Je ne crois pas que je volais, j’étais en suspension

La grande librairie Boulinier du boulevard Saint-Michel va fermer. Ou alors : elle vient de fermer. Dans le journal, on précise que ce bâtiment est familier des employés de l’Assemblée nationale, ou d’un ministère quelconque, puisqu’il accueillait la cantine de cette administration avant de devenir la librairie. Nous nous rendons sur place pour visiter le bâtiment désaffecté : une grande halle industrielle du XIXe siècle, au charme fou. En parcourant les étages, on s’aperçoit qu’il n’est pas entièrement vide. Au contraire, il semble qu’il est prêt à recevoir, à nouveau, des travailleurs pour déjeuner : les tables sont mises. Je fais remarquer à J.-E. que les chaises sont très proches les unes des autres ; j’ignore si cette remarque m’est inspirée par le contexte de « distanciation sociale » ou par autre chose, mais, en fait, les sièges ne sont pas plus proches que dans n’importe quel restaurant. Les travaux ne sont pas terminés : nous marchons sur de grandes plaques de bois aggloméré, comme celles qu’on pose sur les trous du trottoir quand il y a des travaux de voirie. On voit dans les interstices : à l’étage inférieur, d’autres tables. Sur les murs sont affichés des plans d’architecte : ça m’intéresse beaucoup. Je les observe en détail, essayant de me repérer dans l’espace (tout le quartier est dessiné). J’identifie les noms des rues (on est maintenant dans le faubourg Saint-Germain, ce qui est logique avec cette histoire de ministère). Les bâtiments sont représentés en rouge ou en jaune. Je me creuse la tête, et je finis par comprendre la signification de ces couleurs. Elles signalent : en rouge, les bâtiments qui appartiennent entièrement au groupe LVMH (dont le nôtre fait partie) et, en jaune, ceux dont le sous-sol uniquement lui appartient. J’explique ça à J.-E. : « Ils achètent les caves des bâtiments voisins pour créer une continuité entre leurs immeubles, afin qu’on puisse passer de l’un à l’autre, par les souterrains, sans jamais quitter leur domaine. » Il me rappelle alors que, récemment, nous avions visité un musée au Trocadéro, puis nous avions emprunté un système de couloirs (comme le souterrain qui relie les deux musées, sous la place du Capitole), si bien que nous étions ressortis dans une rue, très loin de notre point d’entrée. Le lieu qu’il décrit n’existe pas dans le Paris réel ; nous n’évoquons pas cette autre expérience, vécue quant à elle, qui a forcément servi de modèle à mon rêve : on peut désormais entrer dans un immeuble de la rue du Plâtre, en sortir par la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, puis entrer dans un autre, traverser le square du même nom, et rebelote vers la rue de la Verrerie, pour ressortir d’un quatrième bloc par la rue de Rivoli, c’est-à-dire : parcourir trois cents mètres sans quitter le domaine immobilier du groupe BHV Galeries Lafayette. Je poursuis l’exploration du bâtiment, véritablement immense. L’espace est un peu modifié : c’est une halle très lumineuse, comme la halle Freyssinet avant qu’elle soit cloisonnée. Il me semble que je suis seul désormais. Un escalier monumental s’ouvre devant moi. Je m’apprête à le descendre ; à ce moment, quelque chose de spécial se produit. Il faut que j’interrompe ce récit pour l’expliquer.

Hier soir, juste avant la nuit de ce rêve, j’ai lu une nouvelle de Jérôme Orsoni, « Dans le nuage de brume ».

« Je sais simplement que je m’étais soudain trouvé dans un nuage. Et pas seulement la tête, non, le corps tout entier. Pourtant, j’avais les pieds sur terre. Et même si je ne les voyais plus, mes pieds, je ne crois pas que je volais. J’étais en suspension. Avais-je les pieds sur terre ? Peut-être pas. Dans le nuage qui avait fini par m’envelopper tout à fait, ensuite, j’ai suivi la direction qu’il prenait, insensiblement. Le nuage de brume ne m’emportait pas avec lui. On aurait dit plutôt – c’est ce que moi, du moins, j’aurais dit si je m’étais vu de l’extérieur – que c’était moi qui lui conférais son mouvement. »

