On ne sait pas qui sont ces hommes

Cinq hommes sont au bord du Tarn. Il fait chaud, ils vont se tremper dans l’eau vive. L’un d’eux dit aux autres : « Asseyez-vous sur le muret, je prends une photo. » Il donne la pellicule à développer à Montauban. Au labo, le photographe tire les images en double, il garde un jeu pour lui. Soixante-dix-sept ans plus tard, je feuillette l’album des ces doubles dans les réserves du musée de la Résistance. On ne sait pas qui sont ces hommes.

Sur les autres photos, les hommes (les mêmes, ou d’autres) sont habillés : ils portent l’uniforme de la Wehrmacht. On n’aurait jamais cru rencontrer, incarnés dans ces corps en slip, les forces d’occupation nazies. D’ailleurs, peut-être que ces types n’étaient pas plus nazis que moi et, même s’ils étaient nazis, bien malin celui qui m’expliquera comment on reconnaît un nazi en slip de bain. On ne sait pas qui sont ces hommes. Si l’un d’eux est votre grand-père, contactez le Pôle Mémoire de Montauban de ma part.

Des dizaines de visages : des portraits, tous identiques. Leurs poses tellement semblables font aussitôt saillir les différences. La fierté de l’un, le regard inquiet de l’autre. Les garçons à qui je donnerais dix-sept ans, pas plus. Les types qui se demandent ce qu’ils font là. Les beaux gars, l’air sympa comme tout, pour qui j’aurais de la sympathie s’ils ne portaient pas l’insigne SS sur leur col. Je pense aux Suisses morts de Boltanski : les visages découpés dans les journaux de ces braves Suisses, morts dans leur lit, car ils n’avaient aucune raison historique de mourir. Les hommes de ce trombinoscope sont leur exact contraire : on leur demandait de tuer. Historiquement, ils avaient toutes les raisons possibles de causer la mort, et de la trouver.

Des hommes font du cheval au bord du ruisseau de Méjesole, aux portes de Montauban. Il faut prendre un peu de recul pour voir que, dans la campagne, d’autres hommes sont alignés en rang serrés. D’autres encore tirent au canon les fameux « quatre cents coups ». En 1621, la ville est assiégée par le roi de France : sur ce plan dessiné par Jean-Ursule Devals, on voit les gars qui partent à l’assaut des fortifications. On ne sait pas qui sont ces hommes. Si l’un d’entre eux est votre grand-père, contactez le pôle Mémoire au 05 63 66 03 11.

La trace laissée par des mots minuscules

Sur le fronton d’une maison (un ancien atelier, un genre de garage), on devine un mot : la trace laissée par des lettres détachées depuis longtemps, dont J.-E. me dit : « C’est drôle, c’est le nom du premier mari de ma grand-mère ». Je ne le savais pas. Je lui réponds : « En plus, on est dans la rue où elle a vécu après la guerre » et, là, c’est lui qui n’avait pas remarqué la coïncidence, car il ne sait reconnaître la rue du Capitaine-Marchal que dans le sens de la montée. Or, présentement, nous descendons. Puis, arrivés sur la placette, nous montons : le haut de l’escalier, c’est ce quartier qu’on appelle « la campagne à Paris ». Son nom volontairement paradoxal est censé combiner deux imaginaires rêvés, car ce quartier serait un idéal. Mais, moi, ce que j’aime à Paris, c’est d’être vraiment à Paris, pas à la campagne. Dans la rue Irénée-Blanc, deux flics gardent une maison, parce qu’elle est habitée par quelqu’un qui était président de la République récemment. Un homme normal qui exerçait un métier anormal. Il prend sa retraite dans un quartier typiquement parisien et, à la fois, ne ressemblant pas du tout à Paris. La voiture des flics est en civil, mais eux sont en uniforme. J’ai l’impression qu’il se joue quelque chose, là, en rapport avec le jeu des apparences, mais je ne sais pas quoi. Nous nous échappons par la rue Georges-Perec, qui est un escalier. Rue de Bagnolet, on achète une bouteille de jus de pomme bio, pour ne pas arriver les mains vides chez J., et le caissier du Franprix doit interrompre sa lecture d’Apollinaire (Poèmes à Lou) pour nous servir.

