Toujours cette grande affaire de l’identification

On ne perd pas son temps avec les questions banales : tout de suite dans le cœur du sujet (leur prof dit : « les pieds dans le plat »). C’est une élève du premier rang qui me demande : « Est-ce que le narrateur est homosexuel ? » Je retourne la question à la classe : « Qu’en pensez-vous ? Et pourquoi est-ce important de le savoir ? » Bien sûr qu’il l’est, ça ne peut être que ça, puisque le narrateur embrasse son ami, et qu’ils sont deux garçons. « Alors vous connaissez déjà la réponse », je dis. À moins que nous décidions de ne pas recourir aux étiquettes : mes personnages sont jeunes (et les élèves de cette classe, encore plus jeunes) et ne savent peut-être pas encore ce qu’ils sont. J’explique qu’il s’agit pour moi, dans Passerage des décombres, de déployer des sentiments, des émotions, des désirs — mais pas de les analyser. « À la fin, quand Titus meurt, pourquoi le narrateur ne dit rien à personne ? » demande quelqu’une. Une autre dit : « Parce qu’il a peur, il se sent coupable de l’avoir tué. » La première : « Mais il ne l’a pas tué ! » Et moi qui m’adresse à la classe : « Est-ce qu’on peut se sentir coupable d’une chose qu’on n’a pas faite ? » Et plusieurs élèves qui répondent : « Oui. » Il est vrai que le narrateur n’a pas tué Titus, mais il l’a laissé mourir. Il était son meilleur ami : ne pouvait-il pas l’empêcher de se suicider ? Quelqu’un pense ça (il adresse donc un reproche à mon personnage). Sa voisine proteste : « Il ne s’est pas suicidé, il a glissé et il est tombé. » Une autre intervient pour argumenter la thèse du suicide : « Avant de tomber, il dit à son ami que toutes les choses ont une fin, alors c’est comme s’il annonçait qu’il allait mourir lui aussi. » C’est bien vu. C’est fin.

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Toutes les pièces sont compatibles entre elles

Nous rentrons à Paris en train. À cause d’un accident sur la voie, notre parcours est dévié : au niveau de Saint-Denis, le train traverse la gare de voyageurs, puis il passe sous une barre d’immeuble entièrement vitrée (les bureaux d’une administration) et atteint le second faisceau ferroviaire, c’est-à-dire les lignes de marchandises. Nous poursuivons notre trajet sans encombre. Mais, peu à peu, nous nous écartons de l’itinéraire logique ; je remarque que nous passons par la forêt — peut-être celle de Saint-Germain-en-Laye — tu parles d’un détour ! Je remarque également que le train roule sur le chemin : il n’y a plus de rails. Le sol n’est pas plan, les taillis sont denses… c’est dangereux. Arrive un moment où ce n’est plus possible : nous devons quitter le train et terminer le trajet à pied. Je suis avec ma mère. Tous les deux, nous abordons un ponton de bois, et nous laissons filer la rame. Il faut grimper un escalier à claire-voie, les marches sont démesurées, je les franchis à quatre pattes pour garder l’équilibre. C’est plus difficile pour ma mère, qui est en robe, mais elle s’en sort plutôt bien. Nous arrivons à destination sans mal. C’est une vaste pièce, le sol est en planches de bois. Les gens nous attendent pour une visite (c’est peut-être un musée), ou pour un événement (fêter un anniversaire).

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Quand c’est fini, c’est pas fini

Les livres ont été imprimés il y a quelques jours : dedans, le texte écrit par les enfants au cours de cette dernière semaine d’atelier, si dense. Le vendredi après-midi, une heure avant leurs vacances, ils avaient terminé de saisir sur l’ordinateur, chacun, le chapitre qu’ils avaient choisi d’écrire. Vingt-quatre élèves, vingt-quatre chapitres pour composer un roman. Logique.

À ce moment, je leur avais fait le coup de Paludes :

« Si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela. On dit toujours plus que CELA. »

J’ai trouvé que ça collait bien avec notre projet : les élèves avaient, certes, écrit l’histoire qu’ils avaient voulu écrire, mais, moi, premier lecteur de leur texte, je trouvais qu’ils avaient exprimé autre chose de plus. Et je leur ai expliqué mon idée de titre : Tout se transforme. Parce que, dans cette histoire, ils ont décrit une ville en mouvement : la leur ; et des personnages qui grandissent, comme eux. Et parce que « Rien de se perd, rien ne se crée », comme avec Lavoisier : pendant ces séances d’atelier, nous n’avons pas créé ex nihilo, mais en observant autour de nous, et en nous. Et les jeux des premières séances, ainsi que les sorties, n’étaient pas des moments perdus, mais une matière à transformer.

