Quand c’est fini, c’est pas fini

Les livres ont été imprimés il y a quelques jours : dedans, le texte écrit par les enfants au cours de cette dernière semaine d’atelier, si dense. Le vendredi après-midi, une heure avant leurs vacances, ils avaient terminé de saisir sur l’ordinateur, chacun, le chapitre qu’ils avaient choisi d’écrire. Vingt-quatre élèves, vingt-quatre chapitres pour composer un roman. Logique.

À ce moment, je leur avais fait le coup de Paludes :

« Si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela. On dit toujours plus que CELA. »

J’ai trouvé que ça collait bien avec notre projet : les élèves avaient, certes, écrit l’histoire qu’ils avaient voulu écrire, mais, moi, premier lecteur de leur texte, je trouvais qu’ils avaient exprimé autre chose de plus. Et je leur ai expliqué mon idée de titre : Tout se transforme. Parce que, dans cette histoire, ils ont décrit une ville en mouvement : la leur ; et des personnages qui grandissent, comme eux. Et parce que « Rien de se perd, rien ne se crée », comme avec Lavoisier : pendant ces séances d’atelier, nous n’avons pas créé ex nihilo, mais en observant autour de nous, et en nous. Et les jeux des premières séances, ainsi que les sorties, n’étaient pas des moments perdus, mais une matière à transformer.

Ce matin, j’ai les livres dans mon sac à dos. Je les sors au début de l’atelier, comme je les sortirais de ma hotte si j’étais le père Noël (mais je ne le suis pas). Chacun feuillette son exemplaire et cherche le chapitre qu’il a écrit. Une rumeur se répand dans la classe, un frémissement de pages et de doigts, un brouhaha d’yeux silencieux qui parcourent la table des matières, et de voix qui s’étonnent.

Je leur dis : « Le livre est terminé. Mais, quand c’est fini, c’est pas fini. »

Je voudrais que les idées, les émotions, les intentions contenues dans le texte continuent d’exister autour du livre et au-delà de lui. Que le livre ne soit qu’une forme matérielle possible de ces fantômes insaisissables qui composent une histoire. Dans quelques semaines, ils seront invités à la librairie pour montrer leur livre à leurs familles, aux copains et aux copines : ce serait dommage qu’ils se comportent comme des auteurs blasés faisant la promo de leur nouvel opus : un bla-bla convenu, une photo, et basta. Il faut que chaque moment offert soit une occasion de création, une façon de faire progresser le texte. Je les encourage à préparer une lecture, à inventer des images pour accompagner leur voix. Je leur dis : « Étonnez-moi », car ce sera une surprise quand je les reverrai à la librairie. Leurs profs les accompagneront, d’ici là, sans moi : c’était ma dernière séance avec eux.

Si je leur dis « Quand c’est fini, c’est pas fini », en réalité, ce n’est pas seulement pour énoncer un principe artistique. C’est parce que je n’aime pas quand quelque chose se passe pour la dernière fois. Je n’aime pas quitter les gens. Je n’aime pas dire « C’est fini ». J’ai donc trouvé cette formule : c’est une pirouette.

Ils jouent le jeu

Soulagé. Je suis soulagé, parce qu’ils ont tous choisi un post-it qui leur fait plaisir. Sur ces petits feuillets fragiles, les précieuses idées qu’ils avaient lancées la semaine dernière : « ce qui pourrait se passer dans ce lieu » (le collège, la ferme, le Stade de France, la tour Pleyel, le tunnel-qui-fait-peur) au fil de notre roman. On avait cherché ensemble comment tisser des liens entre tout ça. Moi, je voulais en caser le plus possible dans le récit final, pour qu’ils se reconnaissent dedans. J’avais regroupé certaines idées, scindé d’autres en deux, et j’obtenais : une idée par post-it. Je les ai collés au tableau : le déroulé chronologique, et puis les flashbacks. Je me trouvais un peu idéaliste, mais tant pis, j’ai tenté le coup : j’ai fait ce pari que chaque élève choisirait son post-it préféré, qui deviendrait son chapitre dans notre roman. Vingt-quatre post-it, vingt-quatre chapitres, vingt-quatre élèves. Je n’ai pas redouté qu’ils se battent pour avoir le même. J’ai eu peur, surtout, que quelqu’un ou quelqu’une reste à sa place, sans envie de rien. Ne choisisse pas son chapitre préféré, car aucun ne lui donne envie. Ce serait affreux si ce garçon, si cette fille, devait écrire son chapitre parce qu’on l’oblige à le faire, au lieu de l’écrire pour se faire plaisir et pour le partager avec les autres. Rien que l’idée que je pourrais être associé à cette torture, ça me glace. Que ma présence puisse contribuer à leur faire croire que l’écriture, c’est une punition. Si c’est comme ça, je m’en vais tout de suite, hein : je ne suis pas venu pour vous faire du mal. Alors, j’ai surveillé les réactions. Et je dois l’admettre, oui : il y en a trois ou quatre qui ont tardé à se lever de leur chaise pour prendre leur post-it – « mais c’est pour laisser passer la foule », ai-je envie de croire. Parce qu’elle est agitée, cette classe : moi aussi ils me fatiguent, j’avoue (dans quel état je serais, si je passais toutes mes journées avec eux, comme ils le font eux-mêmes ?). Ces trois ou quatre-là, donc, ont attendu leur tour : c’était par timidité. Je crois qu’ils ont envie, eux aussi, comme les autres. Oui : tout le monde joue le jeu, personne ne reste à la traîne. Voilà : c’est pour ça que je suis soulagé.

