Sans que j’aie besoin de l’effrayer

Je quitte un lieu connu (peut-être l’école où j’étudie, ou un autre établissement que je fréquente quotidiennement) pour explorer un nouvel espace. Bien que celui-ci communique avec le premier, personne ne passe jamais de l’un à l’autre, car personne n’a de raison de le faire. Moi, je suis curieux. Il s’agit d’un immense hangar. Je pense « hangar » car je ne sais pas comment désigner autrement un espace intérieur si grand (il y a un toit au-dessus : on n’est donc pas dehors). En fait, dans ce grand parallélépipède sombre (la lumière artificielle est faible), on est en train d’aménager un quartier neuf. Je me promène entre des bâtiments constitués d’armatures ou de tiges, comme de grands squelettes de baleine : leur forme générale est achevée, mais la peau est absente et les étages sont vides. Je m’intéresse à un immeuble ventru, dont le premier étage gonfle exagérément au-dessus de la ruelle étroite où j’essaie de circuler, jusqu’à gêner mon passage : cette boursouflure est une forme de balcon — un encorbellement bizarre. Je dois me pencher pour ne pas me cogner la tête (j’essaie d’épouser la courbe du bâti). Plus loin, je dois carrément me baisser jusqu’au sol, et ramper pour passer dessous. C’est à ce moment-là que je m’aperçois que je ne suis pas seul : des ouvriers travaillent sur le chantier et me regardent. Ils se demandent pourquoi je me contorsionne ainsi. À mesure que j’avance, le balcon diminue, le mur se dégonfle, je me redresse, mais c’est le mur d’en face qui commence à enfler. Les encorbellements se succèdent : côté pair, puis côté impair, pour ne jamais se rejoindre — une alternance serrée mais habile, pour ne jamais obstruer complètement la rue. Ils sont toutefois si proches qu’ils se touchent presque par leurs extrémités. La chose n’est pas facile à exprimer par les mots : au réveil, je ferai un dessin.

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Dans un espace très grand qui ressemble à la liberté

Ça se passe dans un jardin. Il fait beau. Des gens sont rassemblés pour un barbecue. J’identifie ces personnes à la catégorie des « adultes », bien que je sois adulte moi aussi, parce qu’ils appartiennent à un groupe différent du mien — peut-être sont-ils des amis de ma mère. La nature alentour est assez sauvage. Un peu plus tôt, il a été question d’un renard. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Il ne reste qu’une maigre trace de son passage : quelques touffes de poils roux. En particulier, je trouve un petit amas de ces poils agglomérés, que je ramasse pour les regarder de près. Ils sont assemblés de telle façon qu’ils forment une galette, très graphique, où les poils roux dessinent des strates comparables aux cernes sur un tronçon de bois : une vue en coupe. Je dis au gars qui s’occupe du barbecue (qui, lui, fait partie de mes amis) : « Regarde, c’est une tranche de la queue du renard. » De plus en plus, ça ressemble à une rondelle de saucisse et je vois maintenant ladite rondelle dans le barbecue, parmi les cendres et les braises. Je crois même que je dis : « du chorizo de renard ». Pour mon ami, il est évident que ça ne se mange pas. Je lui donne raison. Pourtant, j’ai mis discrètement la chose dans ma bouche, mais je ne le lui dis pas. Je n’assume pas du tout. Je trouve ça absurde moi-même, car je ne mange pas d’animaux, et cette tranche énorme emplit toute ma bouche et me dégoûte. J’essaie de l’extraire avec les doigts mais ça colle au palais, il me faut du temps pour m’en débarrasser.

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Le chronomètre jouera contre notre désir

Je participe à une réunion ou à une formation. Autrefois, lorsque je travaillais à la Ville de Paris, il m’arrivait ce genre de choses : des gens venus d’horizons différents regroupés dans une pièce impersonnelle. Je ne sais précisément de quel sujet nous parlons. La seule chose qui compte, c’est ma rencontre avec ce garçon. Il n’est pas d’ici ; il est venu à Paris exprès pour l’occasion. Nous nous rapprochons. Non, plutôt : nous sommes proches, immédiatement, sans avoir besoin de créer cette proximité. Il y a un avant et un après : avant, nous n’existions pas l’un pour l’autre ; après, nous sommes intimes comme si nous l’avions toujours été. Si je faisais l’effort de nous regarder de loin, comme si j’étais extérieur à notre duo, je suis certain que notre intimité serait flagrante. Les autres gens, s’ils nous observent, ne voient qu’elle. Ça saute aux yeux. Mais les autres gens, moi, je ne les vois pas.