Chez J., j’ai dans la valisette de cuir qu’elle garde sous son bureau (et qui était, autrefois, rangée dans la penderie de notre mère), les photos de notre père que je lui avait empruntées. J’ai cru très fort, pendant deux semaines, à la nécessité d’ajouter une de ces images dans Les présents. Depuis, le temps a passé. Peu de temps, dirait-on ; mais « la durée du temps », c’est une chose à laquelle je ne crois pas trop : le temps est parfois très long, parfois très court, même quand il est contenu dans un laps équivalent. Là, ce temps-là était dense : j’ai réfléchi. J’ai corrigé encore des trucs dans Les présents (des détails minuscules) et, surtout, le texte commence à être un livre. Il a une couverture. Il a donc une image ; et cette image est, à la fois, une représentation du décor (et des personnages) et une évocation de cette dualité au cœur même du livre : la dualité entre le monde réel et la fiction, entre la vie réelle du personnage (qui est un peu la mienne) et ses fantasmes (mon imaginaire). Et puis, j’ai ajouté une sorte de dédicace, au début du roman. Et puis, j’ai écrit ma biographie qui figurera en fin d’ouvrage et répondra à la biographie de mon personnage. Toutes ces choses entoureront le texte, dans le livre, et permettront au lecteur d’établir un lien entre le roman et ma vie réelle, à supposer que celle-là l’intéresse – en vérité, c’est surtout pour moi que ce lien a de l’importance : laisser une petite trace derrière moi pour remonter le fil de ma mémoire. Un indice à l’usage de moi-même. Comme des petits cailloux – cela, Jérôme l’avait bien compris quand il a illustré Les bandits : que c’était important, pour moi, de respecter ce lien fragile entre mes souvenirs et la fiction. Il avait su donner une forme très délicate à ce lien, à cet enjeu intime entre moi et moi-même, sans pour autant l’imposer au lecteur qui, lui, n’a pas besoin (ni envie) de le savoir trop explicitement. Voilà : cette dédicace ; ma biographie ; et un petit indice contenu dans l’illustration de couverture des Présents : ils joueront le rôle que cette photo personnelle, si je l’avais glissée dans le texte, aurait pu jouer. Mais ils le jouent de façon plus subtile. Sans asséner la vérité au lecteur. Ils rendent donc, désormais, cette photo superflue. Tant mieux : je la garde pour moi.

Si la photo est bonne

À nouveau, je choisis un livre presque au hasard (trouvé à la Petite Rockette, jamais entendu parler de lui ni de son autrice). Antonia, de Gabriella Zalapì. Je l’ouvre : il y a des photos en noir et blanc. C’est un journal (presque fictif) : la vie de cette Antonia, reconstituée à partir des traces qu’elle laisse pour elle-même (l’écriture intime). Antonia qui cherche à reconstituer la vie d’autres personnages (ses parents) en regardant des photos (les archives).

Je relis Les présents : « on y est presque ». Il ne s’agit plus que d’intégrer les dernières corrections discutées avec Guillaume, et de m’assurer que tout va bien. Alors je relis, mais tout ne va pas bien. Dans les premières pages : je veux changer plein de trucs. Des détails, mais nombreux. Des adverbes horribles (il y en a trop), des phrases ampoulées. Je simplifie. Et je m’inquiète : est-ce que je vais être le mec relou qui ne saura pas s’arrêter ? Qui voudra encore bouger une virgule la veille du BAT, alors que tout a été confirmé cent fois ? Je poursuis. Dans les chapitres suivants, je trouve moins à redire. Un peu, mais pas trop. Je crois que ça va. « On y est presque. » Il reste cette question en suspens : faut-il la mettre, cette photo ?

