Terrifiant et marrant

Les monstres ne sont pas des créatures méchantes en soi, juste différentes. Une étrangeté effrayante, parfois, et désirable d’autres fois (ou les deux ?) Il y avait cinquante-six élèves de sixième (c’était à Sainte-Hermine en octobre) : ils ont inventé autant de monstres et autant de rencontres. Et à la fin, on fuit en courant. Ou on devient amis. Tout est possible.

Après mon atelier d’écriture, Thierry Bodin-Hullin leur a expliqué son métier d’éditeur en travaillant sur leurs textes : il les a transformés en livre. L’envie est venue comme ça, en rencontrant les profs, grâce à l’équipe de la médiathèque de Luçon qui nous a proposé ce beau projet (merci !)

Voilà le livre : il est beau comme tout.

En lisant la maquette de Thierry, j’avais pensé à la fin de la « Lanterne magique de Picasso » de Prévert :

D’un monde triste et gai
Tendre et cruel
Réel et surréel
Terrifiant et marrant
Nocturne et diurne
Solite et insolite
Beau comme tout.

Dans vingt ans, ils auront mon âge, les sixième. Ils retomberont sur ce livre à la faveur d’un déménagement, parce qu’il se sera glissé derrière un meuble qu’il aura fallu déplacer (par exemple). Ils le reliront en pensant : « On faisait des trucs chouettes. » Ils se diront : en fait, c’était marrant, le collège. Terrifiant et marrant.

La Vendée, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas

Merci à Delphine Blanchard pour sa lecture de Je connaîtrai Luçon : je suis rentré à Paris, mais grâce à ce livre et grâce à son article dans Ouest France, je suis encore un peu en Vendée – sur le fameux vélo.

On peut télécharger le livre en PDF ici : jeconnaitrailucon.antonincrenn.com.

Luçon, c’est fini

N’est-ce pas étrange, qu’il fasse vingt degrés et un grand soleil, une semaine avant la Toussaint ? Quand j’étais à Luçon au printemps, déjà, on me disait que j’avais joui de conditions météorologiques exceptionnelles : il avait fait beau tout le temps. Cette fois, c’est l’automne et, ce matin, à la terrasse du café du Commerce, j’ai regretté une dernière fois d’avoir laissé mes lunettes de soleil à Paris. Je dis « une dernière fois », parce que ce n’est pas la première (j’ai été ébloui, à plusieurs reprises, par les lumières d’ici), et parce qu’il n’y en aura plus d’autre ensuite : c’est ce matin que je boucle ma valise.

Content de rentrer chez moi, parce que content du temps que j’ai passé en Vendée. Les trois semaines sont passées et elles étaient belles : il est temps de revenir à Paris. Parce que j’aime Paris, parce que Paris c’est chez moi. Parce que c’est aussi simple que ça.

Le train quitte Luçon, passe la petite gare de Champ-Saint-Père (les belles lettres : l’enseigne de cette gare désaffectée). Je changerai dans quelques instants à la Roche-sur-Yon et, ce soir, ce sera le bus 91 à Montparnasse, les Parisiens qui se massent et se bousculent, la rue de la Roquette bondée, ma courette pavée (les roulettes de la valise, pardon par avance à mes voisins). Chez moi. Mon lit.

Il y a des moments où le temps s’accélère

Il y a des moments denses. Extrêmement riches. Est-ce que le temps s’accélère, ou plutôt ralentit ? je ne saurais pas bien le dire. Je sais seulement que, parfois, il se passe en quelques jours (ou même : en un jour) plus de choses que pendant tous les jours, toutes les semaines qui ont précédé. Quand je dis des choses, je veux dire des émotions, bien sûr, et aussi des idées. Des idées neuves qui débarquent, des idées anciennes qui reviennent et, surtout, des bribes d’idées en puzzle dont les pièces, peu à peu, se déplacent et s’assemblent. Et ces idées éparses, alors, commencent à ressembler à quelque chose.

