Vous n’avez donc pas d’état ?

Je n’avais rien compris à ce tableau, je me disais : « On verra bien. » J’ai vu, mais je n’ai toujours pas compris si je devais de l’argent à l’Urssaf ou si elle m’en devait. Puis, j’ai reçu un appel à cotisations, alors j’ai payé les 259 euros demandés. Ensuite, j’ai reçu 750 euros, tombés directement sur mon compte bancaire sans passer par les cases « courrier » ni « notification sur le site de l’Urssaf » : je fouille toutes les rubriques, je ne vois nulle part ce chiffre, il ne correspond à rien. Je n’ose pas me réjouir du cadeau, de peur qu’on me demande de le rendre. Entretemps, j’ai trouvé un autre chat à fouetter. Ledit chat a ouvert les hostilités d’un méchant coup de griffe. Il s’appelle Ircec, je n’avais jamais entendu parler de lui. Papier à en-tête avec logo, mais aucune explicitation de l’acronyme, encore moins de présentation de l’établissement, de ses missions, de la raison pour laquelle il a l’honneur de solliciter mon obole. Pas de « bonjour » non plus. Seulement une ligne de tableau et l’injonction à régler 1455,76 euros dans le mois. Ces gens-là sont bien placés pour savoir combien je gagne, et donc : que ça va être chaud. Je peste. J’y mettrais sans doute plus de cœur si l’on m’informait de la destination de mon pognon — en fait, j’ai commis la faute de toucher une grosse bourse l’an passé (celle de ma résidence Île-de-France) : j’ai dépassé un plafond et je dois être puni. Sur le site de cette institution, j’apprends que c’est en rapport avec la retraite. Et on peut choisir de cotiser deux fois moins en cochant une case. Ah bon ? Ce doit être un piège… S’il suffit de dire « Je préfère ne pas » pour être épargné, ça semble trop facile, il doit y avoir une contrepartie (souvenez-vous du pacte de Faust avec Méphistophélès).

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Il s’appelle Théo-tout-court ou bien Théo-quelque chose

Sa mère l’appelle Théo. Ses amis aussi. Notre vrai prénom, c’est celui dans lequel on se reconnaît dans la voix de ceux qui nous aiment. Pour les autres gens, et sur la couverture du livre, il s’appelle Théodore Poussin. Je tombe sur son nom dans mon journal d’adolescent, le 19 décembre 2003 : je cite des vers de Baudelaire en précisant que je les ai appris dans le premier album de cette série. Je me souviens de l’apparition glaçante de M. Novembre (le destin de Théodore) dans ce bistrot de Dunkerque, déclamant sans crier gare : « Amer savoir, celui qu’on tire du voyage… » J’ai conservé cet album. Je le relis. Je me rappelle la place qu’il prenait dans mon imaginaire, ces années-là.

La mère de Théodore Poussin l’appelle Théo. Dans Les présents, mon personnage s’appelle Théo. Ce n’est pas la première fois que j’ai un Théo. Pour être exact, les autres fois, c’en était un qui s’appelait Théodore : j’avais choisi son prénom pour les mêmes raisons que j’avais utilisé, longtemps, celui de Léopold. J’avais traîné ce Léopold comme mon alter ego dans plusieurs récits, quand j’avais vingt, vingt-deux ans. À certains moments, dans l’intimité, je l’appelais Léo. J’ai connu des Léo dans la vraie vie, mais ces Léo n’étaient le diminutif d’aucun prénom. Ni de Léonard, ni de Léopold. Par la suite, ce qui me plaisait avec le Théodore que j’avais inventé, c’était la potentialité du diminutif : j’étais tenté de l’appeler Théo, mais je ne le faisais jamais. Le Théo des Présents, lui, est comme ce Théo que j’ai rencontré dans la vraie vie : c’est le seul prénom qu’on lui connaît. (Le Théo de la vraie vie utilise un pseudonyme quand il écrit, mais c’est une autre histoire). Il s’appelle Théo-tout-court ou bien Théo-quelque chose ; on ne le saura pas.

L’ami de Théo (son ami qui n’a pas de nom) s’amuse du prénom potentiel de Théo : Théophile, Théodule ? Il est le destin de Théo. Le destin de Théodore Poussin s’appelle M. Novembre (il n’a pas de prénom). Il dit à Théodore : « Je peux vous appeler Théodore, n’est-ce pas ? » Il ne veut pas l’appeler par son nom de famille. Le nom de famille de Théodore, c’est le nom de son père. Théodore Poussin se rend chez un tailleur pour faire faire, dans le caban d’uniforme de son père mort, un manteau à ses mesures. Le père de mon Théo est mort : Théo part sur ses traces. Quand il croit lui ressembler, il est fier.

Je me rappelle comme il a compté pour moi, Théodore Poussin, jeune homme sans histoires, qui rêve d’histoires plus grandes que lui. J’avais oublié que le point de départ de sa quête était ce fantasme de marin : un oncle illustre et mythifié, disparu avec son bateau, très loin de chez lui. Un ancêtre disparu, ce n’est pas comme un ancêtre mort : personne ne l’a vu mort, alors il continue de vivre en songe. Théodore s’embarque dans le sillage du légendaire capitaine Steene. Mon Théo des Présents est un jeune homme rêveur, qui se raconte des histoires. Quelque part dans son arbre généalogique, un « marin absent » lui murmure des récits d’aventure au creux de l’oreille. Un marin absent, ce n’est pas un marin mort. S’il n’est pas mort, il est présent : mais où ?