Ils ont voté pour les prénoms des personnages principaux. Le garçon s’appellera Kévin (j’avais d’autres favoris, mais tant pis, c’est le choix de la majorité ; on croit à la démocratie ou on n’y croit pas). La jeune fille, qui s’appelait encore Yumi la semaine dernière (c’est joli, Yumi), a été renommée ce matin par le peuple souverain : « Chloé ». Là, je suis content, à cause de la Chloé de Colin.

Boris Vian, L’écume des jours

La joie et les moutons

« Et ces moutons ! ils ont des cornes !
— C’est parce que ce sont des chèvres.
— Et ces coqs, ils s’appellent comment ?
— Des poules. »

Ils traînaient les pieds pour traverser le quartier, une heure plus tôt, dans le froid. Mais maintenant qu’il s’agit de courir après les poules, ils sont bien contents d’être dehors. Moi aussi. J’aime bien caresser les chèvres, comme tout le monde.

« On pourra toucher les cochons ?
— Vous pouvez entrer dans les enclos, mais calmement. J’ai pas forcément envie que les animaux soient aussi excités que les collégiens. »

Plusieurs d’entre eux sont déjà venus ici : c’est vrai que c’est une attraction, cette ferme maraîchère de l’avenue de Stalingrad. Inattendue, au milieu des cités, à deux pas du collège et du métro. Et c’est vrai qu’ils sont excités. À cause des animaux, oui, évidemment ! Mais pas seulement. Cette activité « recyclage du papier » a pris une tournure que je n’aurais pas soupçonnée. Elle n’avait rien pour provoquer, a priori, une ambiance de stade de foot. Mais nos sixième d’Elsa-Triolet ont une tendance à l’enthousiasme qui dépasse les prédictions.

« Ici à la ferme, on n’aime pas jeter. Alors on récupère et on transforme. »

Les mômes commencent à déchiqueter menu, dans des bassines, les catalogues et journaux qu’on leur donne. Ça, déjà, c’est marrant à faire. Après, il faut mixer : c’est un peu intimidant. Puis, quand A., l’animateur, plonge un tamis dans la tambouille grisâtre : moues concertées dans l’assistance. Il dépose le cadre de bois sur deux tasseaux :

« Et on recouvre avec le tissu.
— Repose en paix », dit un petit malin.

Le résultat, c’est une feuille de papier reconstituée, plaquée sur le linge, que A. tend à bouts de bras pour le montrer à l’assistance, à la manière de sainte Véronique présentant le visage du Christ imprimé sur son voile. Dans la salle : total respect.

Puis, ce sont des prénoms scandés : « Amsha ! Amsha ! », « Aïssatou ! Aïssatou ! », pour encourager les joueurs et les joueuses descendant dans l’arène – que dis-je : pour les chauffer, pour les galvaniser. Le tamis plongé dans la bassine : des cris de joie. Le linge posé délicatement sur le cadre : le public retient son souffle. La pression monte. Les deux mains du gladiateur (de la gladiatrice ?) saisissent fermement l’ouvrage, car le mouvement suivant est décisif. Recueillement. Inspiration. Et c’est le grand saut vers l’inconnu : retourner rapidement le tamis ; taper d’un coup sec sur les tasseaux. Le surplus d’eau gicle sur le sol ; les applaudissements fusent. Les deux mains soulèvent le voile précieux : la feuille de papier est là, bien formée. La présence réelle, offerte à la foule. La foule qui tape des pieds, qui siffle, qui lance des hourras. Il fait de plus en plus chaud dans la salle : la ferveur est brûlante, les supporters sont bouillants. Un par un, une par une, les mômes se succèdent sur le ring : le volume sonore monte d’un cran à chaque fois. Et la pression aussi. Pour les ultimes challengers, elle est énorme. Mais la joie populaire ne faiblit pas : elle fait pousser des ailes aux plus timides.