Jérôme Orsoni, Le feu est la flamme du feu

Ces phrases m’ont énormément troublé. J’ai eu la sensation (non : la certitude) qu’elles décrivaient précisément un mouvement qui m’était familier, habituel. Pourtant, j’ai utilisé moi-même des métaphores comparables (au sujet d’un de mes personnages, j’ai écrit qu’il se déplaçait « sur une nappe d’air, sans toucher le sol ») sans ressentir jamais le même trouble. Là, pendant ma lecture, j’ai reconnu une façon de me déplacer que je pratique souvent. Je m’élève très légèrement au-dessus du sol (de vingt centimètres, pas plus) et j’agite mes jambes en rythme, comme pour une marche cadencée : ce mouvement, pourvu qu’il reste bien régulier, suffit à me déplacer, sans que j’aie besoin de me poser par terre à nouveau. Je parcours des distances importantes de cette façon-là. Après avoir lu cette nouvelle, j’ai cherché dans quelles circonstances exactement j’avais exercé cette habitude, car, tout de même, je me rendais bien compte que ça n’était pas banal. J’étais perturbé de ne pas réussir à retrouver le décor, le moment, le contexte. Impossible de me souvenir, parce que ce mouvement est naturel, pour moi. Essayez de vous rappeler en quelle circonstance vous avez expérimenté la marche à pied, par exemple : impossible, car cela fait tellement partie de vous… Vous savez que vous le faites, mais vous ne savez pas pourquoi ni comment. Bon. Alors je me suis rendu à l’évidence : je fais ça souvent. Vraiment ? C’est tout de même bizarre… J’ai réfléchi encore, et j’ai compris : ce doit être dans les rêves que je fais ça.

Dans mon rêve, donc : je visite ce bâtiment industriel. Un immense escalier plonge devant moi. Ce n’est pas un parcours très agréable : dégringoler toutes ces marches, une par une… Je me dis : voilà l’occasion idéale pour pratiquer ma façon de marcher en l’air, puisqu’il paraît que je ne peux faire ça que dans les rêves… Alors, je commence : j’ouvre et ferme mes jambes comme on actionne des ciseaux, comme le vol stationnaire du colibri, de manière à me maintenir en suspension, quelques centimètres au-dessus du plancher. Puis, j’avance. L’escalier descend, moi je reste en l’air. J’avance encore, en réduisant mon altitude, peu à peu, afin de me maintenir à égale distance des marches. Je descends l’escalier à ma façon.

Montauban, à l’heure des étourneaux

L’archer sans sa flèche, son arc tendu sans sa corde : le puissant Héraklès de Bourdelle perdu, comme moi, dans ce Hall 2 de la gare Montparnasse que je découvre à la faveur de mon premier voyage en Ouigo. Je pense : « Avant Montauban, c’est déjà un peu Montauban. » Dans quatre heures, ce sera Montauban pour de bon et Bourdelle à tous les coins de rue.

Je lis, mais pas tant que je le voulais. Je m’assoupis même : je suis pris de frissons, je sens une pression bizarre dans ma tête, alors je me dis que le mieux est de dormir. Je fais ça, une demi-heure. Quand je reprends ma lecture, j’entends la dame de la rangée d’à-côté s’adresser à quelqu’un au téléphone avec une voix bizarre : c’est à cause du masque hygiénique qu’elle porte sur la bouche. De quel virus a-t-elle peur ? Celui de son correspondant ? Ou le sien propre, qui traîne sur la surface du téléphone ? Je pense à cette inscription que je voyais quand j’étais petit au guichets de la RATP : Parlez devant l’hygiaphone.

