Je les mouline dans ma tête

« Vous êtes perdus ? » Nous sommes arrêtés devant le panneau et j’ai mon téléphone à la main, alors il a dû croire que. « Non, on prend juste la plaque de rue en photo. »

Je n’ai aucun souvenir à Saint-Pol-de-Léon. Des gens ont vécu ici, qui ont joué un rôle dans mon existence (des ancêtres), mais ça ne me bouleverse pas plus que ça. C’est surtout une histoire que je me raconte. Le tourisme m’ennuie, il n’y a que le voyage initiatique qui m’intéresse ; alors je donne à ces vacances l’allure d’une quête.

Rue de la Psalette, un palimpseste. La peinture écaillée du mot « patronage » laisse voir par-dessous : « école libre ». À moins que ce ne soit l’inverse. Fatalement, je pense au film de Robert Bober, En remontant la rue Vilin : au numéro 24, l’enseigne « Coiffure de dames », si cruciale dans le récit, se découvre quand c’est trop tard.

On n’est pas perdus : la plaque que je prends en photo est celle de la venelle Coz Vilin. Je l’avais repérée sur le plan. C’était trop beau. J’ai pensé à la rue Vilin, naturellement, mais aussi aux venelles du temps de François Bon. Au début de la rue, c’est la ville : une grosse maison à étages. Cinquante mètres plus loin, c’est une sorte de banlieue, un petit lotissement pas bien méchant. Puis la ruelle s’effiloche, c’est un chemin de terre bordé de haies. De part et d’autre, un verger, un poulailler. Un clébard répond à un autre. Une campagne qu’on a gardée intacte parce qu’on l’a oubliée. Les sons que j’entends (les bêtes et puis le vent) sont les mêmes que dans les venelles parcourues avec François l’an passé.

Je ne comprends pas le breton. Je lis que « Vilin », c’est le moulin. La venelle du vieux moulin, alors. Disparu, lui ! et déjà vieux avant que de disparaître.

« Vous êtes perdus ? » Non. Je pense seulement à des trucs. Je prends des images, je les mouline dans la tête.

Personne ne s’appelle Johnny

Le père du garde-barrière ne s’appelle pas Johnny. Il s’appelle François-Joseph-Marie : c’est écrit sur l’acte de naissance d’Yves, qui n’est pas encore garde-barrière et qui n’est pas encore le père de mon grand-père. Il est seulement un bébé, qui naît en 1884 à Saint-Pol-de-Léon. Sa mère s’appelle Anne. Personne ne s’appelle Johnny dans cette histoire.

Yves, c’est celui qui a vécu dans la maison manquante de la rue de Plouescat, dont je parlais l’autre jour. Quand Yves est né, dans la rue des Minimes, on a écrit sur son acte de naissance : « fils de François-Joseph-Marie Crenn, journalier, âgé de vingt-sept ans, en ce moment en Angleterre ». La rue des Minimes, c’est en centre-ville : ses parents n’habitent pas la campagne, ils ne possèdent rien, ils vendent leur travail chez les autres. Mais pourquoi si loin ? « En ce moment en Angleterre », dit l’officier d’état-civil. Pourquoi était-il là-bas, ce jeune homme, lors de la naissance de son fils ?

Le livret matricule de François-Joseph-Marie indique qu’il a fait son service militaire à vingt-deux ans. Il indique ensuite la liste de ses domiciles successifs jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans, en cas de mobilisation. Ça m’intrigue de plus en plus : « Réside à Sunderland (Angleterre) en date du 19 août 1881. Rentré à son domicile légal le 17 novembre 1884. » c’est l’époque de la naissance d’Yves. Puis (j’abrège les mentions officielles) : « Réside à Portsmouth ; réside à Portsmouth ; réside à Bristol ; réside à Bristol ; réside à Cardiff ; réside à Cardiff ; réside à Bristol. » Au même âge que lui, je n’ai pris le ferry qu’une seule fois, entre Calais et Douvres, avec ma classe de quatrième. Et j’ai pris l’Eurostar une fois, aussi, avec ma mère et ma sœur. Alors les voyages de ce jeune Breton me semblent extraordinaires. Un gars qui n’était pas riche du tout, qui n’avait pas été longtemps à l’école. Et qui passait son temps de l’autre côté de la Manche.

