La nuit l’après-midi

Avec Papier Machine, on a fait une « nuit de la lecture », mais l’après-midi (à cause des conditions qu’on sait). Ça m’a fait du bien. Oh, faire un truc avec des gens rigolos et exigeants ! Se faire du bien sans se prendre la tête. J’avais mal au crâne, pourtant, mais je crois que ça ne s’est pas vu. J’ai lu mes « Trois souvenirs » (qui étaient parus dans le Papier Machine consacré au mot « Œuf ») et j’ai prêté ma voix au texte de Jean-Baptiste Labrune, qu’on a lu à quatre : lui-même, Charlotte Thillaye, Valentine Bonomo et moi. On était invités par Nina à la maison Lévy. C’était chaleureux comme tout.

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Il s’appelle Théo-tout-court ou bien Théo-quelque chose

Sa mère l’appelle Théo. Ses amis aussi. Notre vrai prénom, c’est celui dans lequel on se reconnaît dans la voix de ceux qui nous aiment. Pour les autres gens, et sur la couverture du livre, il s’appelle Théodore Poussin. Je tombe sur son nom dans mon journal d’adolescent, le 19 décembre 2003 : je cite des vers de Baudelaire en précisant que je les ai appris dans le premier album de cette série. Je me souviens de l’apparition glaçante de M. Novembre (le destin de Théodore) dans ce bistrot de Dunkerque, déclamant sans crier gare : « Amer savoir, celui qu’on tire du voyage… » J’ai conservé cet album. Je le relis. Je me rappelle la place qu’il prenait dans mon imaginaire, ces années-là.

La mère de Théodore Poussin l’appelle Théo. Dans Les présents, mon personnage s’appelle Théo. Ce n’est pas la première fois que j’ai un Théo. Pour être exact, les autres fois, c’en était un qui s’appelait Théodore : j’avais choisi son prénom pour les mêmes raisons que j’avais utilisé, longtemps, celui de Léopold. J’avais traîné ce Léopold comme mon alter ego dans plusieurs récits, quand j’avais vingt, vingt-deux ans. À certains moments, dans l’intimité, je l’appelais Léo. J’ai connu des Léo dans la vraie vie, mais ces Léo n’étaient le diminutif d’aucun prénom. Ni de Léonard, ni de Léopold. Par la suite, ce qui me plaisait avec le Théodore que j’avais inventé, c’était la potentialité du diminutif : j’étais tenté de l’appeler Théo, mais je ne le faisais jamais. Le Théo des Présents, lui, est comme ce Théo que j’ai rencontré dans la vraie vie : c’est le seul prénom qu’on lui connaît. (Le Théo de la vraie vie utilise un pseudonyme quand il écrit, mais c’est une autre histoire). Il s’appelle Théo-tout-court ou bien Théo-quelque chose ; on ne le saura pas.

L’ami de Théo (son ami qui n’a pas de nom) s’amuse du prénom potentiel de Théo : Théophile, Théodule ? Il est le destin de Théo. Le destin de Théodore Poussin s’appelle M. Novembre (il n’a pas de prénom). Il dit à Théodore : « Je peux vous appeler Théodore, n’est-ce pas ? » Il ne veut pas l’appeler par son nom de famille. Le nom de famille de Théodore, c’est le nom de son père. Théodore Poussin se rend chez un tailleur pour faire faire, dans le caban d’uniforme de son père mort, un manteau à ses mesures. Le père de mon Théo est mort : Théo part sur ses traces. Quand il croit lui ressembler, il est fier.

Je me rappelle comme il a compté pour moi, Théodore Poussin, jeune homme sans histoires, qui rêve d’histoires plus grandes que lui. J’avais oublié que le point de départ de sa quête était ce fantasme de marin : un oncle illustre et mythifié, disparu avec son bateau, très loin de chez lui. Un ancêtre disparu, ce n’est pas comme un ancêtre mort : personne ne l’a vu mort, alors il continue de vivre en songe. Théodore s’embarque dans le sillage du légendaire capitaine Steene. Mon Théo des Présents est un jeune homme rêveur, qui se raconte des histoires. Quelque part dans son arbre généalogique, un « marin absent » lui murmure des récits d’aventure au creux de l’oreille. Un marin absent, ce n’est pas un marin mort. S’il n’est pas mort, il est présent : mais où ?