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Ils jouent le jeu

Soulagé. Je suis soulagé, parce qu’ils ont tous choisi un post-it qui leur fait plaisir. Sur ces petits feuillets fragiles, les précieuses idées qu’ils avaient lancées la semaine dernière : « ce qui pourrait se passer dans ce lieu » (le collège, la ferme, le Stade de France, la tour Pleyel, le tunnel-qui-fait-peur) au fil de notre roman. On avait cherché ensemble comment tisser des liens entre tout ça. Moi, je voulais en caser le plus possible dans le récit final, pour qu’ils se reconnaissent dedans. J’avais regroupé certaines idées, scindé d’autres en deux, et j’obtenais : une idée par post-it. Je les ai collés au tableau : le déroulé chronologique, et puis les flashbacks. Je me trouvais un peu idéaliste, mais tant pis, j’ai tenté le coup : j’ai fait ce pari que chaque élève choisirait son post-it préféré, qui deviendrait son chapitre dans notre roman. Vingt-quatre post-it, vingt-quatre chapitres, vingt-quatre élèves. Je n’ai pas redouté qu’ils se battent pour avoir le même. J’ai eu peur, surtout, que quelqu’un ou quelqu’une reste à sa place, sans envie de rien. Ne choisisse pas son chapitre préféré, car aucun ne lui donne envie. Ce serait affreux si ce garçon, si cette fille, devait écrire son chapitre parce qu’on l’oblige à le faire, au lieu de l’écrire pour se faire plaisir et pour le partager avec les autres. Rien que l’idée que je pourrais être associé à cette torture, ça me glace. Que ma présence puisse contribuer à leur faire croire que l’écriture, c’est une punition. Si c’est comme ça, je m’en vais tout de suite, hein : je ne suis pas venu pour vous faire du mal. Alors, j’ai surveillé les réactions. Et je dois l’admettre, oui : il y en a trois ou quatre qui ont tardé à se lever de leur chaise pour prendre leur post-it – « mais c’est pour laisser passer la foule », ai-je envie de croire. Parce qu’elle est agitée, cette classe : moi aussi ils me fatiguent, j’avoue (dans quel état je serais, si je passais toutes mes journées avec eux, comme ils le font eux-mêmes ?). Ces trois ou quatre-là, donc, ont attendu leur tour : c’était par timidité. Je crois qu’ils ont envie, eux aussi, comme les autres. Oui : tout le monde joue le jeu, personne ne reste à la traîne. Voilà : c’est pour ça que je suis soulagé.

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Une amphionie sans le savoir

« À quoi ça sert, ce qu’on fait avec vous ? demande un petit malin.
— Est-ce que ça t’a plu d’écrire ton histoire ? je demande à mon tour.
— Ben oui !
— Et les histoires des autres, que je viens de lire, tu as aimé ?
— Oui.
— Voilà, ça sert à ça. »

On se fait plaisir en écrivant, en lisant et en écoutant. C’est tout, et c’est déjà pas mal. J’ai dit aux sixième que, ce matin, nous ferions tout le contraire de la semaine dernière. Ils avaient écrit une fiction par groupes de trois, en prenant comme point de départ un lieu fixe. Aujourd’hui ils écriront un poème, seul, à partir des choses réellement vues et ressenties, ce matin, en arrivant au collège. Un trajet. Des impressions en mouvement, dans la ville. Je n’ai pas prononcé devant eux le mot amphionie* que Guillaume Marie m’a appris, mais je l’ai pensé très fort. J’avais apporté quelques exemples : des poèmes de Queneau dans Courir les rues par exemple, mais les seules références que je leur ai lues, finalement, sont des poèmes de Guillaume. Un petit bout de En pente douce et un extrait de cette Amphionie, donc, écrite avec Samuel Deshayes sur l’avenue Denfert-Rochereau. Un petit malin (encore un) connaissait la place Denfert-Rochereau : il a reconnu le lion. Alors il a fait quoi ? Il a fait le malin.

Je suis arrivé en avance, exprès, pour faire au café le jeu que j’allais leur demander de faire, eux, en classe. Vérifier que ça marchait. Parce que, si ça marchait sur moi, il n’y a pas de raison que ça ne marche pas sur eux. Au chaud et au sec, au Terminus de Saint-Denis, j’ai repensé au trajet tout juste effectué, et écrit ce truc à propos d’oiseaux. (Je vous l’avais déjà dit, que l’architecture du collège dessinait la forme d’une colombe ?)

Ils voient plein de trucs, les sixième de Saint-Denis, sur le trajet du collège. Ils ont dessiné ces trucs, et placé des mots dessus. Des mots pour désigner les choses, décrire les mouvements, nommer les émotions. Les joies, les impatiences, les inquiétudes, les dégoûts. Puis ils ont pioché parmi ces mots, ils les ont complétés par d’autres, ils ont fait un poème. Ils ont fait une Amphionie sans le savoir, comme M. Jourdain avec sa prose. Une Amphionie dionysienne, dirais-je même, si je ne craignais pas de paraître snob.

