Liste : lectures de mai 2020

Georges Perec. La boutique obscure.
Marcel Proust. Le côté de Guermantes.
Boris Vian. Vercoquin et le plancton.
Daniel Bourrion. Des étés Camembert.
Yves Ravey. Trois jours chez ma tante.
Hugo Boris. Le courage des autres.
Taiyou Matsumoto. Sunny, 1.
Jérôme Orsoni. Le feu est la flamme du feu.
Hervé Duphot. Le jardin de Rose.
Marc Pautrel. L’homme pacifique.
Josef Winkler. Natura morta.
Pochep. La Battemobile.
Paul Eugène Poinot. Je vois le monde entier.

Les seuls livres que j’ai lus convenablement

J’ai essayé d’écrire un truc, j’ai peiné une heure sur deux phrases, puis j’ai laissé tomber. Ce n’est pas ce weekend que j’enfourcherai le tigre : on fait ce qu’on peut. Par exemple, on peut lire quelque chose de marrant. T. me disait que Vercoquin et le plancton était l’un des seuls livres qu’il avait pu « lire convenablement » ces jours-ci ; j’ai fait comme lui.

Boris Vian, Vercoquin et le plancton

Je suis retombé cette semaine sur les listes de livres que je tenais, adolescent ; j’ai interrompu cette habitude ensuite, puis l’ai reprise sur ce blog, publiant chaque mois les titres de ceux que j’ai terminés. Cette liste me dit que j’ai découvert Boris Vian à quatorze ans avec L’écume des jours et J’irai cracher sur vos tombes, puis j’ai lu L’arrache-cœur à quinze ans, L’herbe rouge, Les fourmis et Trouble dans les Andins à seize, c’est-à-dire la même année où j’ai connu Georges Perec – j’ai lu W ou le souvenir d’enfance, La disparition, Un cabinet d’amateur, La vie mode d’emploi, Les choses, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? et Les revenentes en 2004. C’est beaucoup à la fois, mais il faut dire que je n’avais pas de vie sociale en 2004 : ça aide. C’était l’année des Faux-monnayeurs aussi, et de Queneau. Je viens de lire Le côté de Guermantes ; j’avais lu Du côté de chez Swann en 2007. Je prends mon temps.

Est-ce que c’est bien, ou pas bien, de ne pas changer ? J’ai parcouru des carnets que je n’avais pas ouverts depuis quinze ans : à de rares exceptions près (le carnet qui couvre une période spéciale, que j’ai voulu reparcourir plusieurs fois), je n’ai jamais relu mon journal. Or, je suis tombé sur des réflexions que je pourrais réécrire telles quelles, sans rien changer.

Après avoir lu Les présents, L. m’a écrit : « un ancrage absolu dans le refus de grandir (et qui peut-être te définit véritablement, mais je n’arrive pas à le croire : c’est normal de ne pas être un petit garçon à plus de trente ans). »

Il a raison : je ne suis plus un petit garçon. Mais je suis encore vachement proche du type de seize ans qui lisait Vian et Perec, et du type de quinze ans qui écrivait, par exemple :

Jeudi 14 août 2003
Ça faisait longtemps que j’avais ce carnet. Je l’ai ressorti et me suis dit : « Il faudrait que je m’en serve. » Voilà, c’est ce que je fais. Je ne sais pas trop pourquoi j’écris. C’est bizarre. Ça ne sert à rien, mais j’aime bien.

Lundi 17 novembre 2003
Je suis malade. Je n’ai pas été au lycée. S. m’a appelé ce midi et m’a dit qu’il y avait dix absents dans la classe. J. me dit qu’ils ne sont que quinze présents dans la sienne… Une épidémie ?

