Cette évolution était prévisible

Je visite un lieu. Il s’agit bien d’une visite, pas d’une promenade, car je suis venu avec l’intention précise de découvrir et de comprendre. Je veux savoir comment était cet endroit avant d’être aménagé en ville. Je suis accompagné par une femme, qui ne connait cette ville que par les descriptions que j’en ai faites, et qui me suit et m’écoute avec curiosité.

C’est un trou de verdure où chante une rivière. On peut la traverser facilement, presque l’enjamber : elle a la largeur d’une rue. J’explique à ma compagne de voyage que, justement, le cours de cette rivière a été transformé ainsi : elle a été recouverte pour devenir la rue de la République. « D’ailleurs, après la place, la rivière reparaît à l’air libre », lui dis-je en parlant de la place de la République de Saint-Céré. Plus loin, une portion de la rivière est bordée, sur une seule de ses rives, d’une berge haute, abrupte. Un peu comme la boucle de la Seine, bordée d’une falaise d’un côté, d’une plaine de l’autre (mais dans le cas de mon rêve, les proportions sont très réduites). Je comprends que nous nous trouvons à l’emplacement du quartier de Saint-Céré où la rivière est bordée, d’un côté, par ces maisons dont les murs tombent directement dans l’eau et, de l’autre côté, par le quai des Récollets où l’on peut se promener. Cette évolution me semble extrêmement logique (ce sentiment de trouver que ce phénomène est logique est très fort). Plus loin, l’eau déborde de son lit : son tracé devient incertain, les berges s’évasent. C’est un marécage. Rien de plus logique, me semble-t-il encore. Car cette zone est devenue le faubourg plat de Saint-Céré, où subsistent encore des parcelles maraîchères et où, de plus en plus, poussent les pavillons préfabriqués. Cette évolution était prévisible, il suffit de connaître le paysage.


J’enregistre quelques uns de mes rêves et les diffuse sur YouTube, ici.


Dans ma vie éveillée, le paysage s’est étréci. Tout à l’heure, je dois rencontrer J. en vrai, après deux mois de messages et d’appels : j’ai hâte. Elle a repris le boulot ce matin, et calculé que le cercle d’un kilomètre autour de mon domicile s’arrêtait à la rue de la Folie-Régnault, un numéro après celui où elle travaille. Je pourrai donc voir ma sœur légalement : c’est une joie. Mais le plus souvent, mon paysage se limite aux dimensions de ma cour. Et celle-ci est redevenue bruyante, mettant en évidence sa qualité de caisse de résonance : sa forme est celle d’un couloir, large de six mètres environ, bordé d’immeubles de quatre et cinq étages. Dans une telle configuration, la vie en communauté demande de la discrétion, du tact. Or, depuis des mois, régulièrement, un camion se fraie un passage tout au fond de la cour, puis s’en extrait avec la délicatesse d’un diplodocus dans un jardin zen. Il véhicule des gravats, par tonnes. Je ne sais pas comment il est possible de contenir autant de matière dans un appartement. Celui-ci doit être grand et cher. Et ce voisin s’y connaît, en argent, car il a dirigé une institution financière internationale de sinistre réputation. Voilà : dans un temps que les moins de trente-deux ans n’ont pas connu, cette carte postale de faubourg parisien était une cour artisanale, et aujourd’hui c’est : cela. Est-ce que c’était prévisible ?

Ce qui est Renaissance et ce qui ne l’est pas

Je connaissais déjà Fontenay-sous-Bois et Fontenay-aux-Roses, mais les gens d’ici, quand ils disent « Fontenay », c’est pour dire « Fontenay-le-Comte » — et cette ville-là, je ne la connaissais pas.

Je l’ai visitée hier, de la meilleure façon, c’est-à-dire en compagnie de W. (connu sur ce blog comme « l’intrépide W. »), qui la connaît mieux que sa poche. Après qu’on a pique-niqué au bord de la Vendée (pour ne pas oublier que la Vendée est une rivière), il m’a emmené au parc, sur une terrasse d’où on peut embrasser toute la ville d’un coup d’œil et depuis laquelle, peut-être, un Rastignac du Bas-Poitou a lancé un jour son fameux « À nous deux ! »

Fontenay-le-Comte depuis le parc Baron

C’est une belle ville pour ceux qui aiment les vieilles pierres (moi, j’aime ça). Les bords de la rivière, avec les maisons de guingois qui tombent droit dans l’eau (sans quai pour les en séparer) m’ont fait penser à Saint-Céré. Marrant.

Fontenay-le-Comte, quai de la Vendée

Au château de Terre-Neuve, j’ai appris que Georges Simenon a séjourné deux ans dans ces murs. Il louait deux pièces à l’étage, mais, pour écrire, il préférait être en bas. Il a déplacé une table, qu’il a installée dans un endroit propice : en plein milieu de la chapelle, face au jardin. L’anecdote m’a plu, parce que figurez-vous que j’ai fait la même chose, dans l’endroit où je réside : j’ai déplacé un genre de meuble qui était dans l’entrée, pour le coller dans la chambre, contre la fenêtre : ça me fait un bureau avec vue sur le jardin. Tout pareil. Sauf que mon logement n’est pas Renaissance du tout (il est plus rustique, il est labellisé « camping à la ferme »). L’autre différence, c’est que Simenon a écrit huit romans en Vendée, et que je ne garantis pas d’en faire autant pendant ma résidence.

