Tu t’appelais Jules, Napoléon, Prosper, et le nom de ton père

Ce n’était pas à Montauban, mais aux Archives de Paris : j’avais cherché cet homme dont on avait perdu la trace. J’en parlais ici, puis . Je n’avais pas appris grand chose de plus.

En vérité, je sais seulement de toi ce que j’ai lu dans les papiers. Tu es né à Épinal. Tu as vécu à Paris, au numéro 1 de la rue des Batailles. Tu t’es marié. Ton témoin s’appelait Adrien, il vivait à la même adresse que toi. Un enfant est né : tu l’as appelé Maurice, Victor, et ton nom. Toi, tu t’appelais Jules, Napoléon, Prosper, et le nom de ton père. Et ce nom-là est aussi celui de ma mère, car c’est elle qui a réuni ces informations : elle a tracé des lignes entre les noms pour montrer qui a enfanté qui. Elle a écrit sous le tien : absent sans nouvelles. Ces mots ne me quittent pas. Mais elle n’est plus là, ma mère, pour me dire où elle a pêché ces mots ; alors j’ai remonté le cours de ses recherches. Tu étais plus jeune que je ne le suis aujourd’hui, quand tu as disparu, l’année où les derniers immeubles de la rue des Batailles sont tombés sous les pioches.

Lettre ouverte à celui qui ne voulait pas faire long feu, Le Réalgar

Ce que je n’ai pas trouvé, je l’ai inventé. J’ai écrit à cet homme une lettre, que vous pouvez lire (tant pis pour le secret de la correspondance) et que vous pouvez reprendre à votre compte, pour l’adresser à qui vous voudrez. Une « lettre ouverte », donc, que Daniel Damart publie dans sa collection du même nom aux éditions Le Réalgar. C’est une joie, c’est une fierté d’être accueilli dans cette maison.

C’est un joli objet, dans son habit gris. On peut le commander chez son libraire préféré ou auprès de l’éditeur, sur son site.

Je pense à la maison manquante

« Quand tu entres par la cour, ici c’est le premier étage. Mais, nous, on dit que c’est le deuxième, parce qu’on entre par la rue d’en bas », m’explique D. en me montrant les beaux salons. Puis on visite les caves voûtées, on traverse cette fameuse rue, on fait le tour du cloître, on dit bonjour aux jardiniers, on dit bonjour à la police municipale.

J’ai visité le centre de documentation. Il y a sûrement déjà des petits bouts de moi dans ces rayonnages : dans les collections de la presse locale (on m’y a vu, au début du printemps). Bientôt, on classera ici une copie de ma convention de résidence, qui partira peut-être au service des Archives dans quelques années, quand elle sera trop vintage pour continuer de squatter cet étage de l’Hôtel de Ville.

Derrière les rayonnages métalliques, une niche dans le mur. Des documents anciens sont planqués là. Des pépites, peut-être. « Mais aussi des trucs sans intérêt », me dit K., en précisant qu’il faut voir si des papiers intéressants ne seraient pas glissés dedans. Par exemple, celui-ci, entre deux pages d’un grimoire rébarbatif, genre Statut du Fonctionnaire ou Recueil des actes administratifs du département du Tarn-et-Garonne :

Journée du 9 janvier 1946
Le garde X [c’est moi qui censure] à M. Le Maire
J’ai l’honneur de vous rendre compte que le fils de Mme Y [idem] 35 faubourg Toulousain, âgé de 6 ans, est toutes les journées dans les rues en train de traîner, et fait les commissions à sa mère, qui travaille.
D’après les voisins son père a été écroué pour vol.
Je vous demande si l’on ne pourrait pas arrêter cet état de choses et faire envoyer l’enfant à l’école.
Le garde du quartier

Peut-être que cet homme fait seulement son devoir (qu’est-ce que c’est, un garde de quartier ?), mais j’éprouve une sorte d’a priori négatif envers lui, car on m’a appris que ce n’était pas beau de dénoncer. Et puis, à cause de la date : début 1946. Il y a comme un climat, disons.

On retourne le papier : Oh ! Surprise ! Une carte des Pyrénées ! Et voilà que notre homme marque un point : moi aussi, j’aime les cartes géographiques. « Als Schiesskarte nicht geeignet » : c’est de l’allemand. Je ne lis pas l’allemand. Je tape ça dans Google. « Ne convient pas comme Carte de tir », me dit le traducteur automatique. C’est une carte de la Wehrmacht, me dit Google Images.

