Intérieur jour, plan serré sur le marin

Ça commence comme un film. Mieux : c’est un film. Je le regarde sur un écran fixé au mur — je précise ce détail parce que ce n’est pas banal, pour moi, de regarder la télé — dans une grande salle où plusieurs personnes sont assises sur des chaises, en mode « salon de télévision » comme dans les maisons de retraite. Moi, je suis debout, de sorte que j’ignore si je suis censé assister à la projection, ou si je me trouve ici par hasard. En tout cas, le film me passionne. Ça parle d’un bateau plat (genre péniche) qui descend un fleuve. L’enjeu de cette navigation n’est pas anecdotique, c’est le sujet même du film : ce bateau doit poursuivre sa route sur la Tamise. Le nom de la Tamise est cité par un personnage mais, à l’écran, ça ressemble drôlement au canal Saint-Martin. Je suis captivé, aspiré par le film. En fait, non : la métaphore est mauvaise. Je ne suis pas changé en esprit mou et volatil, happé par l’écran lumineux ; je ne m’envole pas à travers la pièce comme un mouton de poussière. Je ne passe pas de l’autre côté. Je me contente de poursuivre cette histoire en tant que personnage, quittant mon rôle de spectateur. Ma quête consiste à suivre le bateau dans la ville. Autrement dit : je parcours des rues, en m’arrangeant pour rester proche de la voie d’eau — et là, plus de doute, il s’agit du canal Saint-Martin, j’en mettrais ma main à couper (dans un rêve, faire ce pari n’est pas dangereux). J’ai oublié les péripéties. Il y en avait, c’est sûr, mais mon souvenir se concentre sur le parti-pris esthétique. En particulier, cette scène clé dans le bateau : intérieur jour, plan serré sur le marin. Je ne suis pas étonné de reconnaître Axel dans ce personnage. Il n’est pas déguisé en marin, il est ce marin. Il joue son rôle dans le film. Alors, puisque je fais également partie du film, mon personnage perçoit le sien comme le marin, sans ambiguïté — et à la fois, il est normal que je reconnaisse Axel, car nous nous connaissons dans la vie civile. Le costume est chouette. Assez habillé, je crois. Des manches longues. Il aurait pu oser le débardeur, ça lui irait bien, mais non. Ce n’est pas un marin sexy. On peut le trouver beau, mais il n’aguiche pas. C’est le grand gaillard rassurant au sourire doux. Solide. Mais pas taciturne : il ne faut pas tomber dans le cliché. Je crois qu’il est responsable de la bonne conduite du voyage. La charge est lourde, mais elle ne semble pas peser sur ses épaules, qu’il a larges.

couverture de Hans le marin d’Édouard Peisson, Le Livre de poche
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La taille de son cœur est augmentée

Je n’ai rien vu à Nantes : je n’ai pas vu des choses, j’ai vu des gens. En sortant de la gare, je traverse le Jardin des Plantes. Je voudrais que cela devienne un rituel. Devant le château, je photographie la duchesse Anne pour l’envoyer à J.-E. : une façon de lui dire : « Je suis bien arrivé. » Quelqu’un me dit : « En vrai, elle faisait un mètre quarante-trois. » Je regarde le gars assis sur le banc, puis je regarde Anne (en statue, sa tête est plus haute que la mienne). Je demande au gars comment il sait ça. Il le sait, c’est tout. Il me répète ce chiffre (la taille de la dame), puis il m’en donne d’autres (la taille de son père, feu son père). Il parle de sa famille, il parle d’aventures amoureuses, il parle de sa maladie à lui. Il ne me faut pas cinq minutes pour livrer, à mon tour, un petit bout de ma vie, prononçant même les mots : « ma mère ». Je sortais du Jardin des Plantes, forcément : à qui d’autre pouvais-je penser ? La duchesse Anne n’est pas une statue, c’est une femme d’un mètre quarante-trois qui a vécu il y a longtemps : un homme vivant me rappelle cette évidence, puis nous convoquons ensemble d’autres vivants, d’autres morts. Je le quitte, je traverse la Loire, je vais chez B. pour le déjeuner.

