pour m’occuper les mains et les yeux, alors je dois tuer le temps. Dix minutes que je voudrais ne pas perdre. Je regarde dans la rame. Un garçon sublime ! J’avais oublié que le métro, c’était ça aussi : les gens beaux. Oh, il y en a qui sont laids, je sais, mais je les vois moins. Les gars du métro : je ne retiens que les anges des correspondances, les apparitions des lignes aériennes. Celui que je côtoie ce soir dans la 9, il est trop musclé sans doute, les reliefs trop bombés, pas assez finement dessinés, mais enfin, à ce niveau-là, je chipote. Il est magnifique. Au sommet de ce corps extraordinaire il y a une tête brune emmanchée sur un cou, une nuque qui gratte (que je voudrais gratter) ; et des yeux. Des yeux ! Ce je désire le plus, naturellement, c’est la bouche, mais on ne peut pas la voir. Vous savez : le masque. Je suis frustré, mais pas horriblement frustré. Contre toute attente, je supporte cet empêchement. De là à dire que j’aime le masque… surtout pas. La beauté-voilée-laissant-place-à-l’imaginaire : au secours ! Me complaire dans cette bouillie consolatrice, très peu pour moi. Alors, quoi ? Cette colère qui passe en arrière-plan, soudain : est-ce à dire que je m’habitue ? Que je me convertis, malgré moi, aux petits-plaisirs-du-quotidien ? Un beau gars croisé dans la 9 et j’oublie le poids du monde ? Dimanche, je parlais à L. de la fable. Celle du loup et du chien. Le chien se contente d’avoir une gamelle toujours pleine, une caresse quelquefois. Contre ces-petits-plaisirs-du-quotidien, il supporte la chaîne à son cou. J’avais dit à L. : « On fait de nous des animaux domestiques, mais moi je voudrais être le loup, libre et inconsolable. »

Ce soir, il y avait ce type dans la 9 et j’ai pris du plaisir. J’ai laissé le métro me consoler. Le métro. Sous terre. Est-ce que c’est ça : toucher le fond ? On peut dire aussi : descendre tout en bas pour mieux remonter. Ce sont les optimistes qui disent ça. J’en connais.

Il y a la mer et cette grosse pierre

Les choses qui ne changent pas me rassurent. Quand je dis ça, est-ce que ça signifie que je suis conservateur ? J’espère que non. Je me pique même, parfois, d’être révolutionnaire.

Récemment, j’ai donné rendez-vous à quelqu’un au jardin de Reuilly. Je lui ai dit : c’est un lieu qui ne change pas, je m’y sens bien. Est-ce que j’aime les vieilleries ? Non, car le jardin de Reuilly est à peine plus vieux que moi. Quand Notre-Dame a brûlé, j’ai réagi comme devant n’importe quel accident de la vie : c’est triste, mais c’est inévitable. Quand un lieu est vivant, quoi de plus normal que de subir des avaries ? Les monuments antiques sont ruinés. On ne les a pas poussés dans la tombe par malveillance : ils ont vieilli, ils se sont pris des coups. C’est la vie.

Est-ce que je suis conservateur, quand je regrette la disparition des lieux que je fréquentais il y a dix ans, à Paris ? Leur mort n’est pas un lent processus de vieillissement, ni un coup de la malchance : c’est la spéculation immobilière et le capitalisme. Si j’étais conservateur, je pleurerais la disparition du triste square haussmannien de la place de la République, mais j’aime cent fois mieux la nouvelle esplanade qui l’a remplacé.

Le menhir de Cam Louis : j’aime penser qu’il n’a pas changé. Si jamais on a vu des choses moches avant, on les oublie. Il y a la mer et cette grosse pierre, c’est tout. Je la touche des deux mains, elle me rassure.

Au lieu-dit du Croissant à Plougoulm, il y a deux bistrots. Je suis sûr qu’ils étaient déjà là il y a deux cents ans. Depuis, ils ont changé dix fois de propriétaire et aussi souvent de déco (la vie normale d’un lieu vivant). Ils existent et ça me fait plaisir de le savoir.

Le menhir de Cam Louis à Plouescat : oh, peut-être est-il tombé, peut-être l’a-t-on redressé. On l’a bougé un peu, je veux bien le croire. La pluie, le vent l’ont érodé. Je n’y connais rien en menhirs : si ça se trouve, à l’origine, il était sculpté ou gravé. Les monuments de Rome n’avaient pas la gueule qu’ils ont aujourd’hui.

