Des images magiques ne se brisent pas sans raison

Ils ne faisaient pourtant rien de mal. Le premier garçon sautait sur un pied en s’aidant d’un bâton pour garder l’équilibre ; le deuxième dansait avec une fille dont les cheveux volaient au rythme de ses pas (sa robe rose flottait de la même façon) ; le troisième jouait du bandonéon (je ne sais pas si c’était harmonieux, mais c’était gai et c’est tout ce qui compte) ; le dernier étalait gentiment des couleurs sur sa toile. Rien de grave, vraiment.

Mais, un bruit. Un bris de verre. Je me retourne. Non, je ne me retourne pas — en vérité, je lève la tête pour regarder la lampe qui pend du plafond. On a des réflexes bêtes : j’imagine que c’est l’ampoule qui s’est brisée. Je vérifie bien. Mais non, ce n’est pas elle. Une ampoule ne se brise pas sans raison, voyons. Alors, je me retourne et je regarde par terre. « Mes images magiques ! » Je n’aurais jamais cru. Des images magiques ne se brisent pas sans raison, voyons.

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Liste : lectures de mai 2020

Georges Perec. La boutique obscure.
Marcel Proust. Le côté de Guermantes.
Boris Vian. Vercoquin et le plancton.
Daniel Bourrion. Des étés Camembert.
Yves Ravey. Trois jours chez ma tante.
Hugo Boris. Le courage des autres.
Taiyou Matsumoto. Sunny, 1.
Jérôme Orsoni. Le feu est la flamme du feu.
Hervé Duphot. Le jardin de Rose.
Marc Pautrel. L’homme pacifique.
Josef Winkler. Natura morta.
Pochep. La Battemobile.
Paul Eugène Poinot. Je vois le monde entier.

Les seuls livres que j’ai lus convenablement

J’ai essayé d’écrire un truc, j’ai peiné une heure sur deux phrases, puis j’ai laissé tomber. Ce n’est pas ce weekend que j’enfourcherai le tigre : on fait ce qu’on peut. Par exemple, on peut lire quelque chose de marrant. T. me disait que Vercoquin et le plancton était l’un des seuls livres qu’il avait pu « lire convenablement » ces jours-ci ; j’ai fait comme lui.

Boris Vian, Vercoquin et le plancton

Je suis retombé cette semaine sur les listes de livres que je tenais, adolescent ; j’ai interrompu cette habitude ensuite, puis l’ai reprise sur ce blog, publiant chaque mois les titres de ceux que j’ai terminés. Cette liste me dit que j’ai découvert Boris Vian à quatorze ans avec L’écume des jours et J’irai cracher sur vos tombes, puis j’ai lu L’arrache-cœur à quinze ans, L’herbe rouge, Les fourmis et Trouble dans les Andins à seize, c’est-à-dire la même année où j’ai connu Georges Perec – j’ai lu W ou le souvenir d’enfance, La disparition, Un cabinet d’amateur, La vie mode d’emploi, Les choses, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? et Les revenentes en 2004. C’est beaucoup à la fois, mais il faut dire que je n’avais pas de vie sociale en 2004 : ça aide. C’était l’année des Faux-monnayeurs aussi, et de Queneau. Je viens de lire Le côté de Guermantes ; j’avais lu Du côté de chez Swann en 2007. Je prends mon temps.

Est-ce que c’est bien, ou pas bien, de ne pas changer ? J’ai parcouru des carnets que je n’avais pas ouverts depuis quinze ans : à de rares exceptions près (le carnet qui couvre une période spéciale, que j’ai voulu reparcourir plusieurs fois), je n’ai jamais relu mon journal. Or, je suis tombé sur des réflexions que je pourrais réécrire telles quelles, sans rien changer.

Après avoir lu Les présents, L. m’a écrit : « un ancrage absolu dans le refus de grandir (et qui peut-être te définit véritablement, mais je n’arrive pas à le croire : c’est normal de ne pas être un petit garçon à plus de trente ans). »

Il a raison : je ne suis plus un petit garçon. Mais je suis encore vachement proche du type de seize ans qui lisait Vian et Perec, et du type de quinze ans qui écrivait, par exemple :

Jeudi 14 août 2003
Ça faisait longtemps que j’avais ce carnet. Je l’ai ressorti et me suis dit : « Il faudrait que je m’en serve. » Voilà, c’est ce que je fais. Je ne sais pas trop pourquoi j’écris. C’est bizarre. Ça ne sert à rien, mais j’aime bien.

