Liste : lectures de décembre 2019

Henri Calet. Les grandes largeurs.
Quentin Zuttion. Sous le lit.
René Crevel. Le clavecin de Diderot.
Raymond Penblanc. Lettre ouverte à celle qui viendra à son heure sans qu’il soit besoin de la sonner.
Claro. Les souffrances du jeune ver de terre.
Frédéric Arrou. Lettre ouverte à celui qui m’a plaqué.
Mario Cyr. Planètes.
Justine Arnal. Finir l’autre.
Denis Roche. Temps profond.

Ils jouent à la guerre

Jeudi, on n’est pas allés manifester parce qu’on avait peur de la police. Les deux soirs qui ont précédé, on a retourné la question dans tous les sens, mais J.-E. ne le sentait pas et, moi, je n’étais pas assez sûr de moi pour le convaincre. Se faire crever un œil ? On a décidé que ce n’était pas grave de ne pas y aller, arguant pour nous-mêmes qu’il existait d’autres manières de s’exprimer. Tout aussi efficaces ou tout aussi vaines, selon qu’on soit fataliste ou optimiste. Jeudi, on s’est donc retrouvés loin de notre quartier (c’était en plein sur le parcours du défilé, il n’était pas possible de s’y balader : il fallait être vraiment dedans ou vraiment dehors). Mais il faisait un peu froid : on en a eu assez d’errer, on a été au cinéma presque par hasard. Dans It Must Be Heaven, les rues de Paris filmées par Elia Suleiman sont quasiment désertes. Les seules présences dans ces espaces vides, ce sont les flics. Partout. Et même au ciel : les avions militaires. Des uniformes. Plus tard, on est à New York et on assiste au ballet de chalands armés jusqu’aux dents : sur les avenues, dans les supermarchés. Encore des armes. Une violence habituelle, aussi, mais un peu différente. Un climat, donc.

Vendredi, regardant Saint-Denis Roman, je note ces phrases prononcées par des mômes de 1986 à l’attention de Bernard Noël : « Un lieu magique, c’est un endroit pour nous, où on se défoule. Puis, des fois, on se met à rêver. – On s’amuse, on s’en fiche qu’il y ait des ordures et des chats morts et que ça sente mauvais. On fait comme s’il n’y avait rien, comme si c’était un parc d’attraction. » C’est un terrain vague de la plaine Saint-Denis. Ils jouent à la guerre.

Samedi, invités chez J. et L., on grignote et on sirote de bonnes choses, puis j’atteins ce moment qui arrive toujours dans une soirée, où je ne peux pas m’empêcher de sortir le bulldozer et de dire que les riches ne servent à rien et même, pire, qu’ils sont des parasites. J’explique à L. qu’il existe des tas de situations où des travailleurs travaillent sans patron (et où ça marche très bien), mais qu’il n’existe pas d’exemple d’entreprise dans laquelle personne ne travaille. Je crois qu’il trouve mon argument convaincant, mais je ne sais pas s’il est prêt, pour autant, à jeter au feu la société du capital.

Dimanche, on retourne au Petit Palais pour l’autre exposition napolitaine, celle sur Luca Giordano. J’aime tout ce qu’on y voit, et en particulier ce qui n’est pas de lui : les peintures de Mattia Preti et de Jusepe Ribera – dans ma chambre, ce fragment d’affiche où le garçon crie, c’est un morceau de Ribera et c’est un cadeau de J. auquel je tiens beaucoup. En sortant, on passe devant Combat devant l’Hôtel de Ville le 28 juillet 1830. Je dis à J.-E. que c’est la version masculine de la Liberté guidant le peuple : la révolution est incarnée par ce bel étudiant la cravate au vent, serrant sur son cœur le petit ouvrier blondinet, mourant, qui tient bon le drapeau. J’ai des étoiles dans les yeux, si je puis dire, quand nous quittons le musée, traversons l’avenue. Et nous voilà, soudain, sous le feu d’autres yeux : sans lumière aucune, torves. Ils gardent bêtement le palais présidentiel, ci-devant impérial, les fiers porteurs de matraque, les compagnies républicaines de sécurité.