Ce qui change dans la vie de ce menhir : les lichens incrustés sur lui. Ils n’étaient pas tous présents, au début. C’est sûr. Mais il paraît que certains lichens durent des centaines, des milliers d’années. Puis ils meurent, tout secs et tout usés. Ils se ratatinent tranquillement, sans fracas ni tristesse, comme les monuments en pierre, comme toutes les choses vivantes.

Ça ne fait pas avancer le schmilblick

On ne va pas se mentir : la rue où j’habite, au mois d’août, c’est une majorité de magasins fermés et d’habitants partis en vacances. Mais elle est considérée comme une rue commerçante, alors, depuis hier, il faut porter un masque dehors. Même quand on sort de chez soi pour aller au bout de cette rue, dans la mansarde où on travaille, sans croiser personne. J’ai regardé la carte de Paris : tous les lieux que j’aime et que je fréquente sont concernés par cette mesure. La blague, c’est que les Champs-Élysées ne le sont pas (j’avais cru pourtant que c’était une rue commerçante, mais j’ai dû me tromper), ni aucune rue du 15e ou du 16e : autrement dit, les quartiers où je ne vais jamais.

Je ne dis pas que ces mesures ne sont pas un peu motivées par un but sanitaire, mais on ne me fera pas croire qu’elles sont motivées seulement par ça. Il y a eu plus de contaminations dans les entrepôts Amazon que pendant les lectures publiques de poésie ; pourtant, on a toujours le droit de commander n’importe quelle merde chez eux et de se la faire livrer en urgence par un prolétaire. Pourquoi doit-on porter un masque sur le boulevard de Ménilmontant, mais pas dans la rue de Rennes ? Je ne ne sais pas si le port du masque est utile, je n’entrerai pas dans ce débat. Je suis désarmé et impuissant à comprendre, comme tout le monde. Je dis seulement que je n’aime pas ça. Est-ce que ça fait avancer le schmilblick de le dire ? Non. Mais je le dis quand même : j’ai du mal à supporter ça, car c’est mon mode de vie qu’on attaque – qu’on le fasse pour de bonnes ou de mauvaises raisons, à la limite peu importe, ce n’est pas mon propos aujourd’hui ; je peux juste exprimer ce que je ressens : la vie qu’on m’impose, c’est à peu près le contraire de celle que j’ai choisi. Celle pour laquelle je me suis donné du mal, depuis des années, pour arriver à cet équilibre fragile que j’avais atteint avant tout ça.

Je connais des gens qui, ces dernières semaines, ont visité Disneyland ou le Puy-du-Fou. Je connais des gens qui ont pris l’avion pour se promener en Grèce ou au Portugal. Je connais des gens qui ont fréquenté des centres commerciaux. Moi, je me fous complètement des parcs d’attraction, des voyages au bout de l’Europe, des temples de la consommation. C’est pas mon truc, j’ai choisi de vivre autrement. Ce que je voudrais, moi, c’est me retrouver avec douze péquins inconnus dans un lieu qui nous rassemble pour nos goûts communs, et parler avec eux de littérature ou de politique, dire des bêtises ou refaire le monde, sympathiser ou flirter, s’engueuler gentiment, avec un livre dans une main et, dans l’autre, du vin qui tiédit dans un gobelet en plastique réutilisable. J’ai des ambitions simples. Depuis la mi-mai, j’ai certes le droit de voir mes amis, mais je n’ai toujours pas le droit de rencontrer des inconnus : voir un visage, un sourire, et me dire : « J’ai envie de parler à cette personne. » Dans deux semaines, c’est la rentrée littéraire. Imaginons : dans une librairie, le soir, l’auteur est masqué devant douze péquins masqués. Tandis que ses paroles disent : « Je suis heureux de vous rencontrer, venez vers moi », son masque dit : « Ne m’approchez pas. » On sait que les névroses naissent des injonctions contradictoires. Alors, on fait quoi ?

Je ne suis ni pour, ni contre. Je n’ai pas d’opinion, et c’est affreux pour moi qui veux toujours donner mon avis sur tout. J’éprouve seulement le sentiment d’un grand gâchis : tout ce en quoi je crois est réduit au silence, mis sous cloche. Et pour longtemps encore. Je me souviens de Paris quand j’étais enfant : on n’avait pas le droit de s’asseoir sur les pelouses. Quand les gens voulaient se réunir, ils devaient (au choix) : avoir un grand appartement, ou aller au café. Dans les deux cas, il fallait avoir les moyens. Depuis quelques années, alors que tout est devenu encore plus cher, on nous a appris à vivre autrement dans l’espace public. On nous a dit : « Paris, c’est chez vous. » Il y a des tas d’événements gratuits. Les jardins ferment plus tard, voire : ils ne ferment plus du tout. À la Bastille, à la Nation et à la République, on a remplacé les voitures par des bancs, des pelouses. Même quand on est fauché, on peut rester tard le soir sur les pavés ou sur l’herbe, à refaire le monde pour pas un rond. Cette vie qu’on nous a permise, elle m’a plu aussitôt. Je me suis dit : « D’accord pour vivre dans un appartement riquiqui, puisque je vis dans le quartier que j’aime. » Le soir avec J.-E., on se promène sur les quais. On pique-nique avec les copains sur le port de l’Arsenal. Tout le jour, je fais des allers-retours entre notre deux-pièces de la Bastille et ma mansarde à Voltaire.

