Le Marsupilami ne répond plus

Je ne sais plus qui a eu l’idée de ce mot, de L. ou de moi. Il habite sur la Rive gauche, c’est loin de chez moi, au-delà du kilomètre légal. Impossible de se croiser à l’occasion d’une promenade fortuite. Pourtant, on a besoin de vie sociale — et on ne fait courir de danger à personne en se rencontrant masqués, dans un lieu public. Pas vrai ? Alors, voilà en quoi consiste l’opération Marsupilami : truander (un peu) ces règles débiles, juste pour bavarder avec un ami. On se donne rendez-vous à mi-chemin, pour accomplir des achats de première nécessité dans des magasins qui n’existent pas dans nos quartiers. J’ai besoin de quincaillerie ; lui, d’un chargeur de téléphone ; on s’est arrangés pour tomber l’un sur l’autre au rayon bricolage, fortuitement, et tailler une bavette entre les chevilles Molly et les boulons chromés.

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Liste : livres lus en novembre 2020

Benoît Artige. Madeleine lit.
Patrick Autréaux. Le dedans des choses.
Jules Romains. Knock.
Séverine Chevalier. Les mauvaises.
Benoît Vincent. Farigoule Bastard.
Emil Ferris. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres.
Antoine Choplin. Le héron de Guernica.
Rémi Giordano. Malamour.
Alain Blottière. Le tombeau de Tommy.
Jean-Marc Flahaut. Je n’aime pas les ateliers d’écriture.
Henri Calet. Jeunesses.

Tenir en attendant quoi ?

Jeter ce bazar, au milieu du potimarron, que je ne peux pas mettre dans ma tambouille ? Je dis à J.-E. que c’est trop bête et que je vais désormais garder les graines. Je les nettoie, je les fais sécher. Je les ferai griller. Ça prend un temps fou et ça m’occupe les mains. Du même coup, ça m’occupe la tête : l’une et les autres sont connectées par les nerfs, la moelle épinière, le cerveau. Je pense moins quand je fais des trucs concrets. Dans un moment comme celui-ci, où je ne fais pas grand-chose de bien avec ma tête, ne serait-il pas temps de scier la planche de pin achetée il y a six mois, pour ajouter un étage à ma bibliothèque ? Les graines de potimarron sur une assiette, puis versées dans un bol : J.-E. dit qu’elles ressemblent à des pièces d’or. Est-ce que ça nous rend heureux ? Non. Mais c’est du plaisir : ça nous fait tenir. Tenir en attendant quoi ?

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Liste : lectures de décembre 2019

Henri Calet. Les grandes largeurs.
Quentin Zuttion. Sous le lit.
René Crevel. Le clavecin de Diderot.
Raymond Penblanc. Lettre ouverte à celle qui viendra à son heure sans qu’il soit besoin de la sonner.
Claro. Les souffrances du jeune ver de terre.
Frédéric Arrou. Lettre ouverte à celui qui m’a plaqué.
Mario Cyr. Planètes.
Justine Arnal. Finir l’autre.
Denis Roche. Temps profond.

On était dans le 17e

On aurait voulu une boulangerie : on commençait à avoir un petit creux, et on pensait à la boulangère d’Éric Rohmer, rue Lebouteux. On lui aurait demandé un sablé nature. Depuis belle lurette, sans doute, la boulangère de Monceau a pris sa retraite, à supposer qu’elle ait existé un jour – avec le cinéma, comment savoir ? J’ai confiance dans Henri Calet : les choses qu’il décrit, lui, ont existé. C’est un peu à cause de lui que nous sommes venus dans le 17e arrondissement ce dimanche : on venait de lire Les grandes largeurs. Il parcourt les avenues de son enfance – petit garçon pauvre dans les quartiers bourgeois, quartiers dessinés au cordeau, divisés par ces lignes droites en quartiers d’orange, ou en quartiers de noblesse. Il décrit le château des Ternes, dans lequel un porche a été découpé, pour faire passer une rue en plein dedans – une rue bien droite, naturellement. On n’a pas étés voir le château des Ternes. On a pris des boulevards, des avenues, des voies immenses. Je n’ai pas admiré leurs grandes largeurs : j’ai protesté contre leurs dimensions qui ne collent pas à mon corps, à ma façon d’habiter ma ville. Elles se ressemblent toutes, ces avenues. Je vous mets au défi de reconnaître l’avenue de Villiers du boulevard Malesherbes. Mêmes façades uniformes, même absence de boutiques. Même absence de vie. Même fracas des voitures rapides franchissant leurs grandes largeurs, seuls objets animés dans ces quartiers morts. Il faut dire que c’était dimanche – mais le dimanche, du côté de chez nous, n’est pas mort. Les gens sont au café, au cinéma.

