Otto avait quatre camarades

Je ne sais pas qui est Otto.

Dans la douzaine de livrets (au-dessus du titre Soldbuch, un aigle avec la croix gammée), aucun des soldats ne s’appelle Otto. Il est difficile de déchiffrer les prénoms, mais manifestement ce n’est jamais Otto. Ces types sont nés en Ouzbékistan ou au Turkménistan et ils signent leur nom en caractères cyrilliques : pas le genre à s’appeler Otto. Je demande à L. comment ces documents précieux se sont retrouvés dans les collections du musée : un soldat ne s’en sépare pas si facilement. Elle me dit : « Au contraire ! S’ils ont été enrôlés de force, ils ont pu s’en débarrasser pour déserter. » Il paraît que les douze livrets ont été trouvés dans une poubelle. Douze mecs du Caucase, qui ne parlent pas allemand et qui n’ont sûrement pas des têtes d’Allemands : ils n’ont pas dû passer inaperçus à Montauban. Mais, pour reconnaître en eux des soldats de la Wehrmacht, une fois l’uniforme jeté dans le fossé, il faudrait être fortiche en devinettes.

L’un de ces types s’appelle peut-être Otto. Allez savoir. Même si l’on connaissait la liste exacte des soldats casernés à Montauban et qu’on savait lire le langage crypté des uniformes, il faudrait encore identifier sur ces photos les symboles des unités, des bataillons, des trucs que je ne connais pas et qui ne m’intéressent pas. Ce serait une aiguille dans une botte de foin. Alors, puisque ces types ne portent pas leur uniforme et que les grades ne sont pas lisibles sur leur peau nue, je suis dispensé de mener cette enquête. Tant mieux. L’un d’eux s’appelle peut-être Otto : ça ne voudrait même pas dire qu’il est l’Otto que je cherche. Des tas de gens s’appellent Otto.

« N’avait pas l’intention de partir », « Aide jardinier », « N’avait pas l’intention de regagner son pays, causait très bien le français » : je demande à L. si c’est elle, ou quelqu’un d’autre du musée, qui a écrit ces mots au dos de plusieurs photos (les petits portraits à la fin de l’album). Elle me dit que non. Elles sont arrivées comme ça dans les collections. Derrière quatre de ces portraits, je lis : « Camarade d’Otto ».

Otto avait quatre camarades : je connais leur tête, mais pas leur prénom. Otto avait un prénom, mais je ne connais pas sa tête.

Tu t’appelais Jules, Napoléon, Prosper, et le nom de ton père

Ce n’était pas à Montauban, mais aux Archives de Paris : j’avais cherché cet homme dont on avait perdu la trace. J’en parlais ici, puis . Je n’avais pas appris grand chose de plus.

En vérité, je sais seulement de toi ce que j’ai lu dans les papiers. Tu es né à Épinal. Tu as vécu à Paris, au numéro 1 de la rue des Batailles. Tu t’es marié. Ton témoin s’appelait Adrien, il vivait à la même adresse que toi. Un enfant est né : tu l’as appelé Maurice, Victor, et ton nom. Toi, tu t’appelais Jules, Napoléon, Prosper, et le nom de ton père. Et ce nom-là est aussi celui de ma mère, car c’est elle qui a réuni ces informations : elle a tracé des lignes entre les noms pour montrer qui a enfanté qui. Elle a écrit sous le tien : absent sans nouvelles. Ces mots ne me quittent pas. Mais elle n’est plus là, ma mère, pour me dire où elle a pêché ces mots ; alors j’ai remonté le cours de ses recherches. Tu étais plus jeune que je ne le suis aujourd’hui, quand tu as disparu, l’année où les derniers immeubles de la rue des Batailles sont tombés sous les pioches.

Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu, Le Réalgar

Ce que je n’ai pas trouvé, je l’ai inventé. J’ai écrit à cet homme une lettre, que vous pouvez lire (tant pis pour le secret de la correspondance) et que vous pouvez reprendre à votre compte, pour l’adresser à qui vous voudrez. Une « lettre ouverte », donc, que Daniel Damart publie dans sa collection du même nom aux éditions Le Réalgar. C’est une joie, c’est une fierté d’être accueilli dans cette maison.