Certes, cet homme a le droit de posséder une carte de la Wehrmacht, de la découper en petits bouts et d’utiliser le verso pour sa correspondance, par souci de développement durable (le recyclage) ou de pragmatisme (la pénurie de papier). Mais tout de même : début 1946. Il y a comme un climat, disais-je.

Et l’adresse : 35, faubourg Toulousain (aujourd’hui : avenue Marceau-Hamecher). Je veux voir la maison de Mme Y. Je parcours Street View : je trouve le numéro 31, puis le numéro 37. Entre les deux, rien. Alors, je prends de la hauteur : je survole le quartier. Derrière, les voies de chemin de fer. Un espace vide, un trou, un manque. Les traces de quelque chose. Je pense à la Maison manquante de Boltanski, à Berlin – à cause du climat, sans doute.

Je ne saisissais pas les subtilités

J’ai seize ans. La prof de français nous fait travailler sur le thème de l’autobiographie. Elle propose, parmi d’autres livres, W ou le souvenir d’enfance, qui devient aussitôt ma porte d’entrée vers le monde fascinant de Georges Perec. Quelques semaines plus tard, je lis La disparition. Dans mon journal, j’écris mon enthousiasme – que dis-je : ma passion – pour les jeux de mots, les expérimentations, l’humour sophistiqué de Perec. Je découvre son grand palindrome. Je crois alors que la chose qui me plaît tant, chez Perec, c’est cela : le plaisir des mots, le jeu. Je n’ai pas conscience du mouvement profond qui guide ma main lorsque je joue, avec lui, à recomposer des puzzles.

J’écris mon journal au fil de la plume, sans me relire. Il est probable que je rouvre ce carnet pour la première fois aujourd’hui.

Vendredi 23 avril 2004
J’ai fini La disparition. C’est génial. Non seulement c’est un exercice très intéressant, ce truc d’écrire sans « e », mais le livre ne s’arrête pas là : l’intrigue est extraordinaire d’intelligence, il y a du suspense, on se demande « Mais où veut-il en venir ? » On découvre les personnages un à un : Anton Voyl, Amaury Conson, Arthur Wilburg Savorgnan, Douglas Haig Clifford, Olga Je-ne-sais-plus-quoi (un nom compliqué, genre Mavrhokodratos). En fait, ils ont tous un lien de parenté ou une histoire commune. Tout est révélé à la fin. Tout le monde meurt, au long du bouquin. C’est très étrange. Quel génie, ce Perec (et non « Pérec », comme s’obstine à l’écrire la prof de français… alors qu’il explique longuement, dans W, l’origine de son nom…) Je me suis aperçu que c’était lui qui avait écrit la préface du livre de Gotlib (le recueil de la Rubrique-à-brac tomes 4 et 5 et Trucs-en-vrac tome 1), qu’on avait acheté ensemble avec papa. Ce livre a une grande valeur pour moi. La préface, pendant longtemps, je ne la lisais même pas, je la trouvais ennuyeuse. Je l’ai relue récemment : elle est très drôle. C’est un gros délire, mais sous un abord très sérieux. C’est pour ça que je ne comprenais pas : je ne saisissais pas les subtilités.

Je m’émerveille. Que c’est beau : ce que l’écriture permet. Sur cette page de journal, ce n’est pas moi qui parle, c’est mon écriture. Moi, je prétends que j’aime les jeux de mots ; une association d’idées me porte alors vers les BD de Gotlib qui me faisaient tellement rigoler. Mais mon écriture, pendant ce temps, dit autre chose. Elle dit : « la disparition ». Elle dit : « tout le monde meurt ». Puis : « l’origine de son nom », « ensemble avec papa » et « ce livre a une grande valeur pour moi. » L’écriture me dit : la chose importante dans la lecture de Perec, la chose importante dans mon écriture même, c’est : me souvenir de lui, sans qui je ne serais pas là, et qui n’est déjà plus là.

« Je ne saisissais pas les subtilités » : à la fin du paragraphe, ce n’est plus l’écriture qui parle, c’est moi, de nouveau.

(…) Je ne retrouverai jamais, dans mon ressassement même, que l’ultime reflet d’une parole absente à l’écriture, le scandale de leur silence et de mon silence : je n’écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n’écris pas pour dire que je n’ai rien à dire. J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie.