Ce matin, je tente avec René Crevel de mettre à bas l’ordre bourgeois, mais ce n’est pas facile. Il écrit dans Le clavecin de Diderot des mots qui me plaisent, mais auxquelles je ne comprends pas tout – il faut bien le dire. Par exemple : « Au contact de certains doigts, les rares occasions de bonds révolutionnaires tournent donc en eau de boudin. À cette sauce, politiciens et intellectuels assaisonnent les extravagances qu’ils ont mission de faire gober à ceux qu’ils administrent ou instruisent. » Je note tout de même. Et ce soir, je me poserai à nouveau la question : est-ce que j’irai dans la rue, demain ?

Les points communs

J’aime bien me trouver des points communs avec les gens que j’aime. Encore plus : avec les écrivains que j’admire. Avec René Crevel, j’en avais déjà plusieurs (je vous laisse trouver lesquels) et ça me suffisait. J’étais comblé. Puis, hier soir, il s’est passé quelque chose : j’ai montré cette photo à J.-E. – et J.-E. m’a dit : « Tu as le même maillot de bain que René Crevel ». Mais oui ! il a raison ! Et ce point commun n’était pas encore sur ma liste. Maintenant, il y est.

Louis Aragon et René Crevel en maillot de bain, 1923
(dans l’Album Aragon dans la Pléiade, par Jean Ristat)

Liste : lectures d’octobre 2019

Frank Beauvais. Ne croyez surtout pas que je hurle.
Rainer Maria Rilke. Sonnets à Orphée (transposition de Lionel-Édouard Martin).
Louis Aragon. Les communistes, tome 1.
Daniel Bourrion. Lieux.
Raymond Penblanc. Somerland.
René Crevel. La mort difficile.
Mathilde Roux & Virginie Gautier. Paysage augmenté.
Antonio Tabucchi. Les oiseaux de Fra Angelico.
Benjamin Taïeb. Classe de mer.

Jour de fête pour l’escargot (festina lente)

J’avais pensé : « Ce dimanche, j’irai me promener à Nantes ». Ce petit festival littéraire auquel participe Thierry aurait été l’occasion faisant le larron. J’aurais pris le train tôt, j’aurais fait un tour au jardin des Plantes, j’aurais grignoté quelque chose sur le pouce, j’aurais traversé la ville en me perdant un peu, de façon à arriver juste à temps pour cette lecture qui m’intéressait. Ç’aurait été bien. Mais la ligne de train que j’aurais dû emprunter n’est pas fiable : c’est le Bordeaux-Nantes – vous savez, un tronçon du feu Vintimille-Brest – et, souvent, il ne circule pas. C’est ce qui arrive ce dimanche, allez savoir pourquoi.

En fait, ça m’arrange. Je ne vais pas à Nantes, je reste cloîtré chez moi. J’ai envie d’alterner, à nouveau, un moment de solitude après quelques jours denses. Car ces derniers jours l’ont été, denses. Cette escapade à Fontenay-le-Comte, ces moments passés avec W., ce déjeuner avec G. que je n’avais pas vu d’un an, au moins, et qui est arrivé spécialement de Niort pour me voir. Hier soir, ce dîner chez C. et L., la chaleur, la conversation riche. Et demain, l’arrivée de Benjamin : ce seront deux jours de travail d’une sorte inédite. Je suis content, alors, d’intercaler un dimanche pluvieux entre deux moments rayonnants.

Il y a ce plaisir de m’éveiller tôt, mais de me lever tard quand même, parce que je reste au lit avec un livre. C’est La mort difficile, de René Crevel.

« Chaque jour, davantage, il admire son corps, arbre à la fois dur et souple, robuste et fin, son corps. Le corps et les lianes qu’il lance, ponts subtils, parfumés des bouquets précis de gestes, des pétales de la voix, de deux fleurs ravies à la couronne d’Ophélie, ses mains, et des plus improbables des plantes dont ses pas suivent les courbes dans une marche qui, jamais, n’a pu s’empêcher de devenir une danse.