Je suis troublé par les correspondances entre mes Présents et ce premier album de Théodore Poussin. Mais je ne m’étonne pas. Ce n’est pas un hasard, car je l’ai lu très souvent : il s’est ajouté aux pièces de mon petit puzzle mental sans que je m’en aperçoive. « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des coïncidences », dit l’ami de Théo, l’ami qui n’a pas de prénom, le destin de Théo qui apparaît sur sa route, impromptu. « Rien n’est fortuit… À dire le vrai, Théodore, j’ai horreur du hasard… Je ne crois pas aux probabilités », dit ce M. Novembre qui n’a pas de prénom, le destin de Théodore qui déboule subitement, d’on ne sait où.

« Où voulez-vous en venir, à la fin ? » Là, c’est Théodore qui parle. Mais ça pourrait être Théo. Ça pourrait être moi. Si je savais où je voulais en venir, je n’écrirais pas.

J’ai touché

Les statues en bronze ne sont pas fragiles : elles sont faites pour durer mille ans. Quelques siècles de plus et elles commencent à fatiguer. Alors on les met à l’abri, comme le Marc Aurèle du Capitole. Elles deviennent des pièces de musée et, c’est bien connu : au musée, on ne touche pas. Ce qu’il y a de bien avec les statues dans les squares ou sur les parkings, c’est qu’elles sont strictement les mêmes ; mais celles-ci, on peut les toucher.

Je dis « sur les parkings », parce que le Centaure mourant d’Antoine Bourdelle qui était au square Picard a été déplacé, à cause des travaux dudit square, vers les réserves du musée. Il est à l’abri, sur une dalle, sous un encorbellement de béton. Heureusement qu’il penche la tête : il passe ric-rac.

Il n’est donc plus dans le square, mais je peux le toucher parce que j’ai accès à sa cachette. Je ne fais que ça à Montauban : toucher à des trucs que la plupart des gens ne touchent pas. Quand j’étais ici au début du printemps, l’époque était aux interdictions : on n’avait même plus le droit de toucher les gens qu’on aimait. J’ai fait des rencontres en ligne. J’en ai parlé sur le blog, ici et . Je suis tombé sur ce Jules (ou Joseph) Milliès-Lacroix, le pharmacien qui avait posé ses fesses sur le petit canapé de maroquin vert d’Adolphe Thiers. J’ai imaginé qu’il avait usé son pantalon, des années plus tôt, sur les mêmes bancs qu’un homme qui a eu une vie totalement différente de la sienne. Leurs vies parallèles font ce que les lignes parallèles ne font jamais : elles se touchent. Plutôt : chaque homme a touché un objet que l’autre a touché aussi : un siège d’écolier.

Que reste-t-il de moi, sur les pages que je tourne, sur les couvercles des boîtes où je pose mes doigts ? J’ai manipulé des reliques dans les réserves du musée. On m’a raconté à qui ont appartenu ce stylo, ce blaireau, ce vêtement, et ma peau est entrée en contact avec ces surfaces, ces matières, que d’autres peaux avaient touchées aussi.

Le pharmacien de Villebourbon écrivait des vers. En ligne, j’avais trouvé l’information, mais pas les vers. J’ai demandé à A. de les lire : quelques plaquettes sont rangées au second étage des réserves. Je les ai lues. Elles sont dédicacées à Antonin Perbosc, le poète qui fut bibliothécaire. J’ignore si les deux hommes se connaissaient, ou si ces envois étaient des cadeaux de courtoisie, mais je suis certain que ce papier a été touché par l’un, puis par l’autre. Leurs peaux ne se sont peut-être jamais touchées, mais elles ont coïncidé, sur le même espace, en deux temps différents. À mon tour, j’ai touché : un troisième temps. Je ne sais même pas qui sont ces hommes, mais ça m’émeut.

J’ai ouvert un autre livre, dédicacé au même Antonin Perbosc. Il est illustré par Antoine Bourdelle, relié et signé par lui-même. Antoine Bourdelle, je sais qui il est. Avec la page, j’ai fait comme avec son Centaure : j’ai touché.