Lundi 17 novembre 2003
Je suis malade. Je n’ai pas été au lycée. S. m’a appelé ce midi et m’a dit qu’il y avait dix absents dans la classe. J. me dit qu’ils ne sont que quinze présents dans la sienne… Une épidémie ?

Dimanche 23 novembre 2003
Jeudi, donc, on a été à Guise. Quatre heures pour l’aller, quatre heures sur place, quatre heures pour le retour. Le car est passé par tous les bleds. Pour tuer le temps, au retour, on a eu droit à un navet américain avec Mel Gibson et à un film japonais intello auquel je n’ai rien compris.
Le familistère, c’était intéressant. Par contre, l’usine, c’était assez bizarre. On avait l’impression d’être au zoo. On regardait les ouvriers bosser. La guide nous faisait les commentaires : « Surtout ne pas donner à manger aux animaux. » Déjà qu’ils font un boulot de con, huit heures par jour, dans le bruit, la chaleur, du mal à respirer… Si en plus il y a des touristes qui viennent les emmerder, tu parles d’un travail ! Et ils sont payés le SMIC pour ça. C’était très gênant. En plus, ils fabriquent des cuisinières en fonte qui seront vendues cinq mille euros.

Daniel Bourrion et Roxane Lecomte, Les étés camembert

Dans Des étés camembert, le Daniel Bourrion de seize ans ne fabrique pas des poêles Godin, mais des camemberts industriels à la chaîne. Je l’ai commencé ce matin. Je n’aurai certes pas enfourché le tigre, mais, au moins, j’aurai fait comme Robinson : j’ai été chercher dans la cale « du fromage, des choses très concrètes ». Le jambon, merci, je n’en mange pas.

Les fantômes ont des doigts

Normalement, je ne suis pas fétichiste. J’ai acheté ce livre, d’abord, parce qu’il m’intéressait et qu’il était vendu à un prix normal. Le fait qu’il soit dédicacé par Pierre Herbart a seulement déclenché cette impulsion qui fait la différence : cette bonne raison que j’attends pour acheter un livre particulier, plutôt que les dix autres qui m’appellent du même cri strident. Je ne fais jamais la queue pour obtenir une signature de mes écrivains préférés (mais, puis-je l’avouer ? allez, oui : devant mes écrivains préférés, il n’y a pas souvent la queue) et on ne me verra pas courir les boutiques d’antiquités pour maniaques d’autographe. Mais là, la chose s’est présentée à moi, c’était juste naturel.

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À l’ombre de la passerage en fleurs

« Tout a déjà été écrit ». C’est vrai. Alors, à quoi bon continuer d’écrire ? Peut-être pour la raison suivante : tout a déjà été écrit, mais pas dans le même ordre que nous le faisons. C’est le coup de la Bibliothèque de Babel : l’ensemble des combinaisons des lettres de l’alphabet compose, automatiquement, toute la littérature existante et à venir.

Une autre chose qu’on pourrait faire, dans le même genre : piocher des phrases dans À la recherche du temps perdu, puis les mettre dans un ordre différent — on pourrait alors, j’en suis sûr, obtenir n’importe quel autre livre. Par exemple, Passerage des décombres. J’ai essayé. Ça pourrait donner ceci.

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Liste : lectures de 2007

Marcel Proust. Du côté de chez Swann.
Yasmina Reza. Art !
Georges Perec. Tentative d’épuisement d’un lieu parisien.
Edmund White. The Married Man.
Truman Capote. La traversée de l’été.
Tennessee Williams. Sucre d’orge.
Philippe Garnier. Roman de plage.
Raymond Queneau. Zazie dans le métro.
Louis-Ferdinand Céline. Voyage au bout de la nuit.
Nicolas Dickner. Nikolski.
André Gide. Les caves du Vatican.
Kriss. La sagesse d’une femme de radio.
Jean Genet. Querelle de Brest.
Jack London. Carnet du trimard.
Daniel Arsand. Des amants.