Disons, pour simplifier : « quand nous étions jeunes »

Je ne l’avais pas remarqué, la dernière fois que je suis sorti à Pierre-et-Marie-Curie : il y a un très beau Bar du Métro. J’ai pourtant l’œil pour ces choses-là, d’habitude. Il y a dix ans, j’avais voulu n’en rater aucun : j’avais photographié trente-deux établissements nommés « Au Métro » situés à la sortie d’une station : la série est sur cette page. J’avais été jusqu’à Levallois, jusqu’à Asnières, même. Mais ce bar à Ivry m’avait échappé. Sur Street View, je remonte le temps : en mai 2008, la terrasse était installée ; depuis 2014, le rideau de fer est baissé. Quand j’ai entrepris cette collection en 2010, le bar était-il ouvert ou fermé ? Sur la porte de l’immeuble, du côté de la rue Celestino-Alfonso, sont affichés des permis de construire et, sans doute, de démolir. Je n’ai pas traversé l’avenue pour les lire en détail. Je pense à Queneau, Courir les rues : « Faut que j’aille voir avant que tout ça ne disparaisse. » Mais c’est trop difficile, ça va trop vite, on en rate forcément.

Continuer la lecture

Combien, parmi eux

J’ai déjà quelques minutes de retard, mais je ne me presse pas. Je voudrais faire un détour. Je me dis : « Que je sois là ou pas, ça ne change rien, ils n’ont pas besoin de moi ». Mais, j’arrive devant le bar, et ce serait trop étrange de ne pas entrer. Le bar est au fond de la cour, il y a du monde dans la cour, mais personne que je connaisse. Et ça y est, je sens le truc arriver : je suis sur le point de faire demi-tour. Déjà. Et je me dis : là, ce ne serait plus étrange, ce serait idiot. Alors, j’entre. Et je ne reconnais pas les gens qui sont là. Je vais même à l’étage, pour voir : pas mieux. Un escalier descend, que je n’emprunte pas : dans ma tête, quelque chose suggère : « Ils doivent être en bas », et autre chose proteste : « Je ne les ai pas trouvés, ils ne doivent pas être arrivés ». Alors, je sors du bar, je fais quelques pas dans la rue. J’ai envie de me barrer. Non, pas envie : j’ai besoin, j’éprouve cette pulsion de me barrer. Dans ma tête, entre moi et moi-même, mon excuse paraît valable : « Je suis venu, il n’y avait personne, alors je suis parti ». Mais, dans le monde extérieur à ma tête, je sais que le prétexte ne tient pas. Il est impossible qu’ils ne soient pas là : je suis déjà en retard et P. a invité un tas de gens. Surtout, dès ce matin, j’avais anticipé le truc, la pulsion. J’avais dit à L. : « On se voit ce soir à l’anniversaire de P. », et on avait convenu de l’heure à laquelle on arriverait. À P. lui-même, j’ai confirmé ma présence. Dans l’après-midi, rencontrant F. par hasard, je lui ai carrément proposé de se joindre à nous, alors qu’il ne connaît pas ces amis-là. Je sais très bien pourquoi j’ai envoyé ces signaux, tendu ces perches : pour m’empêcher de me défiler au dernier moment. Pour être attendu. Je fais les cent pas dans la rue, je m’empêche de fuir. Combien de fois ai-je fait cela ? Et voilà, je reçois un message de L. qui dit : « Je suis arrivé, vous êtes où ? » Je comprends que lui aussi est entré dans le bar sans comprendre que la fête avait lieu en bas, à la cave. Je suis piégé (par moi-même) : je n’ai pas le droit ne pas répondre à L., de le laisser tout seul. J’entre dans le bar.

Continuer la lecture