J’avais envie de suivre un autre garçon (pourtant le même)

Mon corps, ma voix, mon sourire ne suffisaient pas. J’étais incapable de me présenter à l’autre, équipé de ce seul attirail : une enveloppe physique médiocre (l’image que j’avais de moi-même oscillait entre « ordinaire moins » et « ordinaire plus » selon les jours), un manque criant de répartie et d’humour, et l’absence totale d’expérience. Il fallait que je me repose sur une béquille solide : un petit mot bien tourné, un dessin. Ça, je savais faire. Ce n’était plus moi (ce moi insuffisant) qui m’exprimais, mais mon personnage (un moi pas tellement meilleur, mais qui avait le droit de se tromper : c’est le privilège des personnages de fiction). Quand j’ai dessiné ce garçon à lunettes sur le papier, quand ce garçon à lunettes a dit au destinataire du billet : « J’aimerais te connaître », et quand le garçon à lunettes a laissé son numéro de téléphone sous sa signature, ce n’était pas dans la vraie vie que l’événement se produisait. Ce n’était pas moi qui osais aborder un garçon pour lui dire : « Tu me plais. » C’était un personnage de BD dans une histoire inventée. C’était une fiction. D’ailleurs, le garçon à lunettes était accompagné d’un ornithorynque domestique — et dans la vraie vie, moi, non.

Mon corps ne suffisait pas, mais le monde numérique non plus. J’aurais pu aborder ce garçon en ligne, car j’avais repéré son profil sur un site de rencontre. On n’avait pas encore les réseaux sociaux en 2006. Je crois que Facebook n’existait pas. En tout cas, je n’y étais pas. J’aurais donc pu le contacter sur ce fameux site, mais son profil ne déclenchait aucune curiosité chez moi. C’était sa présence physique qui m’intéressait. Je restais indifférent au garçon sur la photo, qui se présentait en quelques mots standardisés et une série d’items cochés dans un formulaire. Que dire à cet avatar désincarné ? J’avais envie de suivre un autre garçon (pourtant le même) : celui qui me souriait dans les couloirs de l’école (je crois qu’il souriait à tout le monde, car c’était sa façon d’être), celui qui avait un corps, celui qui se déplaçait dans l’espace ; celui qui avait aussi une voix — j’avais été très sensible à sa voix, les rares fois où nous nous étions parlés. Mais, si j’avais besoin de sa présence physique pour le désirer, mon propre corps était incapable du premier pas. J’ai donc envoyé un émissaire à ma place : un personnage de fiction.

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Je me souviens de Philippe Aigrain

