Il est comme Jérôme (et c’est Jérôme qui me l’a envoyé, car les amis de mes amis, etc.) : plutôt que de se faire discret, d’effacer toute trace de son passage, il les accumule, il les met en scène. Sur mon bureau, un « presque carré de cadeaux presque involontaires » : les choses qu’il me laisse en témoignage. Ailleurs, deux ou trois livres empilés, prélevés dans ma bibliothèque, des notes à lui glissées dans l’un, un papier pour moi posé sur l’autre. Un dessin : voilà le vrai cadeau. Impossible ainsi d’oublier qu’il a vécu quelques jours chez moi. Ses traces ne disparaîtront pas de sitôt : elles se superposent aux précédentes, elles se dilueront dans les suivantes. Un mot de Jérôme est toujours affiché derrière la porte. Sur la dernière feuille du bloc, l’écriture de Pierre, et un rameau de sapin déposé par lui. Le paysage de sable de Bernardo dans son flacon de verre. Je ne vais pas tous les citer. Aucun ne s’efface : parfois ils se perdent dans le mouvement, mais il en demeure une particule quelque part, pour qui sait. Moi, je sais. Le prénom de Natan est un palindrome, c’est lui qui me l’a signalé après je lui ai expliqué les voyelles dans L’épaisseur du trait : Alexandre, Eugène, Ivan, Otto le palindrome du chapitre central, Ulisse, et puis Ivan qui revient comme un I grec. À Natan j’ai montré mon « plan de Batailles », le tableau de quatre-vingt-une cases, moins une. Je lui dis : « Les cases pleine n’existent pas malgré la case vide, mais en fonction d’elle ; les personnages ne vivent pas malgré l’absence de Jules, mais dans celle-ci ; le vide est central, il est le pivot de l’histoire, il fait tenir tout l’édifice. » Je lui raconte : « Lorsque Jules disparaît, il n’était pas censé se trouver physiquement à côté de son fils à cette heure ; alors, pour le petit, ça ne change rien ; que son père soit absent comme d’habitude pour son travail, ou qu’il soit absent mystérieusement et pour toujours, c’est kif-kif ; sa vie est bouleversée mais il l’ignore ; ce qui est pénible, c’est l’absence, quelle qu’elle soit ; sa nature et ses raisons n’importent pas ; il importe qu’on soit absent ou présent, et c’est tout. » Il a compris où je voulais en venir. Au café des Anges, il m’explique : « Freud a observé un enfant jouer avec une bobine de fil, comme ça. » Et il place le sachet de sucre derrière sa tasse en disant « fort », et il le récupère en disant « da ». L’objet soudain invisible, puis rendu à la vue. Loin, près. Disparu, réapparu. Et l’enfant recommence, dix fois, cent fois, mille fois. Jusqu’à comprendre comment ça marche, ce drame de l’absence et de la présence. Il maîtrise le mystère de l’escamotage. Jusqu’à apprivoiser la disparition. Un jour, l’enfant accepte que sa mère disparaisse — qu’elle dorme dans une autre pièce — qu’elle s’absente le temps d’une course — qu’elle vive séparée de lui. Plus tard, elle mourra, mais c’est encore une autre histoire.