Depuis leur pré glacé, je suis certain que les bêtes perçoivent la rumeur du monde, les bravos, les hourvaris. Ils sentent la chaleur : ils ne sont pas seuls.

Après le pique-nique, après le balayage des papiers déchirés, après le rangement dans l’ordre et avec le sourire, un groupe se forme. Les garçons et les filles forment un cercle au milieu de quelques-uns, qui dansent. Oui : qui dansent. Les autres tapent dans leurs mains. Ils acclament, ils accompagnent, ils encouragent. Ils emplissent le volume de cette grange avec leurs voix et leurs rythmes. Avec leur joie. Et moi, j’ai écouté, j’ai regardé.

Une amphionie sans le savoir

« À quoi ça sert, ce qu’on fait avec vous ? demande un petit malin.
— Est-ce que ça t’a plu d’écrire ton histoire ? je demande à mon tour.
— Ben oui !
— Et les histoires des autres, que je viens de lire, tu as aimé ?
— Oui.
— Voilà, ça sert à ça. »

On se fait plaisir en écrivant, en lisant et en écoutant. C’est tout, et c’est déjà pas mal. J’ai dit aux sixième que, ce matin, nous ferions tout le contraire de la semaine dernière. Ils avaient écrit une fiction par groupes de trois, en prenant comme point de départ un lieu fixe. Aujourd’hui ils écriront un poème, seul, à partir des choses réellement vues et ressenties, ce matin, en arrivant au collège. Un trajet. Des impressions en mouvement, dans la ville. Je n’ai pas prononcé devant eux le mot amphionie* que Guillaume Marie m’a appris, mais je l’ai pensé très fort. J’avais apporté quelques exemples : des poèmes de Queneau dans Courir les rues par exemple, mais les seules références que je leur ai lues, finalement, sont des poèmes de Guillaume. Un petit bout de En pente douce et un extrait de cette Amphionie, donc, écrite avec Samuel Deshayes sur l’avenue Denfert-Rochereau. Un petit malin (encore un) connaissait la place Denfert-Rochereau : il a reconnu le lion. Alors il a fait quoi ? Il a fait le malin.

Je suis arrivé en avance, exprès, pour faire au café le jeu que j’allais leur demander de faire, eux, en classe. Vérifier que ça marchait. Parce que, si ça marchait sur moi, il n’y a pas de raison que ça ne marche pas sur eux. Au chaud et au sec, au Terminus de Saint-Denis, j’ai repensé au trajet tout juste effectué, et écrit ce truc à propos d’oiseaux. (Je vous l’avais déjà dit, que l’architecture du collège dessinait la forme d’une colombe ?)

Ils voient plein de trucs, les sixième de Saint-Denis, sur le trajet du collège. Ils ont dessiné ces trucs, et placé des mots dessus. Des mots pour désigner les choses, décrire les mouvements, nommer les émotions. Les joies, les impatiences, les inquiétudes, les dégoûts. Puis ils ont pioché parmi ces mots, ils les ont complétés par d’autres, ils ont fait un poème. Ils ont fait une Amphionie sans le savoir, comme M. Jourdain avec sa prose. Une Amphionie dionysienne, dirais-je même, si je ne craignais pas de paraître snob.