Je suis troublé par les correspondances entre mes Présents et ce premier album de Théodore Poussin. Mais je ne m’étonne pas. Ce n’est pas un hasard, car je l’ai lu très souvent : il s’est ajouté aux pièces de mon petit puzzle mental sans que je m’en aperçoive. « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des coïncidences », dit l’ami de Théo, l’ami qui n’a pas de prénom, le destin de Théo qui apparaît sur sa route, impromptu. « Rien n’est fortuit… À dire le vrai, Théodore, j’ai horreur du hasard… Je ne crois pas aux probabilités », dit ce M. Novembre qui n’a pas de prénom, le destin de Théodore qui déboule subitement, d’on ne sait où.

« Où voulez-vous en venir, à la fin ? » Là, c’est Théodore qui parle. Mais ça pourrait être Théo. Ça pourrait être moi. Si je savais où je voulais en venir, je n’écrirais pas.

Le monde est petit (mais pas encore confiné)

Il fait très beau. On a peine à croire qu’un fléau s’est abattu sur le monde, que le virus poursuit sa course sans obstacle. J’ai écrit « on a peine à croire » : pour être honnête, j’aurais dû écrire je. Car les autres, eux, ils y croient. Les gens dont j’entends les conversations, dans la rue : ils parlent de ça. Moi, les premiers mots que je prononce aujourd’hui, c’est au musée, en me présentant à l’accueil :
« Je viens aujourd’hui, parce que je crains de ne plus pouvoir venir la semaine prochaine.
– On ne sait pas si on devra fermer, on attend les instructions. »

Elles peuvent tomber d’un moment à l’autre, les instructions. Fermeture des lieux publics. Confinement. « S’il faut rester confiné quelque part, il vaut mieux que ce soit ici » : voilà à quoi je pense, parcourant de nouveau les salles Bourdelle, puis, descendant encore d’un niveau, dans les entrailles de la bâtisse, au ras du Tarn, dans cette salle sombre et humide, dite « du Prince Noir », toute de niches, de recoins et d’anfractuosités. On ne me trouvera jamais ici, je serai tranquille.

Mais je suis raisonnable : je refais surface. Alors que je croyais être seul, je rencontre soudain des vivants. Ce sont de jeunes sujets, manifestement en pleine forme, autrement dit : des porteurs sains, sournoisement contagieux. Des enfants. Leur institutrice a dû se dire, comme moi : « C’est le jour où jamais pour les emmener ici : lundi, l’école sera fermée, et le musée aussi, sans doute. » Ils sont gais, ils font plaisir à voir. Et moi, je me dirige vers le café, où l’on peut acheter des cartes postales.

Deux employés sont derrière le comptoir. Ils me voient débouler et s’écrient : « Un autre visiteur ! » – parce qu’ils en avaient déjà un. Quelle surprise d’être deux !

L’autre et moi échangeons quelques paroles. Sa tête me dit vaguement quelque chose.
« Vous êtes d’ici ?
– Provisoirement : je suis arrivé il y a trois jours, je vais habiter Montauban pendant dix semaines. »

Quand il me dit son prénom, ça y est ! je le remets. Nous nous sommes rencontrés il y a plusieurs années, dans une vie qui me semble lointaine : un dîner, à Paris. Nous étions invités tous deux par quelqu’un, dans un bel appartement qui n’était pas le sien. Je me rappelle étrangement certains détails de cette soirée ; lui aussi. Nous ne nous sommes jamais recroisés depuis.

Nous sirotons nos cafés à cette petite table, près de la fenêtre qui donne sur le Pont-Vieux. Face à moi, une autre fenêtre encadre très exactement la vue sur le monument aux morts de Bourdelle. Il fait beau. On a peine à croire qu’un fléau s’est abattu sur le monde.

Ça résonne

Je n’écoute pas de musique, je n’y connais rien, et je suis presque incapable de reconnaître un morceau entendu la veille. C’est comme ça.

Au téléphone avec A., pour préparer ma résidence à Montauban qui approche : elle me propose de faire connaissance, dès la première rencontre avec le public, avec M., qui est designer sonore et pourrait accompagner ma lecture. Je lui dis que j’adore cette idée, parce que c’est une chose que je serais incapable d’inventer moi-même : choisir des sons, produire des sons. Ce n’est pas mon langage. Alors, nous serons différents et complémentaires, et ce sera riche.

J’ai montré Les bandits à E. et à G. parce que j’avais l’album sous la main. Je n’ai même pas pensé que les souvenirs de mon enfance contenu dans ce livre pourraient résonner si fort avec des morceaux de leur histoire, à l’un, à l’autre. C’était innocent. Leurs réactions m’ont beaucoup ému. Ça a résonné, oui.

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Deux lieux

Là, c’est le plan du soi-disant « appartement » d’Alexandre dans L’épaisseur du trait, dessiné dans mon carnet en 2015.

Là, c’est le plan de mon soi-disant « chez moi », c’est-à-dire le lieu où je suis présentement, que je me suis trouvé en 2017 et que j’ai aménagé selon ce dessin fait dans un autre carnet.

Toute ressemblance de moi-même avec un personnage de fiction ne saurait être fortuite : ce serait plutôt une coïncidence, voire un fait exprès.