J’ai envie de prendre le train pour une ville que je ne visiterai pas

Je n’ai jamais été en Espagne. C’est comme ça. Je ne m’en plains pas. J’ai été chez Book Off ce matin parce que la Petite Rockette est fermée ; les deux sont équidistants de chez moi, mais dans des directions opposées ; le livre que je voulais se trouve n’importe où ; et même, en plusieurs éditions ; alors j’ai pris la moins moche ; j’ai acheté Hernani. Je n’ai jamais lu Hernani. C’est comme ça. Je ne me jette pas pas la pierre. Je le connais seulement de nom, bien sûr, à cause de la « bataille d’Hernani ». Je voudrais savoir de quoi ça cause parce que, dans ma Rue des Batailles, je crois qu’une coïncidence va avoir lieu.

Je ne rêve pas d’aller en Espagne, puisque je n’y suis jamais allé et que, en ce moment, j’ai juste envie des lieux que j’ai aimés. Je voudrais retourner avec J.-E. sur une île bretonne : on ne verrait personne, sinon la mer. J’aimerais aller dans le Lot et parcourir avec lui tous les chemins que nous connaissons par cœur autour de Saint-Céré : seuls au monde sur le causse. À Saint-Céré, le soir, nous verrions nos amis. On ferait même un détour par Montauban. Je voudrais aussi retourner en Vendée. J’imagine faire un crochet par Nantes pour boire des verres avec des copains et rencontrer, peut-être, les copains des copains. Je me dis même : pourquoi pas Tours ? Pourquoi pas Bruxelles ? Je suis allé à Bruxelles en touriste et en amoureux, il y a longtemps, c’était le cadeau d’anniversaire de J.-E. pour mes dix-neuf ans ; depuis, j’ai rencontré des gens qui habitent là-bas ; il y a J. qui m’a dit cent fois qu’il y avait de la place pour moi, chez lui ; et il a déjà dormi chez moi, lui. J’ai envie de dormir sur des canapés ou dans des chambres d’amis. J’ai envie de soirées qui se terminent par : « C’est ici que tu dors. » Je me souviens de Poitiers, puis de Lille : pendant quelques années, à chaque fois que j’allais voir R., je dormais dans un lieu différent ; il déménageait tout le temps ; je vivais avec ses colocs le temps d’un weekend ; une fois, ce n’est même pas chez lui que j’ai dormi, car on avait passé la nuit chez d’autres gens ; il y a donc un de ses appartements que je n’ai pas connu, ou seulement en coup de vent, avant de reprendre mon train. J’ai envie de prendre le train pour une ville que je ne visiterai pas : être accueilli à la gare par un sourire ami, être content d’errer sans but en parlant de tout et de n’importe quoi.

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Toutes les pièces sont compatibles entre elles

Nous rentrons à Paris en train. À cause d’un accident sur la voie, notre parcours est dévié : au niveau de Saint-Denis, le train traverse la gare de voyageurs, puis il passe sous une barre d’immeuble entièrement vitrée (les bureaux d’une administration) et atteint le second faisceau ferroviaire, c’est-à-dire les lignes de marchandises. Nous poursuivons notre trajet sans encombre. Mais, peu à peu, nous nous écartons de l’itinéraire logique ; je remarque que nous passons par la forêt — peut-être celle de Saint-Germain-en-Laye — tu parles d’un détour ! Je remarque également que le train roule sur le chemin : il n’y a plus de rails. Le sol n’est pas plan, les taillis sont denses… c’est dangereux. Arrive un moment où ce n’est plus possible : nous devons quitter le train et terminer le trajet à pied. Je suis avec ma mère. Tous les deux, nous abordons un ponton de bois, et nous laissons filer la rame. Il faut grimper un escalier à claire-voie, les marches sont démesurées, je les franchis à quatre pattes pour garder l’équilibre. C’est plus difficile pour ma mère, qui est en robe, mais elle s’en sort plutôt bien. Nous arrivons à destination sans mal. C’est une vaste pièce, le sol est en planches de bois. Les gens nous attendent pour une visite (c’est peut-être un musée), ou pour un événement (fêter un anniversaire).