On fait des projets quand même, pour ne pas rester paralysés, pour ne pas tomber foudroyés d’ennui mortel. J’ai prévu de fêter mon nouveau livre aux Mots à la bouche, puis d’aller à Montauban rencontrer les gens que je n’ai pas vus au printemps. Peut-être devra-t-on tout annuler, encore une fois. Alors, je dirai aux gens : « Achetez mon livre sans me voir, sans boire un verre, sans parler au libraire, sans lui sourire ; payez avec votre carte sans contact, puis dites-moi à distance si vous avez aimé ça. » Le principe de précaution, c’est juste le contraire de ce qui m’anime. S’il est sécurisé de consommer un livre, mais risqué d’en discuter avec des gens, j’aime mieux vous dire : ce n’est pas le monde que je voulais. Est-ce que ça fait avancer le schmilblick de dire ça ? Non, mais je le dis quand même.

C’est une comédie rocambolesque dans un paysage exotique

C’est un panorama : la tour Eiffel, la Sainte-Chapelle, l’église Notre-Dame-de-la-Croix. Trois pompiers regardent la colonne de fumée derrière les cités du Bas-Belleville. Ils sont en repos. En goguette, comme nous. Ils grignotent ou sirotent des trucs. Nous aussi, nous regardons l’incendie depuis le belvédère.
« C’est à côté du Père-Lachaise, dit J.-E.
— À côté de chez nous, alors. »

Il y a aussi deux types blonds, dont un qui me regarde (pas le plus beau des deux, tant pis). On descend dans le parc, on trouve un banc à l’ombre comme des petits vieux. Au-dessus, une fanfare joue des classiques archi-connus que je ne sais pas reconnaître. À notre gauche, un gars fait jouer sa sono à fond (un autre genre de musique). Entre les deux, moi qui lis Quand la parole attend la nuit et J.-E. qui me raconte son livre à lui. Et puis soudain, je ne sais pas pourquoi : ça tombe comme ça. La tristesse. Elle s’abat sans crier gare.

« Reprendre un café », dit-il. Je dis : « D’accord. » On descend encore, on cherche une terrasse. En fait, je ne cherche pas, je me laisse faire. Je dis : « Au soleil on sera bien. » Finalement, on choisit l’ombre, rue Saint-Maur, et on y est bien aussi. Et ce n’est pas un café, mais une bière. Je dis oui à tout. Et soudain (non, pas soudain : peu à peu, à tout petit peu) ça revient. Je ne sais pas quoi, mais « ça » revient. Il y a une guirlande de fanions au-dessus de nos têtes. Je raconte mon livre. On regarde les programmes du cinéma.

C’est un blockbuster des années 70. Chaque séquence a l’air de nous dire combien elle a coûté, comme le personnage de Catherine Deneuve qui, dans une mise en abyme, ne peut s’empêcher de demander le prix de chaque chose. Il y a des courses-poursuites. C’est une comédie rocambolesque dans un paysage exotique : c’est chouette, mais on se demande pourquoi ç’a été restauré comme on restaure les chefs-d’œuvre. Le « sauvage » qui donne son titre au film est un homme qui a fui sa vie. Il a disparu, sans laisser d’adresse. Forcément, ça m’intéresse. Il vit différemment, loin du monde, sur son île. Il croit que personne ne saura le retrouver. Il ignore qu’on l’a déjà retrouvé depuis longtemps. Que son île est surveillée, ses déplacements documentés. Les légumes qu’il vend au marché (croyant gagner sa vie en travaillant) sont achetés par la multinationale qu’il a fui (pour changer de vie). Le vrai sujet du film est là : d’un coup, à la moitié, le récit prend une épaisseur inattendue. Il plonge dans l’absurde, dans le fatal. La petite liberté qu’on croyait bucolique (« il faut cultiver notre jardin ») est une prison dorée, une farce sinistre, et le héros est humilié. On bascule dans une infinie tristesse. Or, le scénario n’ose pas s’aventurer dans cette voie ; il rebondit par une pirouette. Il choisit l’autre aventure, celle de la romance légère. Et quelques plans tournés à New York, pour montrer au spectateur qu’il reste du budget. Il repart avec le sourire. Moi, je suis déçu : je préférais la tristesse.