J’ai visité avec J.-E. le musée des Johnnies et de l’Oignon, à Roscoff. Les Johnnies, c’étaient des petits gars qui ne s’appelaient pas Johnny, mais plutôt Yves, Jean ou François-Marie-Joseph. Au printemps et à l’été, ils bossaient dans les champs d’oignons. En automne et en hiver, ils n’avaient plus de boulot. Alors ils devenaient vendeurs ambulants de ces mêmes oignons. Ils embarquaient pour l’Angleterre en classe super-économie, sur des bateaux pas rapides du tout, couchant sur leur marchandise. C’est moelleux comment, un tas d’oignons ? Sur le tas, ils dormaient. Sur le tas, ils apprenaient l’anglais. Ils faisaient du porte-à-porte. Ça ressemble à une vie de fou : s’épuiser loin de chez soi pour gagner des clopinettes. Mais c’était ça ou bien rester chez soi, et gagner des clopinettes aussi en s’épuisant dans les fermes des autres, sur les bateaux de pêche, dans les conserveries, dans les maisons des riches. Dans tous les cas, la vie c’était comme ça : le boulot. Alors, ces types-là, au moins, ils se dépaysaient. Ils devenaient trilingues. Moi, je me démerde en anglais, mais pour le breton on repassera.

Ce petit musée est passionnant. Joli comme tout, dans une maison du pays. Et j’y ai donc appris ça : François-Marie-Joseph ne s’appelait pas Johnny, mais il était l’un de ces prolétaires du Léon qu’on croisait dans les villes britanniques, à pied ou en vélo, vendant leurs tresses d’oignons aux ménagères, leur faisant l’article (ou leur contant fleurette) avec un accent à couper au couteau.

La femme de Johnny, c’était Anne. Elle avait un mari intermittent. Six mois à la maison, six mois loin du cœur. Les mômes, je ne sais pas combien il y en avait. L’un d’eux s’appelait Yves, comme tout le monde. Il est entré aux chemins de fer. Il a ouvert et fermé une barrière des centaines, des milliers de fois. Il a vécu dans la rue de Plouescat, puis il est mort. Sa femme, c’était Françoise : elle est restée longtemps dans cette maison qui a disparu ensuite.

Est-ce que ça m’a fait quelque chose de voir la tombe d’Yves et de Françoise au cimetière de Saint-Pol ? Pas tellement. Ces recherches sur leur vie m’amusent. Mieux, elles m’excitent. Mais ces gens me sont aussi étrangers (et aussi familiers) que n’importe quels inconnus qu’une coïncidence place sur ma route, pour qui je suis capable de me passionner avec la même curiosité. Je me raconte des histoires, quoi. La machine dans ma tête. Mais l’autre soir, ma tante M. m’a parlé de la maison manquante de la rue de Plouescat, et des vacances qu’elle y a passé dans les années 1960. Elle m’a dit « mémé Crenn » pour désigner cette femme que j’appelais « Françoise » sans la connaître, à cause des documents d’archives. Pour moi, Françoise était un personnage de fiction. Soudain, elle est devenue réelle : elle est sortie du registre d’état-civil, elle est entrée dans la vraie vie. Elle est la « mémé Crenn » de ma tante M. qui, au téléphone, m’a parlé de cette ancêtre inconnue et, dans la même conversation, de mes grands-parents que j’ai connus ; et de mon oncle, et de mon père. De ma vie à moi.