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La meilleure façon de les aider

Entre Caussade et Cahors, il est sept heures quelque-chose, je suis seul dans le wagon, je mors dans mes tartines. Ce garçon entre, il glisse dans l’allée, rapide. Il me fait comprendre qu’il aimerait avoir un petit déjeuner, lui aussi. Mais mes tartines, elles sont trop perso : c’est la confiture que m’a donnée M. et, de toute façon, j’en ai déjà boulotté la moitié. Je lui dis : « Attends. » Je fouille dans mon sac, je trouve le paquet de biscuits. Le garçon s’assoit trente secondes à côté de moi, il ouvre un sachet, il mange un peu. Il est un de ces garçons bruns à la peau mate, un de ceux qui viennent d’ailleurs, mais d’où ? Quand il se lève, je n’ai presque pas le temps de m’en apercevoir. Il est parti.

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Personne ne s’appelle Johnny

Le père du garde-barrière ne s’appelle pas Johnny. Il s’appelle François-Joseph-Marie : c’est écrit sur l’acte de naissance d’Yves, qui n’est pas encore garde-barrière et qui n’est pas encore le père de mon grand-père. Il est seulement un bébé, qui naît en 1884 à Saint-Pol-de-Léon. Sa mère s’appelle Anne. Personne ne s’appelle Johnny dans cette histoire.

Yves, c’est celui qui a vécu dans la maison manquante de la rue de Plouescat, dont je parlais l’autre jour. Quand Yves est né, dans la rue des Minimes, on a écrit sur son acte de naissance : « fils de François-Joseph-Marie Crenn, journalier, âgé de vingt-sept ans, en ce moment en Angleterre ». La rue des Minimes, c’est en centre-ville : ses parents n’habitent pas la campagne, ils ne possèdent rien, ils vendent leur travail chez les autres. Mais pourquoi si loin ? « En ce moment en Angleterre », dit l’officier d’état-civil. Pourquoi était-il là-bas, ce jeune homme, lors de la naissance de son fils ?

Le livret matricule de François-Joseph-Marie indique qu’il a fait son service militaire à vingt-deux ans. Il indique ensuite la liste de ses domiciles successifs jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans, en cas de mobilisation. Ça m’intrigue de plus en plus : « Réside à Sunderland (Angleterre) en date du 19 août 1881. Rentré à son domicile légal le 17 novembre 1884. » c’est l’époque de la naissance d’Yves. Puis (j’abrège les mentions officielles) : « Réside à Portsmouth ; réside à Portsmouth ; réside à Bristol ; réside à Bristol ; réside à Cardiff ; réside à Cardiff ; réside à Bristol. » Au même âge que lui, je n’ai pris le ferry qu’une seule fois, entre Calais et Douvres, avec ma classe de quatrième. Et j’ai pris l’Eurostar une fois, aussi, avec ma mère et ma sœur. Alors les voyages de ce jeune Breton me semblent extraordinaires. Un gars qui n’était pas riche du tout, qui n’avait pas été longtemps à l’école. Et qui passait son temps de l’autre côté de la Manche.

J’ai visité avec J.-E. le musée des Johnnies et de l’Oignon, à Roscoff. Les Johnnies, c’étaient des petits gars qui ne s’appelaient pas Johnny, mais plutôt Yves, Jean ou François-Marie-Joseph. Au printemps et à l’été, ils bossaient dans les champs d’oignons. En automne et en hiver, ils n’avaient plus de boulot. Alors ils devenaient vendeurs ambulants de ces mêmes oignons. Ils embarquaient pour l’Angleterre en classe super-économie, sur des bateaux pas rapides du tout, couchant sur leur marchandise. C’est moelleux comment, un tas d’oignons ? Sur le tas, ils dormaient. Sur le tas, ils apprenaient l’anglais. Ils faisaient du porte-à-porte. Ça ressemble à une vie de fou : s’épuiser loin de chez soi pour gagner des clopinettes. Mais c’était ça ou bien rester chez soi, et gagner des clopinettes aussi en s’épuisant dans les fermes des autres, sur les bateaux de pêche, dans les conserveries, dans les maisons des riches. Dans tous les cas, la vie c’était comme ça : le boulot. Alors, ces types-là, au moins, ils se dépaysaient. Ils devenaient trilingues. Moi, je me démerde en anglais, mais pour le breton on repassera.