À la gare de Montauban, V. et K. s’excusent pour le temps gris. « La dernière fois, c’était pire », dis-je : il avait plu des cordes pendant deux jours. Elles m’emmènent chez moi. Marrant, d’être guidé jusque chez soi par d’autres que soi, parce qu’on ne sait pas où est chez soi. Il y a A. et M. devant le grand portail bleu : elles me précèdent dans la cour. Le bâtiment est impressionnant. « Tout n’est pas pour toi », dit A. par précaution, prévenant ma déception quand je comprendrai que seul un appartement m’est réservé, et pas l’hôtel particulier en entier. En fait, je ne suis pas déçu du tout, ou alors « déçu en bien » (il paraît que ça se dit en Suisse : pourquoi pas à Montauban ?), car l’appartement est très beau. Même si je ne suis pas fan a priori des lustres de Murano, je reconnais que, sous quatre mètres de plafond, ça fait le job. Dans ma chambre, un petit bureau aux jambes galbées, qui en a vu passer des joueurs de plume, de stylo et de clavier. Et la vue : je ne lui rends pas justice sur cette photo, tant pis, mais c’est pour les besoins du parallélisme avec l’autre photo.

J’entends piailler, dehors. La lumière décline : c’est l’heure des étourneaux.

En 2015, à Rome. C’était ma première « résidence » : je l’avais inventée tout seul, personne ne m’attendait. En fait, j’étais parti seul à Rome, comme en vacances, mais pour écrire. L’après-midi finissait tôt, car c’était l’hiver : j’achevais ma promenade au moment où les milliers d’étourneaux formaient ces nuages rapides, ces voiles ondoyantes et noires dans le ciel, puis s’abattaient brusquement sur la ville en pépiements tapageurs. J’avais appris qu’on nommait storno cet oiseau et, à une lettre près, stormo la nuée qu’ils formaient. Je les observais se regrouper dans un arbre, bavarder encore un peu, puis c’était fini.

Je sors à cette heure précise : je veux voir Montauban avant la nuit. Je traverse la cour, je les entends pailler plus fort encore. Ils sont perchés dans cet arbre, au coin de la rue du Collège, cet arbre dont A. et V. m’ont parlé plus tôt, me rapportant une lecture mémorable du Baron perché qui y fut donnée : le lecteur littéralement perché dans cet arbre, à la façon de Côme dans son yeuse. À propos des oiseaux, un homme me dit dit : « Ils sont toute une colonie ! » Je ne dis rien, je lui souris.

Châtellerault, roman

À Châtellerault, il y a Guillaume et moi (pour le weekend). À Châtellerault, Guillaume écrit une ode, parce qu’il est poète. À Châtellerault, il y a l’ancienne église Saint-Romain (dont les pierres sont vraiment, vraiment usées). À Châtellerault, j’ai gribouillé ça.

Saint-Romain

D’abord, le silence. Les pierres déformées, des éponges. Gorgées des voix de ceux, de celles. On n’entend pas les voix, ni le vent, rien.

Les pierres, des éponges. Les grandes ouvertures. Les ogives – non : le haut est arrondi : ces arches rondes, ce n’est pas gothique, c’est roman : Châtellerault, roman. Ces grandes ouvertures, murées. Ils en ont percé de plus petites à côté (carrées) et le carré, ce n’est pas roman.

Si c’était un roman : une de ces fenêtres s’ouvrirait. Une des carrées. Celle-ci, qu’ils ont affublée d’un balcon. Ils, ce serait qui ? Ça pourrait être lui : celui qui ouvrirait les volets. Qui pousserait le panneau de contreplaqué barrant le cadre de grosses pierres molles ; d’éponges. Qui dirait : Attends-moi là. Qui descendrait.

On irait sur l’île : l’éponge. La Vienne est un affluent de la Loire : je n’ai pas voulu le croire quand je l’ai lu d’abord. Mais, là, ce serait lui qui le dirait ; alors. Il dirait aussi : elle est montée d’un coup. L’île, inondée. Comme ça. Il plierait les genoux et, d’un coup, s’élèverait jusque-là. Un bond. Retomberait au sol sans bruit. Parce que la terre : une éponge. Molle. L’île gorgée de l’eau de la Vienne. Les arbres qui trempent dedans. Nos pieds aussi. On s’avancerait un peu ; surtout lui. Il saurait jusqu’où les poser sans s’enfoncer, sans sombrer. Je serais plus prudent.

Il ne dirait plus rien. Je lui parlerais des pierres en forme d’éponge, que j’ai grattées de l’ongle et qui s’effritaient. Je dirais n’importe quoi pour occuper le silence. Le vent ne sifflerait pas, les arbres ne bruisseraient pas. Les pierres gorgées de ces sons auraient tout absorbé.

