Tenir en attendant quoi ?

Jeter ce bazar, au milieu du potimarron, que je ne peux pas mettre dans ma tambouille ? Je dis à J.-E. que c’est trop bête et que je vais désormais garder les graines. Je les nettoie, je les fais sécher. Je les ferai griller. Ça prend un temps fou et ça m’occupe les mains. Du même coup, ça m’occupe la tête : l’une et les autres sont connectées par les nerfs, la moelle épinière, le cerveau. Je pense moins quand je fais des trucs concrets. Dans un moment comme celui-ci, où je ne fais pas grand-chose de bien avec ma tête, ne serait-il pas temps de scier la planche de pin achetée il y a six mois, pour ajouter un étage à ma bibliothèque ? Les graines de potimarron sur une assiette, puis versées dans un bol : J.-E. dit qu’elles ressemblent à des pièces d’or. Est-ce que ça nous rend heureux ? Non. Mais c’est du plaisir : ça nous fait tenir. Tenir en attendant quoi ?

(suite…)

Liste : lectures de décembre 2019

Henri Calet. Les grandes largeurs.
Quentin Zuttion. Sous le lit.
René Crevel. Le clavecin de Diderot.
Raymond Penblanc. Lettre ouverte à celle qui viendra à son heure sans qu’il soit besoin de la sonner.
Claro. Les souffrances du jeune ver de terre.
Frédéric Arrou. Lettre ouverte à celui qui m’a plaqué.
Mario Cyr. Planètes.
Justine Arnal. Finir l’autre.
Denis Roche. Temps profond.

On était dans le 17e

On aurait voulu une boulangerie : on commençait à avoir un petit creux, et on pensait à la boulangère d’Éric Rohmer, rue Lebouteux. On lui aurait demandé un sablé nature. Depuis belle lurette, sans doute, la boulangère de Monceau a pris sa retraite, à supposer qu’elle ait existé un jour – avec le cinéma, comment savoir ? J’ai confiance dans Henri Calet : les choses qu’il décrit, lui, ont existé. C’est un peu à cause de lui que nous sommes venus dans le 17e arrondissement ce dimanche : on venait de lire Les grandes largeurs. Il parcourt les avenues de son enfance – petit garçon pauvre dans les quartiers bourgeois, quartiers dessinés au cordeau, divisés par ces lignes droites en quartiers d’orange, ou en quartiers de noblesse. Il décrit le château des Ternes, dans lequel un porche a été découpé, pour faire passer une rue en plein dedans – une rue bien droite, naturellement. On n’a pas étés voir le château des Ternes. On a pris des boulevards, des avenues, des voies immenses. Je n’ai pas admiré leurs grandes largeurs : j’ai protesté contre leurs dimensions qui ne collent pas à mon corps, à ma façon d’habiter ma ville. Elles se ressemblent toutes, ces avenues. Je vous mets au défi de reconnaître l’avenue de Villiers du boulevard Malesherbes. Mêmes façades uniformes, même absence de boutiques. Même absence de vie. Même fracas des voitures rapides franchissant leurs grandes largeurs, seuls objets animés dans ces quartiers morts. Il faut dire que c’était dimanche – mais le dimanche, du côté de chez nous, n’est pas mort. Les gens sont au café, au cinéma.

On était dans le 17e bien que ce fût dimanche – idée saugrenue s’il en est. On était dans le 17e parce que c’était dimanche, le premier du mois, et que les musées nationaux sont gratuits : il y en a un sur l’avenue de Villiers qui vante les œuvres de Jean-Jacques Henner. Vous ne savez pas qui est Jean-Jacques Henner et c’est normal : ce n’est pas très intéressant. C’est un peintre qui avait le bras assez long pour que l’État acceptât la donation de ses œuvres. Il faut dire aussi que les dessins et les peintures – il y en a une que j’aime : un Christ roux – sont présentées dans un petit hôtel particulier acheté exprès pour l’occasion. Demeure bourgeoise ; bourgeoisement meublée, décorée de ces tableaux bourgeoisement peints. Il m’est avis que l’État s’est fait un peu arnaquer, en acceptant l’héritage. La visite vaut toutefois le coup d’œil, quand on ne paie pas : pour l’architecture. Pour les hauteurs immenses sous le plafond, le jardin d’hiver, les baies ouvrant sur l’avenue. Pour les grandes largeurs.