Ce petit musée est passionnant. Joli comme tout, dans une maison du pays. Et j’y ai donc appris ça : François-Marie-Joseph ne s’appelait pas Johnny, mais il était l’un de ces prolétaires du Léon qu’on croisait dans les villes britanniques, à pied ou en vélo, vendant leurs tresses d’oignons aux ménagères, leur faisant l’article (ou leur contant fleurette) avec un accent à couper au couteau.

La femme de Johnny, c’était Anne. Elle avait un mari intermittent. Six mois à la maison, six mois loin du cœur. Les mômes, je ne sais pas combien il y en avait. L’un d’eux s’appelait Yves, comme tout le monde. Il est entré aux chemins de fer. Il a ouvert et fermé une barrière des centaines, des milliers de fois. Il a vécu dans la rue de Plouescat, puis il est mort. Sa femme, c’était Françoise : elle est restée longtemps dans cette maison qui a disparu ensuite.

Est-ce que ça m’a fait quelque chose de voir la tombe d’Yves et de Françoise au cimetière de Saint-Pol ? Pas tellement. Ces recherches sur leur vie m’amusent. Mieux, elles m’excitent. Mais ces gens me sont aussi étrangers (et aussi familiers) que n’importe quels inconnus qu’une coïncidence place sur ma route, pour qui je suis capable de me passionner avec la même curiosité. Je me raconte des histoires, quoi. La machine dans ma tête. Mais l’autre soir, ma tante M. m’a parlé de la maison manquante de la rue de Plouescat, et des vacances qu’elle y a passé dans les années 1960. Elle m’a dit « mémé Crenn » pour désigner cette femme que j’appelais « Françoise » sans la connaître, à cause des documents d’archives. Pour moi, Françoise était un personnage de fiction. Soudain, elle est devenue réelle : elle est sortie du registre d’état-civil, elle est entrée dans la vraie vie. Elle est la « mémé Crenn » de ma tante M. qui, au téléphone, m’a parlé de cette ancêtre inconnue et, dans la même conversation, de mes grands-parents que j’ai connus ; et de mon oncle, et de mon père. De ma vie à moi.

Ça doit donc être vrai

Plusieurs personnes (qui ne se connaissent pas entre elles) me disent que je suis bronzé. Elles n’ont pourtant pas d’intérêt à me flatter (je n’ai pas le pouvoir de leur accorder, en échange, des avantages). Ça doit donc être vrai. J’ai quitté Montauban samedi : j’ai fait le ménage et ma valise, j’ai pris un café sur la place Nationale, j’ai pris le train. Entre Agen et Bordeaux, j’ai commencé à me trouver patraque. J’ai dit à J.-E., dans un texto : « Je me sens raplapla. » Il m’a répondu : « Moi aussi. » Ce doit être la faute au houmous resté au soleil trop longtemps, que nous avons liquidé au déjeuner, chacun de notre côté : les mêmes causes produisent donc les mêmes effets. Arrivé à Paris, il fait gris : rien ne me fait plus plaisir que de marcher dans les rues, dans cette fraîcheur. L’air caressant finit de dissiper la lourdeur des pois chiches qui me restaient sur l’estomac. Avec tout ça, je n’ai même pas lu dans le train. J’ai essayé de dormir. Et je trimballe ma valise bourrée de livres à travers Montparnasse, le Quartier latin, le pont de Sully et la Bastille. L’air frais, je vous dis : il n’y a que ça qui me fait du bien.