Meublé, habité

Je sais bien que je fais des trucs. Le cadavre exquis, les lectures, l’article dans Libé, le poème chez Pou, ce blog. Je n’ai pas besoin d’être rassuré, ni qu’on me dise « mais non, tu n’es pas oisif. » Désoccupé. Mais je le sais, moi, que je ne fais rien. Je m’en sors bien, parce que mes ambitions sont minuscules, mais il me manque quelque chose de sérieux. Depuis que j’ai fini Les présents : quoi d’important ? Je repousse le moment où je commencerai le prochain chantier, qui m’impressionne. J’y pense, j’en ai envie, mais je n’ose pas. Alors je bricole. Je reste en vie. C’est J.-E. qui résume ma pensée avec les mots justes : je meuble, mais je ne suis pas habité.

Lecture des premiers textes reçus dans le cadre de cet atelier d’écriture. On se projette dans les lieux par l’imaginaire, et cet imaginaire convoque à son tour des souvenirs. Réels ou pas, peu importe : si on s’en souvient, c’est que c’est vrai. Les textes ressemblent à ce que j’espérais et, à la fois, me surprennent. Ils me font parcourir des lieux désormais désertés, hantés, inhabités.

Je pense à trop de trucs, je m’éparpille. Je gaspille les connexions de mon cerveau pour essayer de comprendre ce qui n’en vaut pas la peine, ou pour me projeter vers des temps qui n’ont aucune réalité (genre : dans quelques semaines). Ma tête est pleine, mais elle est encombrée. Meublée de dix-huit chaises empilées les unes sur les autres, alors que je vis seul dans cette boîte crânienne. Meublée de placards insensés, de ces caisses qu’on n’ouvre jamais, de ces affreux buffets bretons en bois sculpté qui prennent la poussière, des bibelots absurdes qu’on sème dans les appartements de vacances, pour occuper l’espace. Meublé, mais pas habité. Plein jusqu’à la gueule, mais pas plein d’une présence, de la seule présence qui vaille le coup. J’essaie de la vider, ma tête, en me concentrant sur les mouvements de mon corps immobile : souvent, emplir tout l’espace de ces sensations suffit à chasser les parasites. Mais là, concentrer mes pensées sur la pression du drap contre ma peau, eh bien, ça ne marche pas du tout. Au secours. C’est ennuyeux à mourir.

Alors, contre ma peau, c’est la brûlure délicate du soleil et le tiraillement du sel que j’ai ressenti : j’ai emprunté ce chemin de crête inhabité, s’élevant de la mer pour y plonger à nouveau. Ce chemin parcouru l’été dernier, désert, et en ce moment plus encore sans doute. J’ai marché au long de cette ligne que ma mémoire avait gardée, puis, tout doucement, je m’en suis échappé. J’ai imaginé autre chose. Un espace, des gestes et des sensations. Et c’était beau. Moi qui n’ai pourtant aucune imagination – c’était donc une joie plus grande encore, pendant ces minutes, d’y être arrivé. N’être plus encombré, mais empli. Pas meublé, mais habité.

Une amphionie sans le savoir

« À quoi ça sert, ce qu’on fait avec vous ? demande un petit malin.
— Est-ce que ça t’a plu d’écrire ton histoire ? je demande à mon tour.
— Ben oui !
— Et les histoires des autres, que je viens de lire, tu as aimé ?
— Oui.
— Voilà, ça sert à ça. »

On se fait plaisir en écrivant, en lisant et en écoutant. C’est tout, et c’est déjà pas mal. J’ai dit aux sixième que, ce matin, nous ferions tout le contraire de la semaine dernière. Ils avaient écrit une fiction par groupes de trois, en prenant comme point de départ un lieu fixe. Aujourd’hui ils écriront un poème, seul, à partir des choses réellement vues et ressenties, ce matin, en arrivant au collège. Un trajet. Des impressions en mouvement, dans la ville. Je n’ai pas prononcé devant eux le mot amphionie* que Guillaume Marie m’a appris, mais je l’ai pensé très fort. J’avais apporté quelques exemples : des poèmes de Queneau dans Courir les rues par exemple, mais les seules références que je leur ai lues, finalement, sont des poèmes de Guillaume. Un petit bout de En pente douce et un extrait de cette Amphionie, donc, écrite avec Samuel Deshayes sur l’avenue Denfert-Rochereau. Un petit malin (encore un) connaissait la place Denfert-Rochereau : il a reconnu le lion. Alors il a fait quoi ? Il a fait le malin.