C’est un joli objet, dans son habit gris. On peut le commander chez son libraire préféré ou auprès de l’éditeur, sur son site.

Je pense à la maison manquante

« Quand tu entres par la cour, ici c’est le premier étage. Mais, nous, on dit que c’est le deuxième, parce qu’on entre par la rue d’en bas », m’explique D. en me montrant les beaux salons. Puis on visite les caves voûtées, on traverse cette fameuse rue, on fait le tour du cloître, on dit bonjour aux jardiniers, on dit bonjour à la police municipale.

J’ai visité le centre de documentation. Il y a sûrement déjà des petits bouts de moi dans ces rayonnages : dans les collections de la presse locale (on m’y a vu, au début du printemps). Bientôt, on classera ici une copie de ma convention de résidence, qui partira peut-être au service des Archives dans quelques années, quand elle sera trop vintage pour continuer de squatter cet étage de l’Hôtel de Ville.

Derrière les rayonnages métalliques, une niche dans le mur. Des documents anciens sont planqués là. Des pépites, peut-être. « Mais aussi des trucs sans intérêt », me dit K., en précisant qu’il faut voir si des papiers intéressants ne seraient pas glissés dedans. Par exemple, celui-ci, entre deux pages d’un grimoire rébarbatif, genre Statut du Fonctionnaire ou Recueil des actes administratifs du département du Tarn-et-Garonne :

Journée du 9 janvier 1946
Le garde X [c’est moi qui censure] à M. Le Maire
J’ai l’honneur de vous rendre compte que le fils de Mme Y [idem] 35 faubourg Toulousain, âgé de 6 ans, est toutes les journées dans les rues en train de traîner, et fait les commissions à sa mère, qui travaille.
D’après les voisins son père a été écroué pour vol.
Je vous demande si l’on ne pourrait pas arrêter cet état de choses et faire envoyer l’enfant à l’école.
Le garde du quartier

Peut-être que cet homme fait seulement son devoir (qu’est-ce que c’est, un garde de quartier ?), mais j’éprouve une sorte d’a priori négatif envers lui, car on m’a appris que ce n’était pas beau de dénoncer. Et puis, à cause de la date : début 1946. Il y a comme un climat, disons.

On retourne le papier : Oh ! Surprise ! Une carte des Pyrénées ! Et voilà que notre homme marque un point : moi aussi, j’aime les cartes géographiques. « Als Schiesskarte nicht geeignet » : c’est de l’allemand. Je ne lis pas l’allemand. Je tape ça dans Google. « Ne convient pas comme Carte de tir », me dit le traducteur automatique. C’est une carte de la Wehrmacht, me dit Google Images.

Certes, cet homme a le droit de posséder une carte de la Wehrmacht, de la découper en petits bouts et d’utiliser le verso pour sa correspondance, par souci de développement durable (le recyclage) ou de pragmatisme (la pénurie de papier). Mais tout de même : début 1946. Il y a comme un climat, disais-je.

Et l’adresse : 35, faubourg Toulousain (aujourd’hui : avenue Marceau-Hamecher). Je veux voir la maison de Mme Y. Je parcours Street View : je trouve le numéro 31, puis le numéro 37. Entre les deux, rien. Alors, je prends de la hauteur : je survole le quartier. Derrière, les voies de chemin de fer. Un espace vide, un trou, un manque. Les traces de quelque chose. Je pense à la Maison manquante de Boltanski, à Berlin – à cause du climat, sans doute.