Non : Paris aussi me fait du bien. Le soir, nous allons au cinéma pour la première fois depuis quatre mois. Presque la vie normale. Un soir, une nuit, un matin. Les rues du quartier, la Nation, le boulevard de Ménilmontant, le petit café du jardin de Reuilly. Aux Mots à la bouche, je tombe sur S. à qui j’avais envoyé un message une heure plus tôt : on poursuit donc la discussion dans la vraie vie, c’est-à-dire dans la librairie. Cette rencontre est fortuite et, à la fois, la plus naturelle du monde, car j’ai rencontré S. la première fois ici-même, c’est-à-dire ailleurs – au temps où la librairie était dans le Marais. Dans le Marais, nous poursuivons la boucle, un peu plus tard, et croisons la route de deux voisins. Je leur demande : « On se voit ce soir ? » en référence à l’apéro organisé dans la cour. Ils n’en feront pas partie, non ; mais je rencontrerai d’autres voisins inconnus, car notre cour est vaste et densément peuplée. Je découvre que M. passe toujours ses vacances dans le Tarn-et-Garonne et que N. et I. sont originaires de Toulouse : ce n’est pas Montauban, mais ce n’est pas loin. Au début de la soirée, quelqu’un me dit que je suis bronzé. Je le crois. S’il avait dit la même chose à la fin, alors qu’il faisait noir dans la cour, j’aurais trouvé ça louche.

À découvrir ce lieu longtemps fantasmé

J.-E. me fait une surprise : nous partons en voyage. Je sais que nous n’avons pas beaucoup de temps. Ce sera un aller-retour express. Pas le choix. Son plaisir est visible, je sens son excitation (une étincelle dans les yeux), alors j’ai envie de trouver son idée romanesque : une impulsion joyeuse. Et c’est un endroit où il a toujours rêvé d’aller : l’occasion est trop belle… Mais je vois aussi un nuage dans son regard, un sentiment pas très franc : une culpabilité, car ce genre de voyage est à l’opposé exact de nos convictions. Nous savons à quel point ils sont toxiques. Nous prenons l’avion. Je ne me souviens pas du trajet, ni de l’atterrissage. Arrivés au pôle Sud, nous sommes débarqués sur un îlot minuscule, encombré d’un tas de touristes. Ce sont les autres passagers de notre vol, sans doute. Je trouve cela ridicule. Avec beaucoup de mauvaise foi, je me persuade que ce regroupement est une bonne chose : « Ils parquent tout le monde sur un seul îlot pour qu’on n’aille pas saccager les autres paysages. » Comme s’il ne valait pas mieux, plutôt qu’un tourisme contrôlé, pas de tourisme du tout. Je m’aperçois, pour aggraver notre cas, que nous avons fait une correspondance à Los Angeles : alors que j’étais justement là-bas avant-hier ! Je dis à J.-E. qu’il aurait pu faire attention en réservant les billets. Quel gâchis. Je ne sais pas s’il prend autant de plaisir qu’il l’espérait, à découvrir ce lieu longtemps fantasmé. L’île est couverte de glace, ou bien d’une terre très dure, sans végétation. À ce moment du rêve, les touristes ont disparu. Seuls, J.-E. et moi observons le relief singulier : ce sont des plateaux successifs, en terrasses. Comme d’immenses marches d’escalier, hautes de plusieurs mètres chacune. C’est surtout la faune qui mérite le détour. L’avant du corps de ces grands animaux hybrides ressemble à des bêtes que je connais (je ne sais plus lesquelles, probablement des gros mammifères rencontrés dans des zoos), tandis que leurs pattes arrières sont celles d’araignées. Ou de crabes-araignées : longues et assez épaisses, charnues, couvertes du même pelage gris que le reste de leur corps. Cette forme bizarre leur permet de gravir les étages de ce paysage unique : elles se hissent à l’ascension des marches, puis se posent sur le plateau. Par leur volume, elles s’apparentent à l’ours ou au morse : de gros bestiaux. Mais d’une agilité ! Le spectacle n’est pas effrayant, car nous l’observons de loin. C’est même fascinant.