La terre, éponge collée à mes semelles. La peau de l’île répandue derrière moi qui traînerais les pieds sur les pavés, derrière lui qui glisserait sans un mot. Il m’écouterait si fort que mes mots, sitôt prononcés, resteraient bloqués entre ses oreilles, dans son corps, sous sa peau. Il absorberait tout. Garderait tout pour lui.

À nouveau cette maison : le balcon fiché dans la pierre molle. Elle serait plus biscornue encore. Imprégnée, mais de quoi. Je la grattouillerais là, entre les yeux, sous l’arc. En plein cintre, l’arc – roman. Elle partirait en poussière. S’en échapperait un bruit, un souffle.

Il ne dirait pas : Attends-moi là. On entrerait ensemble. On irait sous la voûte. Entre sa peau et la pierre, rien que du silence, et puis moi. Je tendrais la main, je le toucherais là, entre les yeux. Du bout le l’ongle, et il tomberait en poussière. Un souffle. Et ma voix de nouveau : tous les mots que j’aurais dits plus tôt. D’autres, que je ne connais pas. Une voix dirait : La Vienne est un affluent de la Loire. Une autre : Un arc en plein cintre, c’est roman. Et puis : Châtellerault, roman.

Le voyage (c’était doux)

C’était mon cadeau d’anniversaire : J.-E. m’a emmené voir la mer. On a pris le train à travers un brouillard opaque. Dans cette ville où nous arrivons, les avenues sont larges et longues, les immeubles hauts. On n’en voit pas le bout, ni le haut : perdus dans la blancheur épaisse de cette atmosphère bizarre. La mer est glacée, sans doute. Deux garçons nous disent bonjour, sur la plage : ils sortent de l’eau. Ils ne sont même pas bleus. Alors que nous, nous sommes engoncés – moi dans mon blouson, J.-E. dans son manteau. Et le vent ! Les goélands sont posés dessus, ailes ouvertes, ils dérivent. Ils voient la ville de haut : son plan hippodamien, son rythme musical, les travées toutes égales, le métronome bloqué à six mètres vingt-quatre. Nous, nous marchons, au sol. Nous tombons sur un porche, percé dans une barre d’immeubles. Ce devrait être une ouverture, un débouché, mais dans son encadrement on ne voit rien. Un écran blanc. On pense : « Le ciel est tombé, on ne voit plus au travers ». Mais on se trompe, car la masse de brouillard se dissipe et, ce qu’on voit au bout de ce passage, c’est la surface blanche et mate d’un nouvel édifice, d’une forme et d’une couleur inédites au milieu des parallélépipèdes de béton gris. Un volcan qui semble de plâtre. Dans son cœur, des livres. Et aussi : un café, où nous nous sommes réchauffés. Ce lieu aussi, c’était du béton, mais c’était doux.

Plus tard, quand les dernières brumes se sont dissoutes, nous sommes montés sur les collines, pour embrasser la ville du regard : au loin, le port, les grues, les silos. Là-haut, c’est un fort vidé de ses militaires, transformé en jardin botanique. On en fait le tour (un chemin de ronde), on s’en échappe par une porte creusée dans la muraille (un chemin de traverse). Au bout, c’est une autre commune et, dans cette terre-là, quelques ancêtres de J.-E. sont enfouis. Nous n’avions pas prévu ce pèlerinage : c’est improvisé. Nous allons au cimetière et cherchons, dans la botte de foin, une aiguille où serait encore lisible le nom des aïeux, car c’est dimanche et le bureau de la conservation est fermé. Personne pour nous aider : tant pis ou tant mieux. Si la pierre est encore là, et les os dessous, il y a fort à parier que les lettres et les dates gravées dessus ont été mangées par la mousse. On déambule, on scrute. Je trouve une fontaine : l’eau est glacée, je me frotte les mains dessous avec vigueur. Je les lave. Parce que, un peu plus tôt, nous avons rencontré des moutons. Pourquoi faut-il, dès que je vois un mouton, que je lui caresse le crâne, que je cueille pour lui un bouquet d’herbe grasse, que je lui laisse la happer avec ses grosses lèvres ? Il était un peu crado, ce mouton, la laine grisâtre. Il avait une bonne tête. Et ses coups de langue sur ma paume, pour ne pas manquer le dernier brin d’herbe, c’était un peu dégueu, mais c’était doux.

