Ce n’était plus de la licence poétique, mais de la myopie

Avant de porter des lunettes, je ne voyais pas flou. Je voyais, c’est tout. Je veux dire : bien sûr que je voyais flou, mais je ne le savais pas. J’avais réussi à abuser les rares médecins scolaires qu’on avait placés sur ma route. Quand ils me demandaient de lire les lettres sur le panneau, je les énumérais sans me tromper (même les petites) : c’était facile, car je n’étais jamais le premier à passer, alors j’avais eu tout le loisir de mémoriser les réponses des autres en attendant mon tour. J’étais peut-être un peu idiot, ou bien retors. Ou encore : le médecin n’était pas clair dans ses consignes. Je ne comprenais pas « Arrives-tu à lire ces lettres ? » (car ma réponse aurait été négative), mais : « Sais-tu quelles lettres sont imprimées ici ? » — et là, évidemment que je le savais.

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Ils jouent à la guerre

Jeudi, on n’est pas allés manifester parce qu’on avait peur de la police. Les deux soirs qui ont précédé, on a retourné la question dans tous les sens, mais J.-E. ne le sentait pas et, moi, je n’étais pas assez sûr de moi pour le convaincre. Se faire crever un œil ? On a décidé que ce n’était pas grave de ne pas y aller, arguant pour nous-mêmes qu’il existait d’autres manières de s’exprimer. Tout aussi efficaces ou tout aussi vaines, selon qu’on soit fataliste ou optimiste. Jeudi, on s’est donc retrouvés loin de notre quartier (c’était en plein sur le parcours du défilé, il n’était pas possible de s’y balader : il fallait être vraiment dedans ou vraiment dehors). Mais il faisait un peu froid : on en a eu assez d’errer, on a été au cinéma presque par hasard. Dans It Must Be Heaven, les rues de Paris filmées par Elia Suleiman sont quasiment désertes. Les seules présences dans ces espaces vides, ce sont les flics. Partout. Et même au ciel : les avions militaires. Des uniformes. Plus tard, on est à New York et on assiste au ballet de chalands armés jusqu’aux dents : sur les avenues, dans les supermarchés. Encore des armes. Une violence habituelle, aussi, mais un peu différente. Un climat, donc.

Vendredi, regardant Saint-Denis Roman, je note ces phrases prononcées par des mômes de 1986 à l’attention de Bernard Noël : « Un lieu magique, c’est un endroit pour nous, où on se défoule. Puis, des fois, on se met à rêver. – On s’amuse, on s’en fiche qu’il y ait des ordures et des chats morts et que ça sente mauvais. On fait comme s’il n’y avait rien, comme si c’était un parc d’attraction. » C’est un terrain vague de la plaine Saint-Denis. Ils jouent à la guerre.

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Rien n’est différent, pourtant

Est-ce parce que j’ai déjà, le lundi après-midi, l’œil injecté de sang (comme un petit trou rouge à côté de la pupille), alors que je n’ai travaillé que quelques heures sur l’écran ? Est-ce parce que le Biocoop de la rue Bréguet est fermé et que je suis obligé d’aller au Naturalia de la rue de la Roquette, où les courgettes sont en promo mais moisies (couvertes d’une mousse blanche et poilue) et où la cagette de tomates est un élevage de moucherons ? Est-ce parce que le fascisme progresse partout à la vitesse d’un cheval au galop (comme la marée, dit-on, dans la baie du Mont-Saint-Michel), dans l’indifférence des uns et sous les applaudissements des autres ? Est-ce parce que, ce week-end, un gars nous a demandé son chemin dans la rue (presque cordialement), puis, subitement, nous a traités de « pédales » ? Est-ce parce que les pages que j’ai retravaillées aujourd’hui dans Les présents ne sont pas devenues meilleures, le soir, que ce qu’elles étaient déjà le matin ? Non, ce n’est rien de tout cela. Et, à la fois, c’est tout cela, et tout le reste. Il n’y a pas de raison particulière pour je sois triste, ce soir – pas de raison spécifique à ce jour, qui ne soit pas déjà commune à tous les autres jours. Rien n’est différent. Ça me tombe dessus certains jours et, d’autres, ça glisse. Je ne sais pas pourquoi. Le sentiment que toutes les choses que je pourrais1 faire, si belles et si grandes seraient-elles, ne serviraient qu’à combler le temps et l’espace, à combattre le vide. À m’occuper, quoi, pendant les quelques années ou décennies que je passerai sur terre. C’est une pauvre ambition : pas de quoi sauter au plafond. Mais, si j’ai les yeux humides ce soir, c’est parce que j’y ai mis ces gouttes qui les hydratent (mais qui ne réparent pas les trous, or, moi, c’est l’impression que j’ai : avoir un trou), pas parce que j’ai pleuré – j’en ai envie, pourtant (le mot envie n’est pas du tout approprié, bien sûr, mais on se comprend), mais je ne le fais pas. Je regarde la pluie tomber sur le velux, je regarde des cartes de géographie dans mon atlas, je regarde le poivron revenir dans l’huile d’olive (c’était le seul légume comestible, au magasin). Je me blottis contre J.-E., surtout, et j’attends demain.