Dimanche 23 novembre 2003
Jeudi, donc, on a été à Guise. Quatre heures pour l’aller, quatre heures sur place, quatre heures pour le retour. Le car est passé par tous les bleds. Pour tuer le temps, au retour, on a eu droit à un navet américain avec Mel Gibson et à un film japonais intello auquel je n’ai rien compris.
Le familistère, c’était intéressant. Par contre, l’usine, c’était assez bizarre. On avait l’impression d’être au zoo. On regardait les ouvriers bosser. La guide nous faisait les commentaires : « Surtout ne pas donner à manger aux animaux. » Déjà qu’ils font un boulot de con, huit heures par jour, dans le bruit, la chaleur, du mal à respirer… Si en plus il y a des touristes qui viennent les emmerder, tu parles d’un travail ! Et ils sont payés le SMIC pour ça. C’était très gênant. En plus, ils fabriquent des cuisinières en fonte qui seront vendues cinq mille euros.

Daniel Bourrion et Roxane Lecomte, Les étés camembert

Dans Des étés camembert, le Daniel Bourrion de seize ans ne fabrique pas des poêles Godin, mais des camemberts industriels à la chaîne. Je l’ai commencé ce matin. Je n’aurai certes pas enfourché le tigre, mais, au moins, j’aurai fait comme Robinson : j’ai été chercher dans la cale « du fromage, des choses très concrètes ». Le jambon, merci, je n’en mange pas.

Les fantômes ont des doigts

Normalement, je ne suis pas fétichiste. J’ai acheté ce livre, d’abord, parce qu’il m’intéressait et qu’il était vendu à un prix normal. Le fait qu’il soit dédicacé par Pierre Herbart a seulement déclenché cette impulsion qui fait la différence : cette bonne raison que j’attends pour acheter un livre particulier, plutôt que les dix autres qui m’appellent du même cri strident. Je ne fais jamais la queue pour obtenir une signature de mes écrivains préférés (mais, puis-je l’avouer ? allez, oui : devant mes écrivains préférés, il n’y a pas souvent la queue) et on ne me verra pas courir les boutiques d’antiquités pour maniaques d’autographe. Mais là, la chose s’est présentée à moi, c’était juste naturel.

Dans le livre, les pages signées P. H. sont dans le ton de cette dédicace : écrites avec délicatesse et modestie. C’est lui qui écrit la plupart des textes de cette Vie d’André Gide et, dans ceux-ci, il ne parle jamais de lui-même (d’autres ne se gêneraient pas pour le faire), y compris lorsqu’il s’agit de rappeler un événement auquel il a participé lui-même. Pierre Herbart, c’est celui qui hante les maisons des grands hommes en restant bien planqué derrière le rideau. D’ailleurs, il n’est pas très célébré : qui le connaît ? Moi, je l’admire.

La semaine dernière, écoutant le feuilleton de France Culture sur Céleste Albaret, L. me dit : « Tu te rends compte, elle est morte en 1984 : j’aurais pu, étant gamin, la rencontrer et toucher sa main : toucher la main qui a touché Marcel ». J’ai pensé alors que Proust était mort soixante-deux ans plus tôt, et que les cellules de la peau de Céleste Albaret avaient eu le temps de se renouveler des centaines de fois dans cet intervalle – si bien que le petit L. de 1984 aurait touché une main dont aucune des particules constitutives n’aurait jamais eu de contact avec le corps du grand homme.

Je montre à L. mon livre dédicacé et je lui dis : les objets, eux, ne changent pas. Personne ne nettoie jamais un livre : on ne le passe pas en machine au printemps pour le débarrasser des traces de doigts. Qu’est-ce qu’une empreinte digitale ? Je lis ici que c’est la trace laissée par « le dépôt de sueur, constitué à 99 % d’eau qui, en s’évaporant, laisse en place les sels et les acides aminés », selon une configuration ordonnée par le dessin des « dermatoglyphes ». Ces molécules mortes, appliquées sur le papier, restent alors coincées entre les pages du livre comme les feuilles sèches et plates d’un herbier. Et le beau fantôme qui habite les arrière-plans de cet album photo, lorsqu’il s’est plié au jeu de la dédicace sur la page de titre, a laissé une trace moins délébile que son propre corps vivant, disparu depuis longtemps dans les limbes.