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Liste : lectures de février 2019

François Bon. Dans la ville invisible.
Laurent Herrou. Je suis un écrivain.
Jean Forton. Les sables mouvants.
Louis-René des Forêts. Le jeune homme qu’on surnommait Bengali.
Mathieu Riboulet. Quelqu’un s’approche.
Matthieu Hervé. Monkey’s Requiem.
Henri Calet. Le bouquet.
Elena Ferrante. L’amie prodigieuse.
Édouard Louis. Qui a tué mon père.
Pierre Herbart. La licorne.

La gare de Lyon : une anthologie

Dans Les boulevards de ceinture, je tombe sur ce passage :

Patrick Modiano, Les boulevards de ceinture

Ceux qui me connaissent savent que j’ai un faible, moi aussi, pour la gare de Lyon. C’est comme ça, je n’y peux rien. J’avais pris en photo cette phrase-ci, dans Mes amis : elle était trop belle pour être vraie :

Emmanuel Bove, Mes amis

Je me demande si tous mes auteurs préférés ont cité la gare de Lyon. Une idée apparaît : une Anthologie de la gare de Lyon. Le projet d’une vie (mais pas de la mienne).

Tout de même, quelques pièces de cette anthologie, piochées ici et là :

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance
René Crevel, Mon corps et moi
Raymond Queneau, Le dimanche de la vie
Boris Vian, « Les filles d’avril », dans Le ratichon baigneur
Henri Calet, Le bouquet
Hervé Guibert, Le mausolée des amants
Jacques Roubaud, Ode à la ligne 29 des autobus parisiens

Les abonnés au téléphone

À une époque (par exemple en 1929), lorsqu’on demandait à l’opératrice du téléphone à parler à Élysée 03-44, on tombait sur Picasso. Ça m’amuse de penser qu’à cette époque (1929, c’est la date de cet Annuaire officiel des abonnés au téléphone de la région de Paris), on pouvait être très célèbre et figurer dans l’annuaire, bêtement. N’importe qui entrait dans un café, demandait la cabine téléphonique et l’annuaire, et passait un coup de fil à une personnalité admirée.

Remarquez, je n’aurais pas spécialement eu envie d’appeler Picasso. C’était pour l’exemple.

À une autre époque (plus récente), j’étais étudiant et je faisais ce truc sur la rue Vilin. J’avais passé des heures à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, à consulter des annuaires : ceux où les abonnés sont classés par rues. Le plaisir était comparable à celui que j’éprouve en me promenant dans un plan, et en particulier dans un plan de Paris.

Le piéton de Paris, Léon-Paul Fargue, est dans mon annuaire lui aussi. Il le dit lui-même dans son livre, qu’il habite ce quartier-là : trouver son adresse n’est pas une nouvelle étonnante. Mais savait-on (savais-je, moi ?) qu’il était joignable par téléphone à Nord 01-38 ? Je le sais, maintenant.

André Gide (avenue des Sycomores, 18 bis) répondait à Auteuil 04-55. Gaston Gallimard (rue Saint-Lazare, 79) à Louvre 48-22. André Breton (rue Fontaine, 42) à Trinité 38-18. Il y a un docteur Destouches dans le 18e (Marcadet 57-82), mais il ne s’appelle pas Louis-Ferdinand. Contre toute attente, Aragon, Cocteau et Colette ne sont pas abonnés au téléphone. Ou alors, ils sont sur « liste rouge » (cela existait-il, à l’époque ?). Je ne trouve pas non plus Henri Calet (avec qui j’aime tant me promener dans Paris) : il n’avait sûrement pas les moyens de s’équiper d’un tel appareil — le téléphone, c’est un truc de riches. L’Hôtel du Nord est introuvable : ni au nom de l’hôtel, ni à celui de Dabit, ni au classement par rues (quai de Jemmapes, 102) : un établissement de pauvre standing pouvait bien s’en passer, il faut croire. Par contre, si je ne trouve pas Proust non plus (qui aurait eu les moyens, lui, de s’abonner), ce n’est pas étonnant : c’est parce qu’il était déjà mort.

Que sont-ils devenus ? Je veux parler des numéros (en ce qui concerne les gens, on le sait déjà). Je suppose qu’ils ont été réattribués — NORd 01-38, autrement dit 607 01-38, est probablement aujourd’hui 01 46 07 01 38 — à des abonnés qui n’ont même pas idée que leur numéro a servi autrefois à converser avec des personnes illustres. Et qui, probablement, s’en fichent pas mal.

Contre l’oubli

C’était en décembre, je découvrais Les Murs de Fresnes, ce livre extraordinaire d’Henri Calet dans lequel, à la Libération, il reportait les inscriptions laissées par les prisonniers sur les murs de leur cellule à la prison de Fresnes. C’est méticuleux et plein d’empathie, parce que c’est Henri Calet, et c’est un récit terrifiant ; et c’est une entreprise tellement belle, parce qu’elle cherche à combattre l’oubli — il y a un autre livre de Calet que je n’ai pas lu, et qui s’intitule Contre l’oubli. Je prends tout de même ce titre à mon compte.

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