Il y a une histoire de trains dans la vie de Jules

Je m’intéresse aux frères et sœurs de Jules. C’est le principe de mon plan en spirale : je veux cerner le bonhomme, littéralement. Décrire des cercles autour de lui. Décrire son cercle intime : sa famille, ses amis, les gens qu’il a connus. Jules est la pièce du puzzle à laquelle toutes les autres s’accrochent. Retrouver les ascendants (son vétérinaire de père) et les descendants (la saga montmartroise) : c’est fastoche avec l’état-civil. Mais les frères et sœurs ? J’avais trouvé le frère avant les sœurs : les hommes laissent plus d’empreintes que les femmes dans les archives (à cause du nom qu’ils transmettent, de leur métier, de la propriété immobilière, du service militaire et des listes électorales). Il s’appelle : Pierre-Guillaume-Camille, prof de chimie à Nancy, chevalier de la Légion d’honneur. Avec un tel CV, il a laissé ses traces dans plein de fichiers. Mais un pan de sa vie continuait de m’échapper, car je le cherchais sous son premier prénom : Pierre. Et dans le roman, je commençais de le prénommer Guillaume, par facilité, parce que j’ai déjà un personnage qui s’appelle Pierre (le père de celui-ci, et donc de Jules : le vétérinaire des hussards). Je n’avais pas pensé à Camille. Et soudain, j’ai remarqué sa signature manuscrite sur les actes d’état-civil : « C. Forthomme ». Il utilise donc son troisième prénom. Alors j’ai tapé « Camille Forthomme » dans Google, et voilà : toutes ses publications scientifiques (des trucs de chimie écrits par lui, ou traduits de l’allemand par lui). Et puis, la pépite : Camille Forthomme apparaît dans la correspondance d’Henri Poincaré, un scientifique beaucoup plus connu que lui, sur le site consacré à ses Archives. Le paratexte signale, à propos de Camille : « Sa fille Sophie était une des meilleures amies de la sœur de Poincaré et, en tant que professeur de lycée, il avait eu Henri Poincaré comme élève. » Ailleurs, on signale une certaine « Mme Gays » apparentée à Camille. Je lis : « Mme Gays était en fait la sœur de Camille Forthomme, un proche de la famille Poincaré. Celle-ci, décrite comme menteuse et cabotine (elle avait été actrice pendant un temps), avait épousé un certain Monsieur Gays, un architecte sans talent. » Et voilà : je tombe sur une sœur de Camille, c’est-à-dire : une sœur de Jules. Je complète mon puzzle. Dans le puzzle des archives, les femmes sont toujours la pièce d’après : on trouve d’abord une pièce masculine (Camille), puis une féminine (parce qu’elle est « la sœur de »). Mais cette femme n’a pas de prénom : elle est « Mme Gays » — autrement dit : l’épouse de.

Continuer la lecture « Il y a une histoire de trains dans la vie de Jules »

J’ai envie de prendre le train pour une ville que je ne visiterai pas

Je n’ai jamais été en Espagne. C’est comme ça. Je ne m’en plains pas. J’ai été chez Book Off ce matin parce que la Petite Rockette est fermée ; les deux sont équidistants de chez moi, mais dans des directions opposées ; le livre que je voulais se trouve n’importe où ; et même, en plusieurs éditions ; alors j’ai pris la moins moche ; j’ai acheté Hernani. Je n’ai jamais lu Hernani. C’est comme ça. Je ne me jette pas pas la pierre. Je le connais seulement de nom, bien sûr, à cause de la « bataille d’Hernani ». Je voudrais savoir de quoi ça cause parce que, dans ma Rue des Batailles, je crois qu’une coïncidence va avoir lieu.

Je ne rêve pas d’aller en Espagne, puisque je n’y suis jamais allé et que, en ce moment, j’ai juste envie des lieux que j’ai aimés. Je voudrais retourner avec J.-E. sur une île bretonne : on ne verrait personne, sinon la mer. J’aimerais aller dans le Lot et parcourir avec lui tous les chemins que nous connaissons par cœur autour de Saint-Céré : seuls au monde sur le causse. À Saint-Céré, le soir, nous verrions nos amis. On ferait même un détour par Montauban. Je voudrais aussi retourner en Vendée. J’imagine faire un crochet par Nantes pour boire des verres avec des copains et rencontrer, peut-être, les copains des copains. Je me dis même : pourquoi pas Tours ? Pourquoi pas Bruxelles ? Je suis allé à Bruxelles en touriste et en amoureux, il y a longtemps, c’était le cadeau d’anniversaire de J.-E. pour mes dix-neuf ans ; depuis, j’ai rencontré des gens qui habitent là-bas ; il y a J. qui m’a dit cent fois qu’il y avait de la place pour moi, chez lui ; et il a déjà dormi chez moi, lui. J’ai envie de dormir sur des canapés ou dans des chambres d’amis. J’ai envie de soirées qui se terminent par : « C’est ici que tu dors. » Je me souviens de Poitiers, puis de Lille : pendant quelques années, à chaque fois que j’allais voir R., je dormais dans un lieu différent ; il déménageait tout le temps ; je vivais avec ses colocs le temps d’un weekend ; une fois, ce n’est même pas chez lui que j’ai dormi, car on avait passé la nuit chez d’autres gens ; il y a donc un de ses appartements que je n’ai pas connu, ou seulement en coup de vent, avant de reprendre mon train. J’ai envie de prendre le train pour une ville que je ne visiterai pas : être accueilli à la gare par un sourire ami, être content d’errer sans but en parlant de tout et de n’importe quoi.

Continuer la lecture « J’ai envie de prendre le train pour une ville que je ne visiterai pas »