À peine avait-on mentionné son nom qu’il s’évanouissait à nouveau

Je n’ai pas senti le feu, comment dire, la flamme, le truc magique. Chaque fois, je me dis que la séance qui commence pourrait être une de ces parenthèses, un de ces moments suspendus : une écoute, une curiosité, et soudain la réaction chimique se produit. Je sens des ailes me pousser. Alors j’ose tout. J’en parle à M. en sortant du collège : l’an passé, avec les Sixième de La Courneuve, on a lu Aragon, c’était trop bon. « Je me suis fait plaiz’ et eux aussi, ils ont kiffé » (oui, c’est moi qui parle comme ça quelquefois). À la même époque, je travaillais au lycée, et cette magie était impossible avec ma classe de Seconde. Ça n’aurait pas pris. Les Cinquième d’aujourd’hui, je les sens bien. Je n’ai certes pas éprouvé le frisson, mais c’était cool. Ils sont un peu chiants, mais mignons. Une poignée d’entre eux a participé au projet avec Béatrice l’année dernière : ils ont filmé leur collège avant démolition. Un môme résume ce travail en une phrase : « On a filmé des lieux, là où il y avait des souvenirs. » Les bâtiments seront détruits cette année. Il fallait documenter tout ça. « Faut que j’aille voir avant que tout ça ne disparaisse*. » On ne sort pas de là. Je passe ma vie dans cette entreprise, pourtant vouée à l’échec, je le sais. C’est une tentative : Tentative d’épuisement, etc. Quand j’étais gosse, moi aussi, mon collège a été démoli et rebâti : j’ai passé mon année de Sixième (et de Cinquième ?) dans des locaux d’attente, à l’emplacement de l’ancienne gare du Pecq. Voilà le point de départ de Terminus provisoirece manuscrit achevé désormais, qui deviendra un livre un jour (c’est mon désir et celui de l’éditeur), mais quand ? Les Cinquième que je rencontre aujourd’hui ne le liront pas. Mais il faudra que je leur en parle, quand même. Afin qu’ils sachent qu’on travaille sur le même sujet, eux et moi.

Continuer la lecture « À peine avait-on mentionné son nom qu’il s’évanouissait à nouveau »

J’ai envie de prendre le train pour une ville que je ne visiterai pas

Je n’ai jamais été en Espagne. C’est comme ça. Je ne m’en plains pas. J’ai été chez Book Off ce matin parce que la Petite Rockette est fermée ; les deux sont équidistants de chez moi, mais dans des directions opposées ; le livre que je voulais se trouve n’importe où ; et même, en plusieurs éditions ; alors j’ai pris la moins moche ; j’ai acheté Hernani. Je n’ai jamais lu Hernani. C’est comme ça. Je ne me jette pas pas la pierre. Je le connais seulement de nom, bien sûr, à cause de la « bataille d’Hernani ». Je voudrais savoir de quoi ça cause parce que, dans ma Rue des Batailles, je crois qu’une coïncidence va avoir lieu.

Je ne rêve pas d’aller en Espagne, puisque je n’y suis jamais allé et que, en ce moment, j’ai juste envie des lieux que j’ai aimés. Je voudrais retourner avec J.-E. sur une île bretonne : on ne verrait personne, sinon la mer. J’aimerais aller dans le Lot et parcourir avec lui tous les chemins que nous connaissons par cœur autour de Saint-Céré : seuls au monde sur le causse. À Saint-Céré, le soir, nous verrions nos amis. On ferait même un détour par Montauban. Je voudrais aussi retourner en Vendée. J’imagine faire un crochet par Nantes pour boire des verres avec des copains et rencontrer, peut-être, les copains des copains. Je me dis même : pourquoi pas Tours ? Pourquoi pas Bruxelles ? Je suis allé à Bruxelles en touriste et en amoureux, il y a longtemps, c’était le cadeau d’anniversaire de J.-E. pour mes dix-neuf ans ; depuis, j’ai rencontré des gens qui habitent là-bas ; il y a J. qui m’a dit cent fois qu’il y avait de la place pour moi, chez lui ; et il a déjà dormi chez moi, lui. J’ai envie de dormir sur des canapés ou dans des chambres d’amis. J’ai envie de soirées qui se terminent par : « C’est ici que tu dors. » Je me souviens de Poitiers, puis de Lille : pendant quelques années, à chaque fois que j’allais voir R., je dormais dans un lieu différent ; il déménageait tout le temps ; je vivais avec ses colocs le temps d’un weekend ; une fois, ce n’est même pas chez lui que j’ai dormi, car on avait passé la nuit chez d’autres gens ; il y a donc un de ses appartements que je n’ai pas connu, ou seulement en coup de vent, avant de reprendre mon train. J’ai envie de prendre le train pour une ville que je ne visiterai pas : être accueilli à la gare par un sourire ami, être content d’errer sans but en parlant de tout et de n’importe quoi.

Continuer la lecture « J’ai envie de prendre le train pour une ville que je ne visiterai pas »

Dans le monde où l’on vit

Avec J.-E., on voulait partir, se tenir « loin » de tout ça. On s’est pris au mot et, au prix d’un calembour idiot, on a choisi d’aller au bord du Loing. Revoir Moret-sur-Loing. Partir loin, pour garder le monde à distance. S’en échapper. C’était notre intention, oui. Comme si « le monde » c’était forcément la ville où nous vivons et que, la campagne, c’était loin du monde. Il faut nous excuser, c’est naïf. Mais, la naïveté ne fait pas de mal, dans le monde dans lequel on vit.

Continuer la lecture