C’était différent

On avait dit : Ce sera un Noël différent. On n’était pas attachés à la tradition. C’était amusant, alors, de partir tous les trois, notre petite famille, dans une ville qu’aucun de nous ne connaissait. On dormirait à l’hôtel, on n’aurait pas de sapin. Le cadeau, ce serait d’être ensemble, de se promener. On est arrivés à Nantes vers midi, on a trouvé un endroit agréable où déjeuner, place du Pilori. Notre chambre était dans la rue Scribe, elle était mansardée. En fin d’après-midi, notre mère y est restée seule un moment, parce qu’elle devait se reposer. On ne savait pas encore quel nom ça portait, cette fatigue et ces douleurs, mais ça demandait déjà des ménagements, des précautions. Alors on s’est promenés tous les deux, Juline et moi, car nos jambes à nous pouvaient aller plus loin, plus vite, et que nous avions envie de découvrir cette ville. Longeant le quai, franchissant le pont, j’ai réalisé que cela ne nous arrivait presque jamais, les tête-à-têtes comme celui-ci. À cette époque, on pouvait encore les compter sur les doigts de la main, j’en étais sûr. Nous avions l’habitude, Juline et moi, de nous voir souvent – mais toujours à trois. Ou bien à quatre, ou à cinq, quand J.-E. et S. se joignaient à notre petite famille. Sur l’île, on a vu l’éléphant : on était contents, on aurait quelque chose à raconter en rentrant à l’hôtel. Juline avait repéré un restaurant chic pour notre dîner de réveillon, elle avait réservé à une heure plutôt tardive. D’ici là, il fallait s’occuper. J’avais pensé : On pourrait aller au cinéma – il y en avait un en face de l’hôtel. Le film ressemblait à une sorte de comédie familiale (pas tout à fait feelgood, mais pas loin). Et puis, il s’est avéré plus étonnant que cela. Émouvant, même – peut-être étions-nous spécialement sensibles. Une scène : le père et les enfants, dans un grand parc, vont décorer l’arbre qui tient lieu de tombe à la mère. C’est presque gai et, à la fois, c’est triste. On reparlerait de cette scène, plus tard, ensemble. Mais, d’abord, c’était le dîner. Le décor Art Nouveau, les ornements, c’était gai et rien d’autre. Le lendemain, c’était Noël, et on a découvert que Noël était un jour férié et que Nantes c’était la province. Alors, les bistrots étaient fermés. Seuls les restaurants étaient ouverts, mais réservés pour ceux qui avaient commandé un déjeuner de fête. Nous, on voulait juste se poser au chaud. Juline et moi, on a montré l’éléphant à notre mère, et on a passé un long temps à la librairie tout à côté, parce qu’on pouvait aussi y boire un café, ou autre chose de réconfortant. Un autre café où nous nous sommes attardés, c’est celui de la gare. Parce que ce n’était pas possible de marcher trop. Déjà, quand on repenserait dans les semaines, les mois qui suivraient, aux kilomètres parcourus le deuxième soir pour aller dîner sur le quai de l’Erdre, on aurait du mal à y croire. C’était une promenade qu’on ne pourrait déjà plus envisager, peu de temps après. On était déjà animés par cette urgence, à Nantes, j’en suis sûr, mais on était incapables de le formuler consciemment : il fallait être présents tant que c’était possible, le temps était précieux. C’était il y a trois ans. Depuis, le café de la gare n’existe plus, je l’ai vérifié à la faveur d’une correspondance. Ce qui est bien avec la gare de Nantes, c’est que le Jardin des Plantes est en face, et qu’au Jardin des Plantes il y a des arbres, des animaux, des sculptures à voir, et que tous les trois on aimait ça. Il y avait ce canard qui arborait un dessin bizarre au plastron, un genre de point d’exclamation. Comme pour nous dire : Ce n’est pas banal, ce qui se passe là. On l’a observé longtemps. Et on est rentrés chez nous. L’année qui a commencé juste après était la plus longue et la plus courte de ma vie. Et le Noël suivant, personne n’a décidé qu’il serait ainsi. Mais, malgré nous, l’idée était toujours la même : être ensemble – avec ceux qui étaient vivants. Forcément, c’était différent.