Je suis arrivé en avance, exprès, pour faire au café le jeu que j’allais leur demander de faire, eux, en classe. Vérifier que ça marchait. Parce que, si ça marchait sur moi, il n’y a pas de raison que ça ne marche pas sur eux. Au chaud et au sec, au Terminus de Saint-Denis, j’ai repensé au trajet tout juste effectué, et écrit ce truc à propos d’oiseaux. (Je vous l’avais déjà dit, que l’architecture du collège dessinait la forme d’une colombe ?)

Ils voient plein de trucs, les sixième de Saint-Denis, sur le trajet du collège. Ils ont dessiné ces trucs, et placé des mots dessus. Des mots pour désigner les choses, décrire les mouvements, nommer les émotions. Les joies, les impatiences, les inquiétudes, les dégoûts. Puis ils ont pioché parmi ces mots, ils les ont complétés par d’autres, ils ont fait un poème. Ils ont fait une Amphionie sans le savoir, comme M. Jourdain avec sa prose. Une Amphionie dionysienne, dirais-je même, si je ne craignais pas de paraître snob.

* Le mot vient d’Apollinaire : à partir du mythe d’Amphion, qui construit une ville avec son chant, il invente cet art de se promener dans la ville « de façon à exciter des sentiments ressortissant au beau et au sublime, comme le font la musique, la poésie, etc. » « Pour Guillaume Apollinaire, une amphionie est une promenade dans la ville pas forcément mélancolique, Queneau la mélancolise », écrit Jacques Jouet dans La Ville provisoire. Et de citer Queneau : « Le Paris que vous aimâtes / n’est pas celui que nous aimons / et nous nous dirigeons sans hâte / vers celui que nous oublierons. » (Merci Guillaume)

Demain le futur

les sapins morts
dans ma rue
broyés menu
ils sentent encore

un koala sur trois
parti en fumée
ça sent quoi
un monde cramé ?

Amélie a fêté Hic
au Monte-en-l’air
j’ai bu un verre
avec Paul-Éric

un texto de Guillaume
une charade !
la rigolade
comme des mômes

ça paraît lointain
les ateliers
mais c’est quasi demain
faut préparer

ce que je vais dire
à Montauban
ce que je ferai écrire
aux enfants

ils ont dessiné
leur ville dans l’avenir
j’aimerais les mener
vers le souvenir

Poème rectangulaire

La piscine, ça a toujours ce côté fascinant et dégueu à la fois. Fascinant, parce que les corps (y compris les plus beaux) y sont presque nus, et en mouvement. Dégueu, parce que tous les corps (y compris les moins désirables) trempent dans la même eau, qu’ils digèrent et transpirent à travers toutes leurs porosités.

Il y a un truc un peu comme ça, dans Le héros et les autres :

« Martin observe de loin les corps souples, effilés, élastiques, qui courent au bord du bassin (alors que c’est interdit), qui se hissent à la force des bras sur l’échelle du plongeoir (comme si les marches ne servaient à rien), qui fendent la surface de l’eau (est-ce que ce sont toujours les mêmes gouttes qui glissent sur la peau de chacun ?), qui ressortent mouillés et galvanisés (les muscles aguerris par l’effort fourni).

