Liste : livres lus en juillet 2021

Édouard Peisson. Hans le marin.
Amélie Lucas-Gary & Julien Carreyn. Trois crimes.
Georges Perec. L’attentat de Sarajevo.
Rim Battal. Latex.
Régis Revenin. Homosexualité et prostitution masculine à Paris, 1870–1918.
Alban Robin. Contes coquins / contes cucul.
Virginia Woolf. Orlando.
Michel Chomarat & Julien Adelaere. Tombeau pour Pier Paolo Pasolini.
Georges Eekhoud. Escal-Vigor.
Mathieu Riboulet. Le corps des anges.
Mathieu Simonet. Barbe rose.
Anne Serre. Grande tiqueté.
Mickaël Bertrand (et autres). La déportation pour motif d’homosexualité en France.

Liste : livres lus en mai 2021

Violette Leduc. L’asphyxie.
Georges Perec. Beaux présents, belles absentes.
W. G. Sebald. Vertiges.
Victor Hugo. Hernani.
Georges Perec. Penser/Classer (relu).
Morris & René Goscinny. Les rivaux de Painful Gulch (relu).
Collectif (textes réunis par Philippe Éthuin). Demain, la Commune !
Élodie Petit & Marguerin Le Louvier. Anthologie douteuses.
Hélène Bessette. La grande balade.
Jules Romains. Les copains.
Guillaume Marie. Exposition de reptiles vivants.
Démosthènes Davvetas. Histoire de personne.
Pochep & Jérémie Foa. Sacrées guerres.

Il ne se passe rien dans un escalier

Je ne comprends pas sa question. Mais s’agit-il d’une question ? Il dit : « C’est le dessin de ton rêve. » Ou bien il demande : « Est-ce que tu dessines tes rêves ? » Quelque chose comme ça. Parce qu’il se souvient du schéma au feutre noir, sur un carré de papier blanc, figurant le plan d’un bâtiment complexe que j’avais parcouru en rêve. Ce dessin était posé sur mon bureau la dernière fois qu’il est venu chez moi, alors je lui avais expliqué : « Chaque case est une pièce et je devais traverser l’étage en passant de l’une à l’autre. » Sa mémoire m’impressionne. Et réciproquement : les choses que je lui montre (ou qu’il choisit de voir) impressionnent sa mémoire, comme on le dit à propos d’une pellicule photographique. Elles laissent une empreinte. Quant à la chose qu’il me montrait en faisant allusion au dessin de rêve, il s’agit d’un autre plan : mon plan de Batailles, c’est-à-dire le plan de Rue des Batailles. Je lui explique le point de départ (« un homme a disparu ») et le principe des quatre-vingt cases, plus la case manquante. Il me demande comment les gens vont comprendre l’histoire si je ne dis pas ce qui se passe dans cette case-là, qui est la plus importante du récit. Je lui dis le mot « puzzle ». Je lui parle de mon projet de me déplacer sur ce damier pour écrire mon récit. Je lui montre La vie mode d’emploi dans ma bibliothèque, avec le plan de l’immeuble à la fin.
« Chaque chapitre du livre tient dans une case. On parcourt toutes les cases du plan, toutes les pièces de l’immeuble : un seul chapitre pour une petite chambre comme la mienne, six chapitres pour le grand duplex.
— Et l’escalier ? Il ne se passe rien dans un escalier.
— Et pourtant, il y a plein de chapitres dans l’escalier. Par exemple : des gens peuvent s’y rencontrer. »

Je suis content de lui montrer Rue des Batailles parce que je n’ai plus mis le nez dedans depuis trop longtemps. J’ai hâte de me remettre à ce chantier. En parler, c’est déjà le faire exister. Peut-être que notre conversation fait avancer le schmilblick. Quant à l’histoire que nous écrivons ensemble, lui et moi, elle est dans le même était de friche, car « nous ne nous voyons pas assez souvent » (c’est lui qui le dit, mais ç’aurait pu être moi). Aujourd’hui, nous parlons beaucoup et nous écrivons peu. Le récit progresse tout de même : la pensée qui précède l’écriture, et la parole qui l’entoure, font partie du travail d’écriture. N’est-ce pas ? Mais nous ne cherchons pas à nous justifier. Nous assumons : nous avons peu travaillé. Quand je lui ai proposé : « Il fait beau, on va se promener ? », il a dit qu’il fallait ranger d’abord mon bureau. J’ai fait : « Non, laisse tout comme ça. » Il a répondu : « Ah, je vois ! Quand tu reviendras demain, tu diras que c’est pour travailler, mais en fait, tu vas jouer. »

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Arpentant les lieux communs

« Au lieu de noter seulement les choses que je vois, est-ce que je peux faire plutôt un poème ? »

Quelqu’un conteste déjà ma consigne. Mais ça va, je ne suis pas contrarié.

