Un beau gars croisé dans la 9 et j’oublie le poids du monde

J’ai réduit mes déplacements à leur fonction technique : je me rends d’un point à un autre, sans détour, sans même regarder le décor. Moi dont les gens disent : celui-qui-marche-dans-les-rues-de-Paris. Depuis dix jours, je suis comme les enfants qui dissimulent leur visage avec les mains, disant : « Je suis caché. » Si on ne me voit pas, je n’existe pas. Les visages dans la rue : ils n’existent pas. Je ne vois personne, je parcours une ville déserte, vidée des humains qui la peuplaient. Robot parmi les robots, je ne me promène pas : je vais quelque part. Ce temps perdu, ces quinze minutes de marche, je les meuble d’activités automatiques : je réponds à des messages, les yeux sur mon écran. Faire ça dehors, ce n’est pas moi. Mais cet espace dehors, ce n’est pas ma ville.

Dans ma cour, le seul habitant que je n’aime pas, je le croise ce matin. Je crois qu’il se considère comme un grand-de-ce-monde, à cause du pouvoir qu’il a eu. Mais là, on le confondrait avec le premier touriste Airbnb venu. Il trimballe sa valise à roulettes sur les pavés, il marche droit devant lui, ne me regarde même pas. Dire bonjour ? Vous n’y pensez pas : il faudrait que nous soyons deux êtres humains. Un robot croise l’autre. Moi, robot peut-être, j’ai tout de même des pensées. Je lui dis, dans ma tête : « Je sais qui tu es derrière ton masque. »

En lisant le livre prêté par L., trois fois je pleure. Je veux dire : les sanglots, vraiment. Ce matin, ça tombe pendant un passage triste (la mort des deux cousins, inéluctable), alors le doute est permis : mon état, c’est à cause du livre. Cet après-midi par contre, ça me prend dans un chapitre pas très chargé émotionnellement. On peut dire alors : je suis hypersensible. Mais aussi : je ne tourne pas trop rond ces jours-ci.

Un texto de l’imprimeur : le retirage des Histoires pédées est prêt. Figurez-vous que ça cartonne, nos petits livres. On se les arrache. Moi, je m’arrache de ma grotte (ma chambre), je file à la boutique avant sa fermeture. Je prends le métro pour aller plus vite. Un trajet efficace, strictement utilitaire. Mais je n’ai rien emporté pour m’occuper les mains et les yeux, alors je dois tuer le temps. Dix minutes que je voudrais ne pas perdre. Je regarde dans la rame. Un garçon sublime ! J’avais oublié que le métro, c’était ça aussi : les gens beaux. Oh, il y en a qui sont laids, je sais, mais je les vois moins. Les gars du métro : je ne retiens que les anges des correspondances, les apparitions des lignes aériennes. Celui que je côtoie ce soir dans la 9, il est trop musclé sans doute, les reliefs trop bombés, pas assez finement dessinés, mais enfin, à ce niveau-là, je chipote. Il est magnifique. Au sommet de ce corps extraordinaire il y a une tête brune emmanchée sur un cou, une nuque qui gratte (que je voudrais gratter) ; et des yeux. Des yeux ! Ce je désire le plus, naturellement, c’est la bouche, mais on ne peut pas la voir. Vous savez : le masque. Je suis frustré, mais pas horriblement frustré. Contre toute attente, je supporte cet empêchement. De là à dire que j’aime le masque… surtout pas. La beauté-voilée-laissant-place-à-l’imaginaire : au secours ! Me complaire dans cette bouillie consolatrice, très peu pour moi. Alors, quoi ? Cette colère qui passe en arrière-plan, soudain : est-ce à dire que je m’habitue ? Que je me convertis, malgré moi, aux petits-plaisirs-du-quotidien ? Un beau gars croisé dans la 9 et j’oublie le poids du monde ? Dimanche, je parlais à L. de la fable. Celle du loup et du chien. Le chien se contente d’avoir une gamelle toujours pleine, une caresse quelquefois. Contre ces-petits-plaisirs-du-quotidien, il supporte la chaîne à son cou. J’avais dit à L. : « On fait de nous des animaux domestiques, mais moi je voudrais être le loup, libre et inconsolable. »

Ce soir, il y avait ce type dans la 9 et j’ai pris du plaisir. J’ai laissé le métro me consoler. Le métro. Sous terre. Est-ce que c’est ça : toucher le fond ? On peut dire aussi : descendre tout en bas pour mieux remonter. Ce sont les optimistes qui disent ça. J’en connais.

