L’homme que tout le monde attendait manque à l’appel

Pour rentrer chez moi, j’emprunte cette rue bordée de trottoirs très hauts. Je ne vois pas le Tibre à ma droite, puisque la chaussée s’enfonce comme dans une tranchée, en contrebas du quai. Et j’ai le soleil dans l’œil. À gauche, c’est la prison du Trastevere. On installe devant la porte des barrières métalliques de type Vauban : il va se passer quelque chose. Au début, je suis seul, à l’exception d’un bonhomme pyramidal enfoui sous un grand manteau, à la manière des Brigands de Tomi Ungerer. Puis, peu à peu, des gens arrivent. Ils se massent devant la prison. Il n’y a que des hommes. Je ne connais personne. On m’explique que c’est le jour de sortie d’un prisonnier très attendu : ils viennent pour lui. Je ne sais pas s’ils l’admirent, s’ils le détestent, ou s’ils sont seulement curieux. Plusieurs hommes ont le torse nu. Je parle avec l’un d’entre eux, en italien. Je galère un peu pour le comprendre. Il est plus grand que moi, large d’épaules. Sa peau nue est un peu trop glabre, son corps mince est un peu trop parfait, mais je le trouve très beau. À un moment, je crois qu’il pourrait comprendre le français, mais ça n’a pas d’importance. J’éprouve un grand plaisir à me sentir proche de lui, dans l’aura de son corps, dans sa chaleur. La question du désir est secondaire, elle ne joue qu’un tout petit rôle dans mon envie d’être à ses côtés. Je suis plutôt attiré par la possibilité d’une camaraderie, d’une proximité chaste, d’une complicité joyeuse. Tout, dans son attitude, inspire la confiance. Soudain, un mouvement. La porte de la prison s’ouvre, le groupe s’agite, les gens entrent dans la cour. Je crois comprendre que l’homme que tout le monde attendait manque à l’appel : il s’est enfui.

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Alors son interprétation est moins sensuelle

« Tu as vu ? La femme, en haut à droite. » Juline a l’œil pour ces détails. Ce n’est pas un détail, d’ailleurs : c’est une personne. Mais je suis trop assommé par le contenu du discours. Je dis : « Puisque les bars sont déjà fermés, puisque les événements sont interdits, les seules choses qu’on peut encore faire le soir sont sans danger : se promener dans des rues désertes, ou voir un film à la dernière séance, dans une salle quasi vide… » Et voilà qu’il annonce, dans son spectacle télévisé, qu’il nous interdit ça aussi. Son rôle est tellement aberrant que j’oublie d’observer les autres personnages de la scène : la femme, dans le cadre en haut à droite, qui interprète la parole officielle en langue des signes. Juline me dit : « C’est l’une des deux femmes qui était à la bibliothèque Saint-Éloi. »

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Dans une langue que je ne pige pas

J’avais prêté à F. Chambres séparées, de Pier Vittorio Tondelli, en lui disant combien ce livre m’avait bouleversé. Que c’était, pour moi, un souvenir de lecture important. Il m’a rendu le livre en me disant qu’il l’avait lu en plusieurs fois, ménageant des pauses, parce que c’était « un peu trop fort » émotionnellement. J’ai aimé qu’il me dise qu’il avait été touché, lui aussi. Que sa sensibilité avait rejoint la mienne, sur ce livre. Mais ce n’était pas gagné. D’une part, parce que nous sommes différents. Et d’autre part – et c’est le point crucial – parce que, en vérité, ce livre que je lui ai prêté, je ne l’ai pas lu. C’est-à-dire que j’ai lu, moi, Camere separate, et non pas sa traduction, que je n’ai pas même feuilletée. Je l’ai lu il y a presque cinq ans (mon état émotionnel a changé depuis, sans doute), pendant que j’étais à Rome. Je l’ai déchiffré avec mon petit italien balbutiant. Je n’ai pas tout compris, car je n’ai pas cherché tous les mots inconnus dans le dictionnaire : souvent, j’ai préféré les inventer. Combler les trous par moi-même. Et je n’étais pas capable de savoir, en constatant la structure d’une phrase, ou l’emploi d’un mot plutôt que d’un autre, si ces choix de l’auteur étaient classiques ou bien inattendus. Si les phrases étaient prévues pour glisser toutes seules, ou frotter sur les bords. J’ai choisi de les lire à ma façon. J’ai décidé que ce livre était magnifique et qu’il me bouleverserait. Mais alors… j’aurais pu avoir tout inventé. Et si ce livre n’était beau que dans ma propre lecture ? Dans la langue que je recomposais dans ma tête ?

