Liste : livres lus en juin 2020

Clémentine Mélois. Cent titres.
Christophe Grossi. Va-t’en, va-t’en, c’est mieux pour tout le monde.
Arlette Farge. Le goût de l’archive.
Éric Pessan. Photos de famille.
Pierre Dalle Nogare. La mort assise.
Daniel Mendelsohn. L’étreinte fugitive.
Édouard Levé. Autoportrait.
Jean Malrieu. Lettres à Jean-Noël Agostini.
Peter Szendy. Écoute. Une histoire de nos oreilles.
Mathieu Riboulet. L’amant des morts.

Quelqu’un s’approche

La dernière fois que mon corps est entré en contact avec un autre corps, c’était le 12 mars. Peu avant 19 heures, j’ai serré la main de deux personnes différentes, puis j’ai fait la bise à É., à qui j’ai fait la bise à nouveau aux alentours de 23 heures.

Il y a des gens qui vivent seuls, qui jamais ne se blottissent contre un corps comme je le fais, moi, quand je ne vis pas seul à Montauban. Des gens qui dorment seuls, mais qui sortent tout de même de chez eux : qui embrassent leur mère, leur voisine ou leurs neveux, qui serrent la main des collègues à la pause café. Et je pense aux autres, aux personnes qui ne font rien de cela, parce qu’elles n’ont pas de collègues, pas de mère, pas de voisine ni de neveux – et qui vont parfois chez le coiffeur, pour sentir des mains sur la peau de leur crâne. Pour que des mains qui appartiennent à un autre corps leur rappellent qu’elles ont un corps, elles aussi. Je pense à ma mère qui était si pudique et qui pourtant, quand nous marchions ensemble, aimait bien prendre mon bras. Je me souviens avec minutie des sensations éprouvées la première fois que ma peau a touché celle de J.-E., en-dehors des contacts définis par les règles du rapport amical : ce frôlement qui voulait paraître involontaire, et qui s’est attardé.

La dernière fois que ma peau a touché la peau de quelqu’un d’autre, c’était le 12 mars. La dernière fois que mon corps s’est approché à moins d’un mètre d’un autre corps, c’était le 17 mars : il me semble que, pendant la matinée de ce jour-là, le rayon s’est réduit à cinquante centimètres, l’espace de quelques secondes.

Imaginons : ce serait la nuit, et on ne serait pas seul. On ne verrait rien, on n’entendrait rien. On percevrait seulement la proximité d’un corps : « Quelqu’un s’approche. » On sentirait sa chaleur, puis son contact. Ce serait beau.

Extrait de L’épaisseur du trait, paru aux éditions Publie.net

Il manque le corps

J. me dit au téléphone que, parmi les dix collègues de S., six sont cloués au lit par le virus. Est-ce que S. a été contaminé ? « On ne le saura que dans quelques jours », me dit J. qui est confinée avec lui, puisque S. est son amoureux. J. est convaincue d’avoir déjà eu cette maladie il y a quinze jours : la grippe chelou qu’elle avait, c’était ça, elle en est sûre. Elle me décrit le même « symptôme d’après » que m’a expliqué T. dans son message : il a été malade ces derniers jours, ça va mieux maintenant, mais il a perdu l’odorat. Je lui dis : « Je ne crois pas avoir un odorat très sensible, ça n’est pas important pour moi, mais je suis sûr que, si je le perdais, il me manquerait ». Ça devient salement concret, cette menace. Elle est entrée dans des corps que je connais. Certes, les gens qui l’ont autour de moi vont bien, mais ils l’ont eu quand même. Voire : ils l’ont encore, comme mes voisines parisiennes. Est-ce qu’on dit encore « mes voisines », quand on ne vit plus côte à côte ? Je suis loin d’elles, loin de mon immeuble parisien, loin de cette petite cour qui ne doit plus résonner de la même façon que d’habitude. Loin de J.-E., surtout. On se manque, mais ça faisait partie du jeu de la résidence. C’est seulement plus radical que prévu. On se parle souvent, oui, au téléphone, mais il manque la présence, il manque le corps.

Ce que j’ai à dire est-il plus intéressant que ce que les autres diraient ? Laurent disait tout à l’heure : « C’est beau un écrivain qui fait son boulot. » Alors je continue, ça me donne quelque chose à faire. Je n’arrive pas à me concentrer suffisamment, toutefois, pour travailler sur les projets qui m’ont amené ici – pour « faire mon boulot », donc, reprenant les mots de Laurent.

Je relis des textes que j’ai déjà écrits. Je les lis à voix haute, pour les faire exister, et parce que : ce que j’ai de plus intéressant à dire, c’est ce que j’écris. Ce matin j’ai écouté (et regardé) ces lectures de Mathieu Riboulet et Marie-Hélène Lafon : j’ai vu « passer » ça sur Twitter grâce à Anne-Lise, et je l’ai accueilli comme un cadeau. Le décor n’est pas beau, la vidéo n’est pas mise en scène : alors, n’aurait-on pas pu se contenter du son (de la voix) ? Mais non : on voit les corps. On voit les sourires, les regards. Et, au-delà, la complicité des corps : comment ils s’approchent, comment ils se passent le relais (la parole). Comment l’espace entre les corps (l’interstice) fait partie, aussi, de la complicité.

Sur mes deux premières vidéos, j’avais choisi un contre-jour. Une façon de dire : « C’est le texte qui compte, pas moi. » Cette fois, j’essaie autre chose. J’ai envie d’incarner ces mots. Non seulement par ma voix, mais par mon corps.