Je me souviens des doigts de Marie Curie. Lorsque je travaillais dans cette école de physique-chimie, il y a huit, neuf ans, au même étage que mon bureau se trouvait le cabinet de curiosités du professeur L. (les gens ne l’appelaient jamais ni « monsieur », ni par son prénom : ils l’appelaient « professeur », comme le professeur Tournesol). J’aimais bien parler avec lui. Il détenait un trésor dans sa caverne : un cahier sur lequel Marie Curie avait noté des observations au crayon, à mesure de son expérience. « Elle l’a touché de ses doigts », me disait-il. Comment en avait-il la certitude, cent ans plus tard ? Il avait posé le cahier entre deux feuilles de papier photographique, puis enfermé le précieux sandwich dans une boîte. Quelques jours plus tard, le papier était impressionné : des empreintes digitales étaient dessinées en blanc sur sa surface photosensible. « Marie Curie avait les doigts plein de radium : elle en déposait sur tout ce qu’elle touchait ». Et les dermatoglyphes, alors, puisque c’est ainsi qu’on les appelle, étaient restés imprimés sur la couverture du cahier dans une encre invisible (peut-on l’appeler sympathique ?), une encre dont la radiation sera encore perceptible pour les siècles des siècles. Le dessin des papilles dermiques de Marie Curie continuera d’émettre ses rayons, longtemps, quand plus aucun être humain ne pourra encore les détecter – alors que les molécules qui constituaient le corps de cette femme, ainsi que celui du professeur L., et le mien à son tour, auront déjà été redistribuées des centaines de fois dans la grande loterie du « rien ne se perd, tout se transforme ».

À l’ombre de la passerage en fleurs

« Tout a déjà été écrit ». C’est vrai. Alors, à quoi bon continuer d’écrire ? Peut-être pour la raison suivante : tout a déjà été écrit, mais pas dans le même ordre que nous le faisons. C’est le coup de la Bibliothèque de Babel : l’ensemble des combinaisons des lettres de l’alphabet compose, automatiquement, toute la littérature existante et à venir.

Une autre chose qu’on pourrait faire, dans le même genre : piocher des phrases dans À la recherche du temps perdu, puis les mettre dans un ordre différent — on pourrait alors, j’en suis sûr, obtenir n’importe quel autre livre. Par exemple, Passerage des décombres. J’ai essayé. Ça pourrait donner ceci.

À l’ombre de la passerage en fleurs

ou Du côté des décombres

Avec :
Swann, dans le rôle du « grand »
Albertine, dans le rôle du chien
Elstir et Charlus (en alternance), dans le rôle de Titus
Le narrateur, dans le rôle du narrateur

Le vent qui soufflait tirait horizontalement les herbes folles qui avaient poussé I,1. Ce pouvait être n’importe quoi pourvu que cela me plût. II, 1 La campagne trouva un terrain très favorable, V, 1 je le sentais en rapport avec l’existence profonde de la nature, mais la ligne du chemin de fer ayant changé de direction II, 2, ses arches s’effondraient avant de s’être rejointes, comme avant d’avoir parfait leur voûte s’écroulent les vagues. IV, 2, 2 Et encore ce courant transversal aboutissait, en ce qui concernait ces reliques de souvenirs d’Albertine, à une voie s’arrêtant en pleine friche à plusieurs années de distance. VII, 2

Il n’était plus qu’une ruine, mais superbe, et plus encore qu’une ruine, cette belle chose romantique que peut être un rocher dans la tempête. VII, 3 Je me sentais comme dans une ville rasée, où pas une maison ne subsiste, où le sol nu est seulement bossué de décombres V, 3. Il n’en subsistait plus qu’une colonne à demi brisée, mais qui gardait la beauté d’une ruine immortelle I,1 et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les pierres de la muraille I,1.

— C’est Swann qui m’a toujours beaucoup parlé de botanique. Quelquefois, quand cela nous embêtait trop d’aller à un thé ou à une matinée, nous partions pour la campagne et il me montrait des mariages extraordinaires de fleurs III, 3.

