Une éducation sentimentale, en somme

Naturellement, nous avons tous les deux détesté le personnage. Mais moi, en plus, j’ai détesté le film. J.-E. est moins catégorique, parce qu’il est foncièrement optimiste : il préjuge d’abord des bonnes intentions de l’autre avant, s’il le faut, de se raviser. Il dit : « Le personnage est tellement odieux, tellement immonde, qu’il est évident que le réalisateur a forcé le trait pour dénoncer son comportement. » Mais, moi qui suis pessimiste, c’est ma colère qui parle : « Ce film est une merde réactionnaire, et le réalisateur est complaisant avec son personnage du début à la fin. »

Dans une esthétique rétro (la nostalgie d’une époque où l’on disait des prédateurs sexuels qu’ils étaient des petits fripons, des « coureurs de jupons »), ce film nous montre le parcours d’un jeune provincial montant à Paris : les femmes qu’il séduit, ses ambitions professionnelles… une éducation sentimentale, en somme. Toutes les ficelles du scénario viennent conforter les préjugés du personnage : à aucun moment le réalisateur ne prend ses distances avec lui. Il ne cherche jamais à le mettre en difficulté. Aucun personnage secondaire ne vient apporter une voix dissonante : les autres hommes sont aussi machos que lui (ah, la joyeuse bande de mecs !) et toutes les femmes sont soumises (elles souffrent en silence, pour ne pas importuner le héros). La banlieue est incarnée par une jeune maghrébine, fugueuse, en voie d’insertion, naïve et coincée (après qu’il l’a abandonnée, elle finira vite par se caser et faire un môme) ; la femme de province, c’est l’amour d’adolescence qui revient, et qui rêve aussitôt de mariage (la province ne change pas) ; et à Paris, c’est une femme délurée qui lui propose un ménage à trois (les mœurs de la grande ville). De ces femmes, on nous montre le corps (elles sont intégralement nues, alors qu’on voit à peine une épaule du mec), mais jamais leur point de vue : quand il leur arrive un truc, elles disparaissent de l’écran. Et c’est le vieux père (la voix de la sagesse) qui confisque la parole de la femme bafouée pour la porter auprès du fougueux étalon, qui l’a déjà remplacée par une autre depuis longtemps. Alors que le jeune con a bousillé la femme qu’il prétendait aimer, son vieux père lui dit, apprenant qu’il y a une nouvelle victime dans son cœur : « Fais attention à toi. » Oh oui, fais attention, petit chéri ! Tu vas encore beaucoup souffrir, car les femmes sont cruelles : à peine on les a sautées, elles réclament déjà d’être considérées comme des êtres humains. « Fais attention à toi. » Cette complicité masculine nous tire des larmes : on croirait voir Macron et Darmanin s’entretenir « d’homme à homme ».

Le personnage n’est jamais caricaturé. Au contraire. Le réalisateur est persuadé d’en faire un portrait nuancé : il a bien conscience des défauts de ce jeune homme, trop fougueux, trop inexpérimenté. C’est un film d’initiation : une « éducation sentimentale », vous dis-je. Alors, forcément, le brave garçon commet des erreurs. Il faut bien que jeunesse se passe. La voix off nous dit : « Luc se reprochait sa double lâcheté, envers Djemila et Geneviève à la fois. » Voilà donc le réalisateur qui nous dit : « Vous voyez, je sais qu’il n’est pas parfait : il est lâche. » Mais c’est trop facile d’être lâche. La lâcheté est une faiblesse : c’est quand on cause le mal sans malveillance, n’ayant pas eu le courage d’agir. Or, cet homme-là n’est pas lâche : il agit par égoïsme. Il organise activement son jeu de séduction, il insiste pour coucher (demandant « pourquoi ? » à celle qui lui dit non) et choisit délibérément de partir.

Aurions-nous mal interprété le propos du réalisateur ? Vite, on vérifie sur le site du distributeur. De quoi parle donc ce film ? Probablement, des « errances d’un jeune homme qui, trahison après trahison, prend conscience de son rôle de mâle dominant » ? Non, pas du tout. Je lis : « Les premières conquêtes féminines d’un jeune homme et la passion qu’il a pour son père. » Ah, bon. Et nous qui espérions.