Dans la vie éveillée, J.-E. ne fera pas de correspondance à Los Angeles, il prend une ligne directe. Je vais le chercher ce soir à la gare de Villebourbon.

J’ai déboulé dans cette ville

À la fin de la soirée (on a terminé la première bouteille et ouvert la deuxième), j’essaie d’expliquer l’émotion que j’ai éprouvée en sortant de l’école, deux jours plus tôt : un grand étonnement et, à la fois, la sensation que ce qui venait de se passer était normal. Pendant les deux heures que je venais de passer dans la classe, j’avais navigué à vue, sans me poser aucune question, guidé par ma seule intuition, comme si tout devait couler de source. Pourtant, la situation était éminemment bizarre. Je montrais aux enfants des photos que j’avais prises au Pôle Mémoire. J’avais choisi ces documents parce qu’ils pouvaient résonner avec les idées que les enfants avaient déjà exprimées, certes, mais je les avais choisis surtout parce que j’avais pris plaisir à les observer moi-même. Des vieux plans, des photos aériennes de leur quartier, des cartes postales de la gare de Villenouvelle. Je n’ai pas pensé un instant que les gosses pourraient ne pas aimer ça. J’ai foncé tête baissée en disant : « Voici les choses qui me plaisent. » J’ai déboulé dans leur classe en disant : « Je veux partager avec vous ce qui me tient le plus à cœur. » Et ils ont m’ont accueilli. Ils m’ont fait une place dans leur monde, ils m’ont pris tel que je suis, avec mes défauts et mes enthousiasmes, avec mes manies bizarres et mes désirs. J’aurais pu être affreusement intimidé par cette situation, mais quelque chose de magique s’est passé. J’ai posé des dizaines de questions à la volée, car il fallait qu’on décide tous ensemble les grandes lignes de notre récit : les personnages et leur quête. Les idées ont fusé, souvent contradictoires. Ils ont débattu, voté. Je me suis senti autorisé à donner mon avis sur leurs idées, à les taquiner sans craindre de les vexer, porté par mon propre plaisir. Ils ont choisi les prénoms de leurs quatre personnages — le choix d’un prénom est toujours passionnel. Je change d’avis tous les jours, depuis que j’ai décidé d’écrire Le Dalou comme un dialogue : je suis obligé de trouver un prénom au personnage qui n’en avait pas encore, car je le gardais caché derrière son rôle de narrateur. Eux et moi, on a les mêmes problèmes. Je pense à ces pages innombrables de mon journal d’adolescent, que je redécouvre ces jours-ci, où le sentiment qui domine est le « Qu’est-ce que je fous là ? », l’impossibilité d’être moi-même face aux autres, la peur de tout. La certitude d’être incompris. Puis, je suis sorti de l’école. J’ai pensé : « J’ai fait exactement ce que j’aimais. » Et j’ai senti ma chance d’être entouré de gens qui respectent cette liberté et, à ma grande stupéfaction, qui la reconnaissent comme mon travail.

Gérard Langlade, Gare de Villenouvelle (photo recadrée par moi), Mémo Patrimoine de Montauban

C’est cela que j’essaie d’expliquer, maladroitement, à la fin de ce dîner. Il est difficile de trouver les mots pour exprimer le plaisir. En même temps que je les prononce, je sais que l’exercice est vain. Parce qu’ils restent en-deçà de l’émotion ; et aussi parce que je les adresse à deux personnes qui savent déjà ce que j’essaie de dire, ce que j’ai ressenti, car ils sont guidés par le même désir que moi, parce qu’ils éprouvent eux aussi ce plaisir d’un partage entier, généreux. Si je suis présent à cette table, ce soir, ce n’est pas par hasard : il n’était question que de cela : partager. J’ai déboulé dans cette ville en disant : « Je vais faire à Montauban ce qui me tient le plus à cœur » et on m’a accueilli. Avec mes manies, mes bizarreries. Alors cette soirée d’hier voulait dire, mieux que « Fais comme chez toi » : « Fais ce que tu aimes. »

