Débordant largement la promenade

Par la fenêtre de notre chambre, j’observe celles de nos voisins. Dans chacune (il y a quatre fenêtres), la scène est quasi identique : un homme et une femme attablés pour le petit déjeuner. Je remarque que tous les hommes, sans exception, ont le torse nu. Je ne tire aucune conclusion de cette observation, ni aucun plaisir. Je la partage tout de même avec J.-E. parce que c’est étonnant. Nous ne sommes pas chez nous, alors c’est la première fois que je contemple ce vis-à-vis. Nous n’avons pas encore pris nos marques dans cet appartement. Nous ne connaissons pas la ville, non plus. Il est temps de l’explorer.

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Ce n’est pas encore la photo parfaite

La fenêtre est grand ouverte. Je guette l’apparition de quelque chose. J’entends la voix de mon voisin, hors-champ (il habite l’étage du dessous) qui crie pour m’avertir : ça vient ! Soudain, dans l’encadrement de la fenêtre, surgit l’oiseau immense. C’est une mouette, mais énorme, vraiment énorme. Son image se fige devant mes yeux : la silhouette, ailes déployées, parfaitement composée au milieu du rectangle. Je ne prends pas de photo à ce moment-là. Pas encore. Mais quelques minutes passent, et la mouette entre dans l’appartement. Je suis en compagnie de J. qui reste silencieuse. Elle observe l’événement avec distance : je ne crois pas que l’irruption de cet oiseau démesuré la passionne. C’est là que je décide d’utiliser mon vieil appareil, ce Praktica qui pèse une tonne, que j’étais fier de trimballer partout il y a quelques années. La mouette évolue lentement (en marchant ? en volant ?) à travers l’appartement, dans lequel J. se déplace aussi. Je déclenche trois fois, sans réfléchir. Ce n’est pas encore la photo parfaite. J’attends l’alignement idéal, déjà composé dans ma tête : le visage de J. au premier plan, de profil ; derrière, la grosse tête de l’oiseau, dépassant largement celle de J., tant elle est grosse ; en arrière-plan, un gris neutre. Voilà : la mouette vient se placer où je l’espérais. Je suis sur le point d’appuyer sur le bouton… et J. s’en va. Elle proteste : « Je ne veux pas que tu me prennes en photo : tu as vu ma tête ? Je suis ne suis pas jolie, je suis toute grise. » C’est vrai qu’elle est un peu pâle. Elle n’a pas bonne mine. Mais je lui dis : « Ce n’est pas grave si tu n’est pas jolie, ça n’empêchera pas la photo d’être magnifique. » (Je dis ces mots précis). Je lui explique mon intention : son visage, certes pâle, sera comme auréolé par le blanc lumineux de la tête de la mouette, et je m’arrangerai pour laisser le mur du fond dans l’ombre, afin de ménager un arrière-plan gris foncé, bien contrasté. Elle refuse. Et l’énorme mouette est partie. J’en veux à J., car j’ai déclenché l’appareil trois fois « pour faire mes réglages », sans obtenir l’image désirée : j’ai gaspillé trois photos.

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Ma boîte à moi

Je suis monté sur la chaise (la seule chaise) pour atteindre le levier rouge au-dessus de la porte d’entrée (la seule porte) et rouvrir l’eau. D’un coup, ça glougloute dans les tuyaux : voilà, la machine se remet en route. Je laisse couler un peu, ça crachote. J’emplis la bouilloire deux fois. D’abord, pour l’utiliser comme arrosoir (les trois plantes : un palmier qu’on m’a offert ; un truc exotique dont les graines viennent des serres d’Auteuil, qu’on m’a offert aussi, à l’époque ; une bouture que ma voisine avait en trop et que – ah oui, décidément – elle m’a offert). La deuxième fois, pour faire bouillir de l’eau. Et fabriquer un café avec.

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Il va et il vient (en douceur)

Il y a un gars sur le toit d’en face. Plus précisément, il n’est pas sur le premier toit face à moi, mais sur le second, si bien que je l’aperçois seulement de manière alternative : il passe le plus clair de son temps sur la moitié de son toit qui est cachée, à mes yeux, par cet autre toit situé entre lui et moi. Et, de temps en temps, il vient sur l’autre partie, celle que je vois distinctement. Il va et il vient. Je crois qu’il travaille surtout dans le coin qui m’est invisible. Il est sans doute couvreur. Ou bien : paysagiste, en train d’aménager un jardin en terrasse ? Quand il vient dans mon champ de vision, c’est pour prendre un outil, puis il repart. J’imagine ça. Mais je n’en sais pas plus, car je ne vois que la moitié supérieure de son corps : impossible de savoir ce qu’il fabrique, plus bas.

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