Ce film n’est pas seulement un film beauf de plus, comme peuvent l’être certaines comédies soi-disant populaires, vulgaires, flattant les bas instincts, dont on sait qu’elles servent seulement d’alibi pour vendre du temps de cerveau disponible. C’est un film dramatique et arty, réalisé par un représentant du cinéma d’auteur, financé par de l’argent public, s’adressant (par ses choix esthétiques et son réseau de distribution) à une petite élite intellectuelle ; c’est un film sans aucune maladresse, réalisé par un homme cultivé et techniquement compétent, doté d’une conscience politique, un homme en pleine possession de ses moyens, appartenant à la classe dominante à tous points de vue, qui sait pertinemment ce qu’il fait. C’est un film d’entre-soi, par lequel un homme confit dans ses certitudes s’adresse à ses semblables : il montre des comportements dégueulasses pour les excuser en les esthétisant.

Je suis dans cet état de colère, sortant du cinéma. Et J.-E. est sous le choc : « C’est tellement énorme, ça ne peut pas être du premier degré. Il cache forcément une ironie, une dénonciation quelque part. » Mais on cherche. Et on ne trouve pas. Et on pense aux blagues beaufs du Masque et la plume subventionnées par nos impôts. Et on pense aux saloperies perpétrées dans les petits milieux rances, où tout le monde se protège, et qui parviennent difficilement à créer le scandale au-dehors. Et on pense au César de Polanski. Alors on se rend à l’évidence : ce film est dégueulasse.

Si vous voulez voir Le sel des larmes de Philippe Garrel, piratez-le. Ne dépensez pas un centime. Même si vous ne payez pas votre place (parce que, comme nous, vous avez un abonnement au cinéma), n’allez pas gonfler les chiffres de fréquentation des salles qui s’en rendent complices.

C’est une comédie rocambolesque dans un paysage exotique

C’est un panorama : la tour Eiffel, la Sainte-Chapelle, l’église Notre-Dame-de-la-Croix. Trois pompiers regardent la colonne de fumée derrière les cités du Bas-Belleville. Ils sont en repos. En goguette, comme nous. Ils grignotent ou sirotent des trucs. Nous aussi, nous regardons l’incendie depuis le belvédère.
« C’est à côté du Père-Lachaise, dit J.-E.
— À côté de chez nous, alors. »

Il y a aussi deux types blonds, dont un qui me regarde (pas le plus beau des deux, tant pis). On descend dans le parc, on trouve un banc à l’ombre comme des petits vieux. Au-dessus, une fanfare joue des classiques archi-connus que je ne sais pas reconnaître. À notre gauche, un gars fait jouer sa sono à fond (un autre genre de musique). Entre les deux, moi qui lis Quand la parole attend la nuit et J.-E. qui me raconte son livre à lui. Et puis soudain, je ne sais pas pourquoi : ça tombe comme ça. La tristesse. Elle s’abat sans crier gare.

« Reprendre un café », dit-il. Je dis : « D’accord. » On descend encore, on cherche une terrasse. En fait, je ne cherche pas, je me laisse faire. Je dis : « Au soleil on sera bien. » Finalement, on choisit l’ombre, rue Saint-Maur, et on y est bien aussi. Et ce n’est pas un café, mais une bière. Je dis oui à tout. Et soudain (non, pas soudain : peu à peu, à tout petit peu) ça revient. Je ne sais pas quoi, mais « ça » revient. Il y a une guirlande de fanions au-dessus de nos têtes. Je raconte mon livre. On regarde les programmes du cinéma.

C’est un blockbuster des années 70. Chaque séquence a l’air de nous dire combien elle a coûté, comme le personnage de Catherine Deneuve qui, dans une mise en abyme, ne peut s’empêcher de demander le prix de chaque chose. Il y a des courses-poursuites. C’est une comédie rocambolesque dans un paysage exotique : c’est chouette, mais on se demande pourquoi ç’a été restauré comme on restaure les chefs-d’œuvre. Le « sauvage » qui donne son titre au film est un homme qui a fui sa vie. Il a disparu, sans laisser d’adresse. Forcément, ça m’intéresse. Il vit différemment, loin du monde, sur son île. Il croit que personne ne saura le retrouver. Il ignore qu’on l’a déjà retrouvé depuis longtemps. Que son île est surveillée, ses déplacements documentés. Les légumes qu’il vend au marché (croyant gagner sa vie en travaillant) sont achetés par la multinationale qu’il a fui (pour changer de vie). Le vrai sujet du film est là : d’un coup, à la moitié, le récit prend une épaisseur inattendue. Il plonge dans l’absurde, dans le fatal. La petite liberté qu’on croyait bucolique (« il faut cultiver notre jardin ») est une prison dorée, une farce sinistre, et le héros est humilié. On bascule dans une infinie tristesse. Or, le scénario n’ose pas s’aventurer dans cette voie ; il rebondit par une pirouette. Il choisit l’autre aventure, celle de la romance légère. Et quelques plans tournés à New York, pour montrer au spectateur qu’il reste du budget. Il repart avec le sourire. Moi, je suis déçu : je préférais la tristesse.