On a voyagé dans le temps (alors on a fait des selfies)

Clovis débarque dans cette bonne ville de Saint-Denis pour visiter la basilique et la tour Pleyel. Tout à coup, une soucoupe volante se pose devant lui. Tellement il est choqué, il tombe dans les pommes. Il se réveille quelques siècles plus tard : la soucoupe a été reconvertie en amphithéâtre. Quel genre de spectacle y donne-t-on ? On ne sait pas : il s’évanouit de nouveau. Lorsqu’il retrouve ses esprits, en 1998, cette soucoupe a encore changé de fonction : l’équipe de France de foot y joue contre le Brésil et gagne la Coupe du monde. Clovis est heureux comme tout : il se réjouit pour son peuple.

Pendant notre visite guidée du mois dernier, on avait vu des lieux en reconversion, une ville en mouvement. Ce matin, on a donc écrit sur ce thème : la transformation.

À la table d’à côté, on se place un peu plus loin dans le futur. La mode du football est terminée (utopie ou dystopie ? les lecteurs décideront), alors le Stade de France est devenu un cirque.

J’avais pris plaisir à dessiner ces bâtiments : le stade, le théâtre, des barres d’immeubles, la gare de Saint-Denis, la tour Pleyel – afin qu’ils ajoutent dessus des détails de leur invention, qu’ils écrivent une histoire. Personne n’a choisi mon dessin du siège de L’Humanité : je m’étais pourtant embêté à représenter les courbes d’Oscar Niemeyer, c’était coton. Tant pis.

À la Cité de l’architecture, la guide a dit : « On va voyager dans le temps ». Elle a commencé par les cathédrales gothiques : c’est pas bête, comme idée, parce qu’ils sont calés en cathédrales gothiques, nos sixième de Saint-Denis. Ils les appellent toutes des basiliques, à cause de la leur, qui est cathédrale et basilique à la fois. Mais, la maquette qu’on observe ensemble, c’est celle de Laon.

« Elle a huit cents ans, dit la guide.
— Huit cents ans !
— La vraie cathédrale, je veux dire. La maquette est récente, elle est de 2007.
— On n’était pas nés en 2007. »

Un coup de vieux. Ce que nous appelons « tout neuf », nous les vieux, c’est plus ancien que la durée de leur vie à eux, les mômes. De l’histoire ancienne.

On a vu le Paris haussmannien. « Ça vient d’Haussmann–Saint-Lazare ? » On a vu l’appartement témoin de la cité Radieuse. « J’ai le même balcon chez moi. » On a parcouru des époques, des villes.

En sortant, j’avais la tête comme une citrouille. J’ai voulu me balader un peu. Je me suis dit : « Ce n’est pas tous les jours que je suis dans ce quartier ». J’ai voulu en profiter pour voir l’avenue d’Iéna, à cause de la rue des Batailles qui n’existe plus, mais qui se trouvait là autrefois. Un voyage documentaire, en somme. Mais aussitôt, je me suis rappelé que je n’aimais pas ce quartier : j’ai pris l’avenue d’Iéna, et je n’ai pas aimé ça. Et puis : quel décalage, après Saint-Denis ! Ces avenues hautaines, glaciales. Ce midi, au collège, monsieur P. et monsieur G. (continuons de les appeler ainsi) m’ont conseillé les bouis-bouis du coin. Eh bien, ce soir, après le musée, j’avais un petit creux. Mais, rue de Chaillot, point de boui-boui.

J’oubliais : ils ont vu la tour Eiffel, les sixième. C’est un événement ! que dis-je ? c’est une fête. Ils ont fait des photos. Je n’avais pas ce genre d’appareil, moi, à leur âge : les photos, c’était dans ma tête. Mais je me souviens, pendant une sortie scolaire, avoir acheté une tour Eiffel en porte-clé. Eux, ils en ont acheté plein. Ils ont discuté les prix. Il en existe de toutes les couleurs. Il y a même un garçon qui a dégoté une tour Eiffel bleu électrique, exactement le même bleu que son survêt’. C’est la classe ou c’est pas la classe ?