Appétit, appétit, toujours et appétit encore, cette langueur attentive, lorsque gardien du sommeil de l’autre, il pose une main sur une forge de peau fraîche, la poitrine de Bruggle, et, dès que l’aube, au travers des rideaux, le permet, un regard sur deux triangles un peu bombés et plus doux que fruits, des paupières bleues d’une fête sensuelle, comme des prunes de soleil. Paupières, les lèvres de celui qui ne dort pas, avec la furtive prudence des voleuses vous effleurent mais, les cils rencontrés, soudain s’enfuient car elles ont peur de ces herses qui défendent les secrets des hommes et leurs résumés aux belles couleurs, les yeux. Ce front définitif dans l’incertitude aigre du petit jour, ce front définitif parmi le désordre du lit, son bonheur lisse, de quel bois a-t-il été sculpté ? »

Je pourrais recopier tout le livre, tant chacune de ses phrases résonne en moi. Mais je ne le fais pas. Ce matin, j’écris, écoutant tomber la pluie, des choses que je ne lirai pas mardi soir devant de chastes oreilles : une histoire que je vais laisser reposer quelque temps, pour savoir ce qu’elle a dans le ventre.

Puis, il y a ce plaisir de découper des carottes en rondelles plus ou moins égales, de les mêler à quelques courges et tubercules. De manger le tout devant la fenêtre et le jardin détrempé. Et cet autre plaisir, que j’anticipe, de téléphoner tout à l’heure à J.-E. et de papoter à distance, à plat ventre sur mon lit.

Je pourrais commencer d’écrire un autre projet, parmi ceux qui se bousculent. Je ne sais pas si je repousse ce moment parce que, au choix : je n’en ai pas encore envie ; je n’ose pas ; ils ne sont pas assez mûrs pour que je les attaque. Le fait que Les présents ne soient pas finis n’est en aucun cas un obstacle pour me lancer dans autre chose, puisque j’ai déjà fait des trucs depuis, commencés et déjà terminés. Des trucs courts. Alors, c’est quoi ?

Je sais, parce qu’il l’a montré lui-même, que Guillaume travaille sur la nouvelle version des Présents. J’imagine parfaitement l’état de mon manuscrit lorsqu’il me reviendra, annoté frénétiquement de ces bulles de commentaires que j’ai déjà louées quelquefois. J’ai hâte. Hâte, oui, mais pas trop quand même. J’espère qu’il ne me l’enverra pas dès demain, ni encore moins mardi, quelques heures avant la lecture dessinée (ceci est un message subliminal à son attention). Que ce manuscrit me revienne sûrement, mais lentement.

Le dimanche, à Luçon, il n’y a rien à faire, sinon prendre son temps. Faire comme ce gastéropode (pour qui ce jour de pluie est jour de fête), peint sur le mur de l’école derrière le jardin Dumaine : se hâter lentement, voilà, comme disent les sages et les escargots.

Les lieux d’un roman

Sur une carte de Saint-Céré, des pastilles rouges. Entre elles et les images, je tire mon fil rouge (littéralement) : des cartes postales (anciennes ou pas), des photos prises par moi ou par d’autres, des dessins, des extraits de texte, des pages de mon carnet. Ce sont les lieux-clés du Héros et les autres : des lieux réels (à Saint-Céré), des lieux imaginaires (disons plutôt : fantasmés à partir de lieux réels), des souvenirs (des épisodes qui ont eu lieu dans d’autres endroits).

Je veux que l’expo soit foisonnante, qu’elle parte dans tous les sens, qu’on ne sache pas trop comment la regarder. Que l’œil soit accroché par une image, qu’il suive le fil rouge et tombe sur autre chose — une association d’idées. J’ai noté sur des soi-disant cartels le rapport que chaque chose entretient avec le Héros et les autres — parfois, c’est lointain : mais peu importe, car l’expo s’adresse aussi (surtout) à ceux qui ne l’ont pas lu. L’idée, c’est de leur montrer « comment je travaille » — non, disons plutôt : comment mes idées s’articulent autour de lieux, car c’est le thème de ma résidence. Sur le mur d’en face, les bibliothécaires afficheront une grande carte de Luçon et de ses environs : les visiteurs participeront à enrichir l’accrochage, en ajoutant une image, une photo, une pensée, un souvenir. Pour créer une carte sensible du territoire.

Mon expo, c’est « mon atelier ». Et, en vrai, mon « atelier », c’est surtout une bibliothèque. Alors, j’ai choisi quelques livres en rapport avec Le héros et les autres : sur l’adolescence, sur les sentiments très purs et violents qu’on ne connaît pas très bien, sur l’imaginaire attaché aux lieux, sur les lieux ordinaires et magiques à la fois, sur les villes et les villages. Je les propose à qui voudra bien les découvrir, les feuilleter, en parler avec moi.