À peine avait-on mentionné son nom qu’il s’évanouissait à nouveau

Je n’ai pas senti le feu, comment dire, la flamme, le truc magique. Chaque fois, je me dis que la séance qui commence pourrait être une de ces parenthèses, un de ces moments suspendus : une écoute, une curiosité, et soudain la réaction chimique se produit. Je sens des ailes me pousser. Alors j’ose tout. J’en parle à M. en sortant du collège : l’an passé, avec les Sixième de La Courneuve, on a lu Aragon, c’était trop bon. « Je me suis fait plaiz’ et eux aussi, ils ont kiffé » (oui, c’est moi qui parle comme ça quelquefois). À la même époque, je travaillais au lycée, et cette magie était impossible avec ma classe de Seconde. Ça n’aurait pas pris. Les Cinquième d’aujourd’hui, je les sens bien. Je n’ai certes pas éprouvé le frisson, mais c’était cool. Ils sont un peu chiants, mais mignons. Une poignée d’entre eux a participé au projet avec Béatrice l’année dernière : ils ont filmé leur collège avant démolition. Un môme résume ce travail en une phrase : « On a filmé des lieux, là où il y avait des souvenirs. » Les bâtiments seront détruits cette année. Il fallait documenter tout ça. « Faut que j’aille voir avant que tout ça ne disparaisse*. » On ne sort pas de là. Je passe ma vie dans cette entreprise, pourtant vouée à l’échec, je le sais. C’est une tentative : Tentative d’épuisement, etc. Quand j’étais gosse, moi aussi, mon collège a été démoli et rebâti : j’ai passé mon année de Sixième (et de Cinquième ?) dans des locaux d’attente, à l’emplacement de l’ancienne gare du Pecq. Voilà le point de départ de Terminus provisoirece manuscrit achevé désormais, qui deviendra un livre un jour (c’est mon désir et celui de l’éditeur), mais quand ? Les Cinquième que je rencontre aujourd’hui ne le liront pas. Mais il faudra que je leur en parle, quand même. Afin qu’ils sachent qu’on travaille sur le même sujet, eux et moi.

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Le nez sur la mécanique horlogère

Le personnage du voyageur : je m’obstinais à le nommer « le voyageur », faute de nom. Je me suis forcé à lui donner un corps, après que je me suis aperçu qu’il restait un fantôme, et que je n’avais rien à dire à son sujet. J’ai inventé des trucs, mais c’était bidon. Alors je me suis demandé si ça ne pourrait pas devenir sa qualité : être transparent — être le support de projection pour un imaginaire, la page blanche où l’histoire s’écrit, le visage neutre de n’importe qui — une sorte de Tintin avec sa tête lisse, sans qualité ni défaut, un œuf, la tête de tout le monde. Mais je n’y croyais pas. À la fin, je m’excusais même de n’avoir pas su étoffer le personnage. Je n’arrivais pas à l’occuper. J’écrivais : « Puisqu’il n’a rien trouvé à faire dans ce récit, il est parti. » Tu parles d’une pirouette. Si le personnage n’est pas indispensable, il vaut mieux le faire disparaître, non ? S’il n’est pas utile, peut-être qu’il devient gênant. Je m’en débarrasse alors. Je le remplace par un narrateur. Je réécris tout à la première personne (autre pirouette, qui m’épargne le besoin de trouver un nom au personnage).

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Le vaisseau noir progresse dans le cosmos et étend son ombre sur le texte

Je suis désagréable quand je suis triste, c’est idiot car ça ne m’aide pas à me sentir mieux, au contraire, parce que je me sens nul d’avoir été désagréable. Le moment où j’ai peur de m’ennuyer : je vois arriver la chape d’ennui, elle avance doucement à travers le cosmos, comme un vaisseau menaçant et inéluctable, sans se presser, la force tranquille maléfique. Je panique. Un truc dans ma tête dit : « Tout sauf l’ennui », et c’est une stratégie vraiment pourrie parce que ça me laisse croire que je peux faire n’importe quoi pour me sauver, par exemple devenir sombre ou relou, autrement dit : le contraire de ce qui fait du bien. Ce qui me fait du bien, à moi, c’est qu’on m’aime et qu’on me le dise. Qui a envie d’un mec qui fait la gueule ? Le câlin qui sauve. L’ami qui m’écrit : « Et si on se voyait ? », il ne sait pas qu’il me sauve aussi (mais je risque de lui dire non, quand même, et je me sentirai nul après ça). Un message : on pense à moi, j’existe.