* Le mot vient d’Apollinaire : à partir du mythe d’Amphion, qui construit une ville avec son chant, il invente cet art de se promener dans la ville « de façon à exciter des sentiments ressortissant au beau et au sublime, comme le font la musique, la poésie, etc. » « Pour Guillaume Apollinaire, une amphionie est une promenade dans la ville pas forcément mélancolique, Queneau la mélancolise », écrit Jacques Jouet dans La Ville provisoire. Et de citer Queneau : « Le Paris que vous aimâtes / n’est pas celui que nous aimons / et nous nous dirigeons sans hâte / vers celui que nous oublierons. » (Merci Guillaume)

On a voyagé dans le temps (alors on a fait des selfies)

Clovis débarque dans cette bonne ville de Saint-Denis pour visiter la basilique et la tour Pleyel. Tout à coup, une soucoupe volante se pose devant lui. Tellement il est choqué, il tombe dans les pommes. Il se réveille quelques siècles plus tard : la soucoupe a été reconvertie en amphithéâtre. Quel genre de spectacle y donne-t-on ? On ne sait pas : il s’évanouit de nouveau. Lorsqu’il retrouve ses esprits, en 1998, cette soucoupe a encore changé de fonction : l’équipe de France de foot y joue contre le Brésil et gagne la Coupe du monde. Clovis est heureux comme tout : il se réjouit pour son peuple.

Pendant notre visite guidée du mois dernier, on avait vu des lieux en reconversion, une ville en mouvement. Ce matin, on a donc écrit sur ce thème : la transformation.

À la table d’à côté, on se place un peu plus loin dans le futur. La mode du football est terminée (utopie ou dystopie ? les lecteurs décideront), alors le Stade de France est devenu un cirque.

J’avais pris plaisir à dessiner ces bâtiments : le stade, le théâtre, des barres d’immeubles, la gare de Saint-Denis, la tour Pleyel – afin qu’ils ajoutent dessus des détails de leur invention, qu’ils écrivent une histoire. Personne n’a choisi mon dessin du siège de L’Humanité : je m’étais pourtant embêté à représenter les courbes d’Oscar Niemeyer, c’était coton. Tant pis.

À la Cité de l’architecture, la guide a dit : « On va voyager dans le temps ». Elle a commencé par les cathédrales gothiques : c’est pas bête, comme idée, parce qu’ils sont calés en cathédrales gothiques, nos sixième de Saint-Denis. Ils les appellent toutes des basiliques, à cause de la leur, qui est cathédrale et basilique à la fois. Mais, la maquette qu’on observe ensemble, c’est celle de Laon.

« Elle a huit cents ans, dit la guide.
— Huit cents ans !
— La vraie cathédrale, je veux dire. La maquette est récente, elle est de 2007.
— On n’était pas nés en 2007. »

Un coup de vieux. Ce que nous appelons « tout neuf », nous les vieux, c’est plus ancien que la durée de leur vie à eux, les mômes. De l’histoire ancienne.

On a vu le Paris haussmannien. « Ça vient d’Haussmann–Saint-Lazare ? » On a vu l’appartement témoin de la cité Radieuse. « J’ai le même balcon chez moi. » On a parcouru des époques, des villes.

En sortant, j’avais la tête comme une citrouille. J’ai voulu me balader un peu. Je me suis dit : « Ce n’est pas tous les jours que je suis dans ce quartier ». J’ai voulu en profiter pour voir l’avenue d’Iéna, à cause de la rue des Batailles qui n’existe plus, mais qui se trouvait là autrefois. Un voyage documentaire, en somme. Mais aussitôt, je me suis rappelé que je n’aimais pas ce quartier : j’ai pris l’avenue d’Iéna, et je n’ai pas aimé ça. Et puis : quel décalage, après Saint-Denis ! Ces avenues hautaines, glaciales. Ce midi, au collège, monsieur P. et monsieur G. (continuons de les appeler ainsi) m’ont conseillé les bouis-bouis du coin. Eh bien, ce soir, après le musée, j’avais un petit creux. Mais, rue de Chaillot, point de boui-boui.

J’oubliais : ils ont vu la tour Eiffel, les sixième. C’est un événement ! que dis-je ? c’est une fête. Ils ont fait des photos. Je n’avais pas ce genre d’appareil, moi, à leur âge : les photos, c’était dans ma tête. Mais je me souviens, pendant une sortie scolaire, avoir acheté une tour Eiffel en porte-clé. Eux, ils en ont acheté plein. Ils ont discuté les prix. Il en existe de toutes les couleurs. Il y a même un garçon qui a dégoté une tour Eiffel bleu électrique, exactement le même bleu que son survêt’. C’est la classe ou c’est pas la classe ?