On s’était dit : rue de Lévis, on trouvera un café. Cette rue est censée être la plus vivante du coin : elle était donc la seule, ce dimanche, à n’être pas entièrement vide. Une rue censée être animée, mais morte, est plus déprimante qu’une rue morte qu’on a toujours su morte, et qui ne promet donc rien. Qui ne déçoit pas. On s’installe dans celui des trois établissements ouverts où le café coûte moins de trois euros : coup de chance, il y a aussi une bibliothèque de vieux machins, qu’on va pouvoir feuilleter pendant qu’on sirote. Il y a aussi Le Parisien, où on lit cette critique du dernier film de Guédiguian vu la veille : Gloria Mundi. Le journal de Bernard Arnault nous recommande d’aller voir ce film qui montre que la vie de cette famille « n’est pas rose », que « le malheur » s’abat sur elle. Le journal de Bernard Arnault oublie seulement de nous dire que « le malheur » s’appelle le capitalisme, et que c’est cela le sujet. On s’aperçoit alors que le patron du café ressemble au personnage joué par Leprince-Ringuet dans ce même film : un jeune con arriviste, un peu beau gosse, mais beauf. Il finit d’engueuler son employé quand J.-E. lui demande gentiment s’il peut emporter ce bouquin poussiéreux qu’il a trouvé dans la bibliothèque : un de ces livres qu’on récupère à l’occasion d’un déstockage, pour remplir la fonction de « déco chouette » dans les bistrots. Il s’avère que ce livre-là plaît à J.-E., mais le patron explique à J.-E. que ce n’est pas possible de le prendre, parce qu’il y tient beaucoup, et que si tout le monde se sert il n’aura plus aucun livre de qualité. Savait-il seulement que ce livre existait, avant qu’on le lui montre ? J’avais dit à J.-E. qu’il valait mieux le piquer, il ne s’en serait jamais aperçu. Il ne l’a jamais ouverte, cette Histoire de la littérature à couverture toilée. De la confiture aux cochons.

Liste : lectures de février 2019

François Bon. Dans la ville invisible.
Laurent Herrou. Je suis un écrivain.
Jean Forton. Les sables mouvants.
Louis-René des Forêts. Le jeune homme qu’on surnommait Bengali.
Mathieu Riboulet. Quelqu’un s’approche.
Matthieu Hervé. Monkey’s Requiem.
Henri Calet. Le bouquet.
Elena Ferrante. L’amie prodigieuse.
Édouard Louis. Qui a tué mon père.
Pierre Herbart. La licorne.

La gare de Lyon : une anthologie

Dans Les boulevards de ceinture, je tombe sur ce passage :

Patrick Modiano, Les boulevards de ceinture

Ceux qui me connaissent savent que j’ai un faible, moi aussi, pour la gare de Lyon. C’est comme ça, je n’y peux rien. J’avais pris en photo cette phrase-ci, dans Mes amis : elle était trop belle pour être vraie :

Emmanuel Bove, Mes amis

Je me demande si tous mes auteurs préférés ont cité la gare de Lyon. Une idée apparaît : une Anthologie de la gare de Lyon. Le projet d’une vie (mais pas de la mienne).

Tout de même, quelques pièces de cette anthologie, piochées ici et là :

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance
René Crevel, Mon corps et moi
Raymond Queneau, Le dimanche de la vie
Boris Vian, « Les filles d’avril », dans Le ratichon baigneur
Henri Calet, Le bouquet
Hervé Guibert, Le mausolée des amants
Jacques Roubaud, Ode à la ligne 29 des autobus parisiens

Les abonnés au téléphone

À une époque (par exemple en 1929), lorsqu’on demandait à l’opératrice du téléphone à parler à Élysée 03-44, on tombait sur Picasso. Ça m’amuse de penser qu’à cette époque (1929, c’est la date de cet Annuaire officiel des abonnés au téléphone de la région de Paris), on pouvait être très célèbre et figurer dans l’annuaire, bêtement. N’importe qui entrait dans un café, demandait la cabine téléphonique et l’annuaire, et passait un coup de fil à une personnalité admirée.

Remarquez, je n’aurais pas spécialement eu envie d’appeler Picasso. C’était pour l’exemple.

À une autre époque (plus récente), j’étais étudiant et je faisais ce truc sur la rue Vilin. J’avais passé des heures à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, à consulter des annuaires : ceux où les abonnés sont classés par rues. Le plaisir était comparable à celui que j’éprouve en me promenant dans un plan, et en particulier dans un plan de Paris.

Le piéton de Paris, Léon-Paul Fargue, est dans mon annuaire lui aussi. Il le dit lui-même dans son livre, qu’il habite ce quartier-là : trouver son adresse n’est pas une nouvelle étonnante. Mais savait-on (savais-je, moi ?) qu’il était joignable par téléphone à Nord 01-38 ? Je le sais, maintenant.

André Gide (avenue des Sycomores, 18 bis) répondait à Auteuil 04-55. Gaston Gallimard (rue Saint-Lazare, 79) à Louvre 48-22. André Breton (rue Fontaine, 42) à Trinité 38-18. Il y a un docteur Destouches dans le 18e (Marcadet 57-82), mais il ne s’appelle pas Louis-Ferdinand. Contre toute attente, Aragon, Cocteau et Colette ne sont pas abonnés au téléphone. Ou alors, ils sont sur « liste rouge » (cela existait-il, à l’époque ?). Je ne trouve pas non plus Henri Calet (avec qui j’aime tant me promener dans Paris) : il n’avait sûrement pas les moyens de s’équiper d’un tel appareil — le téléphone, c’est un truc de riches. L’Hôtel du Nord est introuvable : ni au nom de l’hôtel, ni à celui de Dabit, ni au classement par rues (quai de Jemmapes, 102) : un établissement de pauvre standing pouvait bien s’en passer, il faut croire. Par contre, si je ne trouve pas Proust non plus (qui aurait eu les moyens, lui, de s’abonner), ce n’est pas étonnant : c’est parce qu’il était déjà mort.