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance

Aujourd’hui, je sais pourquoi je lis Perec. Je veux dire : je suis plus conscient de mes lectures qu’il y a seize ans, quand j’avais seize ans. Mais ; ce que j’écris, oh, je ne sais pas très bien le lire encore. Je rouvrirai tout ça dans seize ans, et je comprendrai mieux.

En attendant de tout comprendre, c’est maintenant que je dois relire Les présents. J’ai reçu l’épreuve : vous ai-je dit comme la couverture illustrée par Roxane est belle, comme je suis fier de ce livre, comme je suis heureux de travailler avec mon éditeur ? Si j’explique à Guillaume que je relirai l’épreuve tranquillement dans seize ans, à tête reposée, il va me dire qu’on prend du retard sur le planning.

Nous sommes au milieu du carrefour

En allant vers le stade, ou vers le gymnase, nous passons nécessairement devant l’immeuble où j’ai grandi. Je voudrais le montrer à la personne qui m’accompagne, mais il est masqué par les arbres du parc, au premier plan. Pourtant, c’est un grand ensemble, un gros volume… Je lui montre alors les deux blocs d’immeubles situés de part et d’autre du mien, bien visibles, eux. Des arbres immenses poussent sur le toit du premier : je précise à mon interlocuteur que cette résidence est d’un standing supérieur à « ma cité » (le choix de ce mot est étrange, mais c’est bien celui que je prononce).

J’ignore pourquoi je dois accompagner le groupe vers le gymnase, car je ne suis plus collégien, ni lycéen. D’ailleurs, arrivé là-bas, je ne prends pas part au jeu (un match de volley ou de badminton, en tout cas un sport avec un filet). Je reste sur la touche et discute avec quelqu’un.

Plus tard, je suis attablé à la terrasse d’un café : une sorte d’espace clos, mais en extérieur. Il fait jour, il fait beau, c’est à la bonne franquette (il faut se lever pour commander, se servir soi-même). En face de moi, ma mère. À ma droite, ma sœur et son ami italien et, à côté d’eux, des gens que je ne connais pas : des visiteurs, des voyageurs. Ils sont en train de faire connaissance. Ma sœur parle avec eux en italien. Je ne suis pas surpris de sa facilité à lier connaissance, mais un peu frustré d’être exclu de leur conversation, car ils ont l’air de s’amuser. Je raconte à ma mère l’épisode de ce matin : le passage à proximité de la résidence où nous avons vécu. Je lui décris les environs (qui ont bien changé, car ces blocs surmontés d’arbres n’existaient pas dans mon enfance), sans lui dire que, en fait, je n’ai pas vu notre immeuble. J’ai du mal à me retenir de pleurer. Je fais de gros efforts pour que ma tristesse ne soit pas perceptible. Je sais que ma mère la voit pourtant, car elle voit tout, mais elle sourit, elle fait comme si de rien n’était. Son attitude enjouée (un peu forcée) m’aide à tenir le coup, sinon j’éclaterais en sanglots. Tandis que ma sœur est toujours avec ses nouveaux copains, les Italiens, ma mère et moi changeons de décor. Nous nous trouvons dans la rue. Dans le monde éveillé, ce lieu serait identifié sans hésitation comme parisien : les immeubles hauts, alignés sur la rue ; la densité. Mais, dans le rêve, j’ai l’assurance de me trouver au coin de la rue du Président-Wilson et de la rue Max-Gauffreteau, au Pecq. Dans les années 1990 et 2000, on l’appelait : « le carrefour avec la cabine téléphonique ». La certitude de me trouver à cet endroit est très intense. Nous sommes au milieu du carrefour. Ma mère doit partir de son côté et, moi, du mien. Je réprime toujours mes larmes, avec de plus en plus de difficulté. Nous nous séparons. Quand elle est partie, je ne me retiens plus.


Je lis sur cette chaîne YouTube d’autres histoires nées dans mon obscure boutique.