Ils portent le nom de ce qu’ils sont

Je suis comme Théo dans Les présents : j’aime que les lieux portent le nom de ce qu’ils sont, ou de ce qu’ils ont été. La rue de l’Ancienne-Voie-de-Chemin-de-Fer, ça me cause. Ce n’est pas subtil, mais ça dit que ce que ça veut dire : ici, autrefois, passait la ligne qui menait à Plougoulm et, au-delà, à Plouescat. On longe les champs d’artichauts, c’est une sorte de pèlerinage. Vous pourrez me dire : « Ce n’est pas toi qui ressemble à Théo, mais l’inverse : ton personnage est à ton image. » Vous aurez raison, mais un peu tort aussi. Car aujourd’hui, c’est moi qui fais ce voyage, après qu’il l’a fait dans mon livre : je suis venu voir si des fantômes peuplent ces lieux où je n’ai jamais mis les pieds que par l’imagination.

La rue de Plouescat longe l’ancienne voie ferrée qui menait à Plouescat : c’est logique. Un de mes aïeux était garde-barrière ; quand il est mort à Paris en 1957, on a écrit sur son acte de décès : « domicilié au 46, rue de Plouescat à Saint-Pol-de-Léon ». Je dis à J.-E. : « Les trains passaient au fond de son jardin : tu parles d’une retraite, il gardait la tête dans les trains, boulot ou pas boulot. » On suit les numéros : 54, 52, 50, 48… et puis, d’un coup : 44 et 42. Le 46 que nous cherchons n’existe pas. Moi, ça me fait rigoler. Exactement le même coup que cet autre ancêtre que j’avais cherché au columbarium du Père-Lachaise : sa case était manquante. Et puis cet autre que j’avais cherché aux archives : le registre avait disparu. Et j’ai pensé à cette autre maison manquante, forcément. On n’en sort pas.

On n’a pas trouvé de maison, mais on a trouvé des gens. Ils étaient curieux, ils étaient chaleureux, ils étaient généreux : c’était encore mieux. Tant pis pour la maison fantôme, tant mieux pour les vivants.

Ça commençait à taper dans mon crâne, je sentais la douleur monter, je craignais qu’elle s’installe. J’ai dit à J.-E. : « Il me faut vite un café. » On a même cherché une pharmacie : il y a toujours une pharmacie quelque part. Eh bien, croyez-le ou non, mais dans cette ville désertée, il n’y a même pas ça. Alors on a visité la cathédrale, ça ne pouvait pas nous faire de mal.

Les boîtes à crânes, ce sont des boîtes qui contiennent – devinez quoi. J’aime que les choses portent le nom de ce qu’elles sont. Je les ai toutes regardées, en déchiffrant les noms. J’aurais pu tomber sur le mien, car c’est un nom courant dans le pays. J’aurais trouvé rigolo que la tête d’un ancêtre à moi se trouve là-dedans, au frais dans la cathédrale. Ça m’a vachement intéressé. J’ai pensé aux têtes des autres et, l’air de rien, j’ai cessé de penser à la mienne. Je n’avais plus mal. Est-ce que ça a un rapport ? Un ex-voto qui s’ignore, une prière involontaire. L’autre soir, G. m’a expliqué qu’il s’était couché dans un pré où les forces telluriques profitent à la santé des vaches : depuis, il se porte comme un charme. On dit que saint Pol a terrassé le dragon de l’île de Batz, alors pourquoi pas mon mal de tête ?

On a vu la gare désaffectée, on a marché sur le tracé du chemin de fer en direction de Morlaix. Les rails étaient les mêmes que du temps de mon ancêtre garde-barrière. Les boulons sont rouillés, à peine. On pose les pieds sur les traverses, en rythme : J.-E. trouve que ça nous donne une bonne allure, régulière, surtout pas trop rapide. On progresse ainsi, lentement, sûrement, remontant le temps sans le brusquer. La ligne est bordée d’une venelle qui s’appelle : venelle de la Petite-Vitesse. Je suis comme Théo dans Les présents : j’aime que les lieux portent le nom de ce qu’ils sont – etc.