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Puisqu’ils sont bien ensemble, pourquoi ne pas continuer ainsi toute la vie ?

D’habitude, je n’ai pas de sympathie pour les goélands : ils sont trop parfaits, blancs immaculés, le bec impeccable, une sorte de dédain dans leur pose (comme les chevaux qui savent être beaux, mais pas mignons, ni sympas : je préfère les ânes). Alors cette famille qui habite sur le toit du garage, sous notre fenêtre, me réconcilie avec l’espèce. Deux adultes (vol majestueux, regard hautain) se relaient auprès de trois boules grises maladroites, assez moches, tout à fait adorables, le duvet ébouriffé, des pattes trop grandes et des ailes qui ne savent pas encore voler (il y a du shadok dans leur dégaine), toujours penchés et prêts à basculer (la silhouette du kiwi), picorant tout ce qu’ils trouvent pour le mettre à la bouche (une pensée pour les enfants humains). Trois soirs, trois matins, on assiste à leur éducation. L’un des petits ouvre ses ailes quelquefois, il les agite, il a l’air de se demander à quoi ça sert. Allons-nous assister au premier vol ? Non. Il paraît que les goélands vivent douze ans à l’état sauvage ; ils trouvent un partenaire la quatrième année, puis reviennent à chaque printemps au même endroit. Puisqu’ils sont bien ensemble, pourquoi ne pas continuer ainsi toute la vie ? On dit d’eux qu’ils forment des couples fidèles. Fidèles ou exclusifs ? La question a du sens pour les gens, mais pour les goélands je ne sais pas.

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Liste : films vus en avril 2021

Blake Edwards. Le retour de la Panthère rose.
Harold Ramis. Un jour sans fin.
Pierre Étaix. Le soupirant.
Antoine du Jeu. L’ami de vacances.
Béatrice Plumet. Les immobiles.
Jacques Demy. Les parapluies de Cherbourg (revu).
Chris Marker. Sans soleil.
Béatrice Plumet. Chroniques impatientes.
Max Ophüls. Madame de.
Henri-Georges Clouzot. Le corbeau (revu).
Joseph Losey. Le messager.
Claude Chabrol. Poulet au vinaigre.
Claude Sautet. César et Rosalie.

Liste : films vus en février 2021

Claude Miller. La petite voleuse.
Claude Chabrol. Masques.
Guy Gilles. Le clair de terre.
Jean-Paul Le Chanois. Le cas du docteur Laurent.
Terry Gilliam. Brazil.
Luc Bernard. Lettre à mon frère Guy Gilles, cinéaste trop tôt disparu.
Aurore Le Mat et Chloé Bruhat. HLM et vieilles dentelles.
Sébastien Lifshitz. Plein sud.
Emmanuel Mouret. Changement d’adresse.

Liste : films vus en novembre 2020

Xavier Dolan. J’ai tué ma mère.
Marion Laine. Un cœur simple.
Bertrand Blier. Buffet froid.
Aki Kaurismäki. La vie de bohème.
Patrice Chéreau. L’homme blessé.
Bruno Podalydès. Dieu seul me voit (Versailles-Chantiers).
François Reichenbach. Nus masculins.
Armand Guerra. La Commune.
Sébastien Lifshitz. Petite fille.

Liste : films vus en octobre 2020

David Dufresne. Un pays qui se tient sage.
Christian Petzold. Ondine.
Jean-Luc Godard. Deux ou trois choses que je sais d’elle.
Thomas Vinterberg. Drunk.
Hakim Atoui et Baptiste Etchegaray. La première marche.
Catherine Corsini. Les amoureux.
Thomas Vinterberg. Festen.
Marguerite Duras. India Song.
Frederick Wiseman. Monrovia, Indiana.
Sébastien Betbeder. Deux automnes, trois hivers.