Ils jouent à la guerre

Jeudi, on n’est pas allés manifester parce qu’on avait peur de la police. Les deux soirs qui ont précédé, on a retourné la question dans tous les sens, mais J.-E. ne le sentait pas et, moi, je n’étais pas assez sûr de moi pour le convaincre. Se faire crever un œil ? On a décidé que ce n’était pas grave de ne pas y aller, arguant pour nous-mêmes qu’il existait d’autres manières de s’exprimer. Tout aussi efficaces ou tout aussi vaines, selon qu’on soit fataliste ou optimiste. Jeudi, on s’est donc retrouvés loin de notre quartier (c’était en plein sur le parcours du défilé, il n’était pas possible de s’y balader : il fallait être vraiment dedans ou vraiment dehors). Mais il faisait un peu froid : on en a eu assez d’errer, on a été au cinéma presque par hasard. Dans It Must Be Heaven, les rues de Paris filmées par Elia Suleiman sont quasiment désertes. Les seules présences dans ces espaces vides, ce sont les flics. Partout. Et même au ciel : les avions militaires. Des uniformes. Plus tard, on est à New York et on assiste au ballet de chalands armés jusqu’aux dents : sur les avenues, dans les supermarchés. Encore des armes. Une violence habituelle, aussi, mais un peu différente. Un climat, donc.

Vendredi, regardant Saint-Denis Roman, je note ces phrases prononcées par des mômes de 1986 à l’attention de Bernard Noël : « Un lieu magique, c’est un endroit pour nous, où on se défoule. Puis, des fois, on se met à rêver. – On s’amuse, on s’en fiche qu’il y ait des ordures et des chats morts et que ça sente mauvais. On fait comme s’il n’y avait rien, comme si c’était un parc d’attraction. » C’est un terrain vague de la plaine Saint-Denis. Ils jouent à la guerre.

Samedi, invités chez J. et L., on grignote et on sirote de bonnes choses, puis j’atteins ce moment qui arrive toujours dans une soirée, où je ne peux pas m’empêcher de sortir le bulldozer et de dire que les riches ne servent à rien et même, pire, qu’ils sont des parasites. J’explique à L. qu’il existe des tas de situations où des travailleurs travaillent sans patron (et où ça marche très bien), mais qu’il n’existe pas d’exemple d’entreprise dans laquelle personne ne travaille. Je crois qu’il trouve mon argument convaincant, mais je ne sais pas s’il est prêt, pour autant, à jeter au feu la société du capital.

Dimanche, on retourne au Petit Palais pour l’autre exposition napolitaine, celle sur Luca Giordano. J’aime tout ce qu’on y voit, et en particulier ce qui n’est pas de lui : les peintures de Mattia Preti et de Jusepe Ribera – dans ma chambre, ce fragment d’affiche où le garçon crie, c’est un morceau de Ribera et c’est un cadeau de J. auquel je tiens beaucoup. En sortant, on passe devant Combat devant l’Hôtel de Ville le 28 juillet 1830. Je dis à J.-E. que c’est la version masculine de la Liberté guidant le peuple : la révolution est incarnée par ce bel étudiant la cravate au vent, serrant sur son cœur le petit ouvrier blondinet, mourant, qui tient bon le drapeau. J’ai des étoiles dans les yeux, si je puis dire, quand nous quittons le musée, traversons l’avenue. Et nous voilà, soudain, sous le feu d’autres yeux : sans lumière aucune, torves. Ils gardent bêtement le palais présidentiel, ci-devant impérial, les fiers porteurs de matraque, les compagnies républicaines de sécurité.

Ce matin, je tente avec René Crevel de mettre à bas l’ordre bourgeois, mais ce n’est pas facile. Il écrit dans Le clavecin de Diderot des mots qui me plaisent, mais auxquelles je ne comprends pas tout – il faut bien le dire. Par exemple : « Au contact de certains doigts, les rares occasions de bonds révolutionnaires tournent donc en eau de boudin. À cette sauce, politiciens et intellectuels assaisonnent les extravagances qu’ils ont mission de faire gober à ceux qu’ils administrent ou instruisent. » Je note tout de même. Et ce soir, je me poserai à nouveau la question : est-ce que j’irai dans la rue, demain ?

Regarder avant, regarder après

« Votre collège, vu d’en haut, a la forme d’une colombe qui déploie ses ailes : vous le saviez ? ». Certains élèves disent que oui, d’autres ne disent rien. Le guide explique que le collège Elsa-Triolet est paré de briques, mais qu’en dessous il est construit en béton. « On le voit là où c’est abîmé ». L’illusion qui commence à craquer. Regarder dessous, regarder derrière. Regarder avant et après. C’est ce qu’on a fait ce matin. Le guide, S., nous a montré Saint-Denis. Aux élèves, aux profs (monsieur P. et monsieur G., car les profs n’ont jamais de prénom), à M. et à moi.