Elle nous a fait passer par des endroits impossibles

Je fais un détour par les rues du Marais jusqu’à Saint-Sébastien–Froissart : j’aurais pu prendre le métro à Ledru-Rollin, mais c’était l’occasion de marcher. Je réalise soudain que je n’ai pas mon attestation : y aura-t-il un contrôle dans la station ? Je me demande s’il en faut une pour les enfants aussi : comment fera-t-on tout à l’heure, avec R., quand je l’emmènerai au bois de Vincennes ? Parce que c’est chez lui que je me rends, pour le garder.

Beaucoup de monde dans les couloirs et sur le quai. Impossible de respecter les règles de distanciation. Les gens se massent dans un métro, moi j’attends le prochain. Arrive alors une rame inattendue : un seul wagon, sans toit, à la forme très arrondie. Comme les bus dans les films de Tati, ou celui de Fédor Balanovitch dans Zazie. On ne tiendra jamais tous dedans. Je me fraie un passage entre les sièges très serrés, qui sont tous orientés dans le même sens, c’est-à-dire face au quai. Un agent demande à l’assemblée « Qui veut monter ? » et seule une minorité lève la main. Alors pourquoi les gens sont-ils présents sur ce quai ? En tout cas, c’est une bonne nouvelle pour nous qui sommes dans le wagon, car nous pouvons n’occuper qu’une place sur trois ou quatre. Ce qui ne nous empêche pas d’être extrêmement proches, tant les sièges sont étroits. À ma droite, un garçon roux aux yeux de biche. À gauche, une femme qui explique qu’elle a déjà chopé le virus et qu’elle est désormais tranquille (elle a pour seule séquelle une altération de son caractère). Devant moi, une petite fille portée sur les épaules de quelqu’un. Elle me regarde fixement, en souriant, son visage à trente centimètres du mien. Le métro se met en marche.

Notre wagon insolite circule sur les mêmes voies que les autres, mais plus lentement. Il se faufile entre les rames classiques lorsqu’elles sont à quai, glissant sans aucun bruit. Il circule sur un rail unique, placé entre les rails empruntés par les autres. Je distingue ces détails maintenant que je suis au premier rang, en tête de train (la configuration des sièges a changé depuis tout à l’heure). Je dis à quelqu’un : « Je n’aime pas être devant, car je vois dans quoi nous allons nous cogner, comme aux auto-tamponneuses. » À cause de cette position, je me retrouve dans l’obligation de guider le métro. Il faut bien que quelqu’un le fasse. Au sol, deux rails possibles : il faut rouler sur l’un ou l’autre, alternativement, selon qu’il est encombré ou praticable. Plutôt que des rails véritables, ce sont des sillons dans le pavement de briques : deux lignes creuses dans le sol revêtu de carreaux rouges. Après que j’ai fait dévier notre rame plusieurs fois d’un sillon à l’autre (le wagon, de plus en plus lent, roulant sans moteur, entraîné par sa seule inertie1), je suis contraint de l’interrompre pour de bon. On porte le wagon à la main, au-dessus de menus obstacles, espérant reprendre notre parcours plus loin, mais c’est impossible : il y a des travaux sur la voie. Je vais parler aux deux hommes (un costaud et un timide). Le costaud me montre la mosaïque qu’il est en train de réaliser pour le pavement des tunnels. Composée de carreaux minuscules (deux ou trois millimètres de côté), elle représente un cœur, blanc sur rouge (ou l’inverse), pixellisé à la façon de Space Invader, orné d’une inscription dans une langue que j’ignore. Il me dit : « Ce sont les stagiaires qui nous ont donné ces mots, je ne les comprends pas, je fais attention de ne pas les écorcher. »

Ça m’intéresse beaucoup, mais, avec tout ça, je me suis mis en retard : je ne serai jamais à Charenton à neuf heures. J’explore la station. Les couloirs ressemblent à ce que j’imagine des coulisses d’un théâtre : encombrés de panneaux de bois, de tringles, d’accessoires de décor. J’entre dans un bureau, essayant de trouver quelqu’un pour m’aider. Je suis accompagné dans ce périple, mais par qui, je ne sais pas. Je dis à ce compagnon de voyage : « Elle m’a téléphoné plusieurs fois », en parlant de la mère de R. qui doit s’inquiéter de mon retard. Je la rappelle tout de suite. Je lui raconte alors tout ce qui a eu lieu dans le rêve, dans l’ordre :

« Il y avait beaucoup de monde dans le métro, alors j’ai pris la première rame qui passait, sans réfléchir. C’est vrai qu’elle était bizarre, un peu à l’ancienne, mais ça ne m’a pas dérangé : au contraire. Je suis curieux de ces trucs-là. Mais elle nous a fait passer par des endroits impossibles et on s’est perdus. J’essaie de prendre un métro normal et d’arriver au plus vite, promis. »

J’apostrophe un gars dans le couloir :
« On est où, ici ?
– Entre Nation et Reuilly-Diderot. »
Je reprends ma conversation au téléphone :
« Je vais chercher la sortie et finir à pied, c’est plus sûr. J’arrive dans une demi-heure. Tu pourras attendre ? Tu seras toujours chez toi ? »

Le décor s’est modifié : c’est toujours un intérieur clos (en lumière artificielle), mais plus grand, plus clair. Quand je raccroche, je suis entouré de personnes nouvelles. J’explique la situation à ma mère, recommençant pour elle le même récit. En reprenant tout depuis le commencement, je m’aperçois combien ce récit ne tient pas la route. Quelque chose cloche dès le début : ça aurait dû me frapper. Pourquoi R. aurait-il besoin que je vienne le garder, alors que ses parents sont avec lui, confinés ? – Et moi qui m’en faisais une fête.