J’ai quitté F., je suis rentré chez moi et j’ai ouvert le message que V. m’avait promis. C’était son idée : traduire un de mes textes dans sa langue, pour le publier dans une revue serbe. Je vous montrerai cela le moment venu : pour l’instant, je découvre son manuscrit. Et je n’y comprends rien, parce que c’est en serbe – et en plus, en cyrillique. Figurez-vous que la langue serbe peut s’écrire indifféremment en latin ou en cyrillique (c’est V. qui ma l’a appris). C’est étonnant. Et c’est émouvant, de parcourir ces lignes. Plus encore que je le croyais d’abord. C’est la première fois qu’un de mes textes sera publié dans une autre langue et, voilà : il aura fallu que ce soit dans cette langue-là, que je ne pige pas. Tant pis ou tant mieux. Tant mieux, je crois. Ce sera de la pure poésie visuelle.

Je lui avais proposé « Feu le silo » : c’était mon premier texte publié (dans La femelle du requin) et il me plaît toujours. C’était une première fois, qui continue donc d’être une première fois.

J’ai demandé à V. s’il existait, dans sa langue, une expression identique à ce mot que plus personne n’utilise en français : feu.
« Est-ce que c’est comme Il fu Mattia Pascal ? m’a-t-il demandé (parce qu’il lit l’italien, lui aussi).
— C’est exactement ça : en français, je serais content si un lecteur qui connaît Feu Mathias Pascal pensait à cette référence en découvrant mon titre. »

Alors, il m’a montré la couverture de Pokojni Mattia Pascal, en serbe. Et déjà, « Feu le silo » devenait « Pokojni silos ». Et, puisque cette revue est composée en cyrillique : « Покојни силос ». Ça sonne bien à l’oreille, et à l’œil aussi.

Pure poésie, vous dis-je.

La beauté du geste

Pourquoi j’ai aimé lire City of Glass. Parce qu’on me l’avait recommandé, évidemment, et parce qu’il y a des thèmes qui me plaisent là-dedans (la ville, les fantômes). Mais surtout parce que j’ai aimé la fin : le roman (qui ressemble à s’y méprendre à une enquête) se termine sans que l’enquête soit terminée. Des pistes ont été esquissées, voire carrément explorées, et n’ont abouti nulle part. Pourquoi le personnage principal a-t-il été confondu avec un certain Paul Auster, détective privé, alors que le Paul Auster en question est écrivain et n’a jamais entendu parler de l’autre ? On ne le saura pas. Où Peter et Virginia sont-ils partis ? et ont-ils disparu volontairement ? On ne le saura pas. Qui s’est occupé de ravitailler Quinn dans l’appartement après qu’il s’y est retranché comme Robinson ? On ne le saura pas. Et surtout, surtout, surtout : le dessin formé virtuellement sur le plan du quartier (et dans l’espace de la ville) par les parcours effectués par le vieux (le tracé de ces parcours dans les rues orthogonales, formant le contour des lettres de l’alphabet) : est-il intentionnel ? est-ce réel, ou est-ce une illusion ? est-ce le fantasme du personnage, ou celui de l’auteur ? (J’ai pensé, à mesure que les lettres apparaissaient, que l’une d’elles « aurait la forme, depuis longtemps prévisible dans son ironie même, d’un W », à cause de la dernière phrase de La vie, mode d’emploi, mais ça, c’est une manie à moi). On ne le saura pas.