Je me souviens de son visage : pour moi, le premier visage de Publie.net lorsque j’ai découvert la maison. Je me souviens qu’il était debout dans l’allée, devant le stand, et qu’il m’a présenté Julie, assise derrière la table ; j’ai rencontré Guillaume le lendemain. Je me souviens avoir pensé : « J’ai envie de travailler avec cette maison, je me sentirai bien avec eux. » Je me souviens de la Terrasse de Gutenberg, à l’automne suivant, où j’avais été timide : on s’est parlés, mais brièvement. Je me souviens de l’Aquarius, le surlendemain, sur la place de la République : on se rassemblait pour soutenir SOS Méditerranée et je me souviens d’avoir dit à J.-E. : « Regarde, lui, là-bas, c’est Philippe Aigrain dont je t’ai parlé. » Je me souviens du badge J’accueille l’étranger que je lui ai acheté. Je me souviens de Charybde, à l’époque de la rue de Charenton, pour la sortie du Héros et les autres : Philippe a prononcé le mot « réfugié » pour désigner l’un de mes personnages, celui dont personne ne veut, celui dont mon « héros » voudrait être l’ami : je me souviens de mon plaisir de voir que mon intention était comprise, et de ma fierté que ce soit Philippe qui la souligne. Je me souviens de l’avoir écouté, fasciné, lire l’une de ses Morphoses dans cette petite galerie de la rue Elzévir : je ne sais pas combien de temps ç’a duré, j’étais hypnotisé. Je me souviens qu’il m’a expliqué, ensuite, comment ça marchait : je l’ai écouté comme on observe l’artisan qui prend plaisir à démonter et remonter sa machine devant les curieux, pour partager avec eux la beauté du mécanisme — tout le contraire d’un secret jalousement gardé. Je me souviens d’une vidéo où il parlait de sujets trop compliqués pour moi, en rapport avec la Quadrature du Net : je ne comprenais pas grand-chose, mais j’avais envie d’être d’accord. Je me souviens du bien que ça fait, d’admirer quelqu’un qu’on connaît un peu. Je me souviens de Lourdes, d’une conversation à la Biocoop qu’il nous avait rapportée. Je me souviens du catalogue Publie.net fabriqué par Roxane avec deux couvertures tête-bêche : d’un côté, le roman de Philippe, et de l’autre, le mien : je me souviens de ma fierté en découvrant ce voisinage. Je me souviens de Charybde, à nouveau, cette fois dans l’avion de Ground Control : je me souviens de Philippe parlant de Sœur(s) et de ses mots qui prenaient un sens plus concret, plus lourd et plus aigu, en cette époque merdique coincée entre deux confinements. Je me souviens de la bière qu’on a bue ensuite, et du dîner dans cette halle bruyante. Je me souviens d’un extrait de Sœur(s) que j’ai lu à une classe pour l’un de mes ateliers, au lycée : je me souviens que c’était une séance ratée, mais pas à cause du texte. Je me souviens d’avoir parlé de cela avec lui, une fois : les ateliers d’écriture, pour quoi, comment. Je me souviens de ses poèmes que je lis sur son site. Je me souviens d’avoir lu, il y a deux jours, son journal de quarantaine, où il est question de retrouvailles familiales sur fond de « totalitarisme doux ». J’apprends ce matin la mort de Philippe et je suis triste, tellement triste.

La taille de son cœur est augmentée

Je n’ai rien vu à Nantes : je n’ai pas vu des choses, j’ai vu des gens. En sortant de la gare, je traverse le Jardin des Plantes. Je voudrais que cela devienne un rituel. Devant le château, je photographie la duchesse Anne pour l’envoyer à J.-E. : une façon de lui dire : « Je suis bien arrivé. » Quelqu’un me dit : « En vrai, elle faisait un mètre quarante-trois. » Je regarde le gars assis sur le banc, puis je regarde Anne (en statue, sa tête est plus haute que la mienne). Je demande au gars comment il sait ça. Il le sait, c’est tout. Il me répète ce chiffre (la taille de la dame), puis il m’en donne d’autres (la taille de son père, feu son père). Il parle de sa famille, il parle d’aventures amoureuses, il parle de sa maladie à lui. Il ne me faut pas cinq minutes pour livrer, à mon tour, un petit bout de ma vie, prononçant même les mots : « ma mère ». Je sortais du Jardin des Plantes, forcément : à qui d’autre pouvais-je penser ? La duchesse Anne n’est pas une statue, c’est une femme d’un mètre quarante-trois qui a vécu il y a longtemps : un homme vivant me rappelle cette évidence, puis nous convoquons ensemble d’autres vivants, d’autres morts. Je le quitte, je traverse la Loire, je vais chez B. pour le déjeuner.

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Puisqu’ils sont bien ensemble, pourquoi ne pas continuer ainsi toute la vie ?