J’ignore de quelle façon ces cases sont regroupées

Je sais exactement où il faut aller. Tout au bout de cette rue, vers le nord. C’est-à-dire : en direction de la mer. Il y a un phare posé sur une place ovale, comme l’obélisque à la Concorde. Bizarrement, il n’est pas situé sur le rivage. La rue continue au-delà, vers la mer, sur cent mètres encore. La maison que je cherche est tout proche. J’hésite quand même. Je doute. Peut-être parce que je n’y suis plus venu depuis très longtemps. Ou alors, parce que je n’y suis jamais venu : ma connaissance des lieux est seulement théorique. Je suis avec J. et nous attendons notre mère au pied du phare, car c’est moi qui fais office de guide, comme toujours lorsque nous sommes en voyage. Cette ville s’appelle Marseille, bien que la mer soit située au nord, et que je ressente une atmosphère du genre « Venise » (sans l’architecture vénitienne), ou « Trieste » (à cause du livre que je lis en ce moment : la couleur bleue, une lumière opaline). Mais la rue que nous parcourons s’appelle : rue Saint-Maur, comme à Paris. Je veux montrer à J. et à notre mère l’immeuble du numéro 209, parce que c’est une adresse importante : je ne fais pas référence explicitement au film et au livre de Ruth Zylberman, mais pour moi c’est évident. Je veux voir cet endroit parce que, avant l’histoire décrite dans ces ouvrages, un fait divers sordide s’y est déroulé, avec beaucoup de sang. L’immeuble est très vaste. Je perçois avec précision le plan de son rez-de-chaussée, mais je ne vois pas les étages, la façade, le volume. Je sais que le décor de cet événement sanglant est une courette en demi-cercle, située à l’arrière du bâtiment, au-dessus du niveau de la rue (de telle sorte qu’elle surplombe les passants éventuels en se dérobant à leurs regards, comme une terrasse : dans ce coin-là, l’ambiance est celle d’un dessin de Pierre Le-Tan). Pour accéder à cette courette, il faut traverser le bâtiment. C’est là que ça se complique. Le plan que j’ai en tête est semblable au cadastre napoléonien : on voit le détail des murs à l’intérieur des maisons. Je sais donc que toutes les pièces sont carrées, dans ce bâtiment lui-même carré : c’est presque un damier. Mais j’ignore de quelle façon ces cases sont regroupées pour former les appartements : quelles portes je peux franchir, si je veux passer d’une pièce à l’autre du même appartement ; et quelles portes me sont interdites, car elles ouvrent sur l’espace privé de quelqu’un d’autre. Surtout, j’ai besoin de savoir quelles pièces de ce vaste hôtel particulier (depuis longtemps partagé en petits logements) sont affectées aux circulations – aux parties communes. Autrement dit : par où je peux passer, pour accéder à la terrasse du fond. Je suis désormais accompagné de J.-E. (qui connaît bien l’histoire du 209, contrairement à ma famille) et nous parcourons des salons, des couloirs ; les portes sont closes, intimidantes, mais l’atmosphère est chaleureuse. Il y a des tentures, des lumières tamisées. Je crois que nous n’atteignons pas la courette.

Cadastre de Paris par îlot (1810-1836) : quartier de Sainte-Avoye

Plus tard, j’assiste à l’enregistrement d’une émission très sérieuse, genre France Culture. Il n’y a pas de public et je ne suis pas censé écouter. Mais, puisque ça se passe dans ma chambre (celle de mon enfance), j’entends tout, forcément. Deux types assez vieux, assis sur mon lit, commentent un classique qui fait autorité dans leur science. Il me semble qu’ils citent Walter Benjamin (une conversation de haute volée). Dans son livre, le grand homme fait référence à un lieu parisien. Moi, je sais duquel il s’agit. J’attends le meilleur moment pour intervenir. Je me lance : « C’est l’immeuble où j’étais tout à l’heure. » Celui de la rue Saint-Maur, celui du fait-divers. Je leur sors ma petite formule : « Il n’y a pas de hasard, il y a des coïncidences. » Je fais le malin.

Au réveil, je dessine le plan du quartier et du bâtiment, tels que je les ai perçus dans le rêve, pendant que la configuration des lieux est encore nette dans mon esprit.