On est partis tôt à travers le marais (cette brume encore accrochée au bord de la route). François a parcouru les lieux qu’il a connus autrefois : je les ai découverts ou redécouverts à ses côtés. Des lieux qui ne sont pas liés, pour moi, à une histoire intime si profondément ancrée. Mais que j’ai connus au printemps, déjà, dans un moment qui a été important pour moi – et qui ressemblent, surtout, à d’autres lieux que je connais. Non pas dans leur configuration physique, mais dans l’image que je forme de ces lieux à partir des émotions qui les ont décidés à s’ancrer dans ma mémoire. Ce n’est pas mon patelin, non, certainement pas. Mais un cimetière, quel qu’il soit, fait penser à tous les cimetières qu’on a connus. Et nous avons tous des histoires de cimetières. Et je repense à des idées d’écriture qui, jusqu’ici, n’étaient que des envies, et qui pourraient ressembler à des projets si je le voulais ; et François, depuis qu’il est arrivé, me donne confiance dans ces projets qui sont les miens. Je sens qu’il est largement question, dans toute mon expérience luçonnaise (et plus densément encore depuis deux jours, et c’est pour cette raison que je parle, ici, d’une accélération du temps) de ce sujet-là : la confiance. La confiance en soi et la confiance en les autres qui croient en vous. Se sentir légitime, se sentir autorisé. Se dire qu’on n’est pas là par hasard ; que c’est bon de se laisser faire, oui, mais qu’il faut aussi se laisser (au sens de s’autoriser à) mener les projets les plus excitants : ceux qui ont du sens. C’est une question qui revient souvent, celle de croire en ce qu’on est capable de faire, dans ma tête, à propos de moi-même – et dans mes conversations avec W., à propos de moi (un peu) et à propos de lui (surtout).

W. nous rejoint à l’Aiguillon-sur-Mer où, ma foi, nous partageons un déjeuner au-dessus de nos attentes. Puis nous reprenons la route à trois : mes deux guides sont deux enfants du pays – l’un est plus vieux que moi, l’autre est plus jeune. Ils parlent du pays, alors, et nous parcourons ensemble les paysages. François filme des lieux qui comptent pour lui. Parmi ceux-ci, il y a la pointe de l’Aiguillon, et c’est intéressant qu’il nous emmène précisément là, car c’est le premier endroit où m’a emmené W. au printemps. Puis, il nous montre un silo qu’il aime. Oui, François aime ce silo – car il est possible d’aimer un silo – et je raconte, moi, que le premier texte littéraire que j’avais publié c’était, précisément, une histoire de silo. « Feu le silo », ça s’appelait. Il s’agissait d’un pèlerinage, d’un lieu connu depuis l’enfance, que mon personnage observait rituellement – d’un lieu qui se transformait, puis qui disparaissait. Ce silo était un point de repère dans son décor familier. Il était aussi le lieu de ses fantasmes, le lieu par lequel le décor pouvait devenir autrement que dans la réalité, aussitôt qu’il décidait de l’imaginer autrement. Il était question d’un paysage réel et d’un monde imaginaire (celui de l’enfance, oui), et de la bascule dans la fiction qui rendait la vie plus belle, plus intéressante (mais pas forcément plus gaie). Ce silo qui semblait bâti pour les siècles des siècles était abattu en quelques jours par les pelleteuses. Et sa disparition était, précisément, l’un de ces moments denses où le temps s’accélère.

Des idées qui s’entrechoquent (ou se transforment)

Je reprends ce texte écrit pour Papier Machine : en recevant le message de L. et V., j’étais content de redécouvrir mon document en pièce jointe, assorti de bulles de commentaires. Des phrases qui pourraient bouger ou sauter, et puis des questions. Je retravaille ces détails en m’apercevant que leurs remarques sont toutes pertinentes, et c’est un grand plaisir d’être lu avec une attention si minutieuse, d’être compris dans mes intentions et poussé dans la direction-même que j’ai choisie. C’est une histoire de « plateau » : un village posé au-dessus des mornes plaines alentour, exposé aux vents qui l’ébouriffent.