Que sont-ils devenus ? Je veux parler des numéros (en ce qui concerne les gens, on le sait déjà). Je suppose qu’ils ont été réattribués — NORd 01-38, autrement dit 607 01-38, est probablement aujourd’hui 01 46 07 01 38 — à des abonnés qui n’ont même pas idée que leur numéro a servi autrefois à converser avec des personnes illustres. Et qui, probablement, s’en fichent pas mal.

Contre l’oubli

C’était en décembre, je découvrais Les Murs de Fresnes, ce livre extraordinaire d’Henri Calet dans lequel, à la Libération, il reportait les inscriptions laissées par les prisonniers sur les murs de leur cellule à la prison de Fresnes. C’est méticuleux et plein d’empathie, parce que c’est Henri Calet, et c’est un récit terrifiant ; et c’est une entreprise tellement belle, parce qu’elle cherche à combattre l’oubli — il y a un autre livre de Calet que je n’ai pas lu, et qui s’intitule Contre l’oubli. Je prends tout de même ce titre à mon compte.

Dans ce livre, on rencontre Jean Vaudal, écrivain et résistant. Tombé tout à fait dans l’oubli. Calet, dont j’aime les « beaux livres », « estime sa personne ». Alors je cherche à le connaître, pour l’estimer à mon tour.

En mars, je lis Le Tableau noir, parce que c’est le premier livre de Jean Vaudal que je trouve. Comme ça, par curiosité. Et je fais connaissance avec une voix qui, aussitôt, me parle comme un ami. Qui me dit des choses que j’éprouve profondément ; qui résonnent avec des sentiments lointains qui, depuis peu, m’habitent à nouveau. Des phrases que j’ai envie, en même temps que je les lis, de les écrire pour les reprendre à mon compte.

Alors que le jeune narrateur vient d’être frappé par la mort de son oncle, qu’il surnomme Grognon et qui est comme son père adoptif, il reçoit une lettre dont l’enveloppe porte son nom. Je lis :

« Je n’avais jamais reçu de lettre et, M. Levavasseur, c’était Grognon. Je gardais l’enveloppe à la main sans oser l’ouvrir, non que je cédasse à l’enfantillage de me croire indiscret, non, mais l’événement lui-même me paraissait atrocement indiscret. Il m’obligeait à ne plus douter de ceci : plus personne au monde ne me donnerait mon véritable nom, plus personne ne m’appelait Fiston. J’étais devenu M. Levavasseur. »

Inutile que je l’explique ici : j’aurais aimé écrire exactement cela. Alors, je l’ai recopié dans mon carnet, dans un café (il pleuvait des cordes, je me rappelle). À la fin du livre — comme si je n’étais pas assez retourné comme ça —, je lis :

J’en reste muet (quand on n’a pas de voix, la lecture et l’écriture peuvent être bien utiles). Je veux connaître l’homme qui a écrit cela.

Je lis ensuite son premier roman : Un démon secret. J’ai aimé ce livre aussi. J’en ai publié un extrait ici, sur ce blog : des phrases que j’aimerais écrire et reprendre à mon compte, à nouveau.

Mais — quelle tristesse ! — l’exemplaire que j’ai en mains est dédicacé par l’auteur, à un certain Georges Aubert (qui est-il ? peut-être lui, ou bien lui ?) qui n’a même pas ouvert le livre : les pages n’étaient pas coupées. Peut-être cet exemplaire était-il l’un de ces services de presse que personne ne lit. Et depuis (quatre-vingt ans sont passés), personne n’a eu ne serait-ce que l’idée de couper les pages de ce livre. J’ai eu de la peine pour l’auteur qu’on a négligé, puis oublié. On écrit des livres, on écrit son nom sur les pages du livre ; on écrit son nom sur les murs. Pas tout à fait en vain, tout de même.

J’ai fait quelques recherches sur lui : on trouve plus d’informations sur sa mort que sur sa vie. En fouillant sur Gallica, sur Google books et ailleurs, j’ai appris qu’il portait un autre nom, à l’état civil, et qu’une rue d’Enghien porte ce nom-là (« boulevard Hippolyte-Pinaud »), plutôt que son nom d’écrivain (au Panthéon, sur le mur des écrivains morts pour la France, c’est pourtant bien « Jean Vaudal » qu’on a inscrit). N’est-ce pas curieux ? J’ai une sorte de passion pour les noms de rues : en voilà un qui n’est pas banal.

J’ai compilé les informations que j’ai trouvées ; et j’ai publié une notice sur Wikipédia, pour qu’il soit un peu moins oublié.