Je crois que ma plante est toujours digne d’être rosière III, 3, son pédoncule se dépliait, s’allongeait, filait, atteignait l’extrême limite de sa tension jusqu’au bord où le courant le reprenait, le vert cordage se repliait sur lui-même et ramenait la pauvre plante à ce qu’on peut d’autant mieux appeler son point de départ I,1. Elle fleurit en tout cas tout isolément. III, 3 Au vrai, comme ces plantes qui se dédoublent en poussant, en regard de l’enfant sensitif que j’avais uniquement été, V, 1 en ce temps où on ignore encore que l’embryon d’une plante se développe, lequel est pourtant le lieu de phénomènes chimiques et respiratoires secrets mais très actifs. VII, 3 Pour une affection que les médecins guérissent avec des médicaments (on assure, du moins, que cela est arrivé quelquefois), III, 2 il ne me restait plus rien de la souffrance, guérie maintenant, que j’avais eue V, 1, pris d’une rage qui bouillonnait depuis longtemps V, 2. Mais ce jeu, nous y avons été pris nous-même, nous avons recommencé à souffrir parce que nous avons fait quelque chose de nouveau, d’inaccoutumé, et qui se trouve ressembler ainsi à ces cures qui doivent guérir plus tard le mal dont on souffre, mais dont les premiers effets sont de l’aggraver. V, 3 Dans mon adolescence, où je croyais exactement ce qu’on me disait, VII, 2 on se rend malade, on se tue pour des mensonges. VII, 3

Au moment où Elstir me demanda de venir pour qu’il me présentât à Albertine, II, 3 je pensai qu’il s’agissait peut-être d’un chien. IV, 2, 2
— Ah ! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporté de Lisieux I, 1.
— Qui du cul d’un chien s’amourose ; Il lui paraît une rose. I, 1

Le souvenir de ces sentiments-là, nous sentons qu’il n’est qu’en nous ; c’est en nous qu’il faut rentrer pour le regarder IV, 2, 1. Son petit chien, c’est tout un petit poème de finesse et même de profondeur. III, 3 On donne du sucre à un chien qui a fait le beau. IV, 2, 1
— Maintenant elle n’est plus bonne à donner à manger aux chiens. IV, 2, 2
Comme un chien empoisonné qui dans un champ se jette sans le savoir sur l’herbe qui est précisément l’antidote de la toxine qu’il a absorbée, je venais sans m’en douter de dire la seule parole qui fût au monde capable de vaincre chez mes parents ce préjugé à l’égard de Bergotte II, 1 :
— Je les tuerais avec moins de remords qu’un chien qui est du moins une bête gentille, loyale et fidèle. II,

Il mourut dans les circonstances suivantes : V, 1 On a prélevé une même quantité de nourriture dans l’estomac d’un chien qui était resté tranquille, et dans l’estomac d’un chien qui avait couru, et c’est chez le premier que la digestion était la plus avancée. IV, 2, 2

— Mon pauvre ami, notre petite Albertine n’est plus, pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui l’aimiez tant. VI, 1
— Ce n’est pas aimable pour moi, mais je ne vous en veux pas, parce que je sens que vous êtes nerveux. Quel est ce plaisir ? IV, 2, 4

Mon « moi » nouveau, tandis qu’il grandissait à l’ombre de l’ancien, l’avait souvent entendu parler d’Albertine ; à travers lui, à travers les récits qu’il en recueillait, il croyait la connaître, elle lui était sympathique, il l’aimait, mais ce n’était qu’une tendresse de seconde main. VI, 2

Et ils recommencent les jeux d’autrefois, sur l’herbe, dans la nuit, sans échanger une parole. En semaine, ils se voient l’un chez l’autre, causent de n’importe quoi, sans une allusion à ce qui s’est passé, exactement comme s’ils n’avaient rien fait et ne devaient rien refaire IV, 1. Comme le bouquet qu’un voyageur nous envoie d’un pays où nous ne retournerons plus, faites-moi respirer du lointain de votre adolescence ces fleurs des printemps que j’ai traversés moi aussi il y a bien des années. I, 1 Pour moi qui l’avais connu au seuil de la vie, il était mon camarade, un adolescent dont je mesurais la jeunesse par celle que, n’ayant cru vivre depuis ce moment-là, je me donnais inconsciemment à moi-même. VII, 3