« D’abord, je voudrais que tu essaies de faire ça : noter tout ce que tu vois, platement. Mais ensuite, cette liste peut devenir un poème. On peut même considérer qu’elle est déjà un poème. Ce livre que je vous ai montré : c’est seulement une liste, mais c’est aussi de la littérature. »

Je parle de Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, bien sûr. Ce n’est toutefois pas un extrait de ce livre-ci que j’ai lu, à voix haute, dans ce square perché au-dessus de la rue des Pyrénées. J’ai lu plutôt les « Travaux pratiques » proposés dans Espèces d’espaces, qui sont une sorte de mode d’emploi pour écrire sa propre Tentative d’épuisement. Je me fais plaisir.

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Je les mouline dans ma tête

« Vous êtes perdus ? » Nous sommes arrêtés devant le panneau et j’ai mon téléphone à la main, alors il a dû croire que. « Non, on prend juste la plaque de rue en photo. »

Je n’ai aucun souvenir à Saint-Pol-de-Léon. Des gens ont vécu ici, qui ont joué un rôle dans mon existence (des ancêtres), mais ça ne me bouleverse pas plus que ça. C’est surtout une histoire que je me raconte. Le tourisme m’ennuie, il n’y a que le voyage initiatique qui m’intéresse ; alors je donne à ces vacances l’allure d’une quête.

Rue de la Psalette, un palimpseste. La peinture écaillée du mot « patronage » laisse voir par-dessous : « école libre ». À moins que ce ne soit l’inverse. Fatalement, je pense au film de Robert Bober, En remontant la rue Vilin : au numéro 24, l’enseigne « Coiffure de dames », si cruciale dans le récit, se découvre quand c’est trop tard.

On n’est pas perdus : la plaque que je prends en photo est celle de la venelle Coz Vilin. Je l’avais repérée sur le plan. C’était trop beau. J’ai pensé à la rue Vilin, naturellement, mais aussi aux venelles du temps de François Bon. Au début de la rue, c’est la ville : une grosse maison à étages. Cinquante mètres plus loin, c’est une sorte de banlieue, un petit lotissement pas bien méchant. Puis la ruelle s’effiloche, c’est un chemin de terre bordé de haies. De part et d’autre, un verger, un poulailler. Un clébard répond à un autre. Une campagne qu’on a gardée intacte parce qu’on l’a oubliée. Les sons que j’entends (les bêtes et puis le vent) sont les mêmes que dans les venelles parcourues avec François l’an passé.

Je ne comprends pas le breton. Je lis que « Vilin », c’est le moulin. La venelle du vieux moulin, alors. Disparu, lui ! et déjà vieux avant que de disparaître.

« Vous êtes perdus ? » Non. Je pense seulement à des trucs. Je prends des images, je les mouline dans la tête.

Liste : lectures de mai 2020

Georges Perec. La boutique obscure.
Marcel Proust. Le côté de Guermantes.
Boris Vian. Vercoquin et le plancton.
Daniel Bourrion. Des étés Camembert.
Yves Ravey. Trois jours chez ma tante.
Hugo Boris. Le courage des autres.
Taiyou Matsumoto. Sunny, 1.
Jérôme Orsoni. Le feu est la flamme du feu.
Hervé Duphot. Le jardin de Rose.
Marc Pautrel. L’homme pacifique.
Josef Winkler. Natura morta.
Pochep. La Battemobile.
Paul Eugène Poinot. Je vois le monde entier.

Je ne saisissais pas les subtilités

J’ai seize ans. La prof de français nous fait travailler sur le thème de l’autobiographie. Elle propose, parmi d’autres livres, W ou le souvenir d’enfance, qui devient aussitôt ma porte d’entrée vers le monde fascinant de Georges Perec. Quelques semaines plus tard, je lis La disparition. Dans mon journal, j’écris mon enthousiasme – que dis-je : ma passion – pour les jeux de mots, les expérimentations, l’humour sophistiqué de Perec. Je découvre son grand palindrome. Je crois alors que la chose qui me plaît tant, chez Perec, c’est cela : le plaisir des mots, le jeu. Je n’ai pas conscience du mouvement profond qui guide ma main lorsque je joue, avec lui, à recomposer des puzzles.

J’écris mon journal au fil de la plume, sans me relire. Il est probable que je rouvre ce carnet pour la première fois aujourd’hui.