Nous nous reverrons très vite

Une fête est donnée dans un parc, avec lampions, guirlandes, fanions. Une ambiance bon enfant, du genre guinguette. Ce n’est pas une foule, c’est un mouvement gai, les gens arrivent par grappes, ils ont l’air heureux. La fête a lieu malgré le confinement. Ou plutôt, elle nous est offerte parce que nous sommes confinés : il s’agit de nous récompenser pour nos efforts et de nous aider à tenir. Elle est organisée par les autorités : je lis « offert par le Front populaire » sur une banderole attachée aux grilles du parc. L’entrée se fait du côté de cette esplanade d’où j’observe la scène, le parc étant situé en contrebas, exactement comme le Jardin des plantes de Montauban. Il fait très beau. Sur l’esplanade, un kiosque à musique : un concert aura lieu en soirée.

Le kiosque à musique a cette forme habituelle, mais il est clos : entre les colonnes, des parois vitrées empêchent de voir distinctement l’intérieur, car elles sont fumées ou dépolies. Je parviens tout de même à reconnaître l’homme, seul, qui se trouve au milieu de cette pièce. Il est probablement le DJ, ou alors un technicien qui prépare le concert. Il est debout au milieu de cet espace assez sombre, car la seule lumière qui y pénètre est filtrée et amenuisée. Pas de doute : c’est E. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. Ces dernières années, nous avons seulement échangé, à deux ou trois reprises, des messages très intenses. Les derniers, il y a peut-être deux ans, m’avaient beaucoup remué. Je m’en étais voulu de ne pas l’appeler suite à ces mots écrits – de ne pas renouer véritablement avec cette amitié. J’entre dans le kiosque sans qu’il perçoive ma présence. J’attends, immobile, qu’il se tourne. J’ai l’impression de rester longtemps ainsi. Quand il me voit enfin, je ne crois pas que nous parlons. Ou alors, très peu. Nous sommes très émus et ce n’est pas par les mots que nous exprimons cette émotion : il me prend dans ses bras. Je suis surpris, car cette proximité physique n’a jamais existé entre nous, mais heureux, car c’est de cela que j’ai envie. Étrangement, il est plus bas que moi, comme s’il s’était mis à genoux. Sa tête est blottie sur ma poitrine : je ferme mes bras sur elle, mais avec douceur, tandis que lui m’enserre d’une étreinte plus forte.

Nous nous séparons sans nous parler. Il est évident que ces retrouvailles n’en resteront pas là : nous nous reverrons très vite, sans qu’il soit nécessaire de le dire. Juste après la fête, sans doute. Au concert. Je quitte le kiosque et me dirige vers le jardin. Il me semble que le rêve se poursuit, mais de quelle façon ? Je ne m’en souviens pas.

Quelqu’un s’approche

La dernière fois que mon corps est entré en contact avec un autre corps, c’était le 12 mars. Peu avant 19 heures, j’ai serré la main de deux personnes différentes, puis j’ai fait la bise à É., à qui j’ai fait la bise à nouveau aux alentours de 23 heures.

Il y a des gens qui vivent seuls, qui jamais ne se blottissent contre un corps comme je le fais, moi, quand je ne vis pas seul à Montauban. Des gens qui dorment seuls, mais qui sortent tout de même de chez eux : qui embrassent leur mère, leur voisine ou leurs neveux, qui serrent la main des collègues à la pause café. Et je pense aux autres, aux personnes qui ne font rien de cela, parce qu’elles n’ont pas de collègues, pas de mère, pas de voisine ni de neveux – et qui vont parfois chez le coiffeur, pour sentir des mains sur la peau de leur crâne. Pour que des mains qui appartiennent à un autre corps leur rappellent qu’elles ont un corps, elles aussi. Je pense à ma mère qui était si pudique et qui pourtant, quand nous marchions ensemble, aimait bien prendre mon bras. Je me souviens avec minutie des sensations éprouvées la première fois que ma peau a touché celle de J.-E., en-dehors des contacts définis par les règles du rapport amical : ce frôlement qui voulait paraître involontaire, et qui s’est attardé.

La dernière fois que ma peau a touché la peau de quelqu’un d’autre, c’était le 12 mars. La dernière fois que mon corps s’est approché à moins d’un mètre d’un autre corps, c’était le 17 mars : il me semble que, pendant la matinée de ce jour-là, le rayon s’est réduit à cinquante centimètres, l’espace de quelques secondes.

Imaginons : ce serait la nuit, et on ne serait pas seul. On ne verrait rien, on n’entendrait rien. On percevrait seulement la proximité d’un corps : « Quelqu’un s’approche. » On sentirait sa chaleur, puis son contact. Ce serait beau.

Extrait de L’épaisseur du trait, paru aux éditions Publie.net