1. « Comme la voiture du professeur Stangerson dans Le mystère de la chambre jeune, que nous avons vu dimanche », me souffle J.-E. après sa lecture.

C’est tout au plus le jardin de Reuilly

Ça caille. Mon astuce pour chauffer mon petit corps au maigre soleil d’aujourd’hui : descendre, vers 11 heures, la rue Godefroy-Cavaignac, la rue Faidherbe et la rue de Reuilly. Ce n’était pas fait exprès, mais ça marche : le soleil est pile dans l’axe, je l’ai en pleine face, je ne vois rien du décor tant je suis ébloui. C’est doux. Mon but est de me promener au jardin de Reuilly — plus exactement, je compte tourner une séquence vidéo là-bas, pour un projet de clip accompagnant L’Épaisseur du trait. Moi qui ne fais jamais, jamais de vidéos avec mon téléphone. Quelle idée. Il faut bien commencer. Passant rue de Reuilly, devant la caserne qui se transforme à toute vitesse, je pense à Zazie, je peux pas m’empêcher.

— Eh bien, dit Gabriel, si c’est pas les Invalides, apprends-nous cexé.
— Je sais pas trop, dit Charles, mais c’est tout au plus la caserne de Reuilly.

Je me dis des phrases comme ça souvent, dans ma tête. Je ne sais pas si c’est un cadeau de vous en faire profiter. J’arrive au jardin par la placette du métro Montgallet, et cette rue que je sais par cœur mille fois, et je passe le portillon — c’est l’hiver, tout est déplumé ; mais c’est tellement vert, la pelouse et les haies, ces arbres en sommeil au milieu de ce vert, c’est très beau. La buvette est fermée (pour l’hiver) et nous souhaite de bonnes fêtes (sur l’ardoise). Mon idée, c’est de marcher sur la grande étendue d’herbe, un genre de travelling. Mais, des rubans de plastique rouge et blanc barrent le passage. « Pelouse en repos hivernal », qu’ils disent. Moi qui ne fais jamais de vidéos ! C’est ma veine. Je ne m’y attendais pas. Et c’est le gars qui a travaillé trois ans aux espaces verts (moi) qui se fait avoir comme un débutant.

— Ah les salauds, s’écrie Zazie, ah les vaches. Me faire ça à moi.
— Y a pas qu’à toi qu’ils font ça, dit Gabriel parfaitement objectif.

Il a raison, Gabriel. Et tant pis pour moi. Le temps est parfait : il fait très beau (le ciel, le soleil) et très froid (alors, quasiment personne dehors). J’emprunte le chemin circulaire qui commence du côté du cadran solaire puis qui surplombe l’avenue Daumesnil (marrant : quand j’étais enfant, je suis venu mille fois sur cette pelouse, et je n’ai aucun souvenir de l’avenue Daumesnil : je ne montais sûrement jamais sur cette promenade-là). La vue sur la pelouse déserte n’est pas mal. Et la passerelle, la passerelle…! Ça me suffira.

Je m’en vais, je prends le métro à Dugommier parce que j’ai rendez-vous avec Laurent à Edgar-Quinet : c’est tout droit.

À mon côté gauche (assis sur le strapontin), un garçon a les chevilles nues. J’ai dit, plus haut, comme il fait frisquet ce matin. Alors, « il n’est pas frileux », je pense — et pourtant, c’est à moi qu’on fait remarquer, d’habitude, que je ne suis pas frileux, parce que je garde le col ouvert quand tous les autres ont froid. Je n’aime pas les écharpes parce que ça me gratte. Lui, en porte une. Donc, il est peut-être frileux, finalement. Il doit avoir, avec les chaussettes, le même problème que moi avec les écharpes. Aussitôt, le métro sort en plein jour, parce que c’est l’aérien.

– Je vais t’esspliquer, dit Gabriel. Quelquefois, il sort de terre et ensuite il y rerentre.

On voit Bercy, je veux dire le ministère (c’est laid) et la Seine grise (c’est beau). Le ciel surtout, bleu et plat, métallique. Je sais, rien qu’en le regardant, qu’il est froid au toucher.