À la fin de la soirée (on a terminé la deuxième bouteille, mais elle était plus petite que la première), je quitte cette maison, je zigzague un peu sur mon vélo, je suis mon guide. Il me fait passer par une route que je ne connais pas. Nous prenons la Coulée verte : celle que les enfants m’ont décrite dans leurs récits. Arrivés à l’ancienne gare de Villenouvelle (je pense au murmure qui a parcouru la classe quand j’ai montré la carte postale au tableau), on a bifurqué, on a regagné la ville.

Ce serait la campagne

Des gens sont à demi-nus dans la gare de Lyon. Les jambes, les bras, le cou dans les vêtements échancrés : le pourcentage de peau libre est supérieur à celui de la peau couverte. Même les dix centimètres carrés dissimulés par le masque ne suffisent pas à faire basculer la majorité absolue : les gens sont à demi-nus, je persiste à le dire ; et le vrai scandale, dans cette gare aujourd’hui, ne serait pas la cuisse ou l’épaule offertes, mais le visage.

Je me rappelle une autre pudeur, alors que nous arrivons au bord du Loing, que le soleil commence à nous cuire doucement et que la rivière clapote, doucement aussi : l’été dernier, dans le même village, j’avais voulu me tremper dans cette eau, tant il faisait chaud, et j’avais craint de me déshabiller dans un lieu fréquenté. Sortant du bain, tout mouillé, j’avais retiré mon slip le plus furtivement possible pour enfiler mon short sec. J’avais craint, non pas d’être vu, mais de choquer. Car ce que je fais, je le fais parce que ça me fait plaisir de le faire, non pas pour le plaisir de déranger. De la même façon ce matin, dans le train désert, regardant à droite et à gauche, vérifiant que personne ne se trouvait dans notre wagon, J.-E. et moi avons baissé nos masques pour parler. Aucun goût de la transgression ne nous animait, je vous l’assure, mais la même crainte d’être pris pour ce que nous ne sommes pas : des provocateurs. « La pudeur s’est déplacée », dis-je à J.-E. en observant, sur le parapet du quai, les marques des crues successives de la rivière : « Jusqu’à cette raie ». Aujourd’hui j’ai gardé mon slip.

Presque personne dans le village. La marchande de glaces nous demande si nous venons de Paris. Elle dit que, le week-end dernier, il y avait foule : « Chez le glacier de Barbizon, des gens se sont battus, la police a dû intervenir. »

Sur le chemin de halage, on est seuls au monde. Ah, non : ces chants passionnés, dans l’ombre, on dirait qu’il ne s’arrêteront plus. Ce serait donc la saison des amours, chez les grenouilles ? On monte vers la forêt, on longe la tranchée du chemin de fer, si profonde qu’on ne voit presque plus les poteaux dépasser du taillis. On s’enfonce dans un sous-bois. Au-delà, un hameau et une maison énorme, biscornue. Une fantaisie. Un panneau nous explique que Rosa Bonheur y a vécu. C’est un musée. Je remarque, sur une vitre, une licence de débit de boissons.

« On reviendra quand le salon de thé sera ouvert.
— On pourrait même y donner rendez-vous à des amis. On leur dirait : Prenons un verre au Rosa Bonheur, mais pas à celui des Buttes-Chaumont. »

Le Rosa Bonheur des Buttes, c’est surfait : c’était bien il y a dix ans. Nous, on irait à celui de By, commune de Thomery. Ce serait le dernier snobisme. On écouterait les grenouilles. On quitterait Paris de temps en temps, ce serait la campagne.

Rentrez chez vous

Pour quelle raison les gens vont-ils d’un lieu à un autre ? Souvent, dans le train, je m’interroge. Mais ce jeu a pris une tournure inédite depuis que la police le joue aussi : elle joue avant moi, il faut que je passe mon tour. Dès l’arrivée à la gare, elle demande à chacun de prouver qu’on a une bonne raison de prendre ce train. Dans mon cas, mes papiers disent en substance : « je rentre chez moi ».