Vendredi 23 avril 2004
J’ai fini La disparition. C’est génial. Non seulement c’est un exercice très intéressant, ce truc d’écrire sans « e », mais le livre ne s’arrête pas là : l’intrigue est extraordinaire d’intelligence, il y a du suspense, on se demande « Mais où veut-il en venir ? » On découvre les personnages un à un : Anton Voyl, Amaury Conson, Arthur Wilburg Savorgnan, Douglas Haig Clifford, Olga Je-ne-sais-plus-quoi (un nom compliqué, genre Mavrhokodratos). En fait, ils ont tous un lien de parenté ou une histoire commune. Tout est révélé à la fin. Tout le monde meurt, au long du bouquin. C’est très étrange. Quel génie, ce Perec (et non « Pérec », comme s’obstine à l’écrire la prof de français… alors qu’il explique longuement, dans W, l’origine de son nom…) Je me suis aperçu que c’était lui qui avait écrit la préface du livre de Gotlib (le recueil de la Rubrique-à-brac tomes 4 et 5 et Trucs-en-vrac tome 1), qu’on avait acheté ensemble avec papa. Ce livre a une grande valeur pour moi. La préface, pendant longtemps, je ne la lisais même pas, je la trouvais ennuyeuse. Je l’ai relue récemment : elle est très drôle. C’est un gros délire, mais sous un abord très sérieux. C’est pour ça que je ne comprenais pas : je ne saisissais pas les subtilités.

Je m’émerveille. Que c’est beau : ce que l’écriture permet. Sur cette page de journal, ce n’est pas moi qui parle, c’est mon écriture. Moi, je prétends que j’aime les jeux de mots ; une association d’idées me porte alors vers les BD de Gotlib qui me faisaient tellement rigoler. Mais mon écriture, pendant ce temps, dit autre chose. Elle dit : « la disparition ». Elle dit : « tout le monde meurt ». Puis : « l’origine de son nom », « ensemble avec papa » et « ce livre a une grande valeur pour moi. » L’écriture me dit : la chose importante dans la lecture de Perec, la chose importante dans mon écriture même, c’est : me souvenir de lui, sans qui je ne serais pas là, et qui n’est déjà plus là.

« Je ne saisissais pas les subtilités » : à la fin du paragraphe, ce n’est plus l’écriture qui parle, c’est moi, de nouveau.

(…) Je ne retrouverai jamais, dans mon ressassement même, que l’ultime reflet d’une parole absente à l’écriture, le scandale de leur silence et de mon silence : je n’écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n’écris pas pour dire que je n’ai rien à dire. J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie.

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance

Aujourd’hui, je sais pourquoi je lis Perec. Je veux dire : je suis plus conscient de mes lectures qu’il y a seize ans, quand j’avais seize ans. Mais ; ce que j’écris, oh, je ne sais pas très bien le lire encore. Je rouvrirai tout ça dans seize ans, et je comprendrai mieux.

En attendant de tout comprendre, c’est maintenant que je dois relire Les présents. J’ai reçu l’épreuve : vous ai-je dit comme la couverture illustrée par Roxane est belle, comme je suis fier de ce livre, comme je suis heureux de travailler avec mon éditeur ? Si j’explique à Guillaume que je relirai l’épreuve tranquillement dans seize ans, à tête reposée, il va me dire qu’on prend du retard sur le planning.

Les seuls livres que j’ai lus convenablement

J’ai essayé d’écrire un truc, j’ai peiné une heure sur deux phrases, puis j’ai laissé tomber. Ce n’est pas ce weekend que j’enfourcherai le tigre : on fait ce qu’on peut. Par exemple, on peut lire quelque chose de marrant. T. me disait que Vercoquin et le plancton était l’un des seuls livres qu’il avait pu « lire convenablement » ces jours-ci ; j’ai fait comme lui.

Boris Vian, Vercoquin et le plancton

Je suis retombé cette semaine sur les listes de livres que je tenais, adolescent ; j’ai interrompu cette habitude ensuite, puis l’ai reprise sur ce blog, publiant chaque mois les titres de ceux que j’ai terminés. Cette liste me dit que j’ai découvert Boris Vian à quatorze ans avec L’écume des jours et J’irai cracher sur vos tombes, puis j’ai lu L’arrache-cœur à quinze ans, L’herbe rouge, Les fourmis et Trouble dans les Andins à seize, c’est-à-dire la même année où j’ai connu Georges Perec – j’ai lu W ou le souvenir d’enfance, La disparition, Un cabinet d’amateur, La vie mode d’emploi, Les choses, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? et Les revenentes en 2004. C’est beaucoup à la fois, mais il faut dire que je n’avais pas de vie sociale en 2004 : ça aide. C’était l’année des Faux-monnayeurs aussi, et de Queneau. Je viens de lire Le côté de Guermantes ; j’avais lu Du côté de chez Swann en 2007. Je prends mon temps.