L’église de Viollet-le-Duc n’est pas facile à comprendre, parce qu’elle est en style éclectique : elle emprunte à plusieurs époques, qu’elle pastiche et mélange. Une question d’apparence, là aussi. Elle est bâtie à un endroit qui était déjà habité au VIe siècle, à l’époque où les Vikings sont arrivés. « Par la gare ? – Non, avec des chevals. »

Le canal. « J’ai un copain, son père s’est jeté dedans. » La place de la gare, la station de tram. « À l’époque, il y avait des bus qui passaient là, mais maintenant c’est que pour les piétons. » Un immeuble de bureaux transformé en ateliers pour artistes. « Comment ça s’écrit abandonné ? » La Seine. « Et là, c’est quoi ? – C’est la Seine, il a dit. »

« Hé, là, c’est Pina-Bausch ! » Je me demande ce qu’elle fait ici, Pina Bausch. « C’est là que j’étais moi l’année dernière. » Oh, c’est donc le nom d’une école. « Et Jules-Guesde, c’est où ? » Le nom des gens, le nom des lieux. « Des fois tu veux tout savoir, des fois tu veux rien savoir. »

La rue de la Pierre-Factice (nom de lieu). Un immeuble qui fait de son mieux pour ressembler à de la pierre de taille : ce sont les logements en béton de l’industrie Coignet. Les apparences. « Comment on fait le béton ? – C’est du sable et de l’eau. » Mélanger, transformer. Au fond, au bord de la voie ferrée, ce qui reste de l’usine. La maison du patron : dévorée par les ronces.

On passe sous une barre d’immeubles banale : derrière est cachée la cité Meissonnier. Des entrepôts transformés en maisons ouvrières ; des corons. On rencontre un monsieur qui vit ici : « Et ma mère qui a cent ans y habite depuis 1944. » Les bombardements, les familles qu’on a relogées. On aperçoit ensuite, au bout d’une rue (mais on n’a plus le temps de faire un détour) la cité du cinéma. Un lieu réel où l’on fabrique des fictions. « Avant, c’était une usine électrique ; après, ce sera la cantine du village olympique. » L’année des Jeux olympiques, nos sixième d’Elsa-Triolet seront au lycée. « Ils auront tout fini dans quatre ans ? »

La tour Pleyel est complètement vidée, dépecée, désossée. Avant, c’étaient des bureaux. Après, ce sera un hôtel. « Quand j’étais petite, là-haut ça tournait. » L’heure tourne aussi, il faut que la troupe soit rentrée pour midi, alors on dit au revoir à S., on descend dans le métro. Les mômes et les profs partent d’un côté, et moi de l’autre, avec M. qui me fait remarquer que mon ticket est un demi-tarif « groupe » – or, je ne suis pas un enfant et je ne fais plus partie du groupe. Je tâche de ne pas me faire toper : je descends à Saint-Paul au lieu de Bastille, parce qu’il y a toujours des contrôleurs à Bastille.

J’y vois nettement plus clair dans mon programme de mardi prochain. J’avais certes des idées pour cette première séance, pour faire connaissance. J’ai d’autres idées maintenant, plus riches. Nous avons un thème : transformer / inventer. Nous avons des mots : noms de lieux / noms de gens. Nous avons des temps : regarder avant / regarder après. Maintenant, il faut seulement écrire.

Noms de lieux : les gens qu’on aime

Elle n’a pas tenu longtemps, la rue Robespierre, à Paris (il en était question ici). En revanche, nous aurons bientôt un quai Jacques-Chirac. Moi, j’aime mieux Robespierre. Mais c’est comme ça. Hier, de passage à Saint-Denis, je suis passé par le square Robespierre qu’ils ont là-bas, qui n’est pas très joli, qui n’est remarquable en aucune façon, qui n’était pas plus luxuriant qu’un autre – juste parce que son nom me plaisait. Il y a ce buste, dans un coin. Un buste avec un nœud de cravate assez gros pour dissimuler la marque laissée par la guillotine.