1 ici, un lapsus intéressant : j’avais écris d’abord : que je pourris

Je le vis, je rougis

Je n’ai pas besoin de le voir dans le miroir pour savoir que mon œil rougit. Est-ce bizarre, de dire (d’écrire) « voir mon œil » ? Je ne sais pas si c’est moi qui regarde mon œil ou mon œil qui me regarde, ou si l’œil se regarde lui-même, sans moi. Sans moi ou sans lui — parce que je n’ai pas besoin de cela, justement : de ce regard ; pour savoir que le blanc se teinte de rouge. Je sens une chaleur qui se diffuse. Je perçois une variation de température : est-ce à dire que l’intérieur de l’œil, dans son état normal, n’est pas chaud ? qu’il baigne dans une eau tiède ? car lorsque l’un des minuscules vaisseaux qui l’irriguent éclate et que le sang se répand, la chaleur augmente. Je suis formel à ce sujet. C’est doux. C’est étrange. J’essaie de dissocier cette sensation (l’effet) du phénomène de plomberie qui en est la cause (un tuyau qui fuit et déverse le liquide qu’il transporte), car la cause est désagréable : je n’ai pas du tout envie de penser au fonctionnement de mon corps, c’est un équilibre trop subtil et donc beaucoup trop fragile — prendre conscience de cet équilibre, c’est savoir qu’il peut se rompre à tout moment. Alors, si je m’abstrais de cette idée que j’ai formée à propos des vaisseaux et du sang, j’éprouve seulement la sensation douce du globe oculaire qui s’échauffe. Douce, oui. Elle pourrait même être agréable. Elle n’engendre ni brûlure, ni fatigue. Elle irradie gentiment. Mais elle est trop étrange pour me donner du plaisir. C’est son étrangeté même qui me déplaît. Le caractère étrange, en soi, ne me déplaît pourtant pas — mais, à propos de mon œil, de l’étrangeté je n’en veux pas. De mon œil, j’attends que le blanc soit blanc et que l’iris soit irisé ; j’attends qu’il voie et qu’il voie bien ; qu’il communique une image à mon cerveau, et surtout aucune autre sorte d’information ; je ne lui demande pas la température qu’il fait, à mon œil, et encore moins s’il fait chaud à l’intérieur de lui. Qu’il se fasse oublier.

Le blanc de l’œil

Les gens font la queue devant la Maison rouge pour visiter l’exposition, la dernière, paraît-il. Je passe devant tout le monde parce que, moi, je viens seulement pour utiliser le photomaton qui est à l’entrée : c’est un photomaton vintage et (la chose assez rare pour être rapportée) il est moins cher que les photomatons modernes, moches comme tout. Alors j’ai fait là, pour un prix modique, les photos que je vais coller sur ma carte SNCF et d’autres du même genre. Ça aura tout de même une autre gueule.

Celui qui a une autre gueule, c’est surtout moi, parce que je ne suis pas comme ça en vrai : à gauche aussi, j’ai un œil. Je vous l’ai même montré la semaine dernière. Sur une autre de la série, j’ai noirci le blanc au feutre pour faire une pupille, mais je ne sais pas si c’est mieux.

Je me rappelle ce vers de Prévert dans la Chanson des escargots qui vont à l’enterrement : « Ça noircit le blanc de l’œil ». Je n’ai jamais très bien su, toutefois, si les escargots avaient des yeux ou pas.