Le train, il y en a que ça berce

Comme il habite près de la gare Montparnasse, L. m’a proposé de déjeuner chez lui avant d’attraper le Luçon-Express. L’idée était bonne, mais, dans ma tête, est apparue l’image lamentable de moi-même soulevant ma valise avec peine jusqu’au sixième étage où vit L. et, à cause de cette image, j’ai préféré renoncer. Parce qu’elle pèse des tonnes, ma valise : elle est bourrée de bouquins. Alors, tant pis pour les petits plats de L. : je l’ai retrouvé à la pizzeria, impasse de la Gaîté. Le déjeuner était gai (pas seulement à cause du nom de la rue), puis il m’a accompagné à la gare, mais pas jusque sur le quai : on aurait pu apprécier qu’il aille jusque sous les fenêtres de mon wagon agiter son mouchoir, à l’ancienne – mais c’est impossible désormais, parce qu’il y a ces portiques idiots qui vous barrent l’accès au quai, et qui vous gâchent vos adieux romantiques.

Le train, il y en a que ça berce. Moi, non. Je ne dors jamais dans le train : je suis trop excité pour ça. Sauf dans les trains de nuits, parce qu’il faut bien. Le plus souvent, je regarde par la fenêtre. Cette fois, j’ai tout de même lu mon livre. À côté de moi, un homme mâchait bruyamment des crocodiles en guimauve, imitation plastique. J’ai refusé poliment de les partager avec lui.

À Nantes, figurez-vous qu’il n’y a pas d’escalier mécanique pour descendre du quai, ni pour monter sur le suivant. On se trimballe la valoche comme on peut. Moi, j’avais une grosse demi-heure à tuer, et le jardin des Plantes est juste en face. Et figurez-vous qu’il est plus confortable de se promener avec une valise dans le jardin des Plantes que dans la gare : maintenant, vous savez. J’y ai vu les chèvres et les poules. Et les sculptures végétales de Claude Ponti. Et je me suis rappelé l’unique fois où je suis venu à Nantes, et je n’étais pas triste d’y penser, car c’était un souvenir heureux. L’heure de mon train approchait et je me suis dit : tiens, je vais jeter un œil au café de la gare, parce que je m’en souviens comme d’un lieu important de ma petite existence : c’était le jour de Noël et presque tout était fermé à Nantes, à l’exception des restaurants où nous n’avions pas pris de réservation, alors nous avions échoué dans cet endroit inattendu : le café de la gare. Et nous avions passé plusieurs heures au chaud, cet après-midi de Noël, au café de la gare. C’était bien. Bon, aujourd’hui, j’ai jeté un œil, et puis j’ai rien vu : ce café n’existe plus : le côté où il se trouvait (dans mon souvenir) est en travaux. Tant pis ou tant mieux.

Dans le Luçon-Express, il y a un chien rangé dans le sac de sa propriétaire, posé sur la tablette. Seule sa tête dépasse, ses yeux sont fermés : il roupille. Quand je vous le disais : le train, il y en a que ça berce. Moi pas. Je regarde dehors : les paysages me semblent familiers. On approche du but, et je reconnais l’église des Magnils-Reignier, et la piste cyclable empruntée au mois de mai, qui longe la voie ferrée. Je suis attendu par A., qui me dit que j’arrive juste quand le soleil revient. Je lui demande ce qui a changé à Luçon depuis le printemps : apparemment, pas grand-chose. Je me dis : tant mieux.

À la maison (oui : « à la maison », je le dis déjà – ou à nouveau), j’installe cette petite table sous la fenêtre de ma chambre : c’est exactement le genre de bureau que je voulais, c’est chouette, on me gâte. Et je feuillette le livre que je découvre à l’instant. Le livre, mon livre – et c’est étrange d’avoir entre les mains cet objet que j’ai conçu sur mon écran. Le livre, c’est Je connaîtrai Luçon, j’en avais parlé ici. Je le regarderai ce soir avec plus d’attention : là, je file, je suis attendu pour dîner.