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Le mot « jeune » était inutile

Le robinet de la baignoire est resté ouvert : l’eau a coulé toute la nuit. C’est J.-E. qui me signale l’anomalie et moi, resté au lit (le lit étroit de mon enfance, dans ma chambre du Pecq), je culpabilise. Je cours à la salle de bains pour réparer mon erreur. C’était ma mission, de fermer le robinet ! Je pense avec effroi aux hectolitres d’eau gaspillée. J’ai du mal à respirer. Mon souffle est saccadé, bruyant et rapide ; une sorte de halètement, comme lors d’une crise d’angoisse ; en fait, si j’expire si fort, c’est parce que je voudrais parler, mais les mots ne sortent pas ; seul l’air de mes poumons passe la barrière de mes lèvres. Soudain, quelque chose se débloque dans mon oreille : j’entends une voix enjouée et ironique (j’ai envie de dire goguenarde) qui fait résonner le mot « Gibert ». C’est comme un mot de passe : c’est le signal que j’aurais dû entendre beaucoup plus tôt, pour m’alerter sur le robinet ouvert ; resté coincé dans ma tête jusqu’au matin, je ne l’entends que beaucoup trop tard. Je m’éveille dans les bras de J.-E. qui me dit : « Tu respires fort, tu as fait un cauchemar. » Il a raison. Je ne fais jamais de cauchemars.

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Ou le mien, ce qui semble revenir au même

Ça commence encore par un départ. Il faut rassembler nos affaires pour quitter la maison (c’est-à-dire l’appartement du Pecq, comme d’habitude). Les portes-fenêtres sont grand ouvertes : je sens le beau temps au-dehors. Je dois décider comment m’habiller pour la journée : je porte une chemise sur un t-shirt, et c’est trop. Je me demande s’il vaudrait mieux ne porter que l’un, ou que l’autre. Cette question est importante, car elle focalise mon attention sur ma peau. Il faudra que je me déshabille devant les autres, mais cela ne me cause aucune honte. Seulement du plaisir. Non pas le plaisir de l’exhibition ; plutôt celui, plus innocent, provoqué par la conscience de ma propre nudité dans l’espace extérieur (l’air, le soleil).

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Le vide en-dedans est plus vaste que le plein autour

La supérette sombre où nous faisions nos courses est toujours à sa place, sur le côté droit, lorsqu’on monte la rue en sortant du métro. Nous ne nous approchons pas du magasin : nous restons au milieu de la chaussée. Nous longeons les façades, mais de loin. C’est moi qui mène. Je commente les évolutions du paysage urbain à l’attention de la personne qui m’accompagne, qui est probablement C., puisque c’est avec elle que j’ai habité cette rue il y a dix ans. Nous avons vécu trois mois dans cet appartement du 52, ulica Polna — littéralement : la « rue des Champs ». Nous la parcourons à nouveau. La boutique du photographe, en bas de chez nous, existe encore. C’est une surprise, car elle nous semblait déjà vieillotte à l’époque. Elle était la survivance d’une époque qui mourait à petit feu. Nous passons l’angle de la rue, toujours en glissant sur l’asphalte, à égale distance du trottoir. Je comprends soudain : nous sommes en train de visiter le quartier sur Street View. C’est pourquoi nos mouvements sont contraints. J’explique à C. que j’ai été voir notre ancien quartier de Varsovie sur Google, il y a quelques jours. Cette exploration récente m’a rafraîchi la mémoire et m’autorise à jouer ce rôle d’éclaireur — même si, dans la vie éveillée, je n’aurais pas besoin de cette justification : j’ai toujours aimé guider les visites urbaines. Je lui dis : « Le bar où on allait pour le wifi existe encore mais, à côté, ils ont fait un Subway. » Ces devantures sont toutefois cachées par des palissades de chantier. Il faut les imaginer derrière. Je dis : « C’est parce qu’ils font une ligne de tramway ici. » Je trouve que c’est une bonne idée. Nous rebroussons chemin, pour revenir devant notre adresse. Nous voulons accéder à la cour, afin de revoir les fenêtres de notre appartement qui donnaient sur l’arrière de l’immeuble. Ça, c’est impossible de le faire sur Street View. Mais nous sommes à présent de vraies personnes, dans une vraie ville, donc nous pouvons nous déplacer librement. Nous empruntons la ruelle.

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J’ai rêvé que j’étais chez moi

C’est le moment du départ. Je suis en voyage et je dois rentrer chez moi. Il y a presque toujours ça, dans mes rêves : je quitte une maison dans laquelle j’ai vécu quelques jours. Et cette maison provisoire, je la vois en détail. Je peux la décrire. Pourtant, elle est différente à chaque fois. Il arrive qu’elle ait la forme d’une des maisons que mon corps, éveillé, a connue. Par exemple, la maison de Goudelancourt. D’autres fois (le plus souvent), c’est un intérieur recomposé à partir de pièces détachées, prélevées n’importe où et assemblées au petit bonheur. Il faut quitter cette maison. Cette nuit, je devais ranger mes affaires dans des valises. Le départ. J’ai raconté ce genre de scénario plusieurs fois. La nuit d’avant, c’était ça aussi. Je n’ai gardé aucune image de la maison que je quittais alors, mais je me souviens du trajet pour rentrer chez moi : je devais prendre un avion et, dans la file d’attente, je parlais italien avec un type (je galérais un peu). Ça aussi, ça m’arrive tout le temps. Non pas l’avion, mais d’essayer de parler italien. Ce n’est pas difficile de comprendre pourquoi : c’est la seule langue que j’ai vraiment cherché à apprendre, à l’époque où je suis parti en voyage à Rome. Là-bas, pendant un mois et pour la première fois, j’avais un appartement pour moi seul. J’étais « chez moi ».