Déjà, si je termine celui que je suis venu écrire, c’est bien. Je suis peut-être en train d’en commencer la fin. J’ai écrit ces jours-ci quelque chose qui ressemble à l’avant-dernier chapitre… Alors, logiquement, je dois attaquer le dernier, à présent. Le dernier chapitre des Présents. L’enjeu de ce chapitre sera de ne rien résoudre du tout, sans finir en queue de poisson. Je voudrais que le lecteur en soit arrivé au même point que mon personnage, c’est-à-dire qu’il finisse par se moquer éperdument de distinguer le vrai du faux, l’histoire réelle du fantasme. J’espère avoir déjà désamorcé, dans la deuxième partie, tout ce qui aurait pu faire croire qu’on menait une enquête, parce qu’il n’est tellement pas question de cela — je ne voudrais pas qu’on voie du suspense où il n’y en a pas.

J’ai réfléchi là-dessus, à la terrasse du seul café ouvert le dimanche à Fontenay-le-Comte (je vous donne le tuyau de suite pour vous épargner de vaines errances : c’est celui à côté des Halles). Je me suis fait cuire doucement la peau en gribouillant dans mon cahier. J’avoue : je n’ai pas seulement écrit, j’ai aussi lu quelques pages de Queneau, pour rire (« Sais-tu seulement cexé, la vérité ? »). Et pour attendre le car du retour. Puis, je suis rentré. Et j’ai écrit ce billet sur mon petit bureau Henri-II, face à la fenêtre, avec vue sur l’accueil du camping.

Le Héros des boîtes aux lettres

Soudain, dans tous les foyers lotois, Le héros et les autres fait son apparition : il s’est faufilé dans les boîtes aux lettres, caché entre les pages de Contact lotois, le magazine du Conseil départemental.

Merci à la librairie Parenthèse à Saint-Céré pour la photo !

Les lieux d’un roman

Sur une carte de Saint-Céré, des pastilles rouges. Entre elles et les images, je tire mon fil rouge (littéralement) : des cartes postales (anciennes ou pas), des photos prises par moi ou par d’autres, des dessins, des extraits de texte, des pages de mon carnet. Ce sont les lieux-clés du Héros et les autres : des lieux réels (à Saint-Céré), des lieux imaginaires (disons plutôt : fantasmés à partir de lieux réels), des souvenirs (des épisodes qui ont eu lieu dans d’autres endroits).

Je veux que l’expo soit foisonnante, qu’elle parte dans tous les sens, qu’on ne sache pas trop comment la regarder. Que l’œil soit accroché par une image, qu’il suive le fil rouge et tombe sur autre chose — une association d’idées. J’ai noté sur des soi-disant cartels le rapport que chaque chose entretient avec le Héros et les autres — parfois, c’est lointain : mais peu importe, car l’expo s’adresse aussi (surtout) à ceux qui ne l’ont pas lu. L’idée, c’est de leur montrer « comment je travaille » — non, disons plutôt : comment mes idées s’articulent autour de lieux, car c’est le thème de ma résidence. Sur le mur d’en face, les bibliothécaires afficheront une grande carte de Luçon et de ses environs : les visiteurs participeront à enrichir l’accrochage, en ajoutant une image, une photo, une pensée, un souvenir. Pour créer une carte sensible du territoire.

Mon expo, c’est « mon atelier ». Et, en vrai, mon « atelier », c’est surtout une bibliothèque. Alors, j’ai choisi quelques livres en rapport avec Le héros et les autres : sur l’adolescence, sur les sentiments très purs et violents qu’on ne connaît pas très bien, sur l’imaginaire attaché aux lieux, sur les lieux ordinaires et magiques à la fois, sur les villes et les villages. Je les propose à qui voudra bien les découvrir, les feuilleter, en parler avec moi.

Comme chacun sait (le Héros Doudeauville)

Voilà des amis qui savent comment me faire plaisir. S. et M. m’ont offert ces deux cartes postales : vous le reconnaissez, c’est mon Héros.

La première photo est prise en hiver. Les arbres sont nus, sauf les pins qui, comme chacun sait, sont dotés d’un feuillage persistant.

Évidemment, à l’arrière-plan, toute ma sympathie va vers ce jeune homme — ce presque enfant — qui pourrait être, s’il avait quatre-vingts ans de moins, le Luca de mon récit. Le garçon farouche venu d’ailleurs.

La seconde photo est prise en été, le square est tout empli d’une ombre dense. Cette fois, je garde ma sympathie pour une certaine Mademoiselle Boutin, 2, rue Doudeauville, Paris 18, chez qui cette carte est arrivée un jour, accompagnée d’un affectueux souvenir.

Le cachet de la poste (qui fait foi) vante la grotte de Presque (la visite vaut le coup : je vous la conseille).

J’ai cherché dans mon annuaire, à tout hasard, le téléphone de Mademoiselle Boutin. Elle n’y est pas. On pourra, à défaut, appeler l’imprimerie du Progrès, en bas de chez elle : ils auront sans doute la bonté de lui passer un message de notre part : comme chacun sait, on ne l’arrête pas (le progrès), alors ce sera une fois de plus la magie de la communication moderne.

La forme de cette ville

« La forme d’une ville », etc. On le sait. Écrire une histoire, ce peut être, par exemple, décrire la forme de cette ville plutôt que d’une autre. Et écrire cette histoire-ci, qui advient dans ce lieu-là.

La ville du Héros, pour moi, c’était ça.