Cela me rassure. Que ce bouquin s’autorise à faire ça. Parce que moi non plus, je n’ai pas envie de régler les problèmes, de faire aboutir toutes les pistes, de découvrir la vérité, de dévoiler les secrets. Ces épisodes, je les lis avec plaisir (ou avec intérêt) pour ce qu’ils sont, et non comme des moyens de parvenir à un résultat. Je me fiche pas mal de leur fonction utilitaire. Ça ne veut pas dire pour autant qu’ils soient gratuits, qu’ils ne signifient rien. Au contraire : ils sont signifiants pour eux-mêmes, d’une part, et pour la place qu’ils occupent dans l’esthétique du récit, d’autre part. Ils ne font pas avancer le schmilblick, comme le feraient des étapes strictement fonctionnelles qu’on pourrait oublier au fur et à mesure qu’on atteint l’étape suivante. Ils participent de la construction d’une pièce plus grande qu’eux, dont chaque brique est aussi intéressante en soi. Et le puzzle complet, quand il est achevé, eh bien, il ne sert à rien. Il est là, c’est tout. Pour la beauté du geste.

Je pense à ça, là, parce que j’ai besoin de trouver du sens à chaque chose que je fais, sous peine d’être frappé aussitôt d’un ennui mortel. Et, à la fois, je n’aime pas trouver une fonction à ces mêmes choses. Je dois me débrouiller entre les deux, trouver une place.

Hier, J. et moi avons visité la librairie italienne de San Francisco, à North Beach. Je voulais lui faire connaître Mario Rigoni Stern, parce que ses livres auraient parlé à J. et à son amour de la montagne. Le libraire n’avait pas ces livres : on en a achetés d’autres. Puis, on a déjeuné à côté, tous les deux, et on s’est amusés à parler italien. Pourquoi on fait ça, J. et moi ? C’est curieux, ce plaisir qu’on a de baragouiner dans cette langue, alors qu’elle n’est ni la mienne, ni la sienne. Quand j’ai rencontré J., c’était déjà de ça qu’il était vachement question entre nous : R. m’avait présenté à J. parce que je serais une occasion pour lui de parler français — il avait appris la langue sans raison, pour le plaisir, comme il l’a fait ensuite pour l’italien. Je ne suis pas aussi passionné que lui, mais tout de même : je l’ai apprise, cette langue, alors que je n’ai pas besoin du tout de la comprendre, car les seuls amis que j’ai en Italie (A. et G.) parlent parfaitement la mienne. Je l’ai fait parce que c’était une manière de m’amuser et, surtout, d’éprouver des émotions différentes. De donner du sens à mes séjours dans ce pays. D’échapper à l’errance touristique, à la contemplation vaine et plate. D’énoncer des faits, des idées, dans une esthétique différente. C’était un projet esthétique, oui, je n’ai pas peur des mots. Hier, J. et moi nous sommes amusés à former des phrases en italien pour la beauté du geste.

Je quitte San Francisco ce soir. Pourquoi j’aime venir ici ? Parce que la ville est chouette, évidemment. Mais surtout, surtout, surtout, parce que cet endroit fait partie de ceux où j’ai l’impression que ma présence a du sens. Où j’échappe a l’ennui de la présence strictement touristique. Où je continue de fabriquer, chaque jour, des petites briques qui sont signifiantes en soi et qui, mises ensemble, participent à la construction d’une pièce plus grande qu’elles — parce que la présence dans la maison de J. et J., pour moi, ça n’est vraiment pas rien.

Ce voyage était beau (il l’est encore) et il a du sens (il en a eu chaque jour, il en aura longtemps). Maintenant qu’il est terminé, est-ce que je peux dire à quoi il a servi ? À quoi il a abouti ? Non. On ne le saura pas, et ça n’a pas d’importance. Je me fiche pas mal de le savoir. Il n’a servi à rien. C’est un moment qui a existé pour lui-même, c’est tout. Pour la beauté du geste.

Czy pan mówi po polsku ?

Il y a des fautes d’orthographe, c’est lamentable, mais c’est parce que c’est une esquisse vite-faite avec une typo que j’ai dessinée n’importe comment, alors forcément j’ai pas encore fait les ą, les ż, les ć, et autres fantaisies. Et puis j’ai mis n’importe quoi comme texte, d’ailleurs, heureusement que la plupart des gens ne lisent pas le polonais. Moi y compris.