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Le principal plaisir de ces fleurs

De l’autre côté du carrefour, depuis le banc où nous sommes assis, je remarque un arbre penché, comme un saule. À son pied, des fleurs blanches sont répandues, balayées par le vent. Je les montre à ma mère : « Regarde, ce sont les fleurs que tu aimes bien. » D’habitude, nous ne sommes pas spécialement branchés hanami : contempler les arbres en fleurs, bof. Mais ici, la chose devient très importante à mes yeux. Je profite d’un coup de vent plus fort pour saisir, en plein vol, une de ces fleurs. Elle est énorme. Je l’enlace de mes deux bras, pour qu’elle ne s’échappe pas. Je prends garde de la rabattre vers moi, afin d’éviter que le vent ne s’engouffre à l’intérieur (elle a la forme d’une cloche de muguet gigantesque) : si elle se gonfle d’air comme un parachute, elle s’envolera de nouveau, et je risque d’être entraîné par son mouvement. En la gardant bien serrée contre moi, je retourne m’assoir sur le banc, avec ma mère et ma sœur. Nous caressons les énormes pétales, très épais, très doux. Le toucher est si soyeux qu’il me semble être le principal plaisir de ces fleurs : il faut les caresser, plutôt que les observer. Imperceptiblement, cette masse molle et blanche se transforme : je porte désormais une énorme grappe de branches et de feuilles (les branches, très fines, ne me blessent pas, et les feuilles sont comme des aiguilles de pin, mais très douces). La chose semble toujours prête à s’échapper, si je ne la maintenais pas contre ma poitrine et sur mes genoux. Des petites baies violettes sont enfouies dans les feuillages ; je les propose à ma mère, à ma sœur. Ma sœur dit que ces fruits ne sont pas comestibles. Quelle déception ! Et moi qui étais persuadé qu’elle en raffolait… C’est pour ma mère que j’ai été chercher cette fleur, et c’est pour elle que je me suis donné tant de mal à cueillir ces baies… Tant pis. Je réalise alors qu’il y a un chien avec nous. Je tente de lui faire manger une baie : il n’en veut pas non plus. Bon ! Si c’est comme ça, je vais me séparer de cette masse végétale et encombrante : bon débarras ! Surtout qu’elle ne regorge pas que de fruits : elle est aussi habitée par des insectes noirs, ressemblant à des fourmis ailées. Ces bestioles viennent sur moi. Plusieurs se baladent déjà sur ma peau. Je suis en short et en t-shirt, donc très exposé : c’était agréable au moment des caresses (les pétales de fleur), mais beaucoup moins avec les fourmis. Je laisse donc le machin s’envoler pour de bon, et je vais me rincer à la fontaine. Je passe mes jambes, mes bras, puis ma tête sous l’eau froide. C’est une sensation vive, mais agréable. Un contraste total avec la douceur éprouvée au début du rêve. C’est un plaisir différent, mais un plaisir aussi.

Toutes les pièces sont compatibles entre elles

Nous rentrons à Paris en train. À cause d’un accident sur la voie, notre parcours est dévié : au niveau de Saint-Denis, le train traverse la gare de voyageurs, puis il passe sous une barre d’immeuble entièrement vitrée (les bureaux d’une administration) et atteint le second faisceau ferroviaire, c’est-à-dire les lignes de marchandises. Nous poursuivons notre trajet sans encombre. Mais, peu à peu, nous nous écartons de l’itinéraire logique ; je remarque que nous passons par la forêt — peut-être celle de Saint-Germain-en-Laye — tu parles d’un détour ! Je remarque également que le train roule sur le chemin : il n’y a plus de rails. Le sol n’est pas plan, les taillis sont denses… c’est dangereux. Arrive un moment où ce n’est plus possible : nous devons quitter le train et terminer le trajet à pied. Je suis avec ma mère. Tous les deux, nous abordons un ponton de bois, et nous laissons filer la rame. Il faut grimper un escalier à claire-voie, les marches sont démesurées, je les franchis à quatre pattes pour garder l’équilibre. C’est plus difficile pour ma mère, qui est en robe, mais elle s’en sort plutôt bien. Nous arrivons à destination sans mal. C’est une vaste pièce, le sol est en planches de bois. Les gens nous attendent pour une visite (c’est peut-être un musée), ou pour un événement (fêter un anniversaire).

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Débordant largement la promenade

Par la fenêtre de notre chambre, j’observe celles de nos voisins. Dans chacune (il y a quatre fenêtres), la scène est quasi identique : un homme et une femme attablés pour le petit déjeuner. Je remarque que tous les hommes, sans exception, ont le torse nu. Je ne tire aucune conclusion de cette observation, ni aucun plaisir. Je la partage tout de même avec J.-E. parce que c’est étonnant. Nous ne sommes pas chez nous, alors c’est la première fois que je contemple ce vis-à-vis. Nous n’avons pas encore pris nos marques dans cet appartement. Nous ne connaissons pas la ville, non plus. Il est temps de l’explorer.

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