La fin de la honte et de la haine de soi

Je comprends facilement les deux premières phrases : « Część ! Jak się masz ? » Il s’adresse à la jument. Mais les mots qu’il prononce après, je suis déjà largué. Il ne reste pas grand-chose de mon polonais — d’autant que je n’ai jamais possédé de cette langue que des bribes : une heure hebdomadaire durant, quoi ? douze semaines ? Le seul …

Il faut dire qu’il est costaud

Je lui propose une terrasse de café dans le Marais. Il répond : « Ouais. » Enthousiasme modéré. Alors, va pour Montmartre : je prends le métro jusqu’à Château-Rouge — non, jusqu’à Marcadet, car je rate ma station — et je croise la rue Ramey, alors, forcément, je pense aux « années Montmartre », car je suis de nouveau dedans. J’ai …

Je serais pour une littérature à bout portant

C’est de plus en plus évident, ça saute aux yeux, et je ne m’en cache pas : Jules, c’est moi — j’avais dit, plus tôt : « Maurice, c’est moi », mais ce n’est pas incompatible : je suis tous les personnages à la fois, je ne parle que de moi. Comment inventer la vie de gens qui ne sont …

Écrire à la première personne m’est à la fois agréable et étrange

La proviseure a enseigné quinze ans en Seine-Saint-Denis. Elle sait que j’y travaille souvent. Elle me prévient : « Ici vous verrez, c’est différent » — puis je dis que j’ai fait mon lycée au Vésinet — et elle répond : « Alors vous ne serez pas dépaysé » — parce que Saint-Maur-des-Fossés est une banlieue résidentielle comme celle où j’ai …

Grâce au temps que nous passerons ensemble

Le premier à qui je parle, c’est un gars qui m’aborde derrière la cathédrale, je suis assis sur le parapet de la zone archéologique (du fond de ce trou vingt siècles vous contemplent), j’ai marché depuis la Part-Dieu et avalé un casse-croûte en chemin ; il s’approche, il me dit « vous » une fois ou deux, puis : …

Peut-être sont-ils aussi sympas que moi 

Ce garçon, appelons-le Lorenzo, par exemple, il est dans l’eau à côté de moi, dix-huit ans, vingt au maximum, il est seul. Un rocher affleure : Lorenzo essaie de grimper dessus, il glisse à plat ventre comme un manchot, il monte à quatre pattes, il parvient à se mettre debout malgré les vagues. L’eau lui …

Il y a eu des premières fois, et celles-ci ne finissent pas

L’impression d’avoir répété ces mots mille fois sans me lasser : « Être de retour à Luçon, ce n’est pas seulement chouette, c’est important. » La première matinée, je n’ai rien de prévu : ma feuille de route est vide, tandis que celles de mes camarades de festival est chronométrée. Je ne rencontre ni élèves, ni lecteurs. Je marche …

Je vivrai dix ans dans la compagnie de ce chantier

Sur mon plan de Batailles, dans la case 39 j’avais mis : « Construire des ponts. » Je pensais au pont d’Arcole sorti de l’usine Cail (j’en parle dans la Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu) mais, arrivé à ce stade d’écriture, je n’ai plus envie de m’attarder sur sa fabrication, en mode …

Mais protégés par une fiction douce

D’abord, je suis content de les rencontrer pour partager ce qui compte pour moi — lire, écrire — je commence presque toujours par dire ça devant une classe — puis, à eux, je dis que ce lieu a un goût particulier pour moi, car je le fréquentais à leur âge (dire « à votre âge » à …

À supposer que cette place soit le centre d’un monde

J’attends J. au même café que la dernière fois (il pleuviotait ce dimanche-là, on n’avait pu faire presque aucune photo, il disait que la lumière était dégueulasse, alors il s’était contenté d’un portrait et de quelques repérages, et moi je l’avais emmené partout comme si c’était une visite guidée), je suis arrivé en avance exprès …