Regarder avant, regarder après

« Votre collège, vu d’en haut, a la forme d’une colombe qui déploie ses ailes : vous le saviez ? ». Certains élèves disent que oui, d’autres ne disent rien. Le guide explique que le collège Elsa-Triolet est paré de briques, mais qu’en dessous il est construit en béton. « On le voit là où c’est abîmé ». L’illusion qui commence à craquer. Regarder dessous, regarder derrière. Regarder avant et après. C’est ce qu’on a fait ce matin. Le guide, S., nous a montré Saint-Denis. Aux élèves, aux profs (monsieur P. et monsieur G., car les profs n’ont jamais de prénom), à M. et à moi.

L’église de Viollet-le-Duc n’est pas facile à comprendre, parce qu’elle est en style éclectique : elle emprunte à plusieurs époques, qu’elle pastiche et mélange. Une question d’apparence, là aussi. Elle est bâtie à un endroit qui était déjà habité au VIe siècle, à l’époque où les Vikings sont arrivés. « Par la gare ? – Non, avec des chevals. »

Le canal. « J’ai un copain, son père s’est jeté dedans. » La place de la gare, la station de tram. « À l’époque, il y avait des bus qui passaient là, mais maintenant c’est que pour les piétons. » Un immeuble de bureaux transformé en ateliers pour artistes. « Comment ça s’écrit abandonné ? » La Seine. « Et là, c’est quoi ? – C’est la Seine, il a dit. »

« Hé, là, c’est Pina-Bausch ! » Je me demande ce qu’elle fait ici, Pina Bausch. « C’est là que j’étais moi l’année dernière. » Oh, c’est donc le nom d’une école. « Et Jules-Guesde, c’est où ? » Le nom des gens, le nom des lieux. « Des fois tu veux tout savoir, des fois tu veux rien savoir. »

La rue de la Pierre-Factice (nom de lieu). Un immeuble qui fait de son mieux pour ressembler à de la pierre de taille : ce sont les logements en béton de l’industrie Coignet. Les apparences. « Comment on fait le béton ? – C’est du sable et de l’eau. » Mélanger, transformer. Au fond, au bord de la voie ferrée, ce qui reste de l’usine. La maison du patron : dévorée par les ronces.

On passe sous une barre d’immeubles banale : derrière est cachée la cité Meissonnier. Des entrepôts transformés en maisons ouvrières ; des corons. On rencontre un monsieur qui vit ici : « Et ma mère qui a cent ans y habite depuis 1944. » Les bombardements, les familles qu’on a relogées. On aperçoit ensuite, au bout d’une rue (mais on n’a plus le temps de faire un détour) la cité du cinéma. Un lieu réel où l’on fabrique des fictions. « Avant, c’était une usine électrique ; après, ce sera la cantine du village olympique. » L’année des Jeux olympiques, nos sixième d’Elsa-Triolet seront au lycée. « Ils auront tout fini dans quatre ans ? »

La tour Pleyel est complètement vidée, dépecée, désossée. Avant, c’étaient des bureaux. Après, ce sera un hôtel. « Quand j’étais petite, là-haut ça tournait. » L’heure tourne aussi, il faut que la troupe soit rentrée pour midi, alors on dit au revoir à S., on descend dans le métro. Les mômes et les profs partent d’un côté, et moi de l’autre, avec M. qui me fait remarquer que mon ticket est un demi-tarif « groupe » – or, je ne suis pas un enfant et je ne fais plus partie du groupe. Je tâche de ne pas me faire toper : je descends à Saint-Paul au lieu de Bastille, parce qu’il y a toujours des contrôleurs à Bastille.

J’y vois nettement plus clair dans mon programme de mardi prochain. J’avais certes des idées pour cette première séance, pour faire connaissance. J’ai d’autres idées maintenant, plus riches. Nous avons un thème : transformer / inventer. Nous avons des mots : noms de lieux / noms de gens. Nous avons des temps : regarder avant / regarder après. Maintenant, il faut seulement écrire.