Plus tard, je reçois un message de M., sans rapport avec ma promenade dionysienne. Il me raconte que, dans sa ville, il y a un pont. Il s’est souvent accoudé au parapet de ce pont (dans une attitude que j’imagine volontiers mélancolique), parce que ce pont porte le nom d’un poète qu’il aime. Il a passé du temps, aussi, les jambes ballantes au bord du fleuve, à lire la poésie du grand homme. Et soudain, patatras : il s’est aperçu qu’il avait mal lu le nom du pont, un an plus tôt. Que celui-ci ne s’appelle pas du tout comme le poète. Que sa dénomination rend plutôt hommage à un militaire. Un militaire ! Il m’a fait part de son dépit – de sa déception. Pour lui, c’était comme une trahison. D’abord, j’ai souri. Et puis je lui ai dit combien je comprenais son émotion, parce que c’est exactement le genre de trucs que je fais, moi aussi : aller dans un lieu parce qu’il porte le nom de quelqu’un que j’aime. Par exemple, quand je passe par ce quartier qu’on appelle « la campagne à Paris », je m’arrange pour en redescendre par la rue Georges-Perec.

Hier, si j’étais à Saint-Denis, c’était pour visiter le collège Elsa-Triolet, où je travaillerai bientôt avec une classe de sixième. Eh bien, avant de venir, j’ai lu un roman d’Elsa Triolet. Pour m’imprégner. Alors qu’elle n’a sûrement aucune responsabilité dans ce collège, on est bien d’accord. Elle était même morte bien avant qu’on envisage de le construire. Mais tout de même, le nom ! Alors, j’ai lu Roses à crédit, dont je gardais le vague souvenir que J. avait été obligée de le lire quand elle était au lycée. J’ai lu ce roman sans contrainte, moi, aussitôt que je suis tombé nez-à-nez sur lui dans une boîte à livres. Je l’ai aimé. Je raconte ça à M. hier soir : que j’ai lu le livre d’une femme dont le nom a été donné au lieu où j’avais rendez-vous. Et j’ai pensé que, comme lui avec son pont, j’aurais été bien embêté si je m’étais aperçu, finalement, qu’il s’appelait en réalité collège Marguerite-Duras (parce que j’aime pas trop Marguerite Duras).

Il y a encore (mais c’est une espèce en voie de disparition) certains lieux qui ne rendent hommage à personne – qui portent seulement le nom du lieu-même. Par exemple : la bibliothèque Saint-Éloi est située dans le périmètre du square Saint-Éloi, de la cour Saint-Éloi et de l’église Saint-Éloi. Alors, comme c’est exactement le quartier où j’ai situé L’épaisseur du trait, je suis content de pouvoir parler de mon livre (le 7 novembre prochain) dans un lieu qui porte le nom de la rue où vit Alexandre. Ça a du sens, pour moi. N’allez pas croire pour autant que je serais malheureux d’être invité dans un lieu qui s’appellerait, par exemple, bibliothèque Jacques-Chirac – mais bon, quand même, ce ne serait pas pareil. Je suis sûr que vous voyez ce que je veux dire.

Noms de lieux : les plans

On dit parfois (par exemple, quand on est parisien et qu’on est paumé au fin fond de la campagne) : « je suis dans le trou du cul du monde ». Certains le disent, en tout cas. Eh bien ils ont tort. Parce qu’en fait, le Trou du Cul n’est pas à la campagne, mais à quinze minutes de Paris par la ligne 13 : à Saint-Denis. Plus précisément : le lieu-dit Trou-du-Cul est à l’emplacement (approximatif) de l’IUT et du CROUS de Saint-Denis. Maintenant, vous savez. Je ne sais pas si je pourrai montrer ça aux élèves du collège Elsa-Triolet avec qui je travaillerai l’année prochaine – c’est intéressant, pourtant, l’histoire des noms de lieux. Ça leur plaira.

Ce n’est pas du tout ça que je cherchais, en fait, au centre de documentation du pavillon de l’Arsenal. J’ai digressé, je suis tombé sur Saint-Denis. Ce que j’aurais voulu, ils ne l’avaient pas : des photos de la rue des Batailles. Leur photothèque est géniale (moi, je m’y plais), mais on n’y trouve que des photos du vingtième siècle (c’est déjà pas mal).

J’ai de bonnes raisons de m’intéresser à la rue des Batailles – et en particulier à l’immeuble du numéro 1 – mais je ne vous les dis pas : ces raisons sont encore confuses et je ne crois pas que ça m’aiderait de vous en parler. Au pavillon de l’Arsenal, j’ai trouvé ce plan-là dans un bouquin (Petit Atlas pittoresque des 48 quartiers de la ville de Paris, par A.-M. Perrot, en 1834).