D’habitude, je n’ai pas de sympathie pour les goélands : ils sont trop parfaits, blancs immaculés, le bec impeccable, une sorte de dédain dans leur pose (comme les chevaux qui savent être beaux, mais pas mignons, ni sympas : je préfère les ânes). Alors cette famille qui habite sur le toit du garage, sous notre fenêtre, me réconcilie avec l’espèce. Deux adultes (vol majestueux, regard hautain) se relaient auprès de trois boules grises maladroites, assez moches, tout à fait adorables, le duvet ébouriffé, des pattes trop grandes et des ailes qui ne savent pas encore voler (il y a du shadok dans leur dégaine), toujours penchés et prêts à basculer (la silhouette du kiwi), picorant tout ce qu’ils trouvent pour le mettre à la bouche (une pensée pour les enfants humains). Trois soirs, trois matins, on assiste à leur éducation. L’un des petits ouvre ses ailes quelquefois, il les agite, il a l’air de se demander à quoi ça sert. Allons-nous assister au premier vol ? Non. Il paraît que les goélands vivent douze ans à l’état sauvage ; ils trouvent un partenaire la quatrième année, puis reviennent à chaque printemps au même endroit. Puisqu’ils sont bien ensemble, pourquoi ne pas continuer ainsi toute la vie ? On dit d’eux qu’ils forment des couples fidèles. Fidèles ou exclusifs ? La question a du sens pour les gens, mais pour les goélands je ne sais pas.

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Serrer les dents, car plus tard « ça ira mieux »

Il y a quelque chose dans l’air : c’est imminent. Dans ma rue, ils sont dehors avec leurs scies sauteuses et leurs ponceuses. Ça sent le bois coupé. Les copeaux. Dans l’air, il y a ça. Mais il y a aussi une excitation. Depuis quelques jours, ils construisent leur terrasse en assemblant des palettes, ou ils rafistolent celle de l’été dernier. Ces annexes bricolées proclament : « le café rouvre mercredi, et tant pis s’il pleut. » Moi, mercredi, j’attends surtout le droit de me promener le soir et de voir des gens dehors, après qu’ils ont fini leur travail. C’est le moment d’être optimiste, car ça sent la sciure de bois rue de la Roquette, je reçois ma deuxième dose de vaccin dans quinze jours, mon travail au lycée s’achève bientôt et je serai libre tout l’été. Alors, ça va s’arranger ? J’attends — non. Je n’attends pas. Les formules du genre « Patience, ça va s’arranger » ne marchent pas sur moi. Qui prétend connaître l’avenir ? Demain, ça peut être pire : les nouveaux variants nous décimeront ou bien, si ce virus disparaît, c’est la peste fasciste qui s’installera de toute façon. Alors, « patience » ?

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Pour le seul boulot merdique de ma vie

J’ai rendez-vous rue Delizy, à Pantin, pour mon travail ; il s’agit du travail rémunéré le plus excitant, le plus intéressant, le plus valorisant que j’ai jamais exercé ; j’arrive devant les bureaux de Citoyenneté Jeunesse, où je suis attendu pour parler des ateliers d’écriture que je voudrais animer l’an prochain ; dans la même rue, cinquante mètres plus loin, je reconnais le Centre d’activités de l’Ourcq. La première fois que j’ai eu rendez-vous rue Delizy, c’était ici, pour le travail le plus merdique de ma petite carrière.

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Ce n’était plus de la licence poétique, mais de la myopie

Avant de porter des lunettes, je ne voyais pas flou. Je voyais, c’est tout. Je veux dire : bien sûr que je voyais flou, mais je ne le savais pas. J’avais réussi à abuser les rares médecins scolaires qu’on avait placés sur ma route. Quand ils me demandaient de lire les lettres sur le panneau, je les énumérais sans me tromper (même les petites) : c’était facile, car je n’étais jamais le premier à passer, alors j’avais eu tout le loisir de mémoriser les réponses des autres en attendant mon tour. J’étais peut-être un peu idiot, ou bien retors. Ou encore : le médecin n’était pas clair dans ses consignes. Je ne comprenais pas « Arrives-tu à lire ces lettres ? » (car ma réponse aurait été négative), mais : « Sais-tu quelles lettres sont imprimées ici ? » — et là, évidemment que je le savais.