Dès le début, j’avais envie d’images. Mais c’était une mauvaise idée : je ne les ai donc pas mises dans le manuscrit. Puis on a parlé, très récemment, de cette possibilité d’insérer une photo ou deux à des moments clé du récit. J’ai dit pourquoi pas. Ça aurait du sens puisque, dans le roman, Théo est habité par des images que je commente à plusieurs reprises – et parce que moi aussi, pendant que j’écrivais, je les avais en tête. Alors, il faudrait en choisir une et la glisser au bon endroit. Seulement si ça raconte quelque chose de plus que le texte. Que ça ne redonde pas. J’en ai trouvé une qui irait bien. Mais, ce qui me chiffonne, c’est que le texte tient tout seul, sans elle. Elle n’est pas indispensable. Est-ce que cela veut dire qu’elle est superflue ? Ce serait presque dire qu’elle est inutile. Et, si elle est inutile, elle est gênante. Que faire ?

Dans Sur la photo, de Marie-Hélène Lafon, le personnage de Rémi regarde des photos. Mais les photos ne sont pas montrées au lecteur. Il les classe, pour se souvenir. Pour écrire leur histoire. Cette activité est décrite à partir de la moitié du livre. À cette étape, le lecteur choisit de reconsidérer tous les fragments déjà lus (les flashbacks constituant ce récit, retraçant la vie de Rémi de manière non chronologique) comme des souvenirs recomposés par la mémoire même de Rémi. Toutefois, la narration reste à la troisième personne. Et le point de vue, distant. Les scènes de l’enfance sont racontées sans entrer décrire les émotions de Rémi. Il n’y a pas de psychologie. On ne sait pas quel rôle ces anecdotes joueront dans la vie de l’homme. Il pourrait se remémorer ces déceptions, ces frustrations, comme des épisodes anodins, cristallisés par les années. Comment savoir si, au contraire, elles ne sont pas restées gravées comme des blessures ouvertes ? À la fin, Rémi choisit de disparaître. On ne nous dit pas pourquoi : c’est à nous d’interpréter, maintenant, tous les épisodes de sa vie à l’aune de ce dénouement – ou pas.

Antonia, elle, écrit son journal. Alors le récit est linéaire, et nous sommes plongés dans son intimité. Aucune anecdote ne peut être perçue autrement que comme un événement grave, violemment émotionnel – qui nécessite d’être confié à ce journal. Les photos insérées dans le récit sont parfois décrites précisément ; d’autres fois, leur sens n’est pas explicité. Seules ces photos jouent ce rôle ambigu : elles seules se prêtent au jeu de l’interprétation du lecteur. Le texte, lui, est univoque. Antonia perçoit sa vie comme un enfermement, et il est certain que ça ne pourra pas durer ainsi. Quelque chose va devoir se passer. Moi, lecteur, j’éprouve cette nécessité. Une tension. Mourir, peut-être. Ou bien : partir. Disparaître. Antonia note dans son journal : « Comment fait-on pour quitter son fils, son mari décemment ? Dois-je écrire un mot à Arturo ? »

Dans un de mes projets pour Rue des Batailles, j’ai écrit : « Il s’agit pour Jules de quitter la vie que les autres lui connaissent, en laissant le moins de dégâts possible derrière lui. »

Gabriella Zalapì, Antonia

J’ai lu ce livre à cause des Présents. À cause de la photo. Et, comme l’autre fois, je me retrouve piégé par la fin, c’est-à-dire : jeté vers Rue des Batailles. À la fin, le personnage disparaît, laissant l’enfant. Tous les livres finissent donc ainsi ?

Non. Les présents ne finissent pas ainsi. J’ai terminé ma relecture, laissant un point d’interrogation à la fin du chapitre 17 : « Photo ? » L’idée d’une photo est une bonne idée. Et cette photo-là est bonne, j’en suis certain. Mais la question n’est pas seulement de savoir si l’idée est bonne, et si la photo est bonne. Mais si cette photo est la bonne.