[…]

L’eau bleue de la piscine le dégoûte : le corps de tout le monde y a trempé. Elle a été digérée et rejetée mille fois, et encore plus souvent par le dispositif de filtrage et ses additifs chimiques. »

Pour pousser un peu plus loin, quand j’ai vu que le thème de Dissonances était « impur », j’ai écrit un texte que j’ai appelé « Molécules ». Et, puisqu’une piscine c’est rectangulaire, eh bien, j’ai écrit un poème rectangulaire. En vers justifiés, quoi.

molécules

les copeaux détachés arrachés de la peau usée
râpée contre les carreaux les parois blanches
ça ne se voit pas à l’œil et pourtant je sais
le corps beau malgré eux malgré les fragments
les cellules renouvelées les débris et chutes
bouts de corps morts échappés du corps vivant
corps avalés digérés par les corps des autres

amas de molécules cellules déchets minuscules
les peaux les muscles les os de tout le monde
et dedans les siens bien assemblés tout beaux
beaux et forts comme lui car lui n’a pas peur
d’y tremper de mêler ce beau corps à la soupe
à la dégoûtation de la piscine tandis que moi
je n’y vais pas je surplombe je reste au bord

je le vois je le regarde je l’observe je veux
être lui ou être avec lui c’est la même chose
troquer contre mon corps un seul bout du sien
créer de la place en moi pour le faire entrer
pour avaler de lui ce qu’il ne me donnera pas
je devrai bien plonger à mon tour et me noyer
tacher le désir le tremper dans les molécules

Je viens de recevoir mon exemplaire de Dissonances, alors, je ne vais pas vous mentir, je ne l’ai pas encore lu. Mais pour le lire, vous, c’est là que ça se passe.

Le roman et la poésie

Je ne sais pas, parfois, pourquoi on fait la différence entre la poésie et le roman. Moi, je dis que je n’écris pas de poésie (c’est vrai), mais d’autres disent que mes romans ne sont pas de vrais romans (et c’est vrai aussi). J’ai déjà entendu l’expression roman poétique, qui voudrait dire que je ferais de la poésie sans le savoir, à la manière de l’autre avec sa prose. Je pensais à ça, hier, en lisant un roman qui n’en est pas un, dans ce café au coin de la rue des Jardiniers et de la rue de Charenton : je surveillais la sortie de l’école, en face, transformée en centre de loisirs le temps de l’été. Quand R. sort, je lui demande ce qu’il a fait de sa journée (c’est écrit sur la porte, je le sais déjà), puis il me demande ce que j’ai fait, moi. Je lui parle du moment que j’ai passé à la photothèque de Paris historique, l’après-midi, à la recherche (vaine) d’une photo de la rue des Batailles. Je lui explique que, dans les lieux que je connais bien, j’aime bien savoir aussi « ce qu’il y avait avant ». À ce moment-là, on est dans la rue de Wattignies et je me demande ce qu’il perçoit, lui, du haut de ses neuf ans, de l’échelle du temps dans la ville et dans les architectures – je lui dis (en montrant l’immeuble à droite) : il y a cent ans, c’était peut-être pas si différent de ce que c’est maintenant, puis (en lui montrant le côté gauche) : ça, par contre, ça n’existait pas encore. Et il m’explique, lui, que l’appartement où il vit actuellement à Charenton était occupé par un médecin, avant. Il ne sait pas si c’était l’appartement où celui-ci vivait, ou bien le lieu où il travaillait. Ou les deux. Et il imagine alors comment la configuration des lieux permettrait leur usage comme cabinet médical : dans le couloir assez large, il dispose des chaises pour les patients qui attendent leur tour ; au milieu de ce couloir, une porte sépare la partie consultation de la partie habitation ; elle porte un écriteau « privé », mais un patient malpoli veut forcer le passage pour y aller tout de même : il commence à me raconter l’histoire de ce malotru, et la réaction des autres personnages. Je lui dis que c’est exactement ce que je fais, moi, avec mes archives (ce que j’ai l’intention de faire, du moins) : je lis dans un annuaire ou un acte d’état civil le nom et la profession de ceux qui habitaient au 1, rue des Batailles (ces éléments sont attestés, ils sont le point de départ dans le réel, comme le fait que l’appartement de R. ait appartenu à un médecin), mais je ne sais rien d’autre : alors, je l’invente, et ça devient de la fiction. Un roman. Il a bien pigé le truc, R., et il me dit qu’on pourrait faire ça à partir de n’importe quoi. Il a raison. C’est à ce moment qu’on arrive à l’école de la Brèche-aux-Loups (« ils sont chelous, ceux de la Brèche-eu-Loups », dit-il plus tard, pour la rime) où nous attend S., son petit frère.

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