— Il est joli garçon, je crois ? III, 3
— C’est la grande amour. Quel joli garçon ! Moi je le trouve épatant ; et quel chic ! II, 3

Maintenant c’est vous qu’on va caresser, qu’on va caresser dans l’oreille ; vous aimez cela, je pense ; voilà un petit jeune homme qui va s’en charger I, 2, avec une fermeté et une souplesse précoces qui donnaient à cet adolescent encore imberbe l’air d’un jeune David capable d’assumer un combat contre Goliath IV, 2, 2 (simple comparaison pour les providentiels hasards, quels qu’ils soient, et sans la moindre prétention scientifique de rapprocher certaines lois de la botanique et ce qu’on appelle parfois fort mal l’homosexualité) IV, 1.

Chaque baiser appelle un autre baiser. Ah ! dans ces premiers temps où l’on aime, les baisers naissent si naturellement ! Ils foisonnent si pressés les uns contre les autres ; et l’on aurait autant de peine à compter les baisers qu’on s’est donnés pendant une heure que les fleurs d’un champ au mois de mai. I, 2 Nous jouions à des jeux qui jusque-là m’eussent paru ennuyeux, quelquefois aussi enfantins que « La Tour Prends Garde » ou « À qui rira le premier », mais auxquels je n’aurais plus renoncé pour un empire II, 3.

— Comment veux-tu que je joue comme cela si tu me tiens ? je ne peux tout faire à la fois ; sache au moins ce que tu veux ; est-ce que je dois jouer la phrase ou faire des petites caresses ? I, 2

Même sans génie, rien qu’en copiant le mouvement d’une épaule, la tension d’un cou, nous ferions un chef-d’œuvre ; c’est l’âge où nous aimons à caresser la Beauté du regard, hors de nous, près de nous, dans une tapisserie, dans une belle esquisse de Titien découverte chez un brocanteur II, 3.

— C’est incroyable ce que le temps passe ! I, 1
Je fus frappé de voir combien il changeait. VII, 1

En revenant à l’idéal de virilité qu’il m’avait esquissé à Balbec et qui avec le temps avait pris chez lui une forme philosophique, usant, d’ailleurs, de raisonnements absurdes, VII, 2 je ne saisissais pas l’esprit ou la sottise, l’éloquence ou l’enflure qu’il trouvait dans une réplique ou dans un discours, et l’absence de toute raison perceptible pour quoi ceci était mal et ceci bien faisait que cette sorte de littérature m’était plus mystérieuse, me semblait plus obscure qu’aucune. II, 1 Si un jour il vient à s’écrouler, il pourra émettre un nuage de poussière et des décombres visibles ; mais moins matériel même qu’un palais de théâtre dont il n’a pourtant pas la minceur, il tombera dans l’univers magique sans que la chute de ses lourdes pierres de taille ternisse de la vulgarité d’aucun bruit la chasteté du silence. III, 1

Impressionnée par le ton ardent avec lequel le discours avait été prononcé III, 3, je me demandais s’il n’y avait pas une existence toute différente de celle que je connaissais, en contradiction avec elle, mais qui serait la vraie, et qui m’étant montrée tout d’un coup me remplissait de cette hésitation que les sculpteurs dépeignant le Jugement dernier ont donnée aux morts réveillés qui se trouvent au seuil de l’autre Monde. II, 1

La voix de M. de Charlus continuait à s’élever, aussi perçante, aussi différente de la voix habituelle, que celle d’un avocat, qui plaide avec emphase, de son débit ordinaire, phénomène d’amplification vocale par surexcitation et euphorie nerveuse V, 2. Le garçon, à la figure rose, aux cheveux noirs tordus comme une flamme, s’élançait dans toute cette vaste étendue IV, 2, 3. Il avait cru me faire le témoin de sa propre déification, il courut à toutes jambes III, 3 en une courbe qui était comme celle qu’elles occupaient actuellement entre la vie et la mort, avant la chute dernière. Rien ne pouvait lutter contre le mouvement de cette parabole qui les emportait VII, 3 (entraînant dans leur chute toute la valeur du Beau, de l’univers, de la vie) II, 1