Si vous saviez écrire, je ne vous aurais pas fait cette observation

Le soldat Joseph Soubeirol est en garnison à Anvers (département des Deux-Nèthes). Son père doit lui envoyer vingt-quatre francs, on ne sait pas pourquoi. Anvers, c’est très loin de Montauban. J’ignore comment on envoie de l’argent par la poste en 1808, mais le négociant Mayniel-Lestiol, lui, connaît ces choses-là. Il se rend au bureau de poste (le bordereau fait foi) pour y déposer vingt-trois francs et soixante-huit centimes (il a déduit ses frais) à l’attention de Joseph Soubeirol. Il lui écrit, de la part du père, pour lui expliquer comment toucher ses sous auprès du directeur de la poste d’Anvers : « Par précaution, vous aurez soin de prendre un chef de votre compagnie pour que le susdit directeur soit assuré que c’est à vous même qu’il fait ce payement. Si vous saviez écrire, je ne vous aurais pas fait cette observation. »

Trois mois plus tard, Joseph Soubeirol n’a pas répondu. Dans la correspondance de Mayniel-Lestiol, je lis la copie de cette lettre qu’il lui envoie le 13 mai : « Votre père ni moi n’avons reçu aucune de vos lettres depuis le 30 décembre dernier, écrite d’Anvers. Il faut que vous ayez oublié d’écrire, que vous soyez parti, que vous ayez été malade ou que vous le soyez encore… Il a couru ici le bruit, par la voie de quelque soldat, que vous aviez eu à Anvers la petite vérole. Comme dans votre enfance vous n’avez pas eu cette maladie, votre père et moi croyons bien que vous… (illisible) Vous devez être encore à l’hôpital d’Anvers, convalescent de cette maladie. Comment qu’il en soit, votre père, mère et sœurs vous prient d’écrire pour les tranquilliser sur votre existence de la petite vérole, et si vous avez bien ces 24 francs. Tous vos parents se portent bien et (illisible) que notre bon Empereur vous fasse donner le congé absolu par rapport au grand besoin qu’ils auraient de vous pour travailler. »

Je suis ému, inquiet. Je parcours avec fébrilité les pages suivantes du registre. Mais ces deux lettres étaient des exceptions : le reste de la correspondance est froidement commercial. C’est le journal des expéditions de marchandises effectuées par Mayniel-Lestiol aux quatre coins du département – et je ne parle plus des Deux-Nèthes, mais du Lot, dont Montauban était encore une sous-préfecture.

Je ne connais pas la suite. Le soldat a-t-il touché ses vingt-trois francs soixante-huit ? A-t-il succombé à la petite vérole, ou aux campagnes militaires ? La maladie le menace, elle est redoutable. Et notre bon empereur l’est aussi, car « nous sommes en guerre », ne l’oublions pas.

Si vous avez des nouvelles de Joseph Soubeirol, surtout, n’attendez pas. Rassurez-moi.

On fait des efforts, chacun de notre côté

Un petit garçon pose une question, je l’entends mal, il est au fond de la classe. Alors il se lève, s’approche de la caméra. Il répète. Je l’entends mieux, mais je ne le vois pas très bien. L’image est brouillée. Si je le rencontrais dans la rue, une heure plus tard, je serais incapable de le reconnaître. Nous sommes séparés. D’un côté il y a moi, petit soldat de la startup nation parlant à mon ordinateur ; de l’autre côté il y a eux, dignes représentants de la nation apprenante. On fait des efforts, chacun de notre côté, mais rien à faire : je préfère les enfants réels aux enfants pixellisés.

Je leur ai expliqué comment on explorerait la ville et le temps pour inventer une histoire. Je leur ai montré ce plan tellement bizarre : on se déplacerait dans une ville faite de volumes pointus, de figures géométriques monumentales, de zones de couleurs. À propos d’un autre plan, je dis : « J’aimerais être un bonhomme Playmobil pour me promener entre ces maisons, passer ce pont, marcher dans ces herbes hautes. »

Dans la vraie vie, je passe ce pont sur le Tescou. Au jardin des Plantes, une fille avec un sac à dos me demande où est la gare. Je lui explique qu’il faut traverser le Tarn, soit par le Pont-Vieux, soit par le Pont-Neuf : « L’un ou l’autre, c’est kif-kif. » Et je lui montre le plan sur mon téléphone.