Est-ce que c’est bien, ou pas bien, de ne pas changer ? J’ai parcouru des carnets que je n’avais pas ouverts depuis quinze ans : à de rares exceptions près (le carnet qui couvre une période spéciale, que j’ai voulu reparcourir plusieurs fois), je n’ai jamais relu mon journal. Or, je suis tombé sur des réflexions que je pourrais réécrire telles quelles, sans rien changer.

Après avoir lu Les présents, L. m’a écrit : « un ancrage absolu dans le refus de grandir (et qui peut-être te définit véritablement, mais je n’arrive pas à le croire : c’est normal de ne pas être un petit garçon à plus de trente ans). »

Il a raison : je ne suis plus un petit garçon. Mais je suis encore vachement proche du type de seize ans qui lisait Vian et Perec, et du type de quinze ans qui écrivait, par exemple :

Jeudi 14 août 2003
Ça faisait longtemps que j’avais ce carnet. Je l’ai ressorti et me suis dit : « Il faudrait que je m’en serve. » Voilà, c’est ce que je fais. Je ne sais pas trop pourquoi j’écris. C’est bizarre. Ça ne sert à rien, mais j’aime bien.

Lundi 17 novembre 2003
Je suis malade. Je n’ai pas été au lycée. S. m’a appelé ce midi et m’a dit qu’il y avait dix absents dans la classe. J. me dit qu’ils ne sont que quinze présents dans la sienne… Une épidémie ?

Dimanche 23 novembre 2003
Jeudi, donc, on a été à Guise. Quatre heures pour l’aller, quatre heures sur place, quatre heures pour le retour. Le car est passé par tous les bleds. Pour tuer le temps, au retour, on a eu droit à un navet américain avec Mel Gibson et à un film japonais intello auquel je n’ai rien compris.
Le familistère, c’était intéressant. Par contre, l’usine, c’était assez bizarre. On avait l’impression d’être au zoo. On regardait les ouvriers bosser. La guide nous faisait les commentaires : « Surtout ne pas donner à manger aux animaux. » Déjà qu’ils font un boulot de con, huit heures par jour, dans le bruit, la chaleur, du mal à respirer… Si en plus il y a des touristes qui viennent les emmerder, tu parles d’un travail ! Et ils sont payés le SMIC pour ça. C’était très gênant. En plus, ils fabriquent des cuisinières en fonte qui seront vendues cinq mille euros.

Daniel Bourrion et Roxane Lecomte, Les étés camembert

Dans Des étés camembert, le Daniel Bourrion de seize ans ne fabrique pas des poêles Godin, mais des camemberts industriels à la chaîne. Je l’ai commencé ce matin. Je n’aurai certes pas enfourché le tigre, mais, au moins, j’aurai fait comme Robinson : j’ai été chercher dans la cale « du fromage, des choses très concrètes ». Le jambon, merci, je n’en mange pas.

Des voies obliques et imprévues

Si on veut tout savoir sur Montauban, on ne s’adressera pas à moi. Je n’écrirai pas son histoire, maison par maison. Quand bien même le ferais-je, on serait déçu. J’avais acheté L’île Saint-Louis, rue par rue, maison par maison de Jacques Hillairet (je suis fan) quand j’habitais ladite île. J’avais été déçu. Ce livre est une somme : il dit tout ; mais il ne dit pas grand-chose si on ne s’intéresse pas au bottin des têtes couronnées, aux mariages et aux successions. Si on n’est pas notaire. Plutôt que le nom des propriétaires successifs de chaque immeuble, et le détail des éléments d’architecture plus ou moins historiques (le garde-corps du premier étage : remarquable ; l’escalier : sans intérêt), j’aurais voulu savoir ce qui s’est passé dans les caves, et comment les mansardes ont été habités. J’aurais voulu savoir ce qu’il y a sous le papier peint. Questionner les petites cuillers*.

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Liste : lectures de mars 2020

Paul Auster. Ghosts.
Georges Perec. Je me souviens.
Laurent Herrou. Vie et mort du Duquesnoy.
Franz Kafka. La colonie pénitentiaire et autres récits (traduction d’Alexandre Vialatte).
Maurice Pons. Les saisons.
Pierre Michon. Vies minuscules.
Sophie Adriansen. Max et les poissons.
Anne Serre. Petite table, sois mise !
Claro. La maison indigène.
Christophe Grossi. La ville soûle.
Éric Pessan. Plus haut que les oiseaux.
Anne Serre. Le·mat.
Christian Garcin. Vidas.