Rien ne lui paraissant plus réel, il tombe par terre. VI, 1

Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? V, 1 J’aperçus ce souvenir, empreint de ce caractère à la fois irritant et solennel qu’ont les énigmes laissées à jamais insolubles par la mort du seul être qui eût pu les éclaircir. VI, 1 Et je comprenais l’impossibilité où se heurte l’amour. Nous nous imaginons qu’il a pour objet un être qui peut être couché devant nous, enfermé dans un corps. V, 1 Je prenais sa taille d’un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa joue et sur son cœur ; puis, sur toutes les parties de son corps, posais ma seule main restée libre V, 1 et je continuais à célébrer sa beauté, sa magnificence, sa noblesse I, 3. Tous les jours elle recevrait de moi les plus belles fleurs qui fussent. II, 2 Aux pieds d’un lit de mort, c’était lui et non le duc de Guermantes qui était le grand seigneur. III, 2 Je n’étais pas médiocrement fier d’avoir cueilli, dérobé à tous, la plus belle rose. V, 1 Si ces curiosités étaient si vivaces, c’est que l’être ne meurt pas tout de suite pour nous, il reste baigné d’une espèce d’aura de vie qui n’a rien d’une immortalité véritable mais qui fait qu’il continue à occuper nos pensées de la même manière que quand il vivait. VI, 1

Longtemps, un tel livre, on le nourrit, on fortifie ses parties faibles, on le préserve, mais ensuite c’est lui qui grandit, qui désigne notre tombe, la protège contre les rumeurs et quelque peu contre l’oubli. VII, 3

Quand on est jeune, on meurt à soi-même, on devient un homme différent II, 3.

Sources

I, 1 Du côté de chez Swann, « Combray »
I, 2 Du côté de chez Swann, « Un amour de Swann »
I, 3 Du côté de chez Swann, « Nom de pays : le nom »
II, 1 À l’ombre des jeunes filles en fleurs, 1
II, 2 À l’ombre des jeunes filles en fleurs, 2
II, 3 À l’ombre des jeunes filles en fleurs, 3
III, 2 Le côté de Guermantes, 2
III, 3 Le côté de Guermantes, 3
IV, 1 Sodome et Gomorrhe, 1
IV, 2, 1 Sodome et Gomorrhe, 2, 1
IV, 2, 2 Sodome et Gomorrhe, 2, 2
IV, 2, 3 Sodome et Gomorrhe, 2, 3
IV, 2, 4 Sodome et Gomorrhe, 2, 4
V, 1 La Prisonnière, « Vie commune avec Albertine »
V, 2 La Prisonnière, « Les Verdurin se brouillent avec M. de Charlus »
V, 3 La Prisonnière, « Disparition d’Albertine »
VI, 1 Albertine disparue, « Le chagrin et l’oubli »
VI, 2 Albertine disparue, « Mademoiselle de Forcheville »
VII, 1 Le temps retrouvé, « Tansonville »
VII, 2 Le temps retrouvé, « M. de Charlus pendant la guerre ; ses opinions, ses plaisirs »
VII, 3 Le temps retrouvé, « Matinée chez la princesse de Guermantes »

Liste : lectures de 2007

Marcel Proust. Du côté de chez Swann.
Yasmina Reza. Art !
Georges Perec. Tentative d’épuisement d’un lieu parisien.
Edmund White. The Married Man.
Truman Capote. La traversée de l’été.
Tennessee Williams. Sucre d’orge.
Philippe Garnier. Roman de plage.
Raymond Queneau. Zazie dans le métro.
Louis-Ferdinand Céline. Voyage au bout de la nuit.
Nicolas Dickner. Nikolski.
André Gide. Les caves du Vatican.
Kriss. La sagesse d’une femme de radio.
Jean Genet. Querelle de Brest.
Jack London. Carnet du trimard.
Daniel Arsand. Des amants.