Ça peut paraître curieux que je m’intéresse à une rue du 16e arrondissement, qui a disparu à la fin du Second Empire quand on a tracé l’avenue d’Iéna en plein dedans, parce que c’est un quartier que je fréquente très peu et que je connais mal. Pour le connaître mieux, je me suis fait une collection de plans magnifiques, photographiés à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. C’est bien, mais ce n’est pas assez. Ce que je voudrais, maintenant, c’est tout savoir sur cette maison-là, au numéro 1 :

Alors, si par hasard (on peut rêver) vous savez quoi que ce soit sur cet immeuble (une photo, oh oui, une photo !) ou sur les gens qui l’ont habité avant qu’il soit démoli (en gros, vers 1865), dites-le-moi. Vous serez gentils.

Ils ne savent même pas que ça existe

À la terrasse de ce café rue Dupetit-Thouars, quasi en face de mon école (et ça ne me rajeunit pas), on a parlé de Saint-Denis. Je rencontrais M. et J.-E. : le duo avec qui je vais travailler là-bas. Non. Ça ne va pas. Je ne peux pas écrire « je rencontrais J.-E. », parce qu’on n’y comprendra rien : quand je nomme les gens par leur initiale, par exemple « R. », ça peut vouloir dire aussi bien R., qui a huit ans et qui habite Charenton, que R., qui en a quarante-et-quelques de plus et qui vit en Californie. Et ça n’a pas d’importance, pour vous : R. ou R., c’est kif-kif. Mais « J.-E. », ça ne peut vouloir dire que J.-E., et personne d’autre, parce qu’il n’existe qu’un seul J.-E. sur cette terre et que, depuis le temps que je partage sa vie, ça semblerait absurde de dire, comme je viens de le faire : « je l’ai rencontré hier ». Car le J.-E. d’hier, c’en est un autre. Il va donc falloir que je lui trouve d’autres initiales, si je veux reparler de lui plus tard. Sinon ça ne marchera pas. Il y a quelque chose en moi qui crie au scandale, si un autre que le mien s’appelle J.-E. aussi. Je réglerai cette question une autre fois.

J’ai donc rencontré, hier, les deux personnes avec qui je travaillerai à Saint-Denis, pour un projet avec les mômes d’une classe de sixième du collège Elsa-Triolet. On est sur la même longueur d’onde, on dirait, c’est-à-dire tout excités par ce projet. Moi, mon rôle : les faire écrire. Ils vont inventer une histoire, on va faire un bouquin ensemble, ça se passera à Saint-Denis. Quant à M. et au prof (pardon, mais je n’ai pas encore trouvé comment le nommer : ça viendra, promis), ils leur ont concocté un programme qui donnerait presque envie de retourner au collège (en vrai, non, parce que les années collège, c’est l’enfer). Des visites, des spectacles, une mobilisation de tout le monde à chaque instant : ils ont une chance de ouf, ces mômes. Ils ne le savent pas encore. C’est ça qui est drôle : on a parlé d’eux, hier, alors qu’ils ne nous connaissent pas ; ils n’ont même encore jamais mis les pieds dans ce collège, si ça se trouve. Et ils ne savent même pas que j’existe.

Alors, pour la peine, j’ai choisi ça pour illustrer ce billet. Un bout de ce plan – un de mes plans à moi, qui ne sait même pas qu’ils vont exister un jour, ces mômes, parce qu’il date de 1961. Vous voyez, Paul Éluard était déjà là, mais Elsa Triolet – qui fait le coin de Paul Éluard (plutôt : dont la rue-qui-porte-son-nom fait le coin de la rue-qui-porte-celui-de-Paul-Éluard, vous aviez compris) – n’existait pas. Alors, le collège Elsa-Triolet, encore moins. Mais, sur ce plan, il y a encore le Croult. Oui, le Croult. Maintenant, c’est la rue Maurice-Thorez, et la rivière passe en dessous. Faut connaître, quoi, on ne peut pas le deviner. Savent-ils seulement que ça existe, le Croult, les mômes de Saint-Denis ? Je suis sûr que non. Voilà sur quelles bases on part, alors : je ne les connais pas, ils ne me connaissent pas. Ils connaissent Saint-Denis mieux que moi, à leur manière, évidemment, mais je sais des trucs qu’ils ne savent pas. Ils ont un prof super, mais ça non plus ils ne le savent pas encore. Et on a parlé d’eux, hier. Voilà, c’est tout – et c’est déjà un bon départ.