Le soir, François et moi sommes conduits à Saint-Michel-en-l’Herm par A. et le village, vu de la route, émerge du marais un peu de la même façon que dans ce texte. (Par contre, avec la photo ci-dessus, je triche, car ce n’est pas Saint-Michel que l’on voit : c’est la Dive depuis la digue de l’Aiguillon – mais l’idée est la même, plus explicite encore). Je ne sais plus si j’ai imaginé cette histoire en rapport avec mes pérégrinations vendéennes, mais, l’ayant écrite en juin ou en juillet dernier, il ne serait pas étonnant que les idées se soient entrechoquées. Et le vent ! Ce vent qui rase les maisons basses et les murets entourant les jardins. Mais, ce soir, pas de vent à Saint-Michel. L’événement remarquable venu du ciel, c’est la lumière chaude du soleil déjà couchant, qui lèche la plaine et frappe le modeste plateau (cinq mètres d’altitude, paraît-il) exactement dans l’axe des grandes verrières du musée Deluol. C’est cet endroit que nous découvrons : une usine à cornichons devenue un atelier d’artiste, puis ce musée de sculptures ; et la lumière touche les parties saillantes des corps, éclairant vivement une arête, enveloppant doucement les rondeurs. Des femmes nues, surtout. « Il y a aussi des mecs », me dit François – ils ne sont pas nombreux, mais j’en ai trouvé deux ou trois à mon goût.

L’atelier d’écriture, c’est une douzaine de personnes qui écoutent d’abord François parler des objets qui, progressivement dans l’histoire littéraire, accèdent à la place qui est la leur : celle d’objets littéraires. Puis, cette douzaine de personnes, à leur tour, choisissent un objet ou un petit bout de lieu ; un détail matériel qui sera le point de départ pour raconter leur souvenir, leur émotion. Dans la tête de l’une des participantes, c’est la proximité des œuvres dans ce musée qui rappelle un geste aimé dans son enfance, le geste consistant à sculpter le beurre. Elle explicite, dans son texte, la connexion qui s’est produite. Mais cette connexion aurait dû y rester, dans sa tête, ou bien être jetée sur un autre papier afin de ne pas parasiter son histoire de beurre, qui est la seule histoire qui nous intéresse – et il est bien, son texte, une fois qu’on lui retranche son inutile préambule.

Cette douzaine de personnes, ce sont surtout des gens plus vieux que moi. Souvent, dans ces rendez-vous où on lit, où on écrit, les gens sont des femmes qui ont l’âge qu’auraient mes parents, ou un peu plus. Je me souviens combien ma mère aimait me parler des activités qu’elle avait commencées au moment de sa retraite – à moitié par nécessité de l’ennui à distance, à moitié par un désir véritable que le temps disponible permettait enfin d’exprimer. Il y avait ces conférences, ces lectures, et même du dessin – et dire l’intérêt qu’elle y trouvait était aussi important, j’en suis sûr, que d’éprouver le plaisir de l’activité elle-même. Elle aurait été heureuse, dans un atelier comme celui-ci (l’atelier pour dire ce lieu qui lui aurait plu, et l’atelier pour dire ce jeu d’oser écrire). Je suis touché, alors, de voir face à moi deux trois femmes plus timides que les autres, qui écrivent avec une envie et un plaisir évidents, visibles à mes yeux, et qui n’osent pas croire que leur texte est intéressant. Ce soir est peut-être un moment important pour elles.

Il y a des idées qui s’entrechoquent et d’autres qui se transforment. Moi, l’objet que j’ai envie de décrire, c’est un rai de lumière sous une porte. Pourquoi, au moment où je pensais à ma mère, j’ai choisi d’écrire sur cet objet – c’est-à-dire : sur un souvenir de mon père ? Je ne sais pas, c’est comme ça. Cela se produit tout le temps dans Les présents aussi. Je pense à elle et j’écris sur lui. Des idées qui glissent, qui se déguisent.