Sur le quai quasi désert, qui sont ces trois ou quatre jeunes types, hyper bien gaulés ? Où vont-ils ? Dans le wagon quasi vide, qui est cette dame portant un masque fait main, coupé dans une pièce de tissu à fleurs ravissant ?

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La pierre pense où votre nom s’inscrit

Les noms des gens : des noms du pays, qui sonnent occitan. Et des prénoms : des Antonin plus souvent qu’ailleurs. En disant bonjour à quelqu’un, je m’aperçois que c’est le premier mot que je prononce à voix haute ce matin. Il me répond bonjour ; c’est le gardien du cimetière. Je parcours les allées pour faire connaissance avec des Montalbanais que je ne rencontrerai pas en ville : les Montalbanais morts. Et avec d’autres morts, qui n’étaient pas montalbanais quand ils étaient vivants. Par exemple, ces soldats allemands de 14-18. Ce qu’ils faisaient ici, je ne sais pas. Je remarque que beaucoup de morts habitent dans des tombeaux en briques roses, comme les maisons de la vieille ville. Je lis les noms gravés dans la pierre : pour savoir qui sont ces gens, leur nom ne suffit pas. Mais, pour savoir qui sont ceux que je croise dans le monde vivant, leur visage ne suffit pas non plus.

À l’horizon, une cheminée d’usine. Et des grues. Je me dis : « Ils sont en train de démolir une usine. » Je me dis : « Faut que j’aille voir avant que tout ça ne disparaisse*. » Je fais le tour du cimetière, je me faufile par cette porte. C’est un tas de sable, et puis un arbre. Sur mon plan de 1981, à cet emplacement, il est écrit : E.R.G.M. A.L.A.T.–AÉRO. Ah bon. C’était un truc militaire, d’après ce que j’ai compris. Demain ce seront des appartements et même, tenez-vous bien, des « villas ».

Je remonte sur mon vélo jaune, je file sur la piste : ici, c’était une voie de chemin de fer. Elle aussi est représentée sur mon plan. J’atteins la gare (feue la gare) de Montauban-Ville-Nouvelle, qui est aujourd’hui une salle de spectacle. Dans la bordure de ce qui fut le quai de la station, des empreintes de mains dans le ciment. À qui sont ces mains ? Ces marques m’intriguent. C’est le geste originel, celui d’avant l’écriture : c’est Lascaux sur le quai d’une gare désaffectée. Mais ce sont des mains récentes, sans doute. Et, d’ailleurs, elles sont accompagnées d’écriture : je m’en aperçois dans un second temps, car les mots sont difficilement lisibles. J’essaie de déchiffrer, en vain. Ils ont été inscrits maladroitement dans la couche pâteuse du ciment frais, puis usés par quelques années. Pour savoir qui sont les gens (à qui sont les mains), « un nom ne suffit pas », disais-je. Mais un nom, ce serait déjà ça.

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri

Aragon, « La guerre et ce qui s’ensuivit »

Avant de rentrer chez moi, je passe voir le monument de Bourdelle. Le fameux monument auquel je pensais, quand je ne connaissais pas Montauban et qu’on me disait « Montauban ». Ce monument : une sculpture, un bronze, une œuvre d’art. Oui, une œuvre d’art. Mais aussi : un monument aux morts – tout de même ! C’est sa vocation : il rend hommage aux morts… À quels morts ? À ceux dont le souvenir s’efface, à ceux dont le nom s’inscrit dans la pierre, dit le poème. À ceux dont le nom, inscrit dans la pierre, persiste longtemps après que le souvenir s’est effacé… mais qui finit tout de même par s’effacer, aussi. Déjà vous n’êtes même plus un mot d’or sur nos places… Car le seul nom lisible, sur ce monument aux morts, c’est celui du sculpteur.

* Raymond Queneau, Courir les rues