Hier, sur CFM radio avec Natacha, j’ai parlé avec Rémy Torroella en vrai, ensemble dans le même studio, après plusieurs échanges au téléphone au début du printemps. J’ai dit des trucs sur la petite histoire embarquée dans la grande, celle avec sa grande hache ; les petites choses qui ne laissent pas de trace, à l’ombre des monuments. Ce n’est pas moi qui provoquerai le Grand Soir – moi, j’écris des petites histoires.

À propos de la révolution, Cesare Pavese dans Le métier de vivre :

Moi, je dois me contenter de la plus minime découverte contenue dans chaque poème pris isolément, et manifester mon renouvellement moral par l’humilité avec laquelle je me soumets à ce destin qui est ma nature. Ce qui est très raisonnable. À moins que ce ne soit, au contraire, de la paresse ou de la lâcheté.

Je lis au jardin des Plantes, j’ai un peu mal au crâne et je sais pourquoi. D’être resté concentré, à parler à mon écran, à me demander si les mômes m’entendaient. Si je n’étais pas à côté de la plaque. S’ils pouvaient trouver un intérêt ou du plaisir à ce qu’on ferait ensemble. Je ne voyais pas leurs réactions. Puis je reçois un message de C., leur institutrice : « Les élèves ont aimé, ils sont motivés. »

Il pleut, je quitte les herbes hautes, je repasse le petit pont, je longe les rangées de maisons.

On ne sait pas qui sont ces hommes

Cinq hommes sont au bord du Tarn. Il fait chaud, ils vont se tremper dans l’eau vive. L’un d’eux dit aux autres : « Asseyez-vous sur le muret, je prends une photo. » Il donne la pellicule à développer à Montauban. Au labo, le photographe tire les images en double, il garde un jeu pour lui. Soixante-dix-sept ans plus tard, je feuillette l’album des ces doubles dans les réserves du musée de la Résistance. On ne sait pas qui sont ces hommes.

Sur les autres photos, les hommes (les mêmes, ou d’autres) sont habillés : ils portent l’uniforme de la Wehrmacht. On n’aurait jamais cru rencontrer, incarnés dans ces corps en slip, les forces d’occupation nazies. D’ailleurs, peut-être que ces types n’étaient pas plus nazis que moi et, même s’ils étaient nazis, bien malin celui qui m’expliquera comment on reconnaît un nazi en slip de bain. On ne sait pas qui sont ces hommes. Si l’un d’eux est votre grand-père, contactez le Pôle Mémoire de Montauban de ma part.

Des dizaines de visages : des portraits, tous identiques. Leurs poses tellement semblables font aussitôt saillir les différences. La fierté de l’un, le regard inquiet de l’autre. Les garçons à qui je donnerais dix-sept ans, pas plus. Les types qui se demandent ce qu’ils font là. Les beaux gars, l’air sympa comme tout, pour qui j’aurais de la sympathie s’ils ne portaient pas l’insigne SS sur leur col. Je pense aux Suisses morts de Boltanski : les visages découpés dans les journaux de ces braves Suisses, morts dans leur lit, car ils n’avaient aucune raison historique de mourir. Les hommes de ce trombinoscope sont leur exact contraire : on leur demandait de tuer. Historiquement, ils avaient toutes les raisons possibles de causer la mort, et de la trouver.

Des hommes font du cheval au bord du ruisseau de Méjesole, aux portes de Montauban. Il faut prendre un peu de recul pour voir que, dans la campagne, d’autres hommes sont alignés en rang serrés. D’autres encore tirent au canon les fameux « quatre cents coups ». En 1621, la ville est assiégée par le roi de France : sur ce plan dessiné par Jean-Ursule Devals, on voit les gars qui partent à l’assaut des fortifications. On ne sait pas qui sont ces hommes. Si l’un d’entre eux est votre grand-père, contactez le pôle Mémoire au 05 63 66 03 11.