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Le mot « jeune » était inutile

Le robinet de la baignoire est resté ouvert : l’eau a coulé toute la nuit. C’est J.-E. qui me signale l’anomalie et moi, resté au lit (le lit étroit de mon enfance, dans ma chambre du Pecq), je culpabilise. Je cours à la salle de bains pour réparer mon erreur. C’était ma mission, de fermer le robinet ! Je pense avec effroi aux hectolitres d’eau gaspillée. J’ai du mal à respirer. Mon souffle est saccadé, bruyant et rapide ; une sorte de halètement, comme lors d’une crise d’angoisse ; en fait, si j’expire si fort, c’est parce que je voudrais parler, mais les mots ne sortent pas ; seul l’air de mes poumons passe la barrière de mes lèvres. Soudain, quelque chose se débloque dans mon oreille : j’entends une voix enjouée et ironique (j’ai envie de dire goguenarde) qui fait résonner le mot « Gibert ». C’est comme un mot de passe : c’est le signal que j’aurais dû entendre beaucoup plus tôt, pour m’alerter sur le robinet ouvert ; resté coincé dans ma tête jusqu’au matin, je ne l’entends que beaucoup trop tard. Je m’éveille dans les bras de J.-E. qui me dit : « Tu respires fort, tu as fait un cauchemar. » Il a raison. Je ne fais jamais de cauchemars.

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Une tempête comparable grondait dans le crâne d’à-côté

On ne peut pas savoir ce qu’il y a dans la tête des autres. Je n’étais pas ami avec lui ; je l’aimais bien. Nous étions camarades, de loin. Les gens qui semblaient être ses amis me paraissaient sympathiques. Pourtant, je ne me mêlais pas à eux. Je fréquentais seulement une poignée de personnes, dans une autre classe : celle de S., ma meilleure amie, et de B., l’ami dont j’étais amoureux. J’étais tout occupé par le désordre de mes pensées et de mes émotions ; j’étais presque incapable de m’intéresser aux gens qui m’entouraient. Je crois n’avoir jamais adressé la parole à la moitié de ma classe. Ce garçon-là, toutefois, c’était toujours un plaisir de parler avec lui, lorsque le hasard nous rapprochait dans la cour de récré. Il était différent. Nous parlions surtout de politique. Il était aussi nul que moi pour l’échange de banalités : alors on refaisait le monde, mais le temps de dix minutes seulement. Puis on retournait en classe.

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Le vide en-dedans est plus vaste que le plein autour

La supérette sombre où nous faisions nos courses est toujours à sa place, sur le côté droit, lorsqu’on monte la rue en sortant du métro. Nous ne nous approchons pas du magasin : nous restons au milieu de la chaussée. Nous longeons les façades, mais de loin. C’est moi qui mène. Je commente les évolutions du paysage urbain à l’attention de la personne qui m’accompagne, qui est probablement C., puisque c’est avec elle que j’ai habité cette rue il y a dix ans. Nous avons vécu trois mois dans cet appartement du 52, ulica Polna — littéralement : la « rue des Champs ». Nous la parcourons à nouveau. La boutique du photographe, en bas de chez nous, existe encore. C’est une surprise, car elle nous semblait déjà vieillotte à l’époque. Elle était la survivance d’une époque qui mourait à petit feu. Nous passons l’angle de la rue, toujours en glissant sur l’asphalte, à égale distance du trottoir. Je comprends soudain : nous sommes en train de visiter le quartier sur Street View. C’est pourquoi nos mouvements sont contraints. J’explique à C. que j’ai été voir notre ancien quartier de Varsovie sur Google, il y a quelques jours. Cette exploration récente m’a rafraîchi la mémoire et m’autorise à jouer ce rôle d’éclaireur — même si, dans la vie éveillée, je n’aurais pas besoin de cette justification : j’ai toujours aimé guider les visites urbaines. Je lui dis : « Le bar où on allait pour le wifi existe encore mais, à côté, ils ont fait un Subway. » Ces devantures sont toutefois cachées par des palissades de chantier. Il faut les imaginer derrière. Je dis : « C’est parce qu’ils font une ligne de tramway ici. » Je trouve que c’est une bonne idée. Nous rebroussons chemin, pour revenir devant notre adresse. Nous voulons accéder à la cour, afin de revoir les fenêtres de notre appartement qui donnaient sur l’arrière de l’immeuble. Ça, c’est impossible de le faire sur Street View. Mais nous sommes à présent de vraies personnes, dans une vraie ville, donc nous pouvons nous déplacer librement. Nous empruntons la ruelle.

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