* Le mot vient d’Apollinaire : à partir du mythe d’Amphion, qui construit une ville avec son chant, il invente cet art de se promener dans la ville « de façon à exciter des sentiments ressortissant au beau et au sublime, comme le font la musique, la poésie, etc. » « Pour Guillaume Apollinaire, une amphionie est une promenade dans la ville pas forcément mélancolique, Queneau la mélancolise », écrit Jacques Jouet dans La Ville provisoire. Et de citer Queneau : « Le Paris que vous aimâtes / n’est pas celui que nous aimons / et nous nous dirigeons sans hâte / vers celui que nous oublierons. » (Merci Guillaume)

On a voyagé dans le temps (alors on a fait des selfies)

Clovis débarque dans cette bonne ville de Saint-Denis pour visiter la basilique et la tour Pleyel. Tout à coup, une soucoupe volante se pose devant lui. Tellement il est choqué, il tombe dans les pommes. Il se réveille quelques siècles plus tard : la soucoupe a été reconvertie en amphithéâtre. Quel genre de spectacle y donne-t-on ? On ne sait pas : il s’évanouit de nouveau. Lorsqu’il retrouve ses esprits, en 1998, cette soucoupe a encore changé de fonction : l’équipe de France de foot y joue contre le Brésil et gagne la Coupe du monde. Clovis est heureux comme tout : il se réjouit pour son peuple.

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Ils jouent à la guerre

Jeudi, on n’est pas allés manifester parce qu’on avait peur de la police. Les deux soirs qui ont précédé, on a retourné la question dans tous les sens, mais J.-E. ne le sentait pas et, moi, je n’étais pas assez sûr de moi pour le convaincre. Se faire crever un œil ? On a décidé que ce n’était pas grave de ne pas y aller, arguant pour nous-mêmes qu’il existait d’autres manières de s’exprimer. Tout aussi efficaces ou tout aussi vaines, selon qu’on soit fataliste ou optimiste. Jeudi, on s’est donc retrouvés loin de notre quartier (c’était en plein sur le parcours du défilé, il n’était pas possible de s’y balader : il fallait être vraiment dedans ou vraiment dehors). Mais il faisait un peu froid : on en a eu assez d’errer, on a été au cinéma presque par hasard. Dans It Must Be Heaven, les rues de Paris filmées par Elia Suleiman sont quasiment désertes. Les seules présences dans ces espaces vides, ce sont les flics. Partout. Et même au ciel : les avions militaires. Des uniformes. Plus tard, on est à New York et on assiste au ballet de chalands armés jusqu’aux dents : sur les avenues, dans les supermarchés. Encore des armes. Une violence habituelle, aussi, mais un peu différente. Un climat, donc.

Vendredi, regardant Saint-Denis Roman, je note ces phrases prononcées par des mômes de 1986 à l’attention de Bernard Noël : « Un lieu magique, c’est un endroit pour nous, où on se défoule. Puis, des fois, on se met à rêver. – On s’amuse, on s’en fiche qu’il y ait des ordures et des chats morts et que ça sente mauvais. On fait comme s’il n’y avait rien, comme si c’était un parc d’attraction. » C’est un terrain vague de la plaine Saint-Denis. Ils jouent à la guerre.

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Regarder avant, regarder après

« Votre collège, vu d’en haut, a la forme d’une colombe qui déploie ses ailes : vous le saviez ? ». Certains élèves disent que oui, d’autres ne disent rien. Le guide explique que le collège Elsa-Triolet est paré de briques, mais qu’en dessous il est construit en béton. « On le voit là où c’est abîmé ». L’illusion qui commence à craquer. Regarder dessous, regarder derrière. Regarder avant et après. C’est ce qu’on a fait ce matin. Le guide, S., nous a montré Saint-Denis. Aux élèves, aux profs (monsieur P. et monsieur G., car les profs n’ont jamais de prénom), à M. et à moi.

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Noms de lieux : les gens qu’on aime

Elle n’a pas tenu longtemps, la rue Robespierre, à Paris (il en était question ici). En revanche, nous aurons bientôt un quai Jacques-Chirac. Moi, j’aime mieux Robespierre. Mais c’est comme ça. Hier, de passage à Saint-Denis, je suis passé par le square Robespierre qu’ils ont là-bas, qui n’est pas très joli, qui n’est remarquable en aucune façon, qui n’était pas plus luxuriant qu’un autre – juste parce que son nom me plaisait. Il y a ce buste, dans un coin. Un buste avec un nœud de cravate assez gros pour dissimuler la marque laissée par la guillotine.

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