Une gymnastique

Face à moi, je lis : E (ou K ?), K (ou R ?), F (ou P ?), O (ou Q ?). Elles sont floues (les lettres), alors elle change les verres (la médecin), clic-clac, dans la machine contre laquelle j’ai collé mon front. Elles sont plus nettes, d’un coup (les lettres). Je vois bien que c’était un K, un R, un F, un Q. Fastoche. Clic-clac, elle me change à nouveau les verres. « C’est mieux ? » , elle demande. Franchement, non, c’est pas mieux. C’est même un peu moins bien, je lui dis. « Mais vous préférez quoi : comme ça (clic-clac, elle revient aux verres d’avant) ou comme ça (clic-clac, les verres moins bien) ? ». Moi, je préfère quand je vois net, plutôt que flou. Ça me semble un peu évident, mais je le dis quand même, au cas où ça ne le serait pas. « Eh bien, ce que vous préférez, c’est la même correction que ce que vous avez déjà. Votre vue n’a pas changé. Mais vous me dites que vous ressentez une gêne, que vos yeux fatiguent, alors on peut baisser un peu, si vous voulez ». Ah bon ? Parce que, ce qui me fatiguerait, ce serait de voir trop bien ? Trop net ? Je n’y avais pas pensé. Je lui demande : « Alors, c’est à moi de choisir ce que je veux ? De savoir ce qui est bon pour moi ? ». Oui. Visiblement, c’est à moi de choisir si je veux voir net (et me fatiguer) ou voir flou (mais me reposer). Pas évident.

Elle me donne quelques conseils élémentaires, par exemple de faire des pauses quand je travaille sur l’ordinateur. Ça, je le fais déjà. Un truc que je fais, aussi, c’est de regarder au loin. Régulièrement. Pour ce faire, j’ai la chance d’avoir ma petite chambre de sept mètres carrés, qui me sert de bureau et qui, bien qu’étant toute petite, offre une perspective de vue infinie. Je vous ai fait des dessins pour mieux expliquer :

Là, c’est l’appartement où nous vivons. Il est grand (comparé à ma petite pièce). Si je me cale le dos contre le mur du salon et que toutes les portes sont ouvertes, je peux regarder le mur de la salle de bains et, pour ma pupille, c’est déjà pas mal : c’est sept mètres de distance environ pour épanouir mon regard — mais ce n’est pas beaucoup. Si je regarde dehors, c’est pareil : sept mètres, pas un de plus. Pare que la cour est charmante, certes, mais étroite ; et qu’en face il y a des voisins.

Là, c’est ma chambrette-bureau, qui est minuscule. Par sa fenêtre, c’est tout un panorama de toits, d’antennes, de cheminées qui se déploie et, au fond, ce sont les arbres du square Gardette et, encore après, le ciel et l’infini. Et ma pupille, quand elle passe de l’écran de mon ordinateur vers l’infini, et vice-versa, ça lui fait du bien. Une gymnastique.

Je ne suis pas flou

Ces photos sont étranges. Peut-être pas pour vous, mais pour moi, oui.

Elles sont étranges, peut-être, parce que je ne souris pas. Habituellement, on fait des photos dans les moments joyeux, et on sourit ; ou bien, si on n’est pas gai, on veut se faire beau et on sourit quand même, parce qu’on est plus beau avec un sourire. Mais là, c’est différent : ce sont des photos d’identité et il ne faut pas avoir l’air gai.

Elles sont étranges, surtout, parce que je ne porte pas de lunettes. Ça aussi, c’est interdit.

Or, dans la vraie vie, je porte tout le temps des lunettes.

Et, les fois où je n’en porte pas, je ne porte pas non plus de vêtements. Par exemple : quand je dors (et alors, mes yeux sont carrément fermés, et c’est encore un autre sujet) ; ou bien, quand je suis sous ma douche, ou à la piscine (le premier cas étant, de loin, plus fréquent que le second) ; ou encore, quand je viens tout juste de me lever et que je prends mon petit déjeuner – et là, je suis certes habillé, mais je ne porte jamais de chemise à carreaux. Je cherche dans ma mémoire, et je suis formel : à chaque fois que je porte une chemise à carreaux, je porte aussi mes lunettes.

Si ces photos ne sont pas si étranges pour vous, elles le sont terriblement pour moi – parce que je ne me vois jamais moi-même dans cet état. Les seuls moments où je suis face à un miroir sans lunettes (tout nu, donc, ou bien en t-shirt-de-petit-déjeuner), je me vois comme je vois tout le reste quand je ne porte pas de lunettes : flou. Or, sur cette photo, je ne suis pas flou.

C’est cela qui me trouble.