Le vaisseau noir progresse dans le cosmos et étend son ombre sur le texte

Je suis désagréable quand je suis triste, c’est idiot car ça ne m’aide pas à me sentir mieux, au contraire, parce que je me sens nul d’avoir été désagréable. Le moment où j’ai peur de m’ennuyer : je vois arriver la chape d’ennui, elle avance doucement à travers le cosmos, comme un vaisseau menaçant et inéluctable, sans se presser, la force tranquille maléfique. Je panique. Un truc dans ma tête dit : « Tout sauf l’ennui », et c’est une stratégie vraiment pourrie parce que ça me laisse croire que je peux faire n’importe quoi pour me sauver, par exemple devenir sombre ou relou, autrement dit : le contraire de ce qui fait du bien. Ce qui me fait du bien, à moi, c’est qu’on m’aime et qu’on me le dise. Qui a envie d’un mec qui fait la gueule ? Le câlin qui sauve. L’ami qui m’écrit : « Et si on se voyait ? », il ne sait pas qu’il me sauve aussi (mais je risque de lui dire non, quand même, et je me sentirai nul après ça). Un message : on pense à moi, j’existe.

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Tout fout le camp, et le pont de bois s’effondre

Le truc qui bouge tout seul dans ma main s’appelle : muscle opposant du pouce (opponens pollicis), j’ai regardé sur Wikipédia. C’est vraiment bizarre : je pose mon avant-bras à plat sur le bureau et je regarde ce muscle tressaillir. Il est nerveux, le pauvre. La semaine dernière, je sentais une sorte de fatigue dans le poignet, dans le coude : ça m’arrive quand je passe trop de temps sur mon clavier, la main en tension, ne se reposant sur rien, suspendue au-dessus des touches. Mais, le coup du muscle qui gigote, c’est nouveau. Il y a aussi une petite boule qui grossit en rythme, une pulsation, là où l’artère radiale affleure, à l’endroit où l’on tâte justement le pouls. Je peux le mesurer à vue d’œil.

C’est rare que je passe une demi-heure (voire : cinq minutes) sans regarder mon téléphone. Il est toujours en silencieux, et les notifications désactivées, mais de toute façon j’ouvre les applis les plus addictives mille fois par jour. Ce soir, pourtant, il s’est passé un truc fou : je m’aperçois qu’il est 18h30, je me demande si J.-E. m’a envoyé un texto, je regarde le coin de bureau où je pose habituellement mon téléphone, je ne le vois pas. Je comprends qu’il est resté dans mon sac, suspendu à la poignée de la porte. J’ai passé tout l’après-midi sans le regarder. J’écrivais. Je me méfie des expressions toutes faites, telles que « Je n’ai pas vu le temps passer », mais là, bon, il n’y en a pas de meilleure. Ça m’avait manqué, cette plongée, cette apnée. Écrire et oublier le reste.

Je ne m’étais jamais intéressé à l’histoire du patelin où j’ai grandi. C’est faux : quand j’étais môme, peut-être en CM1, il y a eu cette visite de mon quartier avec un vieil érudit local (un gars qui avait l’âge que j’ai aujourd’hui, si ça se trouve). Il nous avait montré l’emplacement de l’ancien pont du Pecq, à deux cent mètres du pont actuel. Ça m’avait fasciné. Mais depuis, je n’ai jamais poussé les recherches. J’ai mille bouquins sur Paris, j’ai lu plein d’histoires sur chaque ville où j’ai séjourné, mais je ne me suis jamais rencardé sur celle où j’ai passé mes vingt premières années. Comme si quelqu’un, dans ma tête, avait décidé une fois pour toutes que ce n’était pas intéressant. Cette semaine, je m’y suis collé. J’ai reparcouru mon quartier sur les plans, j’ai retrouvé la trace de l’ancien pont. Sur cette carte, on en voit encore les vestiges grattés par le dessinateur, et l’ajout maladroit du nouveau pont, un peu plus haut.

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