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Tout fout le camp, et le pont de bois s’effondre

Le truc qui bouge tout seul dans ma main s’appelle : muscle opposant du pouce (opponens pollicis), j’ai regardé sur Wikipédia. C’est vraiment bizarre : je pose mon avant-bras à plat sur le bureau et je regarde ce muscle tressaillir. Il est nerveux, le pauvre. La semaine dernière, je sentais une sorte de fatigue dans le poignet, dans le coude : ça m’arrive quand je passe trop de temps sur mon clavier, la main en tension, ne se reposant sur rien, suspendue au-dessus des touches. Mais, le coup du muscle qui gigote, c’est nouveau. Il y a aussi une petite boule qui grossit en rythme, une pulsation, là où l’artère radiale affleure, à l’endroit où l’on tâte justement le pouls. Je peux le mesurer à vue d’œil.

C’est rare que je passe une demi-heure (voire : cinq minutes) sans regarder mon téléphone. Il est toujours en silencieux, et les notifications désactivées, mais de toute façon j’ouvre les applis les plus addictives mille fois par jour. Ce soir, pourtant, il s’est passé un truc fou : je m’aperçois qu’il est 18h30, je me demande si J.-E. m’a envoyé un texto, je regarde le coin de bureau où je pose habituellement mon téléphone, je ne le vois pas. Je comprends qu’il est resté dans mon sac, suspendu à la poignée de la porte. J’ai passé tout l’après-midi sans le regarder. J’écrivais. Je me méfie des expressions toutes faites, telles que « Je n’ai pas vu le temps passer », mais là, bon, il n’y en a pas de meilleure. Ça m’avait manqué, cette plongée, cette apnée. Écrire et oublier le reste.

Je ne m’étais jamais intéressé à l’histoire du patelin où j’ai grandi. C’est faux : quand j’étais môme, peut-être en CM1, il y a eu cette visite de mon quartier avec un vieil érudit local (un gars qui avait l’âge que j’ai aujourd’hui, si ça se trouve). Il nous avait montré l’emplacement de l’ancien pont du Pecq, à deux cent mètres du pont actuel. Ça m’avait fasciné. Mais depuis, je n’ai jamais poussé les recherches. J’ai mille bouquins sur Paris, j’ai lu plein d’histoires sur chaque ville où j’ai séjourné, mais je ne me suis jamais rencardé sur celle où j’ai passé mes vingt premières années. Comme si quelqu’un, dans ma tête, avait décidé une fois pour toutes que ce n’était pas intéressant. Cette semaine, je m’y suis collé. J’ai reparcouru mon quartier sur les plans, j’ai retrouvé la trace de l’ancien pont. Sur cette carte, on en voit encore les vestiges grattés par le dessinateur, et l’ajout maladroit du nouveau pont, un peu plus haut.

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C’est un immense dessin en couleurs