Liste : films vus en avril 2020

Marguerite Duras. Les mains négatives.
Marguerite Duras. Césarée.
Paolo Sorrentino. La grande Bellezza.
Wes Anderson. À bord du Darjeeling Limited.
François Ozon. Gouttes d’eau sur pierres brûlantes.
François Ozon. Sitcom.
François Ozon. Potiche.
Jacques Tati. Mon oncle.
François Ozon. Scènes de lit.
François Ozon. Un lever de rideau.
Louis Malle. Zazie dans le métro.
Édouard Molinaro. Hibernatus.
Joseph Losey. Monsieur Klein.
Michel Mitrani. Les guichets du Louvre.
Bruno Podalydès. Le mystère de la chambre jaune.
Cédric Klapisch. L’auberge espagnole.

Il ne change pas tout par magie

Il laisse son petit tas de saletés au milieu de la chaussée pour aller bavarder avec un autre ; l’autre fait des gestes ; le premier se remet à sa tâche ; mais, avant que son balai touche à nouveau le pavé, il retourne dire un mot au passant ; un promeneur de chien se joint à la conversation ; ils vont tous les trois au bistrot pour la poursuivre au comptoir. Ils s’occupent. Ils disposent sur la ligne du temps, l’une après l’autre, des actions minuscules. Si un événement infime peut être reporté parce qu’un autre se présente, ils ne laissent pas passer cette occasion : toute distraction est bonne à prendre, pourvu qu’elle meuble agréablement l’espace et le temps. Ils prennent du plaisir, ils croient qu’ils existent. Monsieur Hulot sort de chez lui : le balayeur l’aborde, ils échangent quelques mots. Le temps de les prononcer, et d’effectuer certains gestes, est du temps où ils ne font pas rien. Chacun accorde à l’autre de l’attention et de la considération. Il ne lui dit pas qu’il l’aime, mais il lui dit « Tu existes. » Car ce serait cela, exister : empiler des actions minuscules, prendre du plaisir pour s’anesthésier, ne pas mourir. D’habitude, pourtant, ces images me réjouissent. J’ai vu souvent Mon oncle. Je l’ai vu sur le grand écran de l’institut français de Varsovie en 2009. Je l’ai vu sur la télé de J. et J. en Californie, car il fallait qu’ils connaissent ce film que j’aime tant, qui m’émerveille, qui va chercher la gaieté en moi. Mais les images passent et je serre les dents pour ne pas pleurer. Je me lève pour préparer une infusion de n’importe quoi (j’ouvre une boîte au hasard), afin de cacher mon visage un instant. Je me rappelle la promenade à Saint-Maur-des-Fossés, la statue dérisoire de Tati : l’hommage d’une ville sinistre, aseptisée, standard. Depuis longtemps, j’ai pris l’habitude de passer plusieurs heures par jour seul : les moments de vide, j’essaie de les concentrer sur ces heures-là. Non pour les cacher, mais pour ne pas les faire subir. Ce soir J.-E. voulait voir un très beau film triste. Je lui ai dit : « plutôt quelque chose de gai », mais même Mon oncle me déprime. C’est faux : je suis triste et Mon oncle me fait du bien, mais il ne change pas tout par magie.

Au bord de ce chemin, en plein soleil, s’élevaient les murs blancs d’un petit cimetière, enserré comme un cloître. C’était le soleil qui blanchissait la pierre ainsi, brûlant toutes les autres couleurs, et brûlant mes yeux : j’entrais dans l’ombre balsamique de ces murs. Une fontaine : je faisais couler l’eau sur moi, elle s’évaporait aussitôt. Puis, je montais cet escalier, atteignant une sorte de chemin de ronde – c’est à ce point du récit que cessait le souvenir, et que je commençais d’inventer. Il y avait un paysage, il y avait une rencontre. Ç’avait été le préambule à ma nuit. Ce soir je n’ai pas repris le rêve où je l’avais laissé : j’ai pris un autre chemin, au long d’une voie ferrée, contournant ce lac un peu trop sage, suivant le chemin d’ombre au long du canal. J’avais décidé qu’après le pont, seulement, je commencerais d’inventer. J’irais en direction de ce parc qui descend en gradins vers la Seine jusqu’à tremper dans son eau ; ce parc où je ne me suis jamais promené, mais où je me souviens avoir planté un arbre étant écolier. Arrivant là-bas, j’aurais été forcé d’imaginer la suite. Ç’aurait pu être beau. Mais j’ai tardé au long du canal, et je me suis endormi avant le pont. De quoi j’ai rêvé ensuite, je ne sais pas.