J’avais envie de regarder des photos

J’ai commencé le livre de Marie-Hélène Lafon, Sur la photo, en pensant que certains passages pourraient me servir de références pour l’atelier d’écriture de Montauban. À propos de l’archive intime. Il s’agit de fragments d’une vie, dans un ordre dispersé : cet homme observe des photos, les classe, écrit leur histoire. Je l’ai commencé juste avant d’aller chez Juline : j’avais envie de regarder les photos qui sont chez elle, celles de notre enfance, et surtout celles de notre père. J’aurais pu faire cela mille fois déjà, à n’importe quel moment, mais j’attendais sûrement une bonne raison. Or, en ce moment, je me demande si ça n’aurait pas du sens de voir ces photos, à cause de cette histoire dans Les présents. Non, ce n’est pas le bon mot : du sens. Je me fous que cela ait du sens. J’avais envie, c’est tout. Ou bien : c’était le moment. Le week-end précédent, j’étais déjà chez Juline, qui avait cuisiné pour mon anniversaire. Elle m’avait montré des jouets qui étaient déballés : des jouets de quand on était petits, dont nous nous séparons parce qu’ils prennent de la place pour rien. Nos playmobils seront plus heureux dans les mains d’autres enfants que dans ces caisses en plastique. Je les ai regardés longuement, parce qu’ils sont chouettes, et parce que : les souvenirs. Mais ce n’est pas un crève-cœur de les laisser partir. Pas du tout. C’est un plaisir de jouer avec eux comme avec une madeleine, pour se rappeler des trucs. Et puis, j’en ai choisi un, pour le rapporter chez moi. Un barbu à casquette (j’aimais bien ces barbes dentelées et amovibles), avec sa chambre à soufflet, son trépied et ses plaques de verre. Un photographe. Cela ne peut pas être un hasard. Est-ce une coïncidence ?

Il y a des photos que je connais par cœur, et puis d’autres. Celle-ci ne me disait rien. Je reconnais le décor (c’est chez nous) ; Juline reconnaît ce petit garçon (c’est moi). Alors, c’est une photo de moi. Soit. Elle est étrange. Elle est belle. Et j’ai emprunté à Juline quelques photos de notre père pour les regarder chez moi.

« Les photos étaient dans le premier tiroir de droite, couvertes au verso d’une mince écriture serrée. Il en prenait deux ou trois, les alignait, les regardait. Les premières fois il avait noté des mots, à peine des phrases derrière les photos. Il avait commencé comme ça. Ensuite il avait continué. Il écrivait sur des feuilles de papier quadrillé qu’il rangeait au fur et à mesure, en les numérotant en bas à droite, dans des chemises cartonnées à rabats. Il y avait autant de chemises que de photos et chacune était d’une couleur différente. »

Marie-Hélène Lafon, Sur la photo

Je reçois un message de M. qui me dit : « Comme Le héros, Passerage montre combien tu affectionnes le thème de la disparition. Je ne parle pas de la mort, mais de l’interruption, de la perte d’intensité, du flétrissement. De la douleur de voir s’éteindre la lumière, alors que c’est la condition même de son scintillement. »

J’ai terminé Sur la photo. J’ai corné deux, trois pages qui pourront me servir. Aussitôt après, j’ai lu Les abeilles noires de l’île d’Ouessant*, prêté par Juline. Tant pis si je divulgâche, mais c’est important de le dire : ces deux livres se terminent exactement de la même manière, sans que rien ne le laisse prévoir. À la fin, le père s’en va. On ne sait pas ce qu’il devient : il disparaît, c’est tout. Cela ne peut pas être un hasard. Est-ce une coïncidence ?

* Arnaud Gosselin (éditions Sans sucre ajouté)