Je n’avais pas demandé ça du tout. J’avais dessiné sur mon bras un bonhomme, au feutre noir, peut-être cinq centimètres de haut : de face, statique, comme s’il posait pour un portrait, coupé à la ceinture et au-dessus des mains par un cadre vaguement orné (j’avais dédoublé le trait pour bien signifier mon intention : une sorte de vignette) ; ça me faisait penser à une carte à jouer. Mon dessin était maladroit parce que je le faisais à l’envers (la tête du bonhomme en haut, et moi qui regarde mon bras par au-dessus, forcément). C’était suffisant néanmoins pour que le gars comprenne mon intention et, d’ailleurs, il m’a dit : « OK, j’ai pigé, tu vas voir. » Il était sûr de lui, et moi j’avais confiance. Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite : il y a une ellipse. Il ne s’agit pas d’une omission due au réveil ; ce n’est pas moi qui, le matin, ai oublié une partie du rêve, mais c’est le récit qui est monté de cette façon. Le film coupe, puis passe à la scène d’après. Je me souviens que j’explique la chose ainsi, dans le rêve même : « Juste après qu’il a vu mon dessin, il a pris ses outils et je n’ai plus eu conscience de rien, et me voilà ici. » La fille avec qui je parle n’est pas facile à identifier. Dans l’histoire, c’est une vague copine avec qui je partage le goût du tatouage. Elle en a déjà plusieurs ; pour moi, c’est la première fois. Peut-être qu’elle ressemble à ma voisine (celle qui est tatoueuse, justement) ou alors, à l’une des filles qui était là hier soir, c’est-à-dire avant cette nuit, avant ce rêve : j’ai passé un bout de la soirée sur un quai de la Seine avec Q. et ses amies. Nous n’avons pas parlé de tatouage hier, mais il y a un rapport tout de même, car Q. nous a expliqué, il y a quelques jours, qu’il s’était fait tatouer en même temps qu’une amie, et je crois que ladite amie était présente à cette soirée — peut-être était-ce la fille qui m’a posé une question in extremis hier soir, alors que j’étais sur le point de céder à cette pulsion de fuite (un soudain accès de « Qu’est-ce que je fous là ? » et la tentation de m’éclipser discrètement, comme un voleur, avec l’espoir qu’on s’inquiète pour moi ou, au contraire, qu’on m’oublie tout à fait : entre les deux mon cœur balance). Elle s’est intéressée à moi, je suis resté, et la conversation gaie m’a fait du bien. Dans le rêve, je me trouvais avec cette fille, ou une autre, peu importe, juste après la séance de tatouage. Mon bras était bandé : un foulard noué autour, en mode cowboy (comme une blessure raccommodée par le vétérinaire : « Bois un coup, mon gars, et serre les dents, tu vas dérouiller ») ; la fille enthousiaste me demande si elle peut voir mon tatouage. Je lui dis : « Oui, mais d’abord je le regarde tout seul. » Je m’isole et je déroule le pansement. J’observe le truc. C’est un immense dessin en couleurs. À la place du petit bonhomme que j’avais tracé en noir, cadré serré, c’est le même personnage en pied, en mouvement : il marche dans une rue qui ressemble à un décor de western. Certaines parties du dessin sont cernées de noir, puis coloriées à l’intérieur ; d’autres sont directement en couleurs. À côté de ce marcheur, il y a un autre gars. Derrière eux, d’autres encore, plus petits (à cause de la perspective). Partout autour. C’est une rue encombrée et joyeuse : il y a trente personnages bariolés dans la scène. Le dessin est bordé d’un cadre, mais au lieu du format de la carte à jouer, c’est devenu aussi grand qu’une couverture de magazine. L’illustration est vraiment classe. Je pense au New Yorker. Le tatoueur a inscrit un titre dans un cartouche, c’est sans doute le nom d’un comics, mais lequel ? Je me sens mal. Ce n’est pas du tout ce que j’avais demandé. Ça couvre tout mon bras. Je montre ça à la fille, qui trouve que c’est super. Je lui réponds que non, ce n’est pas cool du tout, le mec a abusé. Je me souviens que, dans la vie éveillée, Q. nous a parlé d’un artiste qui te tatoue le truc de son choix, sans te le montrer par avance, parce que c’est une affaire de confiance. Mais moi, je n’étais pas d’accord avec ça, ce n’était pas notre deal, j’avais dessiné un modèle et je voulais qu’il l’interprète à sa façon, certes, qu’il l’améliore, mais pas qu’il délire à ce point. Je dis : « Le dessin est génial, mais ce n’est pas moi. » Je ne me reconnais pas dans ça. Je pense soudain à ma mère : que va-t-elle penser ? Vite, j’enroule à nouveau le mouchoir de cowboy autour de mon bras pour masquer la chose. Ma mère ne verra rien, dans un premier temps, mais elle me posera des questions à cause de ce bandage. Que dire ? La scène (ce moment d’inquiétude et de grande tristesse, parce qu’une chose irrémédiable a eu lieu sur mon propre corps) se passe chez moi. Comme souvent, ce chez moi du rêve est le chez moi de mon enfance : nous sommes dans l’entrée du grand appartement du Pecq où j’ai grandi. À droite, le couloir mène aux chambres et à la salle de bains (c’est dans cette dernière pièce que j’ai examiné mon tatouage). Si je rêve souvent de cet appartement, je comprends aussi la raison de ma présence dans ses murs, cette nuit précisément : j’ai passé une partie du jour à arpenter mentalement les rues du Pecq. Je me suis projeté dans ce quartier d’enfance, j’ai dessiné le plan de la rue : j’étais triste, enfermé, je travaillais mal, alors je suis sorti prendre le soleil avec mon cahier (celui des Présents dont la moitié des pages sont encore vierges) : j’aime beaucoup ce cahier, mais le papier est mince et mon feutre traverse, il me faut une pointe plus fine, je sais où l’on trouve ces feutres-là, j’en ai volé souvent dans un grand magasin connu, il y a un choix immense, tous les diamètres, j’ai choisi un 0,3 qui me semble parfait. À la terrasse d’un café j’ai écrit le titre d’un nouveau récit, que je pourrais faire suivre de « ou le souvenir d’enfance », et j’ai pris des notes sur le Pecq : tout ce que j’aurais à dire sur le Pecq si je devais écrire sur le Pecq. Ça m’a fait du bien de gribouiller un peu, à la main et au soleil — en vrai, non, je n’ai pas gribouillé : j’ai pris soin de tracer mes lettres lentement, pour que ce soit joli. Je me suis concentré. C’est cela qui m’a fait du bien.