C’est juste une ligne. Un espace vide. Cet interstice horizontal par où filtre la lumière sous la porte. Je ne me rappelle pas la porte (blanche, sans doute, mais ce serait mentir de l’affirmer), ni la moquette de la pièce où je suis couché (sa couleur), ni, derrière la porte, s’il y a au sol de la cuisine un lino ou un carrelage. C’est juste une ligne de lumière jaune qui rampe au bas de la pièce déjà sombre, pièce unique où nous vivons le jour et où, le soir, je cherche le sommeil auprès de ma sœur qui dort. Le père est derrière la porte – il lit, il fume, il attend qu’arrive l’heure où l’on se couche à son tour quand on est adulte. C’est juste une ligne, que je regarde avant de dormir. Plus tard, sans doute, la ligne disparaît. Tout est noir. À quelle heure, je ne sais pas : je dors.

Je me laisse faire

La pluie cesse : le ciel est encore bien sombre, mais les maisons commencent à s’illuminer de nouveau sur le fond gris. C’est joli : « typiquement un temps à arc-en-ciel », je me dis, et je me penche à la fenêtre pour voir s’il n’y en a pas un. Il n’y en a pas un, mais deux. L’un sur l’autre. Je prends la photo et la publie bêtement sur Facebook, sur Instagram. Content de moi. Puis, j’entends des pas sous ma fenêtre : je me penche à nouveau. C’est François : le gars qu’on voit dans les vidéos ! Le même que sur l’écran, tout pareil – mais vu du dessus (car je suis au premier étage). Les arcs-en-ciel ont filé et lui ne les a pas vus : il était concentré à faire son créneau devant la maison.

Le truc à la médiathèque, c’est dans deux heures : A. craignait que ça nous fasse « trop court » pour nous préparer, mais, en fait, on ne se prépare pas. Ce n’est pas la peine, vu le sujet de la soirée. Il s’agit de dire bonjour à ceux qui sont là, d’être content de les revoir (pour moi), de dire qui on est (pour François), de lire des choses qu’on a écrites en rapport avec le lieu (il y a mon journal de résidence, et François lit des bouts de son Autobiographie des objets), d’échanger avec les gens. Mais ils sont timides, les gens : nous, on est face à eux, qui sont assis, et il leur faudrait prendre la parole devant tout le monde, ils n’osent pas. On parle plus facilement après, avec un verre à la main. En grignotant des trucs. J’ai des complices parmi les organisateurs qui me mettent de côté, sur les plateaux de charcuterie, le fromage et les noisettes : je n’ai donc pas le ventre tout à fait vide pour accueillir les trois verres de vin que je sirote, mine de rien.

Là, c’est moi, vu du dessous (photo François Bon)

Voilà, je suis content. Je crois que tout le monde l’est aussi. Ça m’étonne à chaque fois, mais comment l’écrire sans paraître snob, ou affecté, genre faussement modeste ? Je détesterais qu’on croie ça. Mais c’est vrai, oui : ça m’étonne de voir que des gens sont venus, certes parce qu’ils sont curieux, mais aussi, simplement, parce qu’ils me trouvent sympathique. C’est comme ça. Je me laisse faire.

Quand nous sortons, il est 21 heures passées. Avec François, on est accompagnés de W. et de H. qui sont pleins d’espoir, ils imaginent qu’on va dîner dehors : à quatre, on se sent plus forts, nous partons en quête d’un restaurant. C’est naïf, évidemment : un mercredi à Luçon, à 21 heures passées, vous imaginez – mais je suis grisé, il faut m’excuser. C’est peine perdue, bien sûr. Alors nous errons. François filme, il redécouvre Luçon by night (ces images ne feront pas un film d’action, je suppose).

Là, je dis bêtement : « l’autre possibilité, c’est de manger des pâtes à la maison ». Ça aurait pu ressembler à un échec, ce repli, mais c’est tout le contraire qui se produit. Parce que W. a apporté des tomates de l’Amap de Fontenay-le-Comte (chaque spécimen, dans le sac, est d’une forme et d’une couleur différente de sa voisine) et que H. sait cuisiner. Et ce qui se passe autour de la table, c’est un de ces moments imprévus, où les choses arrivent naturellement